La quête éternelle et magnifique du chevalier errant Don Quichotte

© Photo : Jean-Louis Fernandez
© Photo : Jean-Louis Fernandez

Les rêves fous, les illuminations, les errements et les aveuglements du chevalier errant redresseur de torts peuvent apparaître, pour nous qui avons vécu tant de déconvenues et dont le sort est de chercher notre voie pour un meilleur monde, comme des impasses et des échecs répétés. Avec cette mise en scène aussi drôle et poignante qu’exigeante et débridée, où l’histoire et le rôle du théâtre sont aussi bien chantés que questionnés, Jérémie Le Louët a réussi un véritable tour de force. Il nous montre que nous n’avons rien à regretter et rien à abandonner. Une leçon d’espoir.

Le succès rencontré au château de Grignan lors des fêtes nocturnes 2016 – 33.000 spectateurs en juillet en août et une critique enthousiaste (voir ci-dessous) est en train de se prolonger au théâtre 13/Seine de Paris où le Don Quichotte de Jérémie Le Louët et de sa Compagnie des Dramaticules se joue jusqu’au 9 octobre au théâtre 13/Seine.

« En jouant à fond sur le divertissement mais aussi sur le théâtre en construction, le metteur en scène réussit là où Orson Welles et Terri Gilliam ont échoué dans l’adaptation de ce roman épique. Et c’est un exploit ». Stéphane Capron, France Inter.

« Les histoires et les ambiances de Don Quichotte se succèdent à un rythme fou. La troupe passe son temps à construire les vérités du roman puis à les retourner fidèle au héros de Cervantès, entre la fronde et le rêve. » Lionel Julien, Arte.

« Celui qui a déjà monté Ionesco, Jarry et Shakespeare sait casser la théâtralité tout en la célébrant, jouer en déjouant. Sa rage à faire entendre la parole radicale de Cervantès, sa défense des marginaux et notre réel besoin de chevalerie est réjouissante. » Fabienne Pascaud, Télérama.

« Une adaptation inspirée et audacieuse de Jérémie Le Louët et de sa compagnie des Dramaticules.» Etienne Sorin, Le Figaro.

« Nos six acteurs maîtrisent avec brio les changements de rôles et de jeu. Le duo formé par Jérémie Le Louët (Don Quichotte) et Julien Buchy (Sancho Pancha) est détonant. » Philippe Chevilley, Les Échos.

« Drôlement culotté et sacrément intelligent ! Don Quichotte par Jérémie Le Louët, c’est une formidable machine théâtrale. » Denis Sanglard, unfauteuilpourlorchestre.com

Jusqu’au 8 octobre

Don Quichotte au Théâtre 13/Seine

30 rue du Chevaleret. 75013 Paris – Métro Bibliothèque François Mitterrand).

Réservation : 01 45 88 62 22

Relâche le lundi.

Ne défigurons pas la Grande Arche de la Défense

De l'importance de la préservation de la propriété intellectuelle.
De l’importance de la préservation de la propriété intellectuelle.

Article publié dans Le Monde daté du 13 septembre 2016.

Les travaux de rénovation de la Grande Arche doivent se terminer à la fin de l’année. Mais une partie de la façade sera revêtue de tôle plutôt que de marbre. Certains des plus grands architectes joignent leurs voix pour dénoncer cette entorse à la vision de son concepteur.

Le président de la République doit marquer de sa présence la fin des travaux de rénovation de l’Arche de la Défense, prévue pour la fin de l’année.

L’Arche a 30 ans. Ces travaux étaient nécessaires : il fallait remplacer le parement en marbre blanc, améliorer l’accueil du public, relever les performances thermiques. L’État a fait son devoir. Propriétaire des deux tiers du monument, il a confié à des professionnels – architectes, techniciens, entreprises – sa rénovation externe et interne. Pour ce qui nous importe, c’est-à-dire la préservation de l’identité de l’œuvre, l’intervention en cours y répond.

Mais c’est une  » presque Arche  » qui va être inaugurée, une Arche béquillarde et claudicante, car les propriétaires de la paroi Nord ont décidé de ne pas se coordonner avec les travaux menés par l’État et même de remplacer les plaques de marbre manquantes par des plaques en tôle émaillée  » de même ton « , nous assure-t-on.

Les propriétaires de la paroi Nord, invités depuis l’origine de l’opération à rénover leurs façades en concordance avec l’État, avec bien sûr les mêmes matériaux, ont décidé, pour le moment, de différer toute intervention.

Manteau d’Arlequin

Axa et la Caisse des dépôts (par négligence ou par esprit procédurier ?) nous préparent, pour la fin de l’année, une situation inédite : une Grande Arche pour partie remise à neuf, pour partie laissée à l’abandon. On sait qu’Otto von Spreckelsen mourut avant la fin du chantier, épuisé par l’acharnement qu’il mit à préserver son idée. L’Arche ainsi revêtue d’un manteau d’Arlequin, ce serait une deuxième mort pour Otto von Spreckelsen.

De tous les travaux présidentiels, la Grande Arche est certes le plus iconique, le plus photographié. Elle le doit à sa position exceptionnelle. La Grande Arche de la Défense pose un jalon stratégique sur l’axe historique de Paris, qui court du Louvre à la terrasse de Saint-Germain-en-Laye. Sans en fermer la perspective, puisqu’il s’agit d’un bâtiment ouvert, elle est un écho prestigieux à la Pyramide du Louvre.  » Une fenêtre ouverte sur le monde « , disait son auteur. Elle est entrée dans le paysage et, du coup, dans l’histoire de Paris.

L’État et le ministère de la culture doivent assumer la politique qu’ils ont lancée, défendue et menée à son terme. L’ensemble des grands projets présidentiels réalisés au long des dernières décennies, par la volonté de chefs d’État successifs, appelle une sauvegarde : à commencer par le Centre Pompidou jusqu’au dernier-né, le Musée du quai Branly, ils ont permis la Cité de la musique et la Cité des sciences, le Parc de La Villette, le Grand Louvre et la Grande Arche, bien sûr, le ministère des finances, la Grande Bibliothèque et le Musée d’Orsay, l’Opéra Bastille, l’Institut du monde arabe, le Muséum d’histoire naturelle… Nous avons signé ces projets. Nous demandons qu’ils soient mis à l’abri d’interventions aveugles et irréversibles. Ce qui risque de se passer à la Défense en est un exemple.

En espérant, dans une ville déjà riche d’un patrimoine ancien, la nécessaire protection de cet ensemble monumental, qui, avec prémonition, anticipait la Métropole du Grand Paris en affirmant son statut de ville-monde, une sauvegarde responsable et informée doit être assurée. Ainsi la mémoire d’un moment de l’architecture de la fin du XXe  siècle et du début du nôtre sera assumée et transmise.

Collectif d’architectes : Paul Andreu, Paul Chemetov, Adrien Fainsilber, Borja Huidobro, Michel Macary, Jean Nouvel, Carlos Ott, Dominique Perrault, Jean-Paul Philippon, Renzo Piano, Christian de Portzamparc, Martin Robain, Richard Rogers, Rodo Tisnado et Bernard Tschumi.

Michel Serres :  « C’est une transformation profonde qui bouscule les habitudes de pensée des intellectuels, dont beaucoup soutiennent en chœur que c’était mieux avant »

Dessin © Seb Jarnot
Dessin © Seb Jarnot

Invité du Monde Festival, qui se déroule du 16 au 19 septembre, le philosophe rappelle que, malgré le climat d’angoisse généré par les attentats terroristes, l’Europe vit une période de paix inédite.

Professeur à l’université de Stanford et membre de l’Académie française, Michel Serres est l’auteur de nombreux essais philosophiques et d’histoire des sciences, dont la série des Hermès (éditions de Minuit, 1969-1980). Il publiera, le 16 septembre, Darwin, Bonaparte et le Samaritain, une philosophie de l’histoire, aux éditions Le Pommier (250 pages, 19  euros). Le philosophe et historien des sciences sera l’invité de la troisième édition du Monde Festival, samedi 17 septembre, à l’Opéra Bastille à 15h30.

Vivons-nous un retour de la guerre et du tragique en Europe ?

Né en  1930 dans le sud-ouest de la France, j’ai connu les réfugiés de la guerre d’Espagne et l’occupation nazie, et j’ai même servi comme officier de marine sur divers vaisseaux de la -Marine nationale, notamment lors de la réouverture du canal de Suez et durant la guerre d’Algérie. Auschwitz et -Hiroshima m’ont marqué à jamais. Ainsi, tout mon corps est fait de guerre. Et comme toutes les personnes de ma génération, mon âme est faite de paix. Etant donné mon âge, je suis obligé d’établir une comparaison. Et celle-ci est frappante. Entre les crimes de Franco, Hitler, Staline ou Pol Pot et ceux que nous vivons, mais qui font bien moins de morts et de blessés, il n’y a pas photo. En regard de ce que j’ai vécu durant le premier tiers de ma vie, nous vivons des temps de paix. J’oserai même dire que l’Europe occidentale vit une époque paradisiaque.

Loin de moi l’idée de minimiser les violences et les victimes du terrorisme islamique. Mais c’est un fait historique : depuis sa fondation, l’Union européenne a traversé soixante-dix ans de paix, ce qui n’était pas arrivé… depuis la guerre de Troie ! Le tsunami des réfugiés est significatif à cet égard. Où cherchent à aller tous ces nouveaux damnés de la terre ? Chez nous, en Europe, parce que nous vivons dans la paix et la prospérité.

Pourquoi sommes-nous plus sensibles et vulnérables face à la violence terroriste ?

C’est précisément parce que nous vivons dans un îlot de paix, à l’abri des grands conflits, que nous sommes hypersensibles au moindre frémissement de tragique, à la moindre déflagration de violence. Regardons les chiffres et les statistiques en face : le terrorisme est la dernière cause de mortalité dans le monde. Les homicides sont en régression. Le tabac ou les accidents de voiture ou même les crimes liés à la liberté du port d’arme tuent bien plus que le terrorisme. Les citoyens contemporains ont une chance sur 10  millions de mourir du terrorisme, alors qu’ils ont une chance sur 700 000 d’être tués par la chute d’un astéroïde !

Comment sortir de cette vision pessimiste de notre histoire ?

Grâce à une nouvelle philosophie de l’histoire. Avant, le tragique et la mort étaient le moteur de l’Histoire. C’est ce qu’Hegel appelait le  » travail du négatif « . Entre 1496 av. J.-C.  et 1861 ap.  J.-C., il y a eu moins de 10  % de temps de paix. L’histoire des hommes fut celle de la guerre perpétuelle. Mais quelque chose changea avec Hiroshima. Ce moment atroce de destruction massive où l’espèce humaine a vu son anéantissement possible a marqué une rupture. Ce fut un véritable changement d’ère. L’humanité est entrée dans un nouvel âge dans lequel la paix a régné dans cette petite île qu’est l’Europe occidentale. Je suis sûr que les champions du déclin vont me prendre pour un Bisounours. Mais on aurait pu dire la même chose de Robert Schuman et de Konrad Adenauer après la seconde guerre mondiale. Qui aurait pu croire que la paix allait s’étendre en Europe après un tel carnage ?

N’avez-vous pas une vision ethnocentrée de l’histoire de l’humanité ? Car guerres et maladies ravagent encore certaines parties du monde…

J’entends la critique, mais force est de constater que l’espérance de vie progresse partout dans le monde, que la lutte contre les maladies infectieuses ou les virus est de plus en plus efficace, comme nous l’avons vu avec Ebola.

Populisme, Brexit, tensions identitaires : la déconstruction européenne en cours met-elle cette utopie européenne en péril ?

Il ne faut pas confondre un organisme avec un système. Un organisme complexe peut vivre sans un système unifié. Le bazar européen de l’époque actuelle n’est pas forcément le signe de sa disparition, mais celui de sa recomposition. Plutôt que de faire la guerre à la guerre, il faudrait avoir l’intelligence de faire la paix contre la guerre, de foutre la paix à la guerre. D’autant que les enquêtes le démontrent : les gens sont plutôt orientés vers l’entraide que vers la discorde. L’homme est un loup pour l’homme, dit-on, avec le philosophe Thomas Hobbes. Toutefois, cette maxime témoigne d’une ignorance navrante de ce qu’est un loup et même de ce qu’est un homme. Les loups sont organisés en meutes au sein d’une organisation cohérente et rationnelle. Les louves sont, notamment, des éducatrices admirables. La preuve, c’est que l’empire romain a été fondé par des jeunes gens qui ont tété sous le ventre des louves. Le lycée, où nos élèves s’instruisent, c’est – dans la Grèce d’Aristote – le  » lieu du loup « . Alors oui, en effet, et dans ce sens, l’homme est un loup pour l’homme, et c’est tant mieux !

Pourtant, l’idée selon laquelle l’Occident vivait la fin des grands récits s’est largement imposée ?

Les philosophes qui ont émis cette idée ignoraient à la fois ce qu’était la science et ce qu’était un récit. Un récit, on n’en sait pas la fin. Personne ne pouvait dire où mènerait la prise de la Bastille en  1789. Les sciences datent tous les objets, les roches autant que les espèces vivantes. Ces traces de fossiles que l’on décode composent une écriture. On ne cesse de dire que l’histoire commence avec l’écriture. Mais il faudrait aussi intégrer à sa définition tous ces signes et codes de la nature. Donc l’humanité est pleine d’écriture, au sens profond. Cela veut dire que les êtres vivants – les étoiles comme les animaux – entrent dans l’histoire. Ainsi, l’humanité n’a pas commencé au moment de la naissance de l’écriture, au sens usuel du terme, mais bien au moment du big bang. Notre grand récit n’a pas treize mille ans mais treize  milliards d’années. D’ailleurs, les premiers atomes apparus lors du big bang, comme l’azote, le carbone et l’hydrogène sont ceux qui composent notre humanité. J’espère qu’un jour nos petits enfants apprendront cette histoire-là.

Les historiens vont vous dire que ce n’est pas de l’histoire, mais de la science !

Si l’homme risque de détruire la planète, c’est parce qu’il a oublié son histoire, qui est commune avec la nature. Nous sommes des animaux. Cessons de parler des  » non-humains « , cessons de parler de  » l’environnement « , comme si nous étions au centre de l’univers.

Nous pensions être sortis de l’ère du religieux… Que pensez-vous de sa persistance ?

Attention, la laïcité ne doit pas consister à dire que la religion s’est effacée. La philosophie des Lumières a pensé qu’elle pouvait effacer les ténèbres. Grande illusion. Car la lumière est aussi un feu. Un feu sacré qui peut éclairer ou embraser la planète. C’est pour cela qu’il faut enseigner le fait religieux.

Pourquoi l’époque est-elle dominée par le pessimisme et le déclinisme ?

Le bouleversement du monde, notamment provoqué par l’essor du numérique et la mondialisation, est comparable à ce que nous avons vécu lors de la Renaissance. C’est une transformation profonde qui bouscule les habitudes de pensée des intellectuels, dont beaucoup soutiennent en chœur que  » c’était mieux avant « . J’y vois un effet de réaction à l’avènement d’un nouveau monde qui change le rapport aux savoirs, aux femmes et aux peuples autrefois dominés. Ces intellectuels me font penser à ces docteurs de la Sorbonne qui lisaient avec effarement et incompréhension Montaigne et son entreprise de décentrement du monde ou bien Rabelais et ses dix manières de se torcher le derrière.

En  2012, vous disiez que la campagne présidentielle était une campagne de  » vieux pépés « . Vous confirmez ?

Et comment ! Cette élection risque même d’être celle des grabataires… Le monde réel est totalement décalé par rapport à celui de la décision politique. Or toutes nos institutions datent d’une époque révolue. Il faudrait tout changer. Et pour cela regarder autrement notre histoire. J’ai vibré à la manifestation du 11  janvier 2015 au lendemain des attentats des 7, 8 et 9  janvier à Charlie Hebdo et à l’Hyper Cacher . J’ai eu l’impression que le monde d’aujourd’hui, celui d’une jeunesse et d’un peuple sans haine ni ennemis déclarés, s’exprimait enfin. Soyons fidèles à cette manifestation d’un nouveau monde.

Propos recueillis par Nicolas Truong

Théologie islamique, modernité et responsabilité des élites musulmanes

La famille Boufraïne ©  coll. Boufraïn/ / Vincent Migeat / Agence Vu
La famille Boufraïne © coll. Boufraïne/ / Vincent Migeat / Agence Vu

Alors que le Président de la République François Hollande a déclaré ce jour « La question, c’est de savoir si les principes posés il y a un siècle peuvent s’accommoder de l’islam, maintenant que l’islam est devenu la deuxième religion de France. L’islam peut-il s’accommoder de la laïcité comme d’autres l’ont fait avant lui ? Peut-il admettre la séparation de la foi et de la loi qui est le fondement de la laïcité ? Ma réponse est oui. », deux articles récents ont retenu mon attention sur ce sujet.

« LA FRANCE ET L’ISLAM ONT TOUS LES DEUX UN PROBLÈME, ET C’EST LE MÊME »

Interview d’Abdennour Bidar, philosophe par Éric Fottorino (le un, 7 septembre 2016, N°120)

Qu’est-ce qui ne va pas avec l’islam en France ?

Côté musulman, on se sent montré du doigt, stigmatisé, discriminé. On se demande : « Pourquoi tant de haine et d’islamophobie ? » Du côté du reste de la société française, on s’étonne que les musulmans « ne comprennent pas qu’ils ont un problème ». On assiste ainsi à la prolifération maligne des reproches, des accusations et de la défiance. Au grief : « Vous ne voulez pas nous intégrer, ou voir que nous le sommes déjà », s’oppose un grief inverse : « Vous ne voulez pas voir vos difficultés d’intégration, ou vous ne voulez pas vous intégrer ». J’essaie sans cesse d’agir, d’écrire, d’intervenir, pour recréer du lien et contribuer à réparer cette déchirure. Dans mon Plaidoyer pour la fraternité paru en 2015 chez Albin Michel, j’en appelle à l’engagement résolu de toutes les bonnes volontés contre l’aggravation de cette incommunicabilité attisée par les extrêmes, au point que trop de nos concitoyens – musulmans ou non – se laissent convaincre par l’idée dangereuse et fausse que « décidément, on ne va pas pouvoir vivre ensemble parce qu’on est trop différents ». D’où la montée parallèle du repli identitaire et du repli communautariste, avec un risque très dangereux de partition pour notre société.

En quoi l’islam est-il devenu un problème dans notre pays ?

La France et l’islam ont tous les deux un problème, et c’est le même ! C’est une crise de l’identité historique que l’on devrait avoir la sagesse d’affronter ensemble. La société française n’est plus seulement « blanche et chrétienne », et elle n’est plus assez à la hauteur de sa promesse républicaine de liberté, d’égalité, de fraternité. Mais elle a du mal à l’admettre. Pour certains, l’islam est donc le bouc émissaire, le cache-misère : on parle de quartiers gangrénés par l’intégrisme islamiste, ce qui est vrai, mais on oublie d’agir contre la paupérisation, la ghettoïsation, la relégation sociale terrible de ces quartiers dans lesquels la promesse historique du modèle social français n’est plus tenue du tout ! Du côté de l’islam, on accuse pêle-mêle la France, l’Occident, la colonisation ou les réflexes postcoloniaux pour ne pas avoir à regarder en face la faillite épouvantable d’une civilisation qui compte une seule – et fragile – démocratie, la Tunisie. Une civilisation dont la grande culture spirituelle a sombré dans une religiosité obscurantiste qui prolifère partout. Dans ma Lettre ouverte au monde musulman, j’ai parlé de cette crise en miroir où chacun oublie trop volontiers que l’autre le renvoie en réalité à ses propres démons. Heureusement, quelques esprits lucides de part et d’autre m’ont rejoint dans cette thèse et assument la responsabilité d’une autocritique.

Quelle est la réalité de l’islam en France ?

Celle d’une culture musulmane en crise profonde, écartelée entre les tenants de la tradition qui s’enferment dans la voie sans issue de la rupture avec l’environnement non musulman, et toutes celles et ceux qui savent concilier leur fidélité à cette culture avec une pleine inscription dans la société française. Car certains ont réussi à adapter leur rapport à l’islam. D’autres, pour tout un ensemble de raisons – déficit d’éducation et misère culturelle, relégation dans des ghettos livrés à la propagande salafiste… – n’y arrivent pas.

Le problème crucial est cette propagation du salafisme, un néo-conservatisme borné, en rupture avec les valeurs et les mœurs françaises. La réalité de l’islam est celle d’une civilisation et d’une religion qui ont le plus grand mal à se renouveler, à trouver leur place dans la modernité. En France, existe pourtant aussi un islam des Lumières porté par des milliers de femmes et d’hommes qui vivent leur spiritualité en harmonie, en convergence, avec les valeurs des Droits de l’homme, de la démocratie, de la République et de la laïcité. Cette dernière n’est pas l’ennemie de la religion. Son principe n’est pas d’éliminer le religieux de l’espace public mais de garantir les mêmes droits pour tous – non-croyants et croyants. C’est aussi un garde-fou contre un religieux qui voudrait envahir l’espace public sans contrôle ou créer des sécessions communautaristes. Le défi crucial de l’heure est que cet islam éclairé produise un contre-modèle assez fort pour endiguer la montée du salafisme. C’est la responsabilité des élites musulmanes de notre pays. C’est celle aussi de l’État que de les y aider – parce que la laïcité ne peut rester neutre face à l’intégrisme, mais doit venir au secours de toutes les forces vives de la société civile qui concourent à renforcer la République.

N’est-ce pas le but de la nomination de Jean-Pierre Chevènement à la tête de la Fondation pour l’islam de France ?

Comment les jeunes musulmanes et musulmans peuvent-ils se sentir concernés par ce qu’il va dire sur l’islam ? Combien de temps va-t-on perdre, alors qu’il est urgent de donner aux porteurs d’un islam des Lumières l’appui politique et la position institutionnelle dont ils ont besoin – dont nous avons tous besoin – contre la montée de l’obscurantisme et contre les discours de ceux qui voudraient assimiler l’islam entier à celui-ci ? Car il est là, le fantasme absurde et ravageur : celui d’une religion et d’une culture complètement arriérées, antimodernes par essence, et qui seraient intolérantes, conquérantes et violentes par nature. Est-ce Jean-Pierre Chevènement qui va incarner une culture musulmane en rupture avec ces clichés ? Bien sûr que non.

Vous avez fermement appelé à une réforme de l’islam. Qu’entendez-vous précisément par là ?

La réforme est simultanément conduite par les acteurs et les penseurs. Les acteurs, ce sont toutes celles et ceux qui, au quotidien, ont entrepris d’extirper de leur propre rapport à l’islam tout ce que cette tradition et cette culture comportent d’obscurantismes : dogmatisme, machisme, sexisme, antisémitisme, autant d’horreurs qui contaminent la vie de l’islam depuis des siècles. Nombre de musulmanes et de musulmans ont déjà fait le ménage dans leur culture ! Je les appelle les héritiers de l’islam : ils ont exercé un droit d’inventaire vis-à-vis du passé, et repris exclusivement l’héritage – en le mettant en acte – d’un islam humaniste qui s’exprime dans la pratique concrète de l’adab (du « bon comportement ») et qui rejoint l’universel éthique : ne fais pas à autrui le mal que tu ne voudrais pas qu’il te fasse ; fais lui le bien que tu voudrais qu’il te fasse ; cultive la droiture, le sens de la dignité personnelle, la générosité, l’hospitalité, la fraternité ; recherche le savoir, pour te tenir au plus loin des préjugés, des idées toutes faites, des croyances non éclairées par l’intelligence. Il y a tout cela dans les écrits des philosophes et des soufis musulmans – avec en plus, chez ces derniers, la quête intérieure du secret de l’âme humaine. Voilà ce qu’il faut présenter aux élèves : le meilleur de l’islam, pris chez les sages. Je le fais dans mon livre Quelles valeurs partager et transmettre aujourd’hui ? (à paraître chez Albin Michel), qui montre la convergence au sommet des grandes cultures du monde, islam compris, sur les valeurs, vertus et méditations humanistes majeures. Le rôle des penseurs est d’accompagner cette recherche d’un islam éclairé par les acteurs, de cristalliser par des mots, des représentations, des supports de questionnement et de méditation personnelle ce que chacun recherche déjà par lui-même. J’y contribue comme philosophe par l’élaboration d’une pensée critique et créatrice, accessible à tous – une pensée qui ne se contente pas de déclarer : « Oui, l’islam est compatible avec la modernité », mais qui construit patiemment cet accord, point par point, en prenant à la racine les piliers fondamentaux de la vision du monde islamique pour les réexaminer et les métamorphoser dans des significations nouvelles, à partir du présent et pour l’avenir.

LA NÉCESSAIRE SÉCULARISATION DE LA RELIGION

Lahouari Addi, professeur de sociologie à l’IEP de Lyon.

 La série d’attentats meurtriers qui a touché la France ces derniers mois a un rapport direct ou indirect avec la culture religieuse, même si les terroristes, dans une majorité de cas, souffrent de troubles mentaux ou sont issus de milieux défavorisés poussant à la marginalité sociale. La nécessaire sécularisation de l’islam enlèverait, dans une certaine mesure, la justification religieuse du passage à l’acte visant des personnes perçues comme des ennemis de Dieu.

Mais le problème n’est pas franco-français ; il renvoie à la culture religieuse -musulmane, dominée par une théologie restée insensible aux progrès intellectuels de la modernité, notamment la liberté de conscience, qui fait passer la foi du domaine public au domaine privé. Ce passage ne s’est pas fait pacifiquement, ni en France ni ailleurs. Les sociétés ne restructurent pas aisément les métaphysiques où elles puisent les valeurs qui donnent un sens à l’existence des individus.

Le schisme protestant

Dans l’histoire, cela s’est passé dans la violence, notamment en Europe, qui a souffert des guerres qui ont suivi le schisme protestant. La culture française est marquée par les guerres de religion qui ont cessé avec la victoire de la laïcité consacrée par la loi de 1905. Après avoir compris que la laïcité n’est pas contre la liberté de croire, la majorité des Français, dont des croyants, ne veulent pas -revenir sur ce compromis fondé sur le caractère privé et apolitique de la conviction -religieuse. L’école publique a formé les nouvelles générations dans une -culture où Dieu, désormais dans le cœur des croyants, n’est plus au centre des liens entre les hommes.

Elle a aussi enseigné aux élèves à distinguer le crime, qui porte atteinte à la propriété privée, à la liberté et à la vie d’autrui, du péché, qui est une atteinte au sacré, avec l’idée que le premier est puni par l’Etat et le second par Dieu dans l’au-delà. La conséquence est qu’il n’appartient à personne de parler au nom de Dieu dans la sphère profane. L’Eglise continue de condamner verbalement les atteintes au sacré et à la morale religieuse, sans pour autant se substituer à l’Etat, à qui est reconnue la prérogative de dire le droit. La société occidentale a construit une conception apolitique de la religion en dépénalisant le péché, laissant seul Dieu le juger. Il n’appartient ni à l’Etat ni à aucun groupe de pression de réprimer le péché, désormais lié à la conscience de l’individu.

La société européenne a mis plusieurs siècles pour distinguer le péché du crime, opérant la transition de l’éthico-religieux vers le politico-juridique, synonyme de la sécularisation du droit.

Mais la société européenne postcoloniale n’est pas culturellement homogène quant à l’attitude vis-à-vis de la religion, du fait de l’apport démographique de populations originaires des anciennes colonies et dont l’histoire n’a pas connu le processus de séparation de la religion et de la politique. D’où ces attitudes défiantes vis-à-vis de la laïcité, perçue comme une idéologie hostile aux religions, alors qu’elle est une philosophie humaniste qui protège la liberté de conscience.

La majorité des musulmans de France se sont adaptés à la laïcité, mais il ne faut pas oublier que la mémoire, encore active, incite une partie d’entre eux à être hostiles à la laïcité qui, sous la IIIe  République (1870-1940), avait été mobilisée comme ressource idéologique pour réprimer les nationalismes revendicatifs qui utilisaient l’islam comme marqueur d’identité politico-religieux pour arracher l’indépendance. Le différend colonial, encore présent dans la mémoire, a modifié le contenu sémantique du mot  » laïcité  » vécue comme une agression délibérée contre l’islam. Pourtant, la laïcité bien comprise protège le culte musulman dans le respect des croyances de chacun. Ce qui pose problème en fait, ce n’est ni l’islam ni la laïcité, mais l’histoire qui les a opposés sur le terrain politique. D’où l’importance de l’enseignement des religions relié aux contextes historiques et le retour de l’instruction publique.