Plateformes numériques et développement rural / Blagues Carambar et dizaines de millions de morts / L’enseignement misogyne des séminaires / La Camorra col sang et col blanc / Rien n’est plus précieux que la nuance.

L'abbé Louis Tronson (1622-1700) a exercé une profonde influence dans ce qui fut l'objet essentiel de son activité : la formation des prêtres. Il a beaucoup écrit dans ce domaine, et a été beaucoup lu dans les séminaires sulpiciens (en France, mais aussi au Canada et aux États-Unis) jusque dans les années 1950. Il était avant tout homme du culte, « religieux de Dieu », et se voulait « séparé » du monde. Avec une constante défiance contre ses périls dont un en particulier : la femme !
L’abbé Louis Tronson (1622-1700) a exercé une profonde influence dans ce qui fut l’objet essentiel de son activité : la formation des prêtres. Il a beaucoup écrit dans ce domaine, et a été beaucoup lu dans les séminaires sulpiciens (en France, mais aussi au Canada et aux États-Unis) jusque dans les années 1950. Il était avant tout homme du culte, « religieux de Dieu », et se voulait « séparé » du monde. Avec une constante défiance contre ses périls dont un en particulier : la femme !

(…) L’économie collaborative a été perçue dans un premier comme une rupture avec le capitalisme. Avec le recul, on se rend compte que c’est une rupture avec plein d’autres choses, mais pas avec le capitalisme. Ce qui est sûr, c’est que les plateformes sont un outil utile aussi bien aux capitalistes qu’aux anticapitalistes ou aux entrepreneurs sociaux. Airbnb ou Uber restent dans une logique capitaliste de maximisation et de croissance exponentielle… pendant que d’autres utilisent ces nouveaux modèles pour partager au mieux les ressources. (…) Prenons le covoiturage : on parle beaucoup de BlaBlacar, mais la forme la plus répandue de cette pratique passe par la famille ou les collègues… Le numérique insuffle surtout un dynamisme qui permet de dépasser un cercle de proches : il a le pouvoir de connecter les gens, de créer d’innombrables initiatives et de faire correspondre offre et demande. (…) La vision pessimiste du développement de l’économie collaborative est claire et assez repoussante (pour un Français !) : une multitude de travailleurs freelance payés à la (micro-)tâche, qui subissent ce statut sans l’avoir vraiment choisi et sont mis en concurrence par un oligopole de plateformes sur lesquelles ils n’ont aucun pouvoir. Ce scénario noir n’est pas inéluctable : les pouvoirs publics peuvent réglementer, les travailleurs s’organiser, les entrepreneurs s’inspirer de l’économie sociale et solidaire. (…) Je m’attends à être surpris : on ne pensait pas qu’Airbnb prendrait autant d’ampleur par exemple. Je souhaite aussi que l’on commence à se pencher sur ce que cette économie apporte dans les territoires, et notamment en milieu rural. Il va être intéressant de suivre la manière dont les plateformes s’allient à de grands groupes ou collectivités, mais aussi de voir comment l’économie sociale et solidaire (les coopératives) se rapproche de ces logiques.

Damien Demailly, économiste spécialiste de l’économie collaborative, propos recueillis par Anne-Sophie Novel, le un, 18 mai 2016, N°107.

(…) L’ancienne génération ne saurait douter d’avoir été plus intelligente et plus cultivée. Preuve : il y a cinquante ans, en mai 1966, l’organisation des Gardes rouges naissait à l’université de Pékin, le mouvement ne tarda pas à s’étendre à tout le pays et le président Mao lança la Grande Révolution culturelle prolétarienne. Mon vieux camarade, aujourd’hui persuadé d’avoir été beaucoup plus intelligent que les godelureaux de Nuit debout, arborait alors une veste sans col et tenait à la main une sorte de missel à couverture rouge. Cet ouvrage impérissable n’était pas l’exclusivité de la librairie marxiste-léniniste du boulevard Sébastopol. On trouvait des piles de ce « Petit livre rouge » dans toutes les bonnes librairies du Quartier latin. Sans doute faut-il préciser, pour les jeunes écervelés incultes de 2016, qu’il s’agissait d’un recueil de pensées impérissables de Mao Zedong. La plus longue des sourates réunies sous la jaquette rouge atteignait péniblement sept lignes, les plus courtes avaient la taille des blagues Carambar. À la Sorbonne et à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, les futures élites de la nation organisaient des séances d’études de ce bréviaire. Ah ! les belles maximes ! « Les campagnes encerclent les villes », « L’œil du paysan voit juste », « Le vent d’Est l’emporte sur le vent d’Ouest », « L’impérialisme est un tigre de papier », « La guerre du peuple est invincible »… Qui ne se pénétrait pas de ces pensées passait pour un attardé, un révisionniste, un mandarin, un bonze, un suppôt de l’impérialisme. Les sanctions étaient sévères, allant de l’interdiction de séjour au café de Flore à la condamnation publique, actée dans les Cahiers marxistes-léninistes et parfois même dans la revue Tel Quel. On en rit encore dans la rue des Saint-Pères. (…) Cette plaisanterie n’a jamais fait qu’une dizaine de millions de morts, si du moins on s’en tient aux victimes directes, par lynchage, pendaison ou morte lente dans les camps. Beaucoup plus, en comptant les effets de la désorganisation massive du pays, qui aggrava la pénurie alimentaire. Et si l’on compte les malades trépassant, fautes de soins, après l’arrestation de leur médecin. Plus encore si l’on songe aux années perdues pour l’économie chinoise, ravagée par la décimation des cadres… Tout ce gâchis pour découvrir les vertus du capitalisme et faire de la Chine un gigantesque atelier ! Les jeunes Français qui avaient adoré la Révolution culturelle chinoise regardent, effarés, les étudiants et les lycéens qui manifestent et s’assemblent pour palabrer. Il est insupportable, ce miroir tendu aux générations précédentes !

Guy Konopnicki, Marianne, 20 au 26 mai 2016, N° 997.

(…) Il n’y avait à l’époque aucune éducation sexuelle, il fallait surtout régler ce qu’on appelait les « problèmes de pureté », ce qui faisait référence à l’onanisme. Bref, nous vivions dans une totale immaturité. Des années plus tard, je me souviens d’un sulpicien, normalien et agrégé de lettres classiques, qui disait : « Il faut se méfier des femmes, mais le Seigneur dans sa grande miséricorde nous a donné une grande compensation, qui est l’affectation pour les jeunes gens. » Quand, au seuil des années 1960, j’étais à la Solitude, sorte de noviciat des sulpiciens, un psychiatre catholique, pour nous préparer à la direction de conscience, faisait des conférences censées aider les futurs prêtres à éviter « le piège féminin ». On était invité à suivre les conseils de l’abbé Louis Tronson (1622-1700), troisième supérieur général de la compagnie de Saint-Sulpice, auteur d’un manuel séminariste qui formation et du formatage.

André Paul, théologien, Télérama, 21 au 27 mai 2016, N° 3462.

(…) Dans son bureau de maire, Renato Natale appelle aussi à la vigilance. À l’entendre, la Camorra est une hydre, toujours capable de renaître, surtout si l’État peine à satisfaire les besoins en matière d’emplois, d’infrastructures, d’accès aux services publics. Sur l’écran de son ordinateur, s’affiche un constat alarmant : 1 500 habitations, édifiées pour la plupart aux grandes heures des Casalesi, sont considérées comme illégales sur le territoire communal. S’il fallait les démolir, reloger leurs occupants et évacuer les gravas, la facture s’élèverait à 210 millions d’euros, une dépense hors d’atteinte pour une commune sans le sou. L’élu le sait bien : si les boss d’hier paraissent hors course, d’autres sont sans doute à l’affût, prêts à profiter de la moindre brèche provoquées par une crise sociale ou politique. (…) les enquêtes judiciaires des dernières années ont poussé les organisations criminelles à agir de façon plus intelligentes : « Quand la Camorra ne tue pas, comme actuellement, c’est que des équilibres sont en place, qu’il n’y a pas besoin pour elle d’avoir recours aux armes. De notre côté, il faut donc aller plus en profondeur ; être plus incisif. » indique le procureur Catello Maresca. La Sicile a connu la même évolution, d’une mafia de sang à une mafia de cols blancs, soucieuse de discrétion et de rendement. « Au moins, ici, nous avons développé des anticorps, nous savons comment cela fonctionne, conclut Peppe Pagano, directeur d’une association d’aide aux handicapés. À l’étranger, où les camorristes investissent, ce n’est pas le cas. D’une certaine manière, vous êtes davantage en danger que nous… »

Philippe Broussard, M le magazine du Monde, 21 mai 2016, n° 244.

(…) Un temps considérable est nécessaire pour ouvrir des territoires de réflexion, ne pas être uniquement dans un effet d’annonce, comme beaucoup d’événements mus par une actualité qui imposent trop souvent son casting. C’est un travail très patient, relié au public par toutes sortes de médiations, scolaires, universitaires, associatives. Un tel travail a un coût. La Villa est un observatoire des cultures contemporaines, toutes disciplines confondues : on essaie de comprendre quels sont les oscillations du temps, les mouvements de la pensée… Pour préparer une conférence réunissant par exemple un chercheur, un écrivain, un acteur de la vie publique, il faut rencontrer des interlocuteurs, lire sans cesse, trouver le bon équilibre. Aucun débat n’est organisé chez nous sans qu’il y ait, pour schématiser, un invité de gauche et un invité de droite. Et notre équipe se déplace beaucoup, comme pour l’organisation de Walls and Bridges, notre festival new-yorkais qui, rappelons-le, a été commandité et financé par le Conseil de la Création artistique créé sous Nicolas Sarkozy. Nous avons dû nous rendre très souvent à New York pour rencontrer des intellectuels, nouer des partenariats avec le MoMa, le New York Public Library, les universités, etc. Mais sans Walls and Bridges, nous n’aurions jamais fait le festival Mode d’Emploi, créé à l’instigation du Centre national du Livre et de son directeur, Jean-François Colosimo. (…) Aucun festival de sciences humaines comme celui-là, n’existe en Europe, mais Laurent Wauquiez a décidé, sans discussion, que c’était fini. Ce normalien, agrégé et énarque, sait pourtant ce que représente Mode d’Emploi. Après ses déclarations de janvier sur la suspension de notre subvention, il aura suffi d’un rendez-vous très cordial pour que la situation évolue… un peu : au lieu des 800 000 euros versés par la région, nous en toucherons 250 000. Faudra-t-il licencier plusieurs personnes ? (…) Les Assises internationales du Roman sont sauvées cette année, car il s’agit d’un événement réputé rassemblant les plus grands écrivains du monde, qui fêtera de surcroît ses dix ans et dont France-Inter et « Le Monde » sont partenaires. Mais après ? Dans trois semaines, on saura si l’on survit ou pas. La Villa Gillet, institution unique en Europe dédiée au livre et à la pensée, devra-t-elle disparaître ? (…) Il y a une menace de populisme tant à droite qu’à gauche. La Villa Gillet incarne le cosmopolitisme intellectuel, et attire un public nombreux, avec beaucoup de scolaires et d’étudiants. On peut ne plus en vouloir, mais il s’agit d’un choix de société. N’oublions pas qu’en avril 2015, alors que la gauche contrôlait encore la région, la subvention de 400 000 euros dédiée à Mode d’Emploi a été divisée par deux, selon des principes de « réalisme » budgétaire. On nous a invités à « réinventer » notre projet, quand il s’agissait plutôt de l’affaiblir. (…) En tant qu’intellectuel, je crois à la vie des idées. Je suis convaincu que le bien public est lié à la capacité intellective. Je crois que dialoguer et ouvrir des espaces de contradictions et de complexité, c’est faire vivre et convoquer la démocratie. La complexité est le maître mot de notre travail. Rien n’est plus précieux que la nuance, rien n’est plus urgent que de rester dans l’indécision du réel. (…) Mais il est vrai qu’aucun élu du conseil régional n’assiste jamais à nos rencontres.

Guy Walter, directeur de La Villa Gillet, L’OBS, 19 au 25 mai 2016, n° 2689.

Le maire facteur de Montreuil

La mise en scène du porteur de courrier dans le journal municipal. De la petite communication quotidienne...
La mise en scène du porteur de courrier dans le journal municipal. Nouvel exemple de la petite communication quotidienne...

Que Patrice Bessac fasse de nouveau sa Com’ – ici dans Le Montreuillois que certains rient dans la ville en le nommant Le Montreuil-Roi – ne surprendra personne. C’est sa principale activité et nous payons pour savoir qu’il s’en donne les moyens.

Mais la page 5 du dernier numéro du journal municipal est amusante à quelques titres. De communication justement.

C’est la photo qui saute aux yeux, comme de normal. Elle doit symboliser la force de l’événement qui n’est pas rien puisqu’il s’agit d’illustrer le titre « Patrice Bessac, porte-parole des Montreuillois à l’Élysée ». Il y est donc ce jeudi 12 mai. À l’Élysée… pas tout à fait. En fait il est devant, cadré de face, le costume bleu-blanc-rouge quasiment appuyé sur une banale barrière de sécurité, et portant sous le bras un maroquin. Non, ne croyez-pas qu’il s’agisse d’un portefeuille ministériel, le maire – même sous l’émotion sensible qui transparaît d’un portrait au sourire timide et quelque peu crispé de ceux qui savent leur responsabilité en de tels moments – reste fidèle à la couleur de sa cravate. Non c’est simplement l’enveloppe en cuir de son dossier. Peu épais… mais en fait comme il ne s’agit que de porter une lettre c’est tout à fait suffisant. D’où peut-être, à bien y réfléchir, la couleur facteur du costume. La lettre est d’ailleurs reproduite à la droite de la photo pour mieux se faire comprendre… si ce n’est pour mieux se faire lire car à cet endroit il faut une loupe grossissante pour accéder à l’essence du propos tant le texte est comprimé sur tous les bords. D’ailleurs ce n’est pas tout à fait la lettre, car à l’original ont été ajoutés trois intertitres. Il est bien précisé qu’ils sont de la rédaction… Comment donc, le maire n’aurait-il pas été assez clair dans son courrier au Président ? Il est possible que l’échange épistolaire entre un maire et un Président paraisse aux yeux du conseiller en communication d’un niveau trop élevé pour le lecteur montreuillois, par définition mal-comprenant et qu’il ait voulu en rajouter une louche. Passons.

Mais justement, en passant, qui a été l’interlocuteur de Patrice Bessac ? Le président Hollande ? Non, sinon nul doute qu’un cliché historique eut été pris pour être mis sous verre. Et que la photo serait dûment publiée. Alors qui a reçu réellement le maire de Montreuil ? Nous n’en saurons rien à la lecture de l’article. Certes, on connaît la date (le 12 mai pour porter une lettre déjà transmise par courrier en mars) et le lieu : rue du Faubourg-Saint-Honoré. C’est un peu vague comme adresse, mais qui sait, c’est peut-être à l’Élysée… mais ce n’est pas certain non plus. Décidemment avec toutes ces barrières de l’état d’urgence, il devient difficile d’entrer dans les palais de la République. Osons une hypothèse : le maire a été reçu – dans un bureau de travail surchargé de dossiers – par un conseiller dont la mission est justement « de recevoir », notamment les élus qui font le déplacement. Et ils sont plusieurs par jour à se déplacer pour faire valoir leurs doléances. Et l’on sait que ces postes sont toujours tenus par des personnes « à l’écoute », attentives, polies et au fait des sujets (d’autant moins compliqué lorsque l’on a reçu la lettre que l’on découvre à nouveau). Bon, c’est l’oral après l’écrit. Ce type d’échanges n’a rien d’infâmant ou d’offensant. Ni pour le maire, ni pour le conseiller : c’est tout simplement classique.

L’article du Montreuillois omet de dire que, pour 2016, les dotations resteront au niveau où elles étaient prévues. Là, c’est moins classique. Mais il est vrai que nous ne sommes pas en train de lire un journal d’information, mais un journal municipal. Le journal du maire. C’est probablement la raison pour laquelle il donne la parole  (1 colonne sur 4) à deux signataires de la pétition lancée par M. Bessac contre la baisse des dotations de l’État, pétition poussée par une forte communication (c’est une constante, on n’osera dire une manie du maire) dont une large banderole tendue sur le fronton de l’Hôtel de Ville durant des semaines. Deux signataires, pour un article, c’est suffisant… bien que. En effet, le plus traditionnel en de telles situations est de lire le nombre de signataires qui ont soutenu la démarche. Les exigences des citoyens se traduisent alors en poids de papier et donnent une voix d’autant plus forte et assurée au porte-parole. Or à Montreuil, combien ont été les citoyens à signer ? Quelques dizaines, quelques centaines, quelques milliers, plus de dix ou vingt mille ? Nous ne le saurons pas. Probablement jamais.

Ce que nous savons en revanche c’est que Patrice Bessac rencontrera finalement le président de la République François Hollande. Enfin ! Ce sera même bientôt, le 2 juin prochain au congrès annuel des maires de France. Il sera dans la salle, sur son siège… et il ne sera pas le seul dans sa situation. Il verra le président à la tribune… mais il n’est pas certain qu’à l’inverse il soit vu par le résident de l’Élysée. Donc pour sa Com’, Patrice Bessac a bien fait de se mettre en photo devant le palais présidentiel avec sa lettre dans Le Montreuillois. C’était le moment où jamais.

La Cerisaie de Yann-Joël Collin à Ivry

Lopakhine - Hier, j'ai vu une pièce de théâtre, très amusante. Lioubov Andreevna - Je suis sûre qu'elle n'avait rien d'amusant. Plutôt que de regarder des pièces, vous tous, vous feriez mieux de vous regarder vous-mêmes.
Lopakhine – Hier, j’ai vu une pièce de théâtre, très amusante.
Lioubov Andreevna – Je suis sûre qu’elle n’avait rien d’amusant. Plutôt que de regarder des pièces, vous tous, vous feriez mieux de vous regarder vous-mêmes.

Le 18 novembre 2014, je notais sur daniel-chaize.com combien La Mouette de Tchekhov mise en scène par Yann-Joël Collin était exceptionnelle. Aujourd’hui, il nous propose La Cerisaie avec la même force. On pourrait presque dire brutale tant les rapports sociaux et la fin d’un monde sont décrits ici avec une force inédite. Tchekhov est, plus que jamais, sans concession vis-à-vis de l’intelligentsia russe, versatile, dépensière, puérile, fainéante, parfois ridicule et comique. D’ailleurs, comme toujours, Tchekhov peint ses personnages avec une approche intimiste et fine et leur dureté n’en est que plus apparente et terrible. Et pourtant, ils ne sont pas méchants… ils sont surtout inactifs. Ils sont courtois, ils parlent correctement à leurs domestiques et quand ils partiront définitivement – la cerisaie étant vendue –, ils serreront la main à tous ceux qui auront fait le déplacement pour assister au départ de « la famille » dont ils sont les derniers représentants. C’est dire. Yann-Joël Collin envoie du reste ses comédiens serrer les mains des spectateurs. On nous remercie, en tant que spectateurs, d’être venus. Un peu comme le citoyen qui sur les marchés du dimanche matin, se fait accoster par les politiciens d’aujourd’hui « merci d’être là » (surtout quand micros et caméras les accompagnent). Les hommes de pouvoir peuvent donc avoir cette prestance d’émotion, de compassion et de proximité moderne. Ce contact factice, sans écoute, serait-il plus fort lorsque s’enclenchent les fins de cycle ? Lorsque l’inutilité l’emporte ? Jusqu’au bout, les nobles de la cerisaie ne mesurent pas les profondeurs qui engendrent le nouveau monde, celui de la bourgeoisie naissante, qu’ils jugent vulgaire. Se sachant victimes d’une extinction inexorable, comme les espèces en voie de disparition, condamnés par l’histoire, ils savent bien que personne ne les regrettera. Ou bien peu. Quelques rares survivants dont la fortune se révèlera plus durable que la leur. Ou encore quelques uns qui comme Firs, leur domestique d’une vie, docile, attaché à ses maîtres de la cerisaie… et qui a toujours contester l’avancée de la « liberté », celle qui a mis fin au servage. Il ne sait vivre que serviteur. Il sera bien mal payé en retour. On sait qu’à la fin de la pièce, quand la cerisaie est vendue et que tous s’en retournent à Moscou ou Paris, il se retrouve oublié et enfermé à clef. Il ne lui reste plus qu’à s’allonger et à mourir dans « ses » murs. Enfin siens, ceux de son cercueil.

Et pourtant sur le plateau du théâtre d’Ivry, répondant à l’invitation d’Antoine Vitez, un des ses maîtres et ami : « Il faut jouer La Cerisaie comme un vaudeville… » Yann-Joël Collin nous offre cette lecture surprenante. Nous plonger dans une sorte de désordre comédie/tragédie où l’on rit, beaucoup même. De manière singulière, lorsque la fête – ici avec un groupe rock et une piste de danse où est invité le public lors d’un entracte qui lie remarquablement les actes 1-2 et 3-4, est le dernier échappatoire à la réalité. Chacun le sait et ce ne sont que quelques tentatives de faire revivre les joies du bon vieux temps. Mais trop de nostalgie, de douleurs empâtent les élans et les joies. Leur vie n’est plus qu’un théâtre et les personnages sont de bien mauvais acteurs. La force du théâtre, ce sont les acteurs et le metteur en scène qui la portent. Yann-Joël Collin considère comme essentiel de montrer comment le théâtre se fabrique en temps réel et il nous en fait une nouvelle fois la démonstration. Ici ce sont ses oripeaux qui seront littéralement démontés au final pour être jetés dans des poubelles. Celles de l’histoire qui n’en est pas avare ? Certainement pas celles du théâtre puisque l’on sait qu’à la représentation prochaine, ils seront de nouveaux tendus sur le plateau, comme tissus et décors neufs pour une nouvelle vie. La nôtre. Et cela jusqu’à la fin des temps.

Jusqu’au 5 juin 2016.

La Cerisaie (de toutes façons, on meurt) – Anton Tchekhov, mise en scène Yann-Joël Collin.

Théâtre des Quartiers d’Ivry (Centre Dramatique National du Val-de-Marne). Direction Élisabeth Chailloux – Adel Hakim.

69, Avenue Danielle Casanova, 94200 – Ivry-sur-Seine

Réservations : 01 43 90 11 11.

La jeunesse s’allonge comme la vieillesse/ Quelle est notre responsabilité face à une machine qui apprend seule ? / La démarche historique afin de remonter aux trois piliers du Coran / L’Inde fait plier Monsanto le roi des OGM / The Artist n’appartenait à personne.

Prince était sûr de son talent. On a dit de lui qu’il était prétentieux à ce sujet alors que les vidéos que l’on découvre ces jours montrent aussi un homme simple, timide parfois, et qu’il fasse le show sur les grandes scènes ou qu’il soit simplement assis sur un tabouret dans une petite cave de jazz, toujours proche du public. Interrogé sur sa « place » dans la musique actuelle il a eu cette réponse en forme de reconnaissance : « Frank Zappa was ahead of his time ». Il n’y a pas de classement à établir, mais ce qui restera certain, c’est qu’eux deux sont des extraordinaires compositeurs, musiciens, interprètes et instrumentistes. Ils auront marqué leur temps.
Prince était sûr de son talent. On a dit de lui qu’il était, sur ce point, très prétentieux.  Pourtant les vidéos que l’on découvre ces jours montrent aussi un homme simple, timide parfois, et qu’il fasse le show sur les grandes scènes ou qu’il soit simplement assis sur un tabouret dans une petite cave de jazz, toujours proche du public. Interrogé sur sa « place » dans la musique actuelle il a eu cette réponse en forme de reconnaissance : « Frank Zappa was ahead of his time ». Il n’y a pas de classement à établir, mais ce qui restera certain, c’est qu’eux deux sont des extraordinaires compositeurs, musiciens, interprètes et instrumentistes. Ils auront marqué leur temps.

(…) Oserait-on dire que dans un monde de plus en plus complexe, interconnecté, discontinu, imprévisible, mondialisé, devenir adulte prend de plus en plus de temps ? La fin du travail des enfants au XIXe siècle, le recul progressif de l’âge du premier emploi au XXe, l’allongement de la jeunesse au XXIe siècle, autant d’étapes décisives. Certes, il y a un mais : cette longue jeunesse n’est pas assez soutenue en dehors des familles. Elle est donc profondément inégalitaire. La jeunesse est brisée entre jeunes urbains éduqués et jeunes néosédentaires des villages et des quartiers. Il n’y a pas de politique publique de la jeunesse pour valoriser, démocratiser et financer cette si longue jeunesse. Tout l’argent a été mis sur les anciens depuis la découverte des longues retraites. Pourrait-on équilibrer ce choix par une politique nouvelle, et considérer par exemple que de 16 à 26 ans on a un statut d’apprenti de l’âge adulte qui mélange études, voyages, périodes de salariat, logement en cité U ou coloc aidée en centre-ville ? Autrement dit, il est urgent de proposer à la jeunesse un projet qui la fasse rêver. Pour commencer, avec un revenu universel pour les jeunes âgés de zéro à 26 ans, de 400 euros par exemple, qui remplacerait toutes les autres allocations – sauf pour le logement.

Jean Viard, sociologue, le un, 20 avril 2016, N° 103.

(…) Chercheur au département de robotique interactive du Commissariat à l’énergie atomique, Jean-Marie Jehanno se demande comment nos sociétés occidentales vont s’adapter : « Les révolutions industrielles nous ont fait passer du primaire vers le secondaire, puis du secondaire vers le tertiaire. Mais maintenant que nous vivons dans une société du traitement de l’information, dans quel secteur vont se déverser les milliers, voire les millions de personnes qui auront été remplacées par des automates ? » Encore occupées à digérer les effets de la dématérialisation du monde, obnubilées par « l’ubérisation » systémique, nos économies en viennent à oublier de questionner les normes sociales, nos habitudes culturelles, nos codes de communication, nos interactions humaines. Que l’intelligence artificielle pourrait bien modifier en profondeur. « L’IA ne doit pas être le bouc émissaire d’évolutions sociotechniques, mais il y a urgence à penser la relation entre les machines automatiques et l’homme, avertit Jean-Baptiste Mouret, de l’Inria (Institut national de recherche en informatique et en automatique). Quelle est notre responsabilité face à une machine qui apprend seule ? Comment dire au robot-mygale de ne pas casser un obstacle pour avancer plus vite ? » Au-delà du rapport à la technologie, le débat doit être arbitré. Comment programmer une machine ? Au moment de prendre une décision, de l’homme ou de la machine, qui faudra-t-il écouter ? « L’éthique est toujours un conflit de normes, un dilemme », arbitre Jean-Gabriel Ganascia, qui travaille sur « des systèmes argumentatifs permettant au robot de nous aider à mûrir une décision ». Comme l’écrivait le juriste américain Lawrence Lessig dès 1999, « le code est la loi ». Dont beaucoup d’articles restent à écrire. Dans une récente pétition, de grandes figures comme l’astrophysicien Stephen Hawking ou le milliardaire Elon Musk se sont opposés à la création de robots tueurs « superintelligents ». Mais jouer les cassandres ne suffit pas : nous sommes responsables. « L’intelligence artificielle consiste à faire converger quelque chose vers un but, c’est la cybernétique au sens éthymologique de kubernêtikê, le gouvernail », résume le chercheur Nazim Fatès. Reste à savoir qui tient la barre.

Olivier Tasquet, Télérama, 23 au 29 avril 2016, N° 3458.

(…) L’étude de la société première nous donne accès à une autre compréhension des mots qui sont souvent piégés pour nous parce qu’ils ont été recouverts de significations qu’ils n’avaient pas au départ. Le mot « charia » par exemple n’est utilisé qu’une fois dans le Coran, et pas du tout pour désigner un quelconque système juridique, mais dans le sens de « voie à suivre ». Le mot « oumma », qu’on traduit de nos jours par « communauté », est originellement lié à celui de guidance. Il a trois sens dans le Coran : celui de « groupe organisé bien guidé », celui de « bonne voie » et celui de « guide ». On dit ainsi dans le texte qu’« Abraham est une oumma ». Certains traducteurs ont cru bon de traduire « Abraham est un peuple » ou « une communauté », alors que cela signifie simplement « Abraham est un bon guide » ! Il y a également un passage du Coran où il est dit qu’il faut suivre la voie de Mahomet, qu’il est le « modèle ». En réalité, cela signifie qu’il faut choisir la même alliance que lui, ce n’est pas du tout une incitation à l’imitation de ses faits et gestes. Un homme de tribu n’aurait d’ailleurs jamais accepter de singer qui que ce soit. L’idée d’avoir un modèle est totalement aberrante dans ce type de société. (…) Le Coran ne promet aucune houri (les vierges du paradis) aux hommes tués au combat. D’ailleurs tout cela n’empêchera pas Mahomet d’être banni de son clan, il devra quitter La Mecque… Je le répète, le pragmatisme dans cette société prévaut sur n’importe quelle promesse coranique. Il ne faut pas croire que les gens cherchent à aller au paradis ou ont peur d’aller en enfer. Ils souhaitent avant tout conclure une alliance avec les vivants. Paul Veyne demandait comment « les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? » ; il faudrait poser la question de savoir comment les Arabes tribaux ont cru au Coran. À mon sens, les normes sociales l’emportent sur l’idéologie coranique. (…) Les musulmans d’aujourd’hui sont orphelins de leur passé. L’histoire est devenue un tabou. Le sunnisme, peu structuré, a été pris en charge depuis une quarantaine d’années par le wahhabisme, qui prétend remonter à un islam premier n’ayant jamais existé, qui est une illusion consolatoire. Proclamer une fidélité à un texte du passé est forcément une infidélité ou une imposture, du point de vue historique. (…) Manuel Valls n’a malheureusement pas complètement tort. Mais à qui la faute ? Car tout le problème, pour celui qui cherche, c’est où trouver l’histoire ? Pour le moment elle n’est quasi nulle part. Soit on est dans l’histoire sacrée, soit on raconte que les Arabes n’ont fait que des emprunts bibliques. Tout le monde est dans le fantasme. Ce qui me désole le plus, c’est que même ici, en France, on ne peut pas faire de l’histoire « déprophétisée » à l’école. Les manuels d’histoire sont épouvantables ; on en est aux cinq piliers de l’islam justement (Ndr : Jacqueline Chabbi n’en reconnaît dans l’histoire que trois : l’alliance, lien de solidarité des hommes entre eux et des hommes avec les dieux ; la bonne « guidance » car guider vers la vie pour éviter la mort est la principale fonction du dieu protecteur ; la fonction du « don », le partage du surplus des biens avec ceux qui ont moins que soi à l’intérieur de son groupe tribal. À condition bien sûr d’entretenir d’abord sa famille et de ne pas s’appauvrir pour donner, charité bien ordonnée commence par soi-même…) On fait du religieux, pas de l’histoire. Tout mon travail consiste donc à essayer de réintroduire un principe de réalité dans la représentation que l’on a de l’islam premier.

Jacqueline Chabbi, historienne, L’OBS, 21 au 27 avril 2016, n° 2685.

(…) Le gouvernement de Narendra Modi (Inde), le 9 mars 2016, a suivi l’avis de son comité d’experts et abaissé brutalement et simultanément le montant des royalties et les prix des semences de coton transgénique pour la prochaine saison. Une très mauvaise nouvelle pour l’américain Monsanto, qui, après avoir accompagné l’essor du coton indien, comptait bien vendre d’autres cultures OGM dans ce pays, à la fois densément peuplé et encore très rural. En réduisant de 74 % le montant des royalties, New Delhi met à mal le modèle économique de Monsanto. Le groupe, qui met en avant le sacro-saint principe de protection des brevets, dit maintenant s’interroger sur la pertinence des efforts d’innovation centrée sur le marché indien, à l’origine si prometteur. Il se fait fort de réagir de manière très ferme, faute de quoi d’autres pays pourraient être tentés de prendre des mesures similaire, au nom de la viabilité économique de leur agriculture. Le roi des OGM a donc perdu beaucoup de sa superbe, mais il est loin de baisser les bras. Rompu aux arcanes du droit, il contre-attaque systématiquement sur le terrain juridique, avec une armée d’avocats primée il y a quelques années par le Financial Times comme l’une des plus performantes au monde…

Florence Bauchard, Les Échos Week-End, 22 & 23 avril 2016, N° 28.

(…) En ce début des années 1980, Prince fédère amateurs de soul et de rock, sa musique empruntant autant aux enseignements de James Brown, le funk charnel qui donne envie de transpirer jusqu’au bout de la nuit, qu’à ceux de Jimi Hendrix et sa guitare qui pleure et gémit. Prince est en pleine possession de son art. C’est avant tout un stakhanoviste, un travailleur acharné sortant un album par an (on découvrira qu’il enregistre en plus dans ses studios personnels de très nombreuses sessions inédites) et multipliant les apparitions sur scène. Il ne va pas tarder également à produire d’autres artistes, en fait, la plupart de ses partenaires du film. (…) Parce qu’il est parvenu à marier ensemble la soul et la pop, le funk et le rock, avec quelques réminiscences de jazz. Un mix aussi génial que parfait. Capables d’une grande concupiscence dans ses textes (la quasi intégralité de l’album «Dirty Minds»), il peut aussi donner dans le commentaire social (la chanson «Pop Life» : «What’s the matter with your life / Is the poverty bringing U down ? / Is the mailman jerkin U ‘round ? »). L’homme sait tout faire. (…) En 1992, Prince signe le deal du siècle avec Warner : 100 millions de dollars pour six albums en six ans. Mais peu après, il rentre en guerre avec le label, décrète la mort de Prince, se rebaptise «The Artist» et parle de lui à la troisième personne. Un coup de force qu’il explique à «L’Express» en octobre 2006. «La direction avait décidé que je n’avais pas le droit de sortir plus d’un disque par an de peur d’inonder le marché. «Sign’O’ The Times» aurait dû être un triple album mais ils l’ont amputé, ce qui équivalait pour moi à mutiler un triptyque de Francis Bacon. Comment peut-on reprocher à un artiste de créer trop ? J’ai décidé de me rebeller. J’étais obligé par contrat de produire pour eux. Mais j’ai trouvé cette astuce : remplacer mon nom par le symbole hermaphrodite The Artist. On m’a pris pour un schizophrène, mais changer mon nom signifiait seulement racheter ma liberté. Prince appartenait à Warner. The Artist n’appartenait à personne.» Plus tard, il donne ses concerts en public avec le mot «slave» tatoué sur la joue. Enfin, le 7 juin 1993, lors d’un concert en public, il simule son suicide en hurlant au public : « Prince is dead !». Le 21 avril 2016, Prince est mort.

Christian Eudeline, lesechos.fr, 22 avril 2016.