« Neige » d’Orhan Pamuk à la Manufacture des Œillets d’Ivry

« Les hommes s’adonnent à la religion et les femmes se suicident. Pourquoi ? » © Photo Jean-Louis Fernandez

Très solide mise en scène de Blandine Savetier pour cette adaptation du roman Neige de l’écrivain turc Orhan Pamuk. Simple, efficace et calme tout comme la scénographie sans surcharge malgré la présence d’un dispositif vidéo. Calme comme cette neige qui tombe éclairant la nuit et dont la douceur enveloppe les personnages tous facilités ainsi pour se confronter à leur intériorité. Calme sauvé malgré la dictature militaire d’un kemalisme confronté à l’islamisme radical. Neige de silence, neige d’isolement, neige de refuge mais aussi neige lumineuse d’ouverture à l’autre et porteuse d’espoir. Neige de la nostalgie d’un monde de bonheur toujours et inlassablement rêvé.

Les rêves, la Turquie « moderne » ne cesse de tenter de les vivre : philosophie des Lumières, du progrès technologique et du développement économique, développement des villes ces cœurs d’échange de civilisations sur les rives d’Occident et d’Orient qui se parlent, lieux éclairés des débats littéraires, poétiques et politiques. Des rêves si souvent brisés par l’ordre de la crosse militaire ou celui de l’islamisme radical. Histoires de pouvoirs, d’idéologies sectaires et d’intérêts locaux et familiaux.

Écrit d’avril 1999 à décembre 2001, Neige est un grand roman. Orhan Pamuk n’est pas encore prix Nobel de littérature (2006), mais ce qui sera un de ses romans majeur est à ce titre intemporel et universel bien que profondément ancré dans cette terre âpre où la misère des femmes et des hommes traversent la nuit des temps. Seuls des individus-lumière percent cette obscurité par leurs traits de lucidité d’abord sur eux-mêmes même s’ils sont parfois des flèches mortelles.

Ka, le jeune poète exilé turc durant des années en Allemagne, où s’est tarit son inspiration et éteinte son envie de vivre, revient au pays et pour le compte d’un journal d’Istanbul – sa ville – se rend à Kars, petite ville provinciale afin d’enquêter sur plusieurs suicides de jeunes femmes portant le foulard. Son chemin le mène aussi vers une autre quête : la belle Ipek, ancienne camarade de faculté dont il est amoureux et qu’il souhaite épouser après son divorce de Muhtar un ancien ami aussi devenu un candidat islamiste du Parti de la prospérité pour les élections municipales.

Orhan Pamuk et Blandine Savetier, avec Ka qui ne souhaite qu’éviter tout engagement dans cette période de peur et de tension dont il ne partage aucun des ressorts, nous font découvrir des combattants irréductibles, des policiers cyniques et brutaux, une petite bourgeoisie lâche et aux ordres des puissants. Mais aussi des jeunes aux rêves purs, voulant s’échapper de ce qu’ils n’acceptent pas comme réalité, symbolisés par ce jeune écrivain… de science-fiction. Les contradictions sont constantes dans les comportements et dans les fondements. Des athées deviennent religieux par hasard… puis obligation, les amis marxistes en leur jeunesse, restent proches même lorsque l’un d’eux devient un islamiste et la confiance peut s’établir entre des êtres aux visions du monde radicalement opposées… dès l’instant où chacun sait ouvrir son cœur à ses doutes.

Neige, une pièce/roman d’êtres et de chair tourmentés pris dans le tourbillon de l’histoire et des sentiments qui tous – même ceux qui agissent dans le tout contraire – prônent le bonheur comme seul objectif de vie.

 

Jusqu’au 28 mars 2017

Neige d’Orhan Pamuk

Manufacture des Œillets (Théâtre des Quartiers d’Ivry, Centre Dramatique National du Val-de-Marne)

1, place Pierre Gosnat

Réservations : 01 43 90 11 11

La beauté infinie révélée dans la nuit

Photo © DR

« Il faut si peu de choses pour encourager la beauté dans une âme. Il faut si peu de choses pour réveiller les anges endormis. Il ne faut peut-être pas réveiller – il suffit simplement de ne pas endormir. Ce n’est peut-être pas s’élever, mais descendre, qui demande des efforts. Est-ce qu’il ne faut pas un effort pour ne songer qu’à des choses médiocres devant la mer où en face de la nuit ? Et qu’elle âme ne sait pas qu’elle est toujours devant la mer et toujours en présence d’une nuit éternelle ? Si nous avions moins peur de la beauté, nous arriverions à ne plus trouver autre chose dans la vie, car, en réalité, sous tout ce que l’on voit il n’y a que cela qui existe. »

Maurice Polydore Marie Bernard Maeterlinck (1862-1949), dit Maurice Maeterlinck, écrivain francophone belge, prix Nobel de littérature en 1911 a été la figure de proue du symbolisme belge, notamment avec sa pièce Pelléas et Mélisande.

Révéler la beauté dans la nuit, c’est le défi proposé par Thomas Bouvet dans La Beauté intérieure création sur la base d’un essai extrait du recueil Le Trésor des humbles. Plongés dans le noir absolu durant quelques minutes, les spectateurs vont progressivement s’habituer aux faibles raies de lumière faible qui, seules, feront surgir du brouillard les cinq silhouettes présentes sur le plateau. Le récitant entouré d’un chœur lyrique de quatre chanteurs accompagnés à quelques moments par une musique composée collectivement. Des apparitions, des surgissements d’ombres, de lumières, de sons. Thomas Bouvet aime à dire que la « nature aime à se cacher ». Avec sa mise en scène de La Beauté intérieure, c’est elle qui se révèle pour ouverture de plis successifs, sans nous éblouir. Par ponctuations. Il s’agit de la saisir dans ces instants comme des lucioles qui passent et que nous ne voyons pas le plus souvent négligeant ces minces et fugaces éclairs de vie.

Pièce brute comme un diamant qui ne montre tous ses éclats que lorsque nos sens sont avivés. Une présence diffuse qui s’offre exceptionnellement à nous, La Beauté intérieure est entièrement au service d’un texte, de la beauté des mots, d’une poésie magnifique.

 JUSQU’AU 17 MARS à 19h30.

T2G, théâtre de Gennevilliers

41, avenue des Grésillons – 92230 Gennevilliers

Réservations : 01 41 32 26 26

LA MOUETTE AU THÉÂTRE DE LA BASTILLE PAR THIBAULT PERRENOUD

© Photo Clément Carmar

Les grands textes classiques sont éternels bien sûr parce que leur qualité les place d’emblée dans une universalité des âmes humaines, mais aussi parce les metteurs en scène et les dramaturges savent, de manière à chaque fois différente dans leur approche, nous donner une lecture qui nous parle. Thibault Perrenoud et Clément Camar-Mercier, déjà associés pour un Richard II, nous offrent ainsi une nouvelle Mouette de Tchékhov au théâtre de la Bastille. Le travail sur le texte peut surprendre, non pas parce que les voitures remplacent les chevaux et que l’instituteur évoque une maigre feuille de paie bien actuelle française, mais parce qu’elle dépasse cette simple contextualisation. Lisons Clément Camar-Mercier le dramaturge. « Chaque travail de traduction est différent : c’est un geste pour comprendre l’auteur, connaître le théâtre pour lequel il écrivait et sa contextualisation autant sociale, poétique que métaphysique. La connaissance de la langue dans laquelle on traduit a toujours plus d’importance que la langue depuis laquelle on traduit. Il faut tenter de recréer un nouveau texte fidèle à un esprit plutôt qu’à un contenu, fidèle à un sens plutôt qu’à une forme, fidèle à une esthétique plutôt qu’à un discours. J’aime croire que deux traductions très différentes, deux adaptations complètement opposées peuvent être tout autant fidèles à l’œuvre originale. Un travail dramaturgique doit être plus que des simples libertés ou variations prises sur des traductions pré-existantes pour les rendre soi-disant personnelles. Il faut donc, réellement, un nouveau texte pour chaque mise en scène. C’est une conception qui choque souvent en France mais que les Flamands ou les Allemands font depuis des années avec des binômes, souvent fixes, entre metteur en scène et dramaturge. Souvent, monter un classique étranger en France revient juste à déplacer le texte à un autre endroit, à une autre époque. On fait Hamlet dans un bar, dans un stade, au sauna, au Club Med mais le texte ne bouge pas… Ce n’est pas très intéressant. J’aime l’idée que la mise en scène d’un classique ne soit pas seulement une nouvelle version scénique d’un texte immobile mais que le geste soit accompagné d’une nouvelle lecture de la pièce qui soit pertinente avec l’époque et le théâtre dans lequel elle va être jouée. Pour cela, il faut une nouvelle écriture. J’aime aussi l’idée de ne pas situer autre part l’action, mais de l’universaliser. Certes, il n’y a plus explicitement de Russie dans cette Mouette, mais il n’y a pas autre chose, il y a une tentative de cerner l’âme de l’auteur, c’est tout. Ça peut donc se passer n’importe où. »

La pièce est donc de fait chez nous et, selon moi, se centre sur la folie des passions amoureuses Nina / Constant, Nina / Boris, Irène / Boris, les vies perdues à les regarder passer en spectateur, Pierre-Nicolas Sorine, Macha et cela sans s’appesantir sur les tourments vécus : une simple énonciation des faits par les personnages. Plats, tristes et résignés commentaires sur soi-même. Bien sûr Irène reste cette comédienne qui ne peut s’empêcher de surjouer, même sa propre vie… encore que nous ne puissions en être absolument certain. Boris Trigorne n’est pas le cynique au premier degré que l’on voit parfois, il tombe réellement amoureux. Il reste lâche bien sûr… mais cela apparaît si naturel, si humain. Il n’en est ainsi que pire caricature d’un monde où la course à la représentation sociale se nourrit aussi de ces désinvoltures d’un temps. De tous les temps. Naturellement, avec la Mouette, le théâtre interroge le théâtre et la création. Notamment la création contemporaine surgit du cœur et du sang des auteurs avec cette force d’un nouveau flot qui se doit de nettoyer les anciennes écritures et de leur proposer une autre vie. Thibault Perrenoud l’écrit : « Ce que l’on voit n’est qu’un moment de vie, l’important c’est « d’où vient que » et « pour aller où ». Cela demande toujours à l’acteur de jouer, ou plutôt de continuer à vivre. On sait que ce texte de Tchekhov traite de problématiques profondément humaines. Ainsi, je crois qu’il est d’autant plus nécessaire de le monter et cela malgré la fréquence de sa représentation dans le théâtre européen. Je vois d’ailleurs cela comme une force : plus on peut voir de Mouette différentes, plus on peut sonder non seulement les caractères de la pièce, mais plus on peut surtout mettre à nu les obsessions de ceux qui la montent. Comme si pour se connaître soi-même, partager et réfléchir en tant qu’Homme (et pas seulement de théâtre), il fallait monter La Mouette»

Cette mise en scène, très épurée, sans décor, au cœur des spectateurs placés en cercle autour de ce huit-clos pesant des âmes, va jusqu’à l’os. Sans faire mal, comme s’il ne s’agissait que d’une autopsie des morts desquels depuis longtemps sont dissipées les espérances. Corps et esprits mécaniques comme cette mouette tuée par Constant et qui perd abondamment ses plumes.

LA MOUETTE, ANTON TCHEKOV

Mise en scène Thibault Perrenoud / Kobal’t

Du 6 au 11 mars et du 27 mars au 1er avril à 20h00 ; du 13 au 25 mars à 21h00. Relâche les dimanches.

Théâtre de la Bastille. Direction Jean-Marie Hordé. 76, rue de la Roquette. 75011-Paris.

Réservations : 01 43 57 42 14

Champ de mines de Lola Arias : le message de vie de six soldats courageux, dignes et meurtris

Photo © Tristam Kenton

Le théâtre a des ressources infinies et peut provoquer des chocs inoubliables. Ainsi je puis assurer que vous n’écouterez plus jamais la chanson « Get back » des Beatles après l’avoir vu interprétée en live par les six soldats, musiciens et chanteurs qui ne sont pas d’opérettes, ni dans le premier cas, ni dans le second.

Six soldats ? Oui ! Lola Arias, metteur en scène argentine nous plonge au cœur de la guerre des Malouines/Falklands qui a opposé du 2 avril au 14 juin 1982 les armées d’Argentine et du Royaume-Uni. Une guerre pour la souveraineté d’un territoire, principalement déclenché pour des raisons de politique intérieure aussi bien du côté de la dictature de Buenos Aires que de Londres où Margaret Thatcher préparait sa réélection de 1983 par un acte de fer qu’elle affichait patriotique.

Sur la scène nous sommes donc avec six soldats. Deux d’entre eux, à un jour et quelques dizaines de mètres près, auraient pu s’entretuer. À la baïonnette ou au couteau puisque les combats sur ce rocher glacial fut comparable en de nombreux endroits à la guerre de tranchées des poilus de Verdun. Ils sont là après avoir accepté le pari fou de Lola Arias : évoquer leur vie de soldat, leurs combats, leurs espoirs, leurs désillusions, leurs blessures profondes, de celles qui transforment les hommes irrémédiablement. Ils étaient « ennemis » et disent qu’eux-mêmes et leurs amis combattants ne savaient pas pourquoi ils faisaient la guerre. Ce qui n’empêchent pas d’en mourir les tripes à l’air.

Six soldats, mais aussi six acteurs. Le théâtre peut prendre plusieurs genres notamment celui de théâtre du réel. Ici nous sommes même en présence d’un théâtre de témoignage. D’ordinaire, je me méfie un peu de ces formes tant elles sont trop réalistes, parfois peu artistiques et ne dépassent que rarement le reportage. Bref un manque de force dans l’écriture et un négligé du point de vue artistique, ce qui n’empêche nullement leurs bonnes intentions.

Avec Champ de mines Lola Arias dépasse le genre et, fait exceptionnel, offre à ces vrais soldats qui portent un texte qui est celui de leur témoignage propre, de leur ressenti, la possibilité d’une vraie représentation artistique où la vérité est plus forte encore puisque jouée. Ils expliquent comment ils se sont rencontrés, comment ils ont répété la pièce en devenant eux-mêmes des personnages qu’ils sont. Par cette distance, ils sont davantage eux-mêmes parce qu’ils parlent d’eux-mêmes et, rapidemen,t nous sommes face autant à des acteurs que face à des soldats. Le choix de textes, le découpage et le montage d’une efficacité redoutable y sont pour beaucoup. La vérité et la force des six soldats totalement investis dans ce travail de création est étonnant. Ils jouent « aux ordres » d’un metteur en scène, et ici aussi ils obéissent et ne trichent pas. Rubén Otero a survécu au torpillage du navire Belgrano, fleuron de la marine argentine, gisant désormais sur les fonds de l’Atlantique Sud. Lou Armour a fait la Une des journaux lors de sa capture par des soldats argentins le 2 avril lorsque la dictature a envahi les Falklands. Remis au consul britannique en Uruguay, dès son retour à Londres, il demandera immédiatement à participer au combat avec les Royal Marines et luttera jusqu’au dernier jour de la victoire. Il sera une nouvelle fois internationalement connu par YouTube où, alors qu’il a 27 ans, dans un documentaire de la télévision anglaise, il pleure évoquant un officier argentin lui parlant anglais pour ses derniers mots de vie qu’il prononcera dans ses bras. Il n’osera plus aller aux réunions d’anciens combattants de son armée, par honte, non pas d’avoir pleuré, mais de n’avoir pas pleuré sur la mort de l’un des siens. Aujourd’hui, à 57 ans, il est professeur auprès d’élèves en difficultés. Son collègue David Jackson a passé la guerre à écouter et retranscrire des messages codés sur la radio et aujourd’hui ce sont d’autres anciens combattants, d’Irak, d’Afghanistan, qu’il écoute dans son cabinet de psychologue. Le troisième anglais, Sukrim Rai… était népalais, et il était membre du Royal Gurkha Riffles, un régiment d’élite réputé pour sa combativité et terrifiant ses ennemis, des soldats au service de l’Empire britannique depuis 200 ans mais qui n’ont pu obtenir la nationalité britannique qu’en 2006. Gabriel Sagastume a été simple soldat mais n’a jamais voulu tirer et il est aujourd’hui pénaliste. Son ami Marcello Vallejo était tireur de mortier. Après huit ans de dépression, alcoolique et cocaïnomane, il est devenu champion de triathlon. Il s’était promis de « casser la gueule » à tout Gurkha s’il avait l’occasion d’en croiser un. On le voit sur scène saluer avec Sukrim.

Ces portraits, même succincts, s’imposent lorsque l’on a vu la pièce. L’enfer vécu par ces soldats qui ont tous frôlé la mort de très près, oblige au respect. À la dénonciation aussi, celle de ceux qui les ont envoyé au combat pour ensuite les délaisser – aucune pension, aucun travail en Argentine et le seul soutien de leur unité pour les britanniques – les oublier, les laisser à leur sort. Champ de mines est aussi cette dénonciation.

Le Royaume-Uni a des soldats professionnels, aguerris, véritables machines de guerre. On le sent encore sur scène par les gestes anciens qu’ils retrouvent. Les argentins étaient tirés au sort par un numéro. Soldats de circonstance ils se battus néanmoins vaillamment. Tous ont craint la peur, tous l’ont affrontés. La pièce nous montrent leur vie d’avant, leur vie de combat et leur vie actuelle où les blessures psychologiques s’effacent lentement mais pas entièrement.

La vidéo et la musique, en live, sont très présentes et participent d’une scénographie non gratuite. En effet, des vidéos ont été réalisées par les argentins de retour sur l’île qui a tant pris de leur vie et, fait proprement incroyable, Rubén Otero fait partie d’un groupe de reprise des Beatles. Avec ses amis musiciens il est allé, il y a quelques années à un festival dédié au Fab Four à Liverpool. Comme les anglais ne sont pas les derniers dans le monde à gratter de la guitare, ces six soldats, musiciens, à plusieurs reprises, se retrouvent sur le plateau en formation argentino-britannique de Rock ‘n’ Roll. Et quand vous entendez le Royal Marines Lou Armour hurler dans le micro « Eh ! toi, as-tu vu un homme en flamme ? Eh ! toi as-tu tué un homme ? Eh ! toi as-tu reçu des bombes ? » vous n’êtes plus qu’un simple spectateur. Cette pièce est un choc. Salutaire.

CE SOIR ENCORE, SAMEDI 4 MARS

Champs de mines

Mise en scène Lola Arias.

Six acteurs, six soldats, six hommes.

Début de la représentation à 20h00

MAC de Créteil

Réservation : 01 45 13 19 16