Salir les mots, dialoguer avec les disparus, promouvoir les copains, apprendre l’unique, économiser pour apprendre.

Les génies ne marquent pas l'histoire grâce à leurs reliques, copains complaisants, logos "modernes"  à leur logo de marque et autres jeux de mots "audacieux".
Les génies ne marquent pas les temps grâce à leurs reliques, copains complaisants, logos « modernes » et autres préemptions de mots historiques.

Sunday Press 55

(…) Du temps du général de Gaulle et des affairistes qui l’accompagnaient, c’était du drapeau tricolore qu’on nous donnait à ingurgiter. Il était brandi en tout-lieu et en toute occasion, comme cache-misère et cache-combine ils n’avaient pas mieux trouvé. La jeunesse n’en pouvait plus, du drapeau. Il s’en est brûlé des quantité en 1968 et après. Ce drapeau n’était plus la fierté, ils en avaient fait la honte. Craignons qu’il ne se passe la même chose avec la République. Comment faire comprendre à un jeune cœur généreux que la République ce n’est pas Les Républicains ? Il va vomir une République que ces gens prétendront incarner. M. Sarkozy doit en avoir l’intuition mais que voulez-vous que ça lui fasse, s’il faut en passer par là pour qu’il puisse regrimper le fauteuil !

Delfeil de Ton, L’OBS, 13 au 20 mai 2015, N° 2636.

(…) L’excellence, qu’elle soit scientifique ou littéraire, peut paraître une violence faite à l’égalité. Du moins si l’on prend le concept d’égalité au sens géométrique du terme, c’est-à-dire en estimant que tout le monde doit être de même taille. C’est au sens juridique qu’il convient, évidemment, de comprendre le terme égalité. (…) Un des aspects attrayants de La République des Lettres, c’est qu’elle ne se concevait pas comme une société exclusivement contemporaine, mais vivait en présence des ses anciens membres les plus remarquables, sous forme de livres qu’ils avaient laissés. J’ai toujours compté moi aussi, parmi mes amis, des disparus avec lesquels, grâce aux œuvres qu’ils nous ont léguées, j’ai pu communiquer. C’est, selon moi, un des aspects de la vie civilisée que de savoir intégrer les disparus aux vivants, de ne pas se limiter à l’immédiat. (…) Je dirais même que, avec les nouvelles technologies de communication, la tendance à s’enfermer dans l’actualité et l’immédiateté donne à la société les instruments pour devenir totalitaire. Il est possible, désormais, d’être en relation avec tellement de vivants que ceux-ci vous obstruent la possibilité d’un lien avec les disparus. Autant s’en rendre compte et chercher à y échapper. C’est l’opportunité que nous offrent les livres.

Marc Fumaroli, historien, Télérama, 9 au 15 mai 2015, N° 3408.

(…) La France s’enorgueillit d’avoir une élite dirigeante méritocratique ; en fait, grâce à Napoléon, elle s’est créée une élite qui ne remplit pas la définition stricte de la méritocratie : la réussite scolaire dès le plus jeune âge n’est pas un critère automatique d’excellence. Conséquence : en politique, le niveau d’évaluation des élus et des ministres reste insuffisant, les sanctions sont presque inexistantes, et la tendance des dirigeants politiques à coopter des camarades de promotion ou des amis n’est jamais contrariée. C’est à croire que la promotion Voltaire de l’ENA, dont est sorti François Hollande, a été une pépinière de génies ! Ce genre de fidélités, hélas, n’a rien à voir avec la méritocratie, et relève d’un conservatisme malsain. (…) Aujourd’hui, les trois figures politiques que vous évoquez, François Hollande, Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen, font partie d’un système qui veut empêcher à tout prix que des personnalités extérieures au « sérail » viennent rebattre les cartes. C’est aberrant, car c’est ce que souhaiterait, pourtant, une majorité de Français… (…) Il y a un paradoxe dans cette situation. Le FN tire sa force actuelle de la frustration que génèrent les blocages antiégalitaires et antiméritocratiques. Le manque de respect à l’égard d’institutions « dysfonctionnelles » est le carburant électoral de ce parti. Mais, s’il parvenait à ses fins, c’est-à-dire à exercer les plus hautes responsabilités, le FN mettrait aussitôt l’État en coupe réglée. De ce point de vue, il est comme les autres, mais en pire.

Ezra Suleiman, politologue, Marianne, 15 au 21 mai 2015, N° 943.

(…) L’histoire des reliques, qui a commencé au IVe siècle, a largement préfiguré l’histoire de l’art : de simples ossements deviennent des reliques vénérées, qui attirent des milliers de visiteurs dans les églises ; des luttent s’engagent entre ceux qui prétendent posséder les bonnes reliques, etc. Aujourd’hui, nous croyons, quand nous allons au musée, avoir un rapport direct avec les œuvres, mais nous éprouvons une émotion uniquement parce que tout a été fait, collectivement, pour qu’elle puisse s’exprimer. Le musée et tous les experts qui certifient l’authenticité des œuvres transforment l’ordinaire en exceptionnel en exceptionnel, le profane en sacré. Quant l’artiste Banksy installe ses œuvres sur un trottoir à New-York, il ne les vend qu’à quelques dizaines de dollars alors qu’elles en « valent » plusieurs dizaines de milliers dans les galeries. La sacralisation de l’art a commencé au Moyen-Âge quand on a commencé à comparer les poètes au Créateur. [Ndlr : le propos me semble intéressant pour ce qui concerne la notion de sacré. Toutefois, les experts – ici en peinture et histoire de l’art – nous apprennent aussi à considérer ce qui relève de la création artistique. Il faut parfois des siècles, des mises en comparaison, des carcans culturels (et sociologiques) à dépasser, mais ils nous permettent d’avoir des émotions uniques avec des artistes uniques.]

Bernard Lahire, sociologue, Libération, 16 & 17 mai 2015, N° 10571.

(…) « Quand j’ai signé l’emprunt, c’est ma grand-mère qui a dû se porter caution », précise Nick. Avec sa mise sage et son bouc brun naissant, le jeune n’a rien d’une tête brûlée : il a simplement fait comme la plupart des jeunes Américains issus des milieux modestes ou des classes moyennes désireux d’accéder à l’enseignement supérieur, public ou privé. Une année universitaire, aux Etats-Unis, coûte entre 6 000 et 60 000 dollars (5 300 et 53 150 euros). Les frais d’inscription, qui ont connu une explosion ces vingt-cinq dernières années, et le coût de la vie sur un campus obligent les familles à prévoir un budget faramineux dans l’espoir de voir leurs enfants acquérir un début de diplôme, indispensable élément du rêve américain. Ceux qui le peuvent épargnent dès la naissance de leurs rejetons. Le sujet est au menu de bien des réunions de famille. Les responsables politiques, surtout démocrates, s’en saisissent. Les universalités rivalisent de stratégies plus ou moins tenables pour faire baisser la facture. Les économistes s’inquiètent des effets négatifs d’un tel fardeau sur la reprise américaine.

Stéphanie Le Bars, M le magazine du Monde, 16 mai 2015, N° 21874.

Un Castro de trop.

Le président François Hollande a bien fait de rencontrer le président Raúl Castro. Il aurait pu éviter de mêler sa voix et ses rires avec celle de Fidel.
Le président François Hollande a bien fait de rencontrer officiellement le président Raúl Castro à Cuba. Il aurait pu éviter de mêler sa voix – et ses rires – avec celle de Fidel.

Les liens entre la France et Cuba ne datent pas d’hier (les Espagnols expulsent les Français en avril 1809 – sauf les grandes fortunes – qui doubleront la population de la Nouvelle-Orléans… ville qu’ils avaient quittée lorsque la Louisiane avait été vendue aux Américains). C’est entendu.

L’histoire plus contemporaine a, fort heureusement pour les échanges avec la population, été marquée par des relations moins mouvementées et même constructives, notamment avec l’école Française ouverte à La Havane en 1972. C’est vrai.

La gauche française a été séduite (pas toute, mais une grande partie dont nombre d’intellectuels qui n’étaient pas pseudo), par le surgissement de Fidel, véritable leader et les particularités d’un marxisme-léninisme romantique un temps non inféodé de la Révolution cubaine née de la guérilla contre le dictateur Batista. Une révolution d’espoir, notamment pour tous les pays d’Amérique Latine, dominés à l’époque par les multinationales US et des pouvoirs dictatoriaux fantoches à la solde des États-Unis. Une domination où, avec l’aide de mafias locales et souvent sous le pilotage de la CIA, les coups tordus et les coups d’États étaient monnaie courante. C’est l’Histoire… et les éclairages sur la « vraie » vérité de la fin du XXe siècle viendront d’ailleurs des historiens.

L’embargo des États-Unis décrété en février 1962 est révoltant. Comme tous les embargos, il a épuisé et asphyxié le peuple cubain. C’est une injustice et il mérite d’être levé complètement.

LA VISITE OFFICIELLE DE FRANÇOIS HOLLANDE A DONC ÉTÉ UN VOYAGE LOGIQUE, NÉCESSAIRE ET SYMBOLIQUE.

MAIS IL RESTE QUE…

 La révolution cubaine, comme tant d’autre – et pour tout dire toutes celles qui se sont réclamées du communisme – s’est fourvoyée et a été confisquée.

Le désastre économique est total, et tout ne peut être imputé à l’embargo. Une nomenklatura y a échappé. La famille Castro et ses affidés se sont appropriés les richesses principales et ils seront d’ailleurs à la tête de celles à venir. Elles ne manqueront pas après le rapprochement de l’île avec les Etats-Unis. Mais c’est la pauvreté qui a dominé même lorsque l’URSS était un partenaire commercial « bienveillant ».

Les libertés individuelles, d’association, de presse, lorsqu’elles sont évoquées sont marquées dans le tableau de noir des classements mondiaux. Pour la liberté de la presse, en 2012, Reporters sans frontières classe Cuba au 167ème rang sur 179 et les prisonniers politiques ont emprunté le chemin final de la prison grâce à l’activité efficace de quadrillage des Comités de Défense de la Révolution (les CDR présents dans chaque quartier). Les intellectuels étant parmi les plus persécutés. Des dizaines de milliers de cubains, empruntant les radeaux de l’exil (20 000 par an encore en 1994) ont choisi d’atteindre les côtes de Miami.

C’est pourquoi, rencontrer Raúl Castro, parce qu’il est président de Cuba (sans oublier qu’il fut un ministre de la Défense sans états d’âme pour appliquer la doctrine communiste), est un acte politique important et juste. Il participe de la lutte pour la levée de l’embargo et du développement économique de Cuba où Paris a, avec d’autres (Madrid notamment), un rôle à jouer pour que Washington ne s’imagine pas à nouveau en territoire conquis. C’est une relation d’État à État.

En revanche, on peut s’interroger sur la pertinence de la rencontre (avec rires à gorge déployée) avec Fidel Castro par un président de la République qui fut justement un représentant de la gauche française qui n’avait pas été sous le charme du leader Maxima lorsqu’il était au fait de sa gloire.

La France a une voix particulière à porter, même lorsque la politique, la géopolitique et la diplomatie obligent à rencontrer des pouvoirs qui piétinent la démocratie : celle d’affirmer clairement son point de vue sur les Droits de l’Homme. Respecter les gouvernements et leurs dirigeants, participer des échanges économiques mondiaux et ne pas les déserter par angélisme, certes.

Mais nous savons qu’être respecté c’est être d’abord soi-même. Et la France est elle-même quand elle est la voix de la liberté. Cette voix ne s’accorde pas avec celle de Fidel et la trace qu’il laissera pour son peuple.

La rencontre avec Fidel est celle du Castro de trop.

Mots : mensonge, force, manipulation, humour et blasphème.

Grâce au chercheur anglais Dr Stephens, de la Keele School of Psychology, la première étude sur l’effet des jurons, invectives et autres grossièretés révèle que la réponse émotionnelle déclenchée par un gros mot accroît la tolérance à la douleur.
Grâce au chercheur anglais Dr Stephens, de la Keele School of Psychology, la première étude sur l’effet des jurons, invectives et autres grossièretés révèle que la réponse émotionnelle déclenchée par un gros mot accroît la tolérance à la douleur.

Sunday Press 54

(…) « Le mot amour mentait, exactement comme le mot mort. Beaucoup de mots mentaient. Ils mentaient presque tous. Voilà ce que je devais faire : étudier les mots, exactement comme on étudie les plantes, les animaux… Et puis, les nettoyer de la moisissure, les délivrer des incrustations des siècles de tradition, en inventer de nouveaux, et surtout écarter, pour ne plus m’en servir, ceux que l’usage quotidien emploie avec le plus de fréquence, les plus pourris, comme : sublime, devoir, tradition, abnégation, humilité, âme, pudeur, cœur, héroïsme, sentiment, piété, sacrifice, résignation. »

Goliarda Sapienza, écrivaine, extrait de L’Art de la joie, Télérama, 9 au 15 mai 2015, N°3408.

(…) Notre mot d’ordre de la rentrée, c’était : il faut qu’on soit une émission citoyenne, qu’on arrive à minimiser cette espèce de jeu et à bout de souffle où l’invité politique vient commenter à la télé la petite phrase du précédent. Les chaines d’infos en continu épuisent le discours. Il faut trouver le moyen de le remonétiser. On a l’impression d’un défilé : les politiques font leur com dès le matin, et jusqu’au soir. Le pire, c’est que, vu notre horaire de diffusion, ils terminent leur journée par nous, évidemment. À l’époque de « Nulle Part ailleurs », on recevait très peu de politiques. Pour ne pas dire aucun. Et il n’y avait aucune concurrence, c’était le seul talk-show. « Le Grand Journal » n’est pas « Nulle part ailleurs », même si « Nulle Part ailleurs » en est la matrice. Aujourd’hui, l’émission est devenue une tribune politique importante. Bien que nous soyons ravis de recevoir des têtes d’affiche – il faut avoir un Manuel Valls ou un Stéphane Le Foll –, on doit faire bouger les lignes, redonner la parole aux gens sans populisme, mettre en valeur ceux qui entreprennent. J’étais très content d’avoir reçu Philippe Martinez, le capitaine d’un remorqueur de haute mer, un mec admirable qui a recueilli 3 000 migrants. Ou d’avoir organisé cette discussion entre des imams des banlieues, juste après « Charlie ». Là, j’ai eu l’impression de faire une émission qui servait à quelque chose. Un journal, ça doit servir à quelque chose.

Antoine de Caunes, journaliste, TÉLÉOBS, 9 au 15 mai 2015, N°2635.

(…) Le risque c’est de transformer la laïcité en machine de guerre, non contre l’islamisme – ce serait légitime -, mais contre les musulmans eux-mêmes. Cette tentation existe, comme elle exista jadis de la part de laïcistes acharnés contre le catholicisme. Nous ne devons en aucun cas y céder. Et cela, le peuple français l’a parfaitement compris. À la différence de certains lanceurs d’alerte contre « l’islamophobie », comme Emmanuel Todd et Edwy Plenel, qui prennent leurs délires pour des réalités, les Français se sont comportés avec un sang-froid et une dignité admirables face à des attentats racistes qui avaient pour but de dresser l’ensemble du peuple de France contre sa partie musulmane. Tous, chrétiens, juifs, athées et même parfois musulmans, ont réagi en véritables laïcs, c’est-à-dire qu’ils ont refusé de communautariser les crimes contre Charlie Hebdo et le supermarché de la porte de Vincennes. Ils ont refusé de faire de l’islam le coupable et de tomber dans le piège qu’on leur tendait. Quand, au prix d’une sociologie dévoyée et infantile, Emmanuel Todd retourne contre les victimes le racisme des assassins, l’esprit est empli d’indignation et le cœur, d’accablement.

Jacques Julliard, Marianne, 8 au 14 mai 2015, N°942.

(…) Prenez donc deux Britanniques au hasard, George Bernard Shaw et Winston Churchill par exemple. Un jour, le premier envoya au second deux places pour le théâtre accompagné d’un mot : « C’est pour la première de ma nouvelle pièce. Venez avec un ami, si toutefois vous en avez un. » À quoi l’intéressé répondit en renvoyant les places accompagnées d’un mot : « Merci, mais malheureusement je suis pris ce soir-là. Cela dit, je viendrai volontiers à la deuxième, si toutefois il y en a une. »

Pierre Assouline, le un, 6 mai 2015, N°55.

(…) Car le blasphème n’est rien d’autre que l’expression d’une salutaire contestation du pouvoir. Celui de Dieu, en l’occurrence – qui n’est reconnu, rappelons-le, que par les seuls croyants. C’est pourquoi il est idiot de prétendre qu’il puisse être vécu comme une offense à l’égard de l’ensemble des fidèles. D’abord, parce qu’ils en font eux-mêmes un large usage. Ensuite, parce qu’on ne se sent offensé que lorsque l’insulte ou la moquerie vise le personnel ou l’intime. Or le blasphème n’attaque pas le dieu intime de chaque croyant, mais la figure publique de Dieu, l’incarnation du dogme censé s’imposer au collectif des brebis du seigneur – ainsi qu’à ceux qui refusent de rejoindre le troupeau, pour les religions les plus teigneuses. (…) En démocratie, le droit au blasphème doit être protégé et sanctuarisé comme le sont toutes les autres formes de contestation pacifique du pouvoir. Il n’est ni l’expression d’un « impérialisme culturel » ni la manifestation arrogante et inégalitaire d’un particularisme franchouillard, mais simplement l’une des nombreuses formes de liberté de parole et de pensée. En cela, il est un principe universel. N’en déplaise aux relativistes de toutes chapelles qui considèrent que certaines catégories de population doivent être, du fait de leur « culture », exclues de certains droits humains.

Gérard Biard, Charlie Hebdo, 6 mai 2015, N°1189.

Identité, liberté, sieste, mégalopole, masochisme.

« Après vous avoir quitté, j’irai faire une sieste, j’aboierai un peu avec le chien du voisin, je me ferai une tasse de café et je retournerai en 1942. »
« Après vous avoir quitté, j’irai faire une sieste, j’aboierai un peu avec le chien du voisin, je me ferai une tasse de café et je retournerai en 1942. »

Sunday Press 53

(…) La réforme qui nous est proposée recèle, sous de lénifiants néologismes, des coupes claires dans ce qui constitue pourtant l’essences même de la culture et de l’identité française. (…) Identité : je viens de prononcer un mot paria, un terme maudit, un concept indécent aux yeux des bienpensants. Je le fais sans hésitation et à dessein. Identité n’a jamais été, ne sera jamais pour moi le mot de Sarkozy, mais celui de Fernand Braudel, dont j’ai suivi l’enseignement. On ne saurait oublier que l’illustre auteur de la Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II a laissé un ouvrage, inachevé, sur « l’identité de la France ». (…) En un mot, je ne crois pas à l’avenir d’un peuple qui aurait honte de son passé, et, pour ma part, je n’ai pas honte du peuple français. Je dirais même, au nom de mon ADN, qui comprend Jeanne d’Arc et Péguy, Michelet et Victor Hugo, la Commune et Jaurès : au contraire ! Alors quittons ces programmes qui nous fichent le cafard. (…) Vous avez dit, madame la Ministre, qu’il fallait combattre à l’école l’ennui, qui affecte, paraît-il, 71 % des élèves. Bon. À combien estimez-vous qu’il s’élèverait, si, par un hasard funeste, on allait appliquer tels quels ces programmes ? On serait proche du grand chelem ! Et puis, est-il si mauvais de s’ennuyer ? Pour ma part, je m’ennuie plutôt à la lecture des Frères Karamazov, l’un de mes livres favoris et l’un des chefs-d’œuvre de la littérature universelle, qu’à celle de Gaston Lagaffe, l’une de mes BD préférées. C’est ainsi. Il n’y a pas de culture authentique sans un effort sur soi-même. Cela est vrai même pour nos chères têtes blondes (et brunes !). (…) Il ne reste qu’une seule idée, celle de la réussite. Une idée purement mercantile, une idée purement libérale, au sens, hélas, péjoratif qu’a pris ce mot à gauche. Dans le meilleur des cas, l’école est une institution consumériste, comme la Sécu ou les Allocs. Pis que cela : elle est vécue, par beaucoup d’élèves, notamment dans les quartiers difficiles, comme une contrainte. À l’instar des impôts, ou jadis du service militaire. L’école est souvent considérée comme l’ennemie, et les bons élèves comme des fayots. Dans beaucoup de classes, être bon élève est devenu un déshonneur.

Jacques Julliard, Marianne, 1er au 7 mai 2015, N° 941.

(…) Conquise à grand-peine, ma condition d’homme libre invite à la modestie. Et, à l’évocation de la liste de mes maîtres condamnés par les gardiens de la norme national-catholique au silence et à l’exil, je ne peux m’empêcher de penser avec tristesse et mélancolie à la vérité de leurs critiques et à leur exemplaire honnêteté. Ma réserve instinctive vis-à-vis des nationalismes sous toutes leurs formes, et de leur identité totémiques, m’a poussé à m’accrocher à la nationalité cervantine adoptée par Carlos Fuentes comme à une bouée de sauvetage. Cervantiser, c’est s’aventurer, la tête recouverte d’un fragile casque transformé en heaume, dans le territoire incertain de l’inconnu. C’est aussi douter des dogmes et des prétendues vérités, car cela nous aide à échapper au dilemme entre l’uniformité imposé par le fondamentalisme de la technoscience et la réaction violente des identités religieuses ou idéologiques.

Juan Goytisolo, écrivain espagnol récompensé du prix Cervantès, L’OBS, 30 avril au 6 mai 2015, n° 2634.

(…) Ça fait longtemps que je ne m’attends plus à ce que les gens agissent comme je le souhaiterais. On peut mener le cheval à l’abreuvoir, pas le forcer à boire. (…) Je me suis rendu compte à quel point l’antisémitisme était virulent et insidieux dans l’Amérique de ces années-là. Les juifs contrôlaient les banques, ils avaient créé le communisme… Personne n’appelait à les éliminer, comme en Allemagne, mais un discours plein de ressentiment s’insinuait partout, jusque sur les bancs du Sénat. L’époque était folle, l’Amérique sortait tout juste de la dépression et le populisme le plus délirant s’exprimait par l’intermédiaire de figures que l’on retrouve dans Perfidia : Gerald K. Smith, leader de la « croisade nationale chrétienne », et le père Charles Coughlin, un prêtre pro-nazi très influent. Je suis romancier. J’épouse le point de vue de mes personnages, je parle leur langue, j’utilise leurs mots. Je vis avec eux, à leur époque. Quand vous considérez les préjugés à l’œuvre dans Perfidia, vous devez penser au contexte. Mon personnage principal est un Irlandais catholique, il a vécu la guerre civile, il déteste les protestants. Les Chinois de Los Angeles, eux, haïssent les Japonais, le massacre de Nankin vient d’avoir lieu. Et, soudain, l’attaque de Pearl Harbor ! L’Amérique est prise d’une hystérie anti-Japon. Il faut les attraper – et, à la différence des Américains de souche allemande ou italienne, on peut les reconnaître dans la rue. Il n’y a qu’avec les Chinois qu’on peut les confondre. D’où l’idée grotesque des Japonais de se faire tailler le visage à coups de bistouri, pour avoir l’air chinois – enfin ça, c’est moi qui l’invente… Mais l’époque était pleine d’idées franchement délirantes. (…) J’ai besoin de rester au contact du passé et de le réinventer sans cesse, c’est ma manière de l’affronter. Et puis, je suis extrêmement concentré quand je travaille. Et je travaille tout le temps. Après vous avoir quitté, j’irai faire une sieste, j’aboierai un peu avec le chien du voisin, je me ferai une tasse de café et je retournerai en 1942. Je n’ai pas d’ordinateur, j’écris à la main, avec mon plan à côté de moi. Je ne suis pas l’actualité, je n’ai pas de radio, pas de télévision. Le vendredi soir, je vais chez un ami, nous commandons des pizzas, nous buvons du Perrier et nous regardons des séries, quatre ou cinq épisodes, confortablement installés sur le canapé avec sa femme et son chien.

James Ellroy, romancier, propos recueillis par Laurent Rigoulet, Télérama, 2 au 8 mai 2015, n° 3407.

(…) BANLIEUES : Communes surburbaines présentant de graves problèmes sociaux. Neuilly-sur-Seine, par exemple, ne parvient pas à atteindre les 25 % de logements sociaux fixés par la loi. C’est ce qu’on appelle sans doute une zone de non-droit. FUSION : Contrairement à ce que prédisait Francis Blanche, Antibes ne s’est pas unie à Biot, autre commune des Alpes-Maritimes, pour faire de leurs habitants des Antibiotiques. MÉGAPOLE : Simplification discutable du mot mégalopole, qui tente de masquer la folie des grandeurs de certaines cités. VICHY : Ville d’eaux, embarrassée par son passé. A inspiré sans doute la théorie scientifique de « la mémoire de l’eau ». VILLAGE PLANÉTAIRE : Rapprochement de tous les humains qui forment désormais une unique communauté. Cela permet à un chef d’entreprise de s’adresser par message électronique à sa secrétaire qui travaille en face de lui.

Robert Solé, le un, 29 avril 2015, n°54.

(…) Pour moi, l’Ukraine est avant tout un État multiculturel et cosmopolite. Et elle l’a toujours été. La ville de Tchernowitz, en Bucovine, dans le sud du pays, à la frontière roumaine, fut le symbole du multilinguisme de l’Empire austro-hongrois : on y parlait l’allemand, le plus parfait, mais aussi le polonais, le roumain, l’ukrainien, le russe et le yiddish. En Ukraine, on la surnommait la ville aux cinq langues. (…) Je me sens d’abord un patriote de Kiev, mais pour comprendre l’Ukraine, j’ai voyagé dans toutes les régions. Si je devais définir l’identité ukrainienne, je dirais que ce pays est sous une double influence. Le Sud-Est reste la patrie de l’anarchisme et l’Ouest celle du masochisme. En 1918, durant la guerre civile russe, l’armée anarchiste la plus importante – celle de Makhno, avec ses 150 000 soldats – était basée dans le sud-est de l’Ukraine. Et l’écrivain Leopold von Sacher-Masoch est né à Lemberg, actuel Lviv, en Galicie (région occidentale de l’Ukraine), lui qui a si bien décrit le masochisme ! (…) Les Ukrainiens adorent se plaindre, même lorsque la vie est facile. Le climat est agréable, même doux, autour de la Crimée. Nous avons les terres les plus fertiles qui soient. L’ambiance générale pourrait faire penser à l’ambiance méditerranéenne. Mais ce que nous aimons par-dessus tout, c’est critiquer les hommes politiques, nous plaindre de l’économie…

Andreï Kourkov, écrivain, Libération, 2 et 3 mai 2015, n°10559.