Millenium IV fait déjà un carton

Carton malin pour le buzz vu à la jolie librairie Charabia, Place Saint-Marcellin. 05200 Embrun. Tél : 04 92 43 00 27.
Carton malin pour le buzz vu à la jolie librairie Charabia, Place Saint-Marcellin. 05200 Embrun. Tél : 04 92 43 00 27.

Lisbeth Salander est de retour. Avant même que les lecteurs français puissent découvrir ses nouvelles aventures dans « Ce qui ne nous tue pas » sous la plume désormais de David Lagercretz qui succède à Stieg Larsson auteur de la trilogie « Les hommes qui n’aimaient pas les femmes », « La fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette », « La reine dans le palais des courants d’air », le volume, toujours chez Actes Sud, fait un carton.

Lire au premier degré puisque nous pouvons découvrir, dans mon cas à Embrun dans une belle librairie indépendante *, les cartons de livraison aux couleurs du nouvel opus suédois. Une mise en scène maline qui aura la lourde tâche d’aider à la poursuite d’un succès planétaire qui a fait le bonheur des éditeurs ayant eu le « pif » pour acheter le thriller suédois du siècle.

Actes Sud, la belle maison d’édition d’Arles, n’a jamais réalisé une vente aussi gigantesque et compte bien ne pas en rester là.

D’où cette idée de livrer, dès ce mois de juillet, les libraires avec des cartons aux couleurs de Millénium IV. Le feuilleton continue, les recettes doivent suivre. Ainsi ces cubes attachants traînent-ils négligemment près des caisses et interpellent le lecteur qui n’en peut mais : « Serait-ce… ? » et se voit répondre : « Oui, mais pas avant le 27 août ! ». Il est impatient le lecteur, un peu bête surtout pressé qu’il est. Et aveuglé puisque c’est écrit dessus, en gros, bien visible pour qu’on note la date : 27 août 2015.

C’est un coup de marketing, de pub, de buzz loin des outils quotidiens de Lisbeth Salander, reine de l’informatique. Là, c’est « à l’ancienne » qu’on nous pique notre cerveau réel. Avec du carton, avec un carton.

La maison Actes Sud ira-t-elle jusqu’à emprunter la vieille recette du pétrolier Elf (alors Elf-Aquitaine qui, en 1967, pour annoncer sa naissance et faire connaître son logo – le fameux rond rouge – laissa tomber sur la route quelques enseignes, certes sans le nom, pour nourrir visuellement le feuilleton radiophonique des pubs « Les ronds rouges arrivent » énigmatique à la manière d’un Orson Welles et son interprétation de La guerre des mondes d’Herbert George Wells.

Les cartons de Millenium IV pourraient dans ce cas être judicieusement posés place de la Concorde, à Paris-Plage, au pied de la Tour Effel et celui de l’Arc de Triomphe. Mieux encore place Beauvau… Sur les Champs-Élysées aujourd’hui à l’arrivée du Tour de France. Sans oublier les lieux cultes du buzz, en premier lieu devant chez Colette rue du Faubourg Saint-Honoré.

Des erreurs d’adresses pourraient aussi bizarrement survenir dans les livraisons… Ainsi Fleur Pellerin pourrait-elle être destinataire au même titre que Nicolas Sarkozy ou encore Frédéric Lefebvre qui en perdra son Zadig et Voltaire.

On évitera d’en livrer aux syndicats agricoles, ils pourraient les brûler.

Des plasticiens férus de performance seraient aussi sollicités pour des interprétations sculputurales du futur roman.

On pourrait, on pourrait… Vous pouvez vous-mêmes avoir des idées, mais il faut attendre pour voir. Et vous l’avez compris, c’est le 27 août 2015 que l’on pourra dire si Millénium IV fera un vrai carton de vente et d’estime.

* Librairie Charabia, Place Saint-Marcellin. 05200 Embrun. Tél : 04 92 43 00 27.

Catastrophisme; minoritaires; la maladie de l’islam; Jean et Marie; journaliste honnête.

 

« En tirant sa révérence vendredi, Jean Lacouture entraîne avec lui un pan de l’histoire de France, celle de la décolonisation, du gaullisme honni et respecté, du mitterrandisme ambigu, des grands hommes du XX e siècle et des journaux admirables de ces années-là, le Monde ou l’Obs, engagés et parfois pontifiants, boussoles faillibles mais aussi pièces d’orfèvre. » Laurent Joffrin
« En tirant sa révérence vendredi, Jean Lacouture entraîne avec lui un pan de l’histoire de France, celle de la décolonisation, du gaullisme honni et respecté, du mitterrandisme ambigu, des grands hommes du XX e siècle et des journaux admirables de ces années-là, le Monde ou l’Obs, engagés et parfois pontifiants, boussoles faillibles mais aussi pièces d’orfèvre. » Laurent Joffrin

Sunday Press / 63

(…) Le catastrophisme, c’est l’attitude adoptée par ceux qui considèrent qu’il faut prendre comme une quasi-certitude la possibilité d’un effondrement total de notre environnement. Cette idée a été introduite par le philosophe Hans Jonas (1979) et reprise en France par le philosophe Jean-Pierre Dupuy. Pour ces catastrophistes « éclairés », la seule façon d’empêcher l’effondrement est de faire comme s’il était inéluctable. Mais il existe aussi d’autres formes de catastrophisme, dont le leitmotiv est le suivant : « si on ne fait pas peur aux gens, ils ne réagissent jamais ». Cette attitude pose problème. À force de crier au loup, plus personne n’y croit. Or, cela fait quelques décennies qu’on nous annonce le pire, et notre vie quotidienne n’est pas affectée que cela. Du coup, la peur ne porte pas, ou plus. D’autre part, on ne délibère pas, ou mal, dans l’annonce de l’Apocalypse. Notre destin, aujourd’hui, ressemble plutôt à celui des habitants de l’île de Pâques – dont la population a sans doute diminué sans discontinuer après la déforestation de l’île, avant de pratiquement disparaître : pas de rupture brutale de l’écosystème, mais une dégradation continue des conditions de vie. La menace d’une catastrophe imminente n’est pas ressentie comme plausible par les gens, et l’effondrement progressif leur échappe. Ce qui explique que le catastrophisme ne soit pas mobilisateur. (…) Aux XVIIIe ou XIX e siècles, l’humanité était encore une abstraction ; aujourd’hui, c’est devenu une réalité : tous les hommes sont sur le même bateau. Ils sont condamnés à l’intérêt général ! Mais il n’est pas facile de le construire. Et je ne pense pas qu’on puisse compter sur un tyran bienveillant et éclairé pour mettre tout le monde d’accord – les tyrans bienveillants, ça n’existe pas ! Enfin, les modes de vies, ce qu’on appelait autrefois « les mœurs », ne se décrètent pas par des lois, comme le rappelait Montesquieu : ils se réforment par la contagion de l’exemple. Ne désespérons pas du monde, beaucoup prennent leur vie en main et font un geste pour le climat. Ce n’est certes pas aussi spectaculaire qui si les USA s’engageaient à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre de 30 % du jour au lendemain ; et la contagion est un processus lent, alors que le dérèglement du climat, lui, est très rapide. Mais la solution, j’en suis persuadée, viendra aussi de là. Nous sommes à la fois condamnés à nous entendre – et à nous inspirer les uns les autres.

Catherine Larrère, philosophe, propos recueillis par Olivier Pascal-Mousselard, Télérama, 18 au 24 juillet 2015, N° 3418.

(…) On dit souvent que les théâtres sont pleins, mais ça représente, toutes les salles de Paris confondues, 40 000 spectateurs. Un grand chanteur, ça fait 50 000 personnes par soir. Pareil pour un match de foot. Nous sommes donc minoritaires. On représente peu de choses d’un point de vue du marché. Et c’est ce qu’il y a d’étonnant dans ce pays. Il y a de la place pour beaucoup de monde : Obispo, Patrick Bruel, Jean-Michel Ribes, Serge Merlin dans un Thomas Bernhard. Et puis moi aux Mathurins.

Fabrice Luchini, philosophe, propos recueillis par Bruno Icher, Télérama, 18 au 24 juillet 2015, N° 3418.

(…) Nous tenons à rappeler que l’islam – notamment sunnite, qui représente l’écrasante majorité, ne reconnaît aucun clergé. De plus, nous trouvons inacceptable que cette instance appelée CFCM, traversée par des courants vecteurs de l’islam politique et par d’autres liés à des États étrangers ne respectant pas les principes laïcs ni les règles de la démocratie, puisse usurper une « représentation » de « plus de 5 millions de musulmans de France », avec l’accord des pouvoirs publics et ce, depuis plusieurs années. Cette mascarade doit cesser au plus vite, car il n’y a pas 5 millions de personnes qui, en France, se définissent comme des musulmans. L’islam est un choix spirituel personnel et intime. L’islam ne s’hérite pas et ne se lègue pas. Et quand bien même cette instance préfabriquée serait représentative, elle ne peut représenter qu’une minorité incapable de faire passer un message remettant en cause ces dogmes archaïques et parfois violents qui constituent ce que le regretté Abdelwahab Meddeb appelait « la maladie de l’islam ». (…) Nous demandons avec force aux élus locaux de ne pas reculer et de faire front face aux pressions des islamistes qui tentent, au-delà des crimes terroristes barbares, d’imposer au quotidien, au niveau local, de manière sournoise et pernicieuse, un mode de vie rétrograde, antirépublicain et un projet antidémocratique. Il ne s’agit pas seulement de réinvestir les territoires et d’occuper le terrain social, mais plus encore de lutter avec une ferme détermination et sans relâche contre les zones de droit et du communautarisme, généralement infestées d’agents recruteurs pour le compte de l’islam politique qui savent mieux que quiconque profiter des vulnérabilités pour capter de nouveaux adeptes parfois à travers l’action sociale, d’autres fois par le biais du soutien scolaire, par exemple. Combat qui doit tirer sa force et son efficacité d’un soutien sans faille de l’État, qui doit assurer sa présence, en tout lieu et en tout temps. (…) Nous poussons ce cri d’alerte parce que nous savons parfaitement – et mieux que quiconque – que le salafisme et les Frères musulmans, et plus largement tous les courants islamistes, sunnites et chiites, qui instrumentalisent l’islam à des fins politiques, sont un poison extrêmement nocif pour les sociétés et le vivre-ensemble. Nous lançons ce signal d’alarme parce que nous refusons, à tout jamais, l’idée que la République puisse s’aventurer à prendre le risque de se retrouver déstabilisée et ébranlée, par l’hydre islamiste, devenu malheureusement un péril intérieur.

Extrait d’un appel signé par des dizaines de personnalités de culture musulmane, Marianne, 17 au 23 juillet, N° 952.

(…) Un Jean-Marie, dont le journal « Aujourd’hui en France » ne donne pas le patronyme mais raconte la mésaventure, aurait sans doute préféré s’appeler Jean, tout court, ou bien s’appeler Marie. Ce qui d’ailleurs, Marie, aurait pu être source d’autres désagréments. Jean-Marie est né il y a cinquante-deux ans. Jusqu’à présent, ça ne lui posait pas de problème, puis voici qu’à l’occasion d’un remariage à Rouen, il découvre qu’Issy-les-Moulineaux refuse d’inscrire ce mariage à l’état civil. C’est qu’il s’est marié sous son prénom Jean-Marie, avec un trait d’union, et qu’il a été inscrit à sa naissance comme Jean, plus loin, Marie. Qu’il fasse donc établir par la justice qu’il est bien le même. Il lui faut donc s’adresser au procureur et il lui faut espérer que le procureur ne lui répondra pas comme à la mairie que ce n’est pas si simple et qu’il n’a à en vouloir qu’à son père qui n’avait qu’à faire attention. Le père, justement, s’est rendu à la mairie, il habite toujours à Issy-les-Moulineaux, et il a montré le livret de famille sur lequel le même employé avait inscrit il y a un demi-siècle, le même jour, qu’un fils lui était né, prénommé Jean-Marie, avec le trait d’union. Et alors, ça prouve quoi, lui a-t-on répondu à la mairie, avant de partir en vacances (bien méritées).

Delfeil de Ton, L’OBS, 16 au 22 juillet 2015, n° 2645.

(…) Ainsi s’efface (Jean Lacouture) dans l’élégance un héraut de la gauche des libertés, fidèle à ses idées et encore plus à ses amis, épicurien du Midi et spartiate de l’écriture, chaleureux et exigeant, colérique et généreux. Ainsi s’éloigne sans tapage une forme de journalisme que les esprits forts récuseront sans l’avoir connu, proche de la littérature, dans la confidence des puissants, mais d’une sagacité rare et d’un agrément de lecture dont on fera bien de s’inspirer avant de donner des leçons. D’autant que les incertitudes de l’engagement étaient chez lui compensées par cette qualité parfois oubliée qui reste le fondement de ce métier : l’honnêteté intellectuelle.

Laurent Joffrin, Libération, 18&19 juillet 2015, N°10625

Pluton et Tsípras

 

Pluton Tsipras15.05.19J’aime bien le grec… mais je ne le parle pas. Je trouve Aléxis Tsípras plutôt sympathique, mais j’ai du mal à le comprendre. À le suivre.

Après des décennies de faillite politique où des clans et des familles ont joué du clientélisme, de la corruption sous couvert aussi bien d’étendard de partis politiques de droite comme de gauche, Syriza a levé un espoir populaire pour tous ceux exclus de ces jeux malsains responsables de la naissance d’une crise financière sans précédent et de plans d’austérité dévastateurs et à courte vue.

Avec sa victoire démocratique, sur la base d’un programme selon moi assez peu réaliste et plus gros de mots/slogans que d’analyse réelle et précise avec des moyens de transformation de la société, Syriza ouvrait néanmoins une brèche dans la pensée libérale qui tourne en rond et broie les citoyens. Grecs et autres.

Aussi, dans ce débat éternel où se croisent la volonté politique – essentielle – et la réalité incontournable de l’économie – mondialisée par ailleurs – la Grèce méritait une attention suivie. Et bienveillante, car son premier ministre ne pouvait tout faire en quelques mois et n’était en rien responsable du passé.

Puis les enchaînements contradictoires ont rapidement suivi, avec ajoutons-le un fantasque ministre des finances qui a prouvé une nouvelle fois qu’une brochette de diplômes – fussent-ils les plus prestigieux – n’empêchaient pas le dogmatisme et une étroitesse d’esprit alors que ces lauriers devraient être gages d’une pensée d’ouverture. Comme quoi les tempéraments personnels ont un rôle important en politique.

Aléxis Tsípras et ses amis – dans une coalition fragile mêlant certains contraires – a durant plusieurs semaines, au niveau national et européen, entamé une danse verbale qui fait obligatoirement penser aux assemblées générales étudiantes où les leaders se répartissent les partitions, qui peuvent être contradictoires et même antagoniques, et la jouent parfaitement dans un timing qui provoque un suspens digne des meilleurs séries télévisées. Un sirtaki de plus en plus endiablé propre à faire tourner les têtes les plus solides.

La politique, et ses enjeux et jeux où les Grecs n’ont historiquement rien à apprendre de personne, s’est imposée.

Puis le sol a tremblé sous les pieds des danseurs, et la réalité économique les a déstabilisé. La Grèce, qui malgré Syriza, n’avait rien demandé comme impôts aux armateurs et à l’église orthodoxe en contradiction avec un programme électoral qui le promettait, avançait vers la faillite. Pour en sortir, Aléxis Tsípras a sorti la carte du référendum – acte démocratique bien qu’en l’espèce quelque peu précipité – pour en « sortir ». Pour gagner en légitimité ? Il l’avait sans lui. Pour éclaircir le débat et refuser « le plan d’austérité » proposé par l’Europe ? La question posée et surtout la réponse donnée jouèrent dans le clair/obscur : non à l’austérité et oui au maintien dans l’Europe et dans la zone euro. Une nouvelle injonction paradoxale…

L’avantage de ce flou a toutefois permis au premier ministre grec… de signer au final pour « le maintien dans la zone euro »… mais avec l’obligation d’un contrat à long terme sur une obligation de réformes profondes et, en vérité, une nécessaire création d’un véritable État moderne.

Avec à la clef, des financements de solidarité européenne, à court, moyen et long termes tournés vers l’investissement. Le désastre était évité pour les grecs, mais les difficultés continuaient.

On pouvait dire qu’à ce moment, Aléxis Tsípras avait pleinement gagné sa stature d’homme d’État et qu’il avait assumé une position qui n’était pas pleinement sienne. Comme d’ailleurs la plupart des pays européens, hormis la France – constante sur cette ligne politique ferme et maîtrisée bien que discrète – qui a joué un rôle prépondérant grâce au président François Hollande pivot clé pour un accord de vue Franco-Allemand base indispensable à l’unanimité qui a suivi.

Après quelques moments de tournis, je trouvai alors que j’avais eu raison de trouver Aléxis Tsípras plutôt responsable malgré ses probables obligations d’équilibriste virtuose pour rester maître de sa majorité.

Mais le doute me reprend. Sa déclaration de ce matin « J’ai signé un accord auquel je ne crois pas » me semble stupéfiante et pour le moins d’une invraisemblable maladresse. Plus précisément, Aléxis Tsípras ne croit pas en quoi ? À la capacité de sa majorité, de son parlement de le suivre ? Aux autres parlements européens d’accepter aussi ? Dans ce cas, sa déclaration ne peut que renforcer les opposants. À quoi bon avoir signé alors ? Ne croira-t-il pas aux premiers versements indispensables pour redonner des liquidités aux banques grecques, donc aux grecs qui font la queue quotidiennement devant des guichets vides ? Le propos est, à ce niveau, incompréhensible.

Avec Syriza, nous avons eu le programme Zorro du justicier sympathique… à la lame vite ébréchée gesticulant dans le vide. Puis vint la danse de Zorba – Zorba le libre – qui préfère boire et chanter plutôt que de construire (un téléphérique dans le film (1964) de Michael Cacoyannis)… On est maintenant avec Pluton, dieu grec et romain. Pluton, le dieu de la richesse, le plus souvent nommé en Grèce Hadès « celui qui est invisible » ou « qui rend invisible ». Il est aussi le dieu des Enfers. Difficile à saisir et aux deux prodigalités particulièrement contraires.

Pluton, justement, saisie dans son espace et dont l’image nous parvient ce jour bien éloignée des tourments de la Terre. Qu’ Aléxis Tsípras et les Grecs, dont le pays fut le berceau de notre civilisation et planète majeure de notre démocratie veillent à leur avenir avec responsabilité ! Sinon, comme l’astre froid que nous découvrons, leur pays deviendra une planète naine.

 

Moi dopé ? Jamais ! ; Einstein et l’illusion du passage du temps ; le journal papier devient un luxe ; Macron : équilibre délibératif et verticalité ; la marche funèbre de 1968.

Le papier devient un produit de luxe, alors que c’était un achat d’impulsion que chacun pouvait se payer sur un coup de tête.
Le papier devient un produit de luxe, alors que c’était un achat d’impulsion que chacun pouvait se payer sur un coup de tête.

Sunday Press / 62

(…) « C’est tout simplement stupide de demander à un cycliste professionnel : « Vous êtes-vous dopé ? » Parce qu’il n’y a qu’une seule réponse correcte : non. Posez la question cent fois à un coureur, cent fois il vous mentira. Dès qu’il vous dira la vérité, sa carrière sera finie. Vous ne pouvez pas lui reprochez de se protéger lui-même, sa famille et ses revenus. Les gens protègent leurs intérêts. C’est ce que j’ai fait. »

Michael Rasmussen, interviewé par Yann Bouchez, Le Monde, 11 juillet 2015, N° 21922

(…) Dans la théorie d’Einstein, si vous placez une horloge à la surface de la terre et une autre dans le ciel, elles ne tictaquent plus à la même vitesse. Le temps est ralenti par le champ de gravitation. Si vous poussez une chose et comprimez une masse, cela devient plus violent encore. Comprimons le Soleil jusqu’à lui donner une rayon de 3 kilomètres : le temps ne s’écoule plus à sa surface ! Il s’arrête ! Dans l’exemple des jumeaux de la relativité restreinte (celui qui voyage à grande vitesse vieillit moins vite que celui resté sur Terre), la vitesse ralentit le temps. Mais la masse ralentit aussi le temps. Et peut même l’arrêter ! Une conséquence des théories d’Einstein, c’est que le passage du temps est une illusion. Le futur existe déjà. Le passé existe encore et n’est pas mort. Philosophiquement, c’est très profond. L’espace temps se présente comme un jeu de cartes : chaque carte est un espace, une tranche de réalité, elles sont empilées dans une quatrième dimension, le temps, qui est donc une dimension verticale. Proust a adoré l’idée. Bergson, qui voyait le temps comme un écoulement, beaucoup moins.

Thibault Damour, physicien, propos recueillis par Nicolas Delasalle, Télérama, 11 au 17 juillet 2015, N° 3417.

(…) L’inflation a disparu, mais les journaux ne le savent pas. Les quotidiens en version papier sont devenus objectivement chers pour le budget des classes moyennes, « Libération » en tête avec son édition du samedi à 2,70 euros et celle de la semaine à 2 euros, ou « Le Monde » à 2,20 euros. Les magazines, qui ont longtemps été bon marché, grâce à leurs forts tirages et leurs abondantes recettes publicitaires, s’engagent sur le même chemin. Les éditeurs ne voient pas d’autre solution pou combler leurs pertes : chaque année, les ventes reculent (moins 10 % sur quatre ans pour les quotidiens), alors que chaque année les coûts augmentent – il faut bien désormais payer les équipes Web, qui s’ajoutent au reste sans rapporter suffisamment -, et surtout, que les recettes de la publicité chutent inexorablement : entre moins 8 et moins 10 % par an côté magazines, et moins 7 % par an pour les quotidiens. (…) Le papier devient un produit de luxe, alors que c’était un achat d’impulsion que chacun pouvait se payer sur un coup de tête. (…) Mais il y a au moins une consolation : ceux qui ne peuvent plus se payer un journal peuvent s’informer amplement sur le Net. De ce point de vue, la démocratie n’est pas en danger.

Claude Soula, TÉLÉOBS, 17 juillet 2015, N° 2644

(…) Les partis ne vivent plus sur une base idéologique. Ils vivent sur une base d’appartenance et sur la rémanence rétinienne de quelques idées. Qu’est-ce que signifie être… « Républicains » aujourd’hui – cela fait bizarre à dire, non ? Avoir une carte et payer sa cotisation, adhérer à des hommes aussi. Être en accord avec un corpus idéologique composé d’énormément de malentendus, dans un moment où les idées ont été largement abandonnées par les partis politiques. Ce qui explique qu’ils mobilisent moins. (…) C’est le cas depuis plusieurs décennies. Ce qui est étrange aujourd’hui, c’est que l’espace de débat critique est mis de côté. Les intellectuels se sont repliés dans le champ universitaire et se sont spécialisés dans leur discipline. Les politiques, eux, se sont reconcentrés sur les valeurs, c’est-à-dire sur un rapport beaucoup plus émotionnel aux choses et plus suivistes de l’opinion. (…) Nous vivons un moment de tâtonnement démocratique. La forme démocratique est tellement pure et procédurale sur le plan théorique qu’elle a besoin d’incarnation momentanée : elle doit accepter des impuretés si elle veut trouver une forme concrète d’existence. C’est la grande difficulté. Nous avons une préférence pour les principes et pour la procédure démocratique plutôt que pour le leadership. Et une préférence pour la procédure délibérative postmoderne plutôt que pour la confrontation des idées au réel. Or, si l’on veut stabiliser la vie politique et la sortir de la situation névrotique actuelle, il faut, tout en gardant l’équilibre délibératif, accepter un peu plus de verticalité. Pour cela il faut proposer des idées. S’il l’on est en capacité, grâce à des propositions, d’expliquer vers quelle société on veut aller, c’est-à-dire vers une République plus contractuelle et plus européenne, inscrite dans la mondialisation avec des formes de régulation qui correspondent à la fois à notre histoire, alors on peut mobiliser. À l’inverse, si l’on ne propose rien et qu’on se contente de réagir au fil de l’eau, on se retrouve en situation de faiblesse. Si l’on installe l’idée que toutes les paroles se valent, et si l’action politique se construit uniquement dans les équilibres à trouver entre ces paroles, on tue alors la possibilité d’emmener nos concitoyens vers une destination identifiée. C’est l’immobilisme.

Emmanuel Macron, le un, 8 juillet 2015, N° 64.

(…) Sortant à grand-peine du XXe siècle, évidemment nous avons du mal avec le nous collectif et les lendemains meilleurs. Le collectif est une myriade. Voici pourquoi le 11 janvier peut être interprété comme la marche funèbre de 1968 et des années 70. Cette fois-ci, on peut dire : le XXe siècle est mort. (…) Les intellectuels, enfin ceux qui disaient « Je suis Charlie » le disaient forcément au premier degré. Certains marchaient en portant une pancarte « Je suis Juif » ou « Je suis policier » sans être bien sûr ni l’un ni l’autre, ni même le croire. On a presque honte de souligner ce contresens. Il ne s’agissait pas d’endosser une identité mais une blessure, un deuil, peut-être même un remords…

Mathieu Riboulet et Patrick Boucheron, écrivain et historien, propos recueillis par Catherine Calvet, Libération, 11 & 12 juillet 2015, N° 10619.