Paul Schrader et Nicolas Cage ne veulent pas être aveugles sur la sortie de leur prochain film.

Dying of the light   Paul Schrader et Nicolas Cage ne veulent pas être aveugles sur la sortie de leur prochain film.   sortie de route culture    Daniel Chaize
Final cut confisqué, ni vu ni connu. La porte du lion voulait enfermer et rayer les créateurs et les acteurs. Raté ! Chacun sait désormais que le film sera finalisé dans les coulisses du studio.

La sortie est prévue sur les écrans le 5 décembre aux États-Unis. La bande-annonce et les affiches ont été dévoilées cette semaine pour lancer la machine commerciale du dernier film de Paul Schrader (scénariste de Taxi Driver) : « The Dying of the light ». Il s’agit d’un thriller centré sur un agent de la CIA qui devient aveugle au cours d’une mission.

Mais voilà, justement, il s’agit de commerce et ce dernier l’a emporté sur l’art. Du moins sur la liberté artistique du réalisateur puisque les studios Lionsgate l’ont prié de prendre la porte. Ils vont faire, seuls, le remontage, la mise en musique et le mixage, que l’on qualifiera de « commercial » en absence complète de l’avis du créateur.

Du coup, première du genre, Nicolas Cage, Anton Yelchin, Nicolas Winding Refn et Paul Schrader (acteurs, producteur et réalisateur) appellent au boycott du film ! Ils n’hésitent pas à s’afficher pour faire connaître leur point de vue. Avec efficacité et prudence par le port d’un t-shirt où est inscrit la close de non-dénigrement présente dans le contrat qui les lie à Lionsgate. S’ils venaient à tenir un propos négatif sur le film, le lion pourrait rugir et les trainer devant les tribunaux.

Assassiné en direct au Mexique ; Coup(e) de théâtre pour Hidalgo; les collectivités territoriales dérapent à nouveau ; le drone qui se prenait pour un aigle ; mon beau sapin, mon beau dôme…

Photo Andrej Isakovic. AFP   Assassiné en direct au Mexique ; Coup(e) de théâtre pour Hidalgo; les collectivités territoriales dérapent à nouveau ; le drone qui se prenait pour un aigle ; mon beau sapin, mon beau dôme…    calepin hebdo    Daniel Chaize
Le foot est monde et le monde est fou. © Crédit photo : Andrej Isakovic – AFP

 

Lundi 13 octobre - Atilano Roman était un journaliste de radio mexicain. Ce jour-là, il présentait son émission « Ici, c’est ma terre », quand deux hommes armés en ont décidé autrement. Plusieurs balles dans la tête car il était leader d’un mouvement de personnes déplacées par la construction du barrage Picachos, dans l’Etat de Sinaloa, dans le nord­-ouest du Mexique. Dénoncer le gouvernement et réclamer des indemnisations pour les déplacés, c’était trop. Les assassins ont réussi à s’enfuir du studio sans être inquiétés.

Mardi 14 octobre – La phrase (Le Monde) est peut-être tirée de son contexte (c’est à voir…), mais à la lire ainsi, elle est idiote. « Il n’est pas possible à Paris de faire la distinction entre privé et public ; tous concourent à faire que le théâtre a sa place dans tous les quartiers », indique Anne Hidalgo lors du cinquantième anniversaire de l’Association pour le soutien du théâtre privé (ASTP). Agir pour la diffusion de la culture auprès du plus grand nombre ne peut se satisfaire de planter des drapeaux, ici estampillés théâtres, sur des lieux et espaces bien répartis dans la cité et, on le lit entre les lignes, avec l’apport espéré du privé quand la puissance publique ne peut ou ne veut garantir cette bonne implantation sur les territoires. On croit rêver ! Comment négliger les différences, et occulter les distinctions majeures entre les productions et création du théâtre d’auteurs contemporains, le travail nécessaire pour la diffusion sans cesse retravaillée des grands classiques, le théâtre « de divertissement », celui du jeune public, celui faisant appel aux circassiens, etc. Il ne s’agit pas seulement de genres différents. Il ne s’agit ici encore moins d’aborder la qualité intrinsèque des spectacles (bien qu’il faille le faire et c’est entre autre le métier des professionnels du secteur public de la culture et des critiques) mais de justement bien distinguer toutes les différences pour que chaque acteur du théâtre puisse vivre son identité et toucher tous les publics. Et c’est à cet endroit précis que le théâtre public et le théâtre privé ont de grandes distinctions : d’utilisation de plateaux, d’accueil de résidence d’artistes, de choix de programmation, de « marketing » de public… et disons-le aussi d’équilibre économique. Il n’y a pas des bons et des méchants, des « élitistes » et des « populaires » car au contraire il faut reconnaître des qualités aux deux et parfois des échecs et dérives aux deux aussi. Mais les contrats passés avec les institutions publiques fixent clairement, le plus souvent, un cadre d’actions sur le nombre de créations, les tournées, l’ouverture des plateaux, les tarifs aux publics et les « animations culturelles » – notamment auprès des jeunes publics – que le privé n’a pas vocation à assumer. Les jeunes talents et les jeunes compagnies ne s’y trompent pas. Ils distinguent parfaitement les lieux où ils sont accueillis et ceux où ils ne le sont pas. Oui, on sera toujours ébloui par Michel Bouquet dans « Le roi se meurt » d’Eugène Ionesco dans la mise en scène de Georges Werler. Que ce soit dans le théâtre privé au théâtre Hébertot de Paris ou au théâtre public de Cachan soutenu par la ville et le conseil général dans le Val-de-Marne. Mais, pour ne rester que sur ce département, les Biennales « Les théâtrales Charles Dullin » qui vont se tenir du 7 novembre au 14 décembre ne pourraient exister sans le nombre important de théâtres publics implantés sur le territoire qu’ils soient scène nationale, théâtres municipaux ou même de quartier. Un résultat de plusieurs années d’investissement en termes de politique culturelle et d’effort financier des collectivités, quel que soit leur bord politique puisqu’on peut citer aussi bien Ivry ou Vitry que Créteil ou Le Kremlin-Bicêtre ou encore Nogent-sur-Marne ou Le Perreux. La vie du théâtre public, financé publiquement, apparaît bien comme essentiel à tout projet de société qui veut donner sa place à la culture. Nul ne peut sérieusement contester l’amour du théâtre, le désir et le plaisir de partager qui motivent nombre de directeurs de théâtre privé d’autant que certains ont aussi de réelles difficultés, mais de grâce que les politiques, quand ils s’avancent à parler « politique culturelle » (c’est si rare) évitent les raccourcis. Et aillent plus souvent au théâtre, dans tous les théâtres.

Mercredi 15 octobre – Bis repetita (au moins…) ! Pour la deuxième année d’affilée, les collectivités locales se voient « épinglées » pour leur gestion financière. Une nouvelle fois les hausses continuent dans leurs dérapages connus. Quand on aime… on ne compte plus. En un an, le déficit des « administrations publiques locales » a été multiplié par 2,5 passant de 3,7 milliards d’euros en 2012 à 9,é milliard en 2013. Le premier poste budgétaire est la masse salariale qui représente 26 % de l’ensemble des charges des collectivités. Elle s’est accrue de 3,2 % l’an passé et plusieurs facteurs ont joué : hausse des effectifs, mesures d’avancement dans la carrière des fonctionnaires territoriaux, relèvement des cotisations retraite, augmentation du smic, octroi de primes…  À Montreuil, quand on sait que la masse salariale avoisine les 62 % des dépenses et que le maire, dans son programme, annonçait vouloir embaucher 1.000 agents supplémentaires… sans augmenter les impôts, il va falloir une baguette magique. Irréaliste et irresponsable.

Jeudi 16 octobre – Tout est la cause d’un drone. Il véhiculait, au-dessus des 22 acteurs Serbes et Albanais d’un match de football, un drapeau. Pas de supporters d’une équipe, mais d’une certaine vision de la Grande Albanie. Les supporters serbes ont envahi  le terrain pour agresser les joueurs albanais. À quand le drone qui porte une bombe ? Le foot est bien un monde en soi. Aussi fou que le vrai. Y’a pas de raisons qu’il échappe à la réalité.

Vendredi 17 octobre – « Mon beau sapin… » on ne chantera pas la chanson pour Noël place Vendôme. La sculpture Tree, car on peut y voir un arbre et notamment un sapin, est de l’artiste américain McCarthy choisi, comme il est de tradition, par la Foire internationale d’art contemporain (FIAC) qui va se tenir du 23 au 26 octobre, avec une carte blanche pour une installation sur la célèbre place parisienne. Tree, selon l’artiste est une œuvre abstraite née d’une plaisanterie car il trouvait que les sex-toys de type plug-anal ressemblaient à des sculptures de Brancusi. Lors de l’érection de cette œuvre éphémère, le sculpteur, âgé de 69 ans, a été frappé au visage par un individu hurlant qu’il n’était pas français et que son œuvre n’a rien à faire sur cette place. Le lendemain, elle sera dégonflée, percée, saccagée plus directement écrit. La plaisanterie gauloise, son agresseur l’aime peut-être, mais lorsqu’elle est bleu-blanc-rouge cocorico… Triste France qui devient de plus en plus Marine.

L’Internet des objets ; Kim à la canne ; Le Littré pour Lovecraft ; Woody Allen et la magie de la réalité ; Jeter le JT.

166642.jpg r 640 600 b 1 D6D6D6 f jpg q x xxyxx   L’Internet des objets ; Kim à la canne ; Le Littré pour Lovecraft ; Woody Allen et la magie de la réalité ; Jeter le JT.   sunday press minute du jour    Daniel Chaize
Discerner la réalité dans la magie et les mirages du monde, une nécessité de survie pour sa propre existence.

 

Sunday Press / 27

(…) L’Allemagne, le Danemark et la Chine ont saisi avant tout le monde les enjeux de changement majeur (un système économique basé sur le partage et les communautés collaboratives). En France, le Nord-Pas-de-Calais a pris de l’avance sur le reste du pays. Un certain nombre d’industriels se préparent à cette transition, sans pour autant quitter complètement la logique de la seconde révolution industrielle. Bouygues, par exemple, a créer le premier bâtiment à énergie positive (c’est-à-dire qui produit plus d’énergie qu’il n’en consomme) au monde. La région adapte ses bâtiments pour accueillir ce changement, mais le mouvement doit s’étendre au niveau national. (…) Le gouvernement affirme qu’il n’a pas le budget nécessaire pour suivre, mais c’est faux. Chaque année, l’Europe investit 780 milliards d’euros dans des infrastructures qui vont devenir obsolètes. Avec seulement 15 % de ce budget, l’Internet des objets pourrait être opérationnel d’ici 2040. De plus, la France détient certaines des meilleures industries spécialistes de l’électronique, des technologies de l’information et de la communication, toutes capables de prendre part à ce grand changement. Le pays a besoin d’air frais au niveau de son gouvernement. Il doit dépasser le clivage des partis politiques et prendre exemple sur l’Allemagne où les socialistes, les écologistes et les chrétiens-démocrates se sont alliés pour favoriser cette transition.

Jeremy Rifkin, économiste, le un, 15 octobre 2014, N°28

(…) Le régime alimentaire du Tsunami de la pensée serait en cause : pizzas aux quatorze fromages, tonneau de glace à tous les parfums (including la bombe à Chantilly), jattes de frites et sa soupière de mayo, cubi de Nutella (un pipeline secret relierait directement les ateliers de la fameuse pâte à tartiner à l’œsophage de Kim), camion-citerne de Coca, même pas zéro, ce chiffre révoltant de pessimisme étant interdit en Corée du Nord, sauf dans les comptes à rebours pour lancer des missiles nucléaires. Autrement dit, Bouboulina couverait une sévère surcharge pondérale ayant entraîné diabète, goutte, crises de foie, boutons (et pas que sur le visage), œdème des chevilles. Pourtant, l’enflure des chevilles n’est pas ce qui fait le plus peur à Kim Jong-un. Mais bon, le Vésuve du marxisme dialectique n’était plus entré en éruption depuis l’été. Cette photographie est donc une propagande destinée à prouver que Kim Cône est toujours vivant, qui plus est en état de marche. Enfin, marche… En effet, bien qu’ayant renouvelé leur abonnement à Photos- hop, les censeurs nord-coréens n’ont pas effacé la silhouette d’une canne qui se profile le long de la jambe gauche du dictateur et sur laquelle il a l’air de fortement s’appuyer. Certes, pour se fondre dans la vêture, la canne est noire, mais tout de même, on la voit. D’où question ? Pourquoi avoir laissé filtrer la «faiblesse» de Kim ? Pour prouver que, malgré ses ennuis de santé, le président a eu le courage extraordinaire de parcourir les 3,50 mètres le séparant de la banquette de sa limousine ? Ou pour démontrer que cette troisième jambe provisoire pourrait servir d’accessoire permanent : plus besoin de se lever du fauteuil roulant pour appuyer sur le bouton à faire sauter la planète, cette télécommande rustique fera l’affaire.

Gérard Lefort, Libération, 18 et 19 octobre 2014, N°10395

(…) Quand j’ai publié mon premier bouquin, « Sortie d’usine », en 1982, j’ai acheté mon « Littré » d’occasion chez Vrin, un truc qui puait le tabac. C’était l’édition Pauvert en sept volumes. Je l’ai toujours. Mais en 1999, on a eu les premiers CD-Rom. Depuis, j’ai « Littré » dans ma machine. Bien sûr, il décrit une langue figée : il s’arrête à Chateaubriand, ne cite même pas ses contemporains. Et des sites formidables fonctionnent avec des bassins de dictionnaires. Mais « Littré » reste indépassable. Même pour traduire Lovecraft, c’est mon dictionnaire.

François Bon, écrivain, propos recueillis par Grégoire Leménager, Le Nouvel Observateur, 16 au 22 octobre 2014, N°2206

(…) En surface, le film est romantique, et comique, mais le sous-texte est très pessimiste. Oui, comme d’habitude (rires.) Vous voyez, je souhaiterais vivement qu’il puisse exister un soupçon de magie dans le monde. Mais il n’y en a pas. Dans le film, le personnage du magicien que joue Colin Firth représente la réalité : les gens ont un violent besoin d’illusion pour avancer dans la vie. Ce besoin se fait plus pressant, la vie étant de plus en plus moche, cruelle… et courte. Si vous n’y mettez pas une dose d’illusion, elle devient carrément insupportable. Mais cela peut avoir pour conséquence de s’illusionner soi-même, il vaut donc mieux opter pour la méthode de mon magicien, s’offrir de temps en temps une petite oasis de plaisir, une romance, un beau morceau de musique, un moment heureux volé par-ci par-là. Sans oublier de revenir, quoi qu’il arrive, à la réalité.

Woody Allen, propos recueillis par Danièle Heymann, Marianne, 17 au 23 octobre 2014, N° 913

(…) Jeter le JT tel qu’il est dans sa forme actuelle, ce n’est pas jeter l’info ! Le problème de ce rendez-vous aujourd’hui, c’est qu’il ne dérange plus rien. Et ses défauts sont nombreux : sujets trop courts et superficiels, ethnocentrisme prononcé, hyper-personnalisation ridicule du présentateur… J’aimerais que le JT soit un carrefour de débats, mais son rythme l’en empêche. Le texte n’est trop souvent là que pour accompagner et justifier l’image. Le JT a adopté une langue de plus en plus pauvre, des phrases de plus en plus courtes. Il faut changer l’écriture, prendre position, interroger. Il faut aussi réintroduire de la mémoire dans le JT, revenir sur des événements passés pour expliquer le présent.

William Irigoyen, ancien présentateur et auteur de « Jeter le JT), Le Monde, 19 et 20 octobre 2014, N° 21696.

Pays idéalistes, ironiques et cyniques ; amour, ramadan et cigarette ; protection rapprochée ; cocaïne entreprise ; la gauche et le chômage.

Leïla Slimani   Pays idéalistes, ironiques et cyniques ; amour, ramadan et cigarette ; protection rapprochée ; cocaïne entreprise ; la gauche et le chômage.   sunday press    Daniel Chaize
Journaliste, romancière, Leïla Slimani a publié son premier roman « Dans le jardin des ogres » fin août chez Gallimard. © Illustration Stéphane Trapier

Sunday Press / 26

(…) Si je suis partie à l’époque, c’est parce qu’Israël était le pays où on avait inventé le socialisme, un pays qui avait été créé par une pure volonté idéaliste, qui avait vaincu une histoire atroce et qui apparaissait comme un acte d’affirmation extraordinaire de la vie contre la mort. À l’époque, cela ressemblait encore à une belle idée ! Ce qui m’a façonnée, c’est surtout la familiarité que j’ai avec les quatre pays où j’ai vécu : Israël donc, Les Etats-Unis, la France et l’Allemagne. Ma langue maternelle, c’est le français, j’écris en anglais, et j’engueule mes enfants en hébreu ! Le pays le moins désenchanté, c’est l’Allemagne, je suis toujours aussi frappée par l’idéalisme et l’absence de cynisme des Allemands. C’est un peuple qui a très peu d’ironie. La France, elle, est ironique, alors qu’Israël et les Etats-Unis sont cyniques. Chacun y défend ses intérêts : on ne va donc pas prendre au sérieux les idéaux des autres, vu que tout dans les affaires humaines est une question d’intérêt ou de stratégie et non d’idéal… Après avoir vécu l’expérience la plus marquante de ma vie à l’université de Pennsylvanie (difficile de résister à la puissance des grandes universités américaines), j’ai eu envie de bouger. Je me suis toujours sentie européenne et Israël m’est apparu comme un bon compromis entre l’Europe et les Etats-Unis, entre un espace urbain qui m’était familier (je me sentais désorientée aux États-Unis…) et cette possibilité d’inventer ses propres règles (alors qu’en France, et en Europe, on croule sous le poids des contraintes…).

Eva Illouz, sociologue, interviewée par Juliette Cerf, Télérama, 11 au 17 octobre 2014, N°3378

(…) Atika est si douce. Elle arrive parfois à le rassurer, à lui ouvrir les yeux sur la beauté qui les entoure. Elle aime l’ambiance festive des derniers jours de ramadan. Et c’est pour lui faire plaisir qu’il fait un détour, ce soir, par le quartier El Manar. Il s’arrête à la boulangerie Nour pour acheter les crêpes farcies dont elle raffole et des sucreries pour Mina. Les gens font la queue jusque dans la rue. On se bouscule. On s’impatiente. Une femme se poste derrière Amine. Il la voit arriver, son joli  visage encadré d’un voile mauve. Elle le regarde avec insistance. Elle piétine. S’approche de lui au point de lui marcher sur les pieds. « C’est peut-être une étudiante », pense-t-il. Une jeune femme qui a assisté à ses cours mais dont il ne se souvient plus. À présent, il peut presque sentir ses seins contre son dos, son souffle chaud dans son cou. Il doit se faire des idées. Une femme si belle, si jeune, ne peut pas s’intéresser à lui. Elle sort de la file. Elle lui fait face désormais, approche son visage du sien. Il s’apprête à l’aborder quand elle se met à hurler, en le montrant du doigt : « Il a fumé ! Lui, là, il a fumé ! Il a rompu le jeûne, il sent la cigarette. » Les clients s’agitent. Derrière la caisse, la boulangère appelle au calme. Amine hausse les épaules, dans un geste d’impuissance. Il marche à reculons. Des hommes s’approchent de lui. On l’insulte, on prend Dieu à témoin. Quelqu’un tire sur sa veste. Il court.

Leïla Slimani, romancière, le un, 8 octobre 2014, N°27

(…) Pourquoi Édith Cresson (Première ministre il y a vingt-deux-ans) devrait-elle être encore protégée ? Pourquoi Jean-François Copé (récent président de l’UMP) et François Bayrou (ancien président du Modem) le seraient-ils alors que Jean-Christophe Cambadélis (premier secrétaire du PS) ne l’est pas ? Farah Diba (ex-impératrice d’Iran) doit-elle mobiliser à elle seule quatre fonctionnaires ? Les policiers s’interrogent. Autant la protection des membres du gouvernement ne souffre pas la contestation, autant les fonctionnaires du SDLP (le service de la protection) se demandent pourquoi six d’entre eux restent attachés à Michèle Alliot-Marie, trois à Claude Guéant, trois à Charles Pasqua, quatre à François Baroin, cinq à Valéry Giscard d’Estaing ou quatre au patron du Medef Pierre Gattaz.

Frédéric Ploin,  Marianne, 10 au 16 octobre 2014, N°912

(…) J’ai trouvé beaucoup de difficultés, au cours des dernières années, à m’occuper véritablement des organisations criminelles françaises. Car en France, il n’y aucune culture antimafia. Les gens pensent toujours que ce ne sont que des criminels, à traiter comme des criminels. Or ce sont des entrepreneurs en mesure d’influencer la politique française. Les Corses ont beaucoup changé au fil des dernières années. Le FLNC a des contacts étroits avec la mafia corse dont la force a été de gérer le narcotrafic en Afrique. Quand Marseille a vu chuter la contrebande des cigarettes et le trafic d’héroïne, les Corses ont commencé à développer le narcotrafic de cocaïne. Et les Corses sont devenus les véritables gérants d’un joint-venture avec l’Afrique. (…) Avec l’argent de la coke, on achète d’abord les politiciens et les fonctionnaires, et ensuite un abri dans les banques. Blanchir est une opération gagnante. Il n’y a aucun employé ou dirigeant de banque qui ait dû voir l’intérieur d’une prison à cause de ça. Dans la seconde moitié de 2008, les liquidités sont devenues le principal problème des banques. Comme l’a souligné Antonio Maria Costa, qui dirigeait le bureau drogue et crime à l’ONU, les organisations criminelles disposaient d’énormes quantités d’argent liquide à investir et à blanchir. Les gains du narcotrafic représentent plus d’un tiers de ce qu’a perdu le système bancaire en 2009, comme l’a dénoncé le FMI, et les liquidités des mafias ont permis au système de rester debout. La majeure partie des 352 milliards de narcodollars estimés a été absorbée par l’économie légale.

Roberto Saviano, interview de François Armanet, Le Nouvel Observateur, 9 au 15 octobre 2014, N°2605

(…) C’est ce qui me dissuade de jeter la  pierre, comme tant d’autres, à François Hollande et Manuel Valls. Ils font le métier le plus difficile qui soit. Que le Président de la République ait pêché par optimisme, durant sa campagne, puis par des atermoiements, durant le premier quart de son mandat, c’est maintenant derrière nous. Les voilà, avec son Premier ministre, au pied du mur. Le cap est fixé : réduire les dépenses de l’État et des collectivités territoriales, améliorer la compétitivité de nos entreprises, relancer la croissance par une politique de l’offre plutôt que de la demande… Certains à gauche s’en offusquent, qui y voient des mesures de droite. Ils ont tort. Qui peut croire qu’endetter nos enfants, brider nos entreprises et détruire des emplois soit une politique de gauche ? La priorité des priorités, surtout pour un gouvernement de gauche, est de faire reculer le chômage. Quant aux moyens, l’efficacité seule en décide. Aucune politique n’est bonne si elle échoue.

André Comte-Sponville, Challenges, 9 octobre 2014, N° 404