Faciles à vivre…

Gracq © photo Roland Allard   Faciles à vivre...   eclair du jour    Daniel Chaize
Gracq © photo Roland Allard

 

(…) Et que pourrais-je avoir à dire qu’entre nous et dès la première minute il n’y a jamais eu de place pour le pourquoi. Et que pourrais-je avoir à dire de vous, maintenant que la nuit se fait sur nous pour cette lumière neuve que nous avons tant attendue et qui m’allonge au long de ma route les ombres seules qui m’ont jamais versé toute la fraîcheur, sinon que vous restez ceux-là même par qui la vie était bonne et meilleure – oui, je ne connais pas de mot de plus vrai compagnonnage : faciles à vivre – une épaule pour la tête endormie – dans les épreuves le visage même, que j’ai vu parfois mouillé, de l’embellie – vos dos devant moi toujours contre le soleil épais et larges comme un bouclier, soudés comme dans une gloire par la poussière fabuleuse de la route.

Gracq (Julien), les terres du couchant, Éditions Corti, septembre 2014.

Fleur Pellerin, prix Nobel de littérature et logiciels culturels : 1/ Fleur Pellerin et Patrick Modiano

Pellerin livres Sipa Presse   Fleur Pellerin, prix Nobel de littérature et logiciels culturels : 1/ Fleur Pellerin et Patrick Modiano   politique culture    Daniel Chaize
Depuis son entrée au gouvernement, Fleur Pellerin dit avoir placé les livres au second plan. On peut le regretter, mais faut-il s’en étonner, s’en offusquer ? © photo SIPA Presse

Ainsi, sur une chaîne de télévision, la ministre de la culture n’a pas pu citer un seul titre de roman du récent prix Nobel de littérature Français, Patrick Modiano, qu’elle venait pourtant de recevoir et, on l’imagine, féliciter… Qu’en déduire sérieusement ? Vraiment sérieusement.

1/ Une bourde regrettable. C’est gênant pour elle de se faire ainsi « épinglée » et quelque peu triste pour l’écrivain qui peut, en retour, être amer. À l’évidence elle n’a pas demander une dédicace lors de sa rencontre et donc pas de petit mot sur la page d’ouverture de Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier puisque personne ne peut mettre en doute le manque de mémoire de la ministre. Aux nombreuses réactions provoquées Fleur Pellerin découvre que les quartiers culturels sont nombreux, aux rues très tortueuses et pavées d’intentions qui ne sont pas toujours les meilleures et les plus raisonnées. Toujours est-il que sur ces sentiers elle se retrouve désormais sur la même ligne que Nicolas Sarkozy et son appréciation de La Princesse de Clèves ou que Frédéric Lefebvre, alors secrétaire d’État au commerce, et sa sortie mémorable de Zadig & Voltaire. Blessée d’une flèche que certains vont remuer régulièrement pour entretenir la plaie.

2/ Une franchise courageuse. Fleur Pellerin a avoué sa méconnaissance sans esquive : « Je n’ai pas lu de livres depuis deux ans ». Un chargé de communication attentif et professionnel aurait dû lui éviter ce « mea culpa » par une petite note proposant quelques titres de Patrick Modiano… une anticipation aisée et nécessaire avant tout plateau de radio ou de télévision lorsque l’on a compris que politique et communication vont de pair. Mais doit-on s’en offusquer ? Est-ce si anormal de ne pas lire lorsque l’on est en charge de lourdes responsabilité et d’une somme importante de travail ? Une anecdote : il y a plusieurs années, lors d’un plateau repas tardif venant soulager une relecture d’un document épais lors d’un soir avancé avec le premier dirigeant d’une entreprise comptant plusieurs dizaines de milliers de salariés, nous en sommes venus à disserter entre le fromage et la poire… de vraie littérature. Qu’il appréciait, connaissait… mais principalement dans ses souvenirs d’étudiant polytechnicien qu’il avait été brillamment. Mais c’était du lointain passé : « depuis plusieurs années, je n’ai plus le temps de lire. C’est la même chose pour le cinéma dont j’étais assidu et maintenant je ne vais voir que les dessins animés avec mes enfants ». Ajoutant cette phrase qui m’avait paru terrible : « Je me rattraperai à la retraite ». Ne nous croisant pas pour la première fois, je m’étais permis de lui dire combien cela me semblait regrettable, non seulement pour son plaisir personnel, mais aussi pour son rôle de dirigeant. En effet, je reste aujourd’hui plus que jamais persuadé que les écrits romanesque, poétiques ou la musique relèvent de cette magie de l’existence dont parle Woody Allen dans son « Magic in the moonlight » actuellement sur les écrans. S’en priver c’est non seulement s’amputer mais restreindre son champ de vision du monde et des hommes. C’est réduire sa capacité de perception et celle de création. J’imagine facilement l’emploi du temps d’une ministre de la Culture et la difficulté d’y trouver des cases pour des espaces de lecture paisible, des plages d’émotion au cinéma, au théâtre ou au cirque… mais ils sont à ce poste plus irremplaçables encore. Cette sorte de sacrifice est une mauvaise habitude.

3/ Une cabale exagérée. Plus généralement, comme certains l’affirment rapidement depuis cette histoire enflée par les médias comme l’époque Internet l’impose, doit-on lire Modiano et connaître les titres de quelques-uns de ses romans… et pourquoi pas tous ? Posée ainsi la question montre son ridicule. Parmi les 607 romans édités en cette rentrée littéraire 2014 qui peut oser prétendre les connaître tous et en mémoriser ne serait-ce que quelques dizaines ? Personne. On peut même assurer sans trop de risque que concernant les titres et les auteurs, même chez les grands lecteurs et probablement jusque chez les professionnels de l’édition, un Quizz révélerait à l’évidence de nombreux manques chez les plus beaux esprits.

Fleur Pellerin a donc trébuché là où nous serions nombreux à glisser. En premier lieu en termes de communication… ce qui ne devrait pas être si grave si elle ne devenait malheureusement prédominante, en second lieu en termes politique comme ministre de la Culture car elle devrait a minima pouvoir dire ce qu’elle lit – ou au moins a lu durant ses vacances – et ce qu’elle voit ou écoute en spectacle vivant puisque on ne saurait trop lui conseiller de se faire sa propre opinion dans les salles où bouillonne la création française dont les logiciels de production et de diffusion méritent à être regardés de près. Mais de cela nous parlerons prochainement.

La salade russe des Le Pen; Vaches et GPS; savoir accueillir et soigner; Marx et Shakespeare; les redoutables tyrans laïques et religieux.

Sunday Press / 28

9782221146231   La salade russe des Le Pen; Vaches et GPS; savoir accueillir et soigner; Marx et Shakespeare; les redoutables tyrans laïques et religieux.   sunday press    Daniel Chaize
L’universalisme des Lumières contre le mal « identitaire ». Mettre fin au « crime d’indifférence ».

 

Sunday Press / 28

(…) Tout est donc prêt pour une visite officielle de sa (Marion Maréchal-Le Pen) tante, Marine, en Russie – la première. Elle a lieu en juin 2013 et débute par un mystérieux colloque intitulé « Morale et démocratie » qui se déroule… en Crimée. « Un hasard », assure la présidente du Front national, qui soutiendra l’annexion de la presqu’île quelques mois plus tard. À Moscou, Marine Le Pen est reçue en grande pompe par l’incontournable président de la Douma, Sergueï Narychkine. Elle rencontre aussi un vice-Premier ministre de Poutine, chargé de l’armement, Dmitri Rogozine. Ce n’est pas un hasard. Rogozine est un ami du peintre Ilya Glazounov et l’un des fondateurs du parti nationaliste Rodina, qui a invité Jean-Marie à Moscou quelques années plus tôt. Marine Le Pen se fend aussi d’un éloge passionné pour le régime de Poutine, à la prestigieuse université Mgimo, repère des futurs diplomates et espions. Elle rend hommage à son « cher Ilya Glazounov » et assure le pouvoir russe de sa « loyauté ».

Vincent Jauvert, L’OBS, 23 au 29 octobre 2014, n° 2607.

(…) Et si l’on remplaçait les cloches des vaches par des GPS ? La proposition vient d’une chercheuse de l’École polytechnique fédérale de Zurich, et elle amuse jusqu’au Parlement, à Berne. Tout par d’une étude montrant que les cloches nuisent à la santé des bovins. Deux scientifiques ont mené des tests sur une centaine de bêtes dans vingt-cinq exploitations agricoles. L’expérience montre que les vaches à cloche mangent plus lentement et ruminent deux heures de moins par jour que celles sans cloche. De plus, les sonnailles génèrent un niveau sonore de 100 à 113 décibels, soit autant qu’un marteau piqueur. Il n’est donc pas exclu que les vaches soient sourdes. (…) Le président de l’Union suisse des paysans, également député, vient de demander au gouvernement un avis sur la question. Tout en regrettant que les deniers publics soient dépensés pour des études aussi… bêtes.

Christine Salvadé, M le magazine du Monde, 25 octobre 2014, n° 162.

(…) Où se réfugier ? Lorsque votre vie est attaquée, que les lieux habités tremblent sous les forces hostiles, lorsque chez soi devient une tombe, où trouver le refuge ? Alors que les États imposent leur force, leur puissance, dans la délimitation des territoires et la connaissance des foules par la statistique, la science de l’État, l’hospitalité a donné hôtel et hôpital, d’un même tenant, et on aimerait avoir cette qualité collective : savoir accueillir et soigner qui cherche le refuge. La notion est ancienne, la tradition partagée : sait-on qui vient ainsi frapper à la porte ? Comment ne pas s’ouvrir à celui qui est, peut-être, porteur d’un message, d’une bénédiction, voire d’une protection divine ? Réduits à la question des masses, perçus comme l’accueil d’individus en nombre, inscrits dans des flux de population, l’hospitalité et son corollaire, le refuge, ont perdu cette ouverture aux êtres singuliers, habités par les mondes qu’ils ont dû quitter.

Julien Clément, le un, 22 octobre 2014, n° 29.

(…) J’ai deux maître à penser : Marx et Shakespeare. Marx nous rappelle les lois fondamentales de l’histoire et Shakespeare nous remémorent que l’histoire est écrite aussi par des hommes exceptionnels qui font bifurquer le devenir dans la bonne ou la mauvaise direction. Marx ne disait pas que le socialisme viendrait à la place du capitalisme, mais après lui. Nous sommes dans un moment intermédiaire, où la bourgeoisie mondiale, les entrepreneurs, les créateurs, les artistes, sont encore porteurs du changement contre le féodalisme et l’obscurantisme. Tant qu’on n’a pas créé un écrasement des féodalismes et des rentes par les créateurs, les entrepreneurs sociaux et les artistes, rien ne se fera à l’échelle mondiale. Nous sommes encore situés dans cette époque intermédiaire où le marché et la démocratie, au sens « bourgeois » du terme, restent les moteurs du progrès contre la rente et la théocratie. Le dépassement de cet état intermédiaire a été prophétisé par Marx lui-même, sous les traits de la société de gratuité, et non de la gestion collective de la rareté. Le dépassement du capitalisme apparaît dans le glissement vers l’ère de la gratuité et de l’économie collaborative.

Jacques Attali, Marianne, 24 au 30 octobre 2014, n° 914.

(…) Il a toujours fallu résister à l’infamie. Preuve par le XXe  siècle, Auschwitz, Hiroshima, le goulag et le génocide des Tutsi. Le XXIe ne s’annonce pas joyeux. La barbarie, comme le bon sens chez Descartes, est la chose du monde la mieux partagée. Rien de ce qui est inhumain ne nous est étranger. Les tyrans laïques sont aussi redoutables que les religieux. Ils ne font que troquer  »  Dieu   » par d’autres idoles, le  »  prolétariat  « , la  »  race  « , la  »  nation  « . Voltaire souligne  : ce sont les noces du pouvoir des armes et du pouvoir sur les âmes qui définissent l’infamie. Derrière son  »  Mahomet  « et l’inquisiteur, il y a foule. Il doute de la primauté d’un  » bien commun  » et d’une  »  volonté générale  « , qui peuvent conduire à la terreur.

André Glucksmann à propos de son dernier ouvrage « Voltaire contre-attaque », propos recueillies par Nicolas Truong, Le Monde, 26 et 27 octobre 2014, n° 21702.

Éclat de verre dans le bois de Boulogne ; le plus rapide des lents ferme l’œil ; la fine lame de Laguiole ; L’OBS s’arme pour de nouveaux combats à gauche ; une histoire belge pas très culturelle.

LObs 22 oct14   Éclat de verre dans le bois de Boulogne ; le plus rapide des lents ferme l’œil ; la fine lame de Laguiole ; L’OBS s’arme pour de nouveaux combats à gauche ; une histoire belge pas très culturelle.   calepin hebdo    Daniel Chaize
L’OBS fait sa révolution au moment où le PS engage la sienne.

 

Lundi 20 octobre 2014 – C’est le jour où brille officiellement et en grandes pompes le bijou de Bernard Arnault à l’orée du bois de Boulogne. Le diamant est évalué à environ 100 millions d’euros car, avec son musée, le patron de Louis Vuitton a réalisé son rêve… et les rêves, à la différence des robes et valises de la marque, n’ont pas de prix, donc la décence de l’élégance invite à ne pas l’afficher. Pour l’instant, les collections d’art sont peu significatives de l’ambition. En revanche le vaisseau de verre réalisé par l’architecte Frank Gehry est en soit une œuvre artistique. Davantage pensé que le musée de Bilbao pour l’accueil d’œuvres mais aussi de concerts. La Fondation Louis Vuitton reviendra à la ville de Paris dans cinquante ans.

Mardi 21 octobre 2014 – René Burri aimait les architectes et leurs rêves solides… mais il ne verra pas le musée de Boulogne car son œil de photographe s’est fermé pour toujours. À 81 ans, le membre de l’agence Magnum nous laisse un noir et blanc iconique avec la photo du « Che » fumant son cigare. L’homme de la photographie « graphique », ce suisse aimait dire « Je suis le plus rapide des lents » ajoutant « Les images sont comme des taxis aux heures de pointe : si l’on n’est pas assez rapide, c’est un autre qui les prend. »

Mercredi 22 octobre 2014 – Laguiole retrouve sa fine lame. Le village au Cantal de renom et aux vaches à la viande gustative retrouve « sa » marque pour le fleuron de ses produits : le couteau à l’abeille. Depuis 2005, celui qu’on nommait en Aveyron « le vampire de Laguiole » avait obtenu l’enregistrement de la marque au niveau européen. C’est le jackpot des licences à tout va : couteaux, produit en Chine ou au Pakistan, mais aussi cuillers, fourchettes, scies, limes, pinces à ongle, meubles, vins, lunettes, etc. inondent le monde. Jusqu’au cœur du village de l’Aubrac et même les stands « locaux » du Salon de l’agriculture ! C’est terminé après un combat judiciaire de six ans. L’abeille va de nouveau produire son miel pour la région.

Jeudi 23 octobre 2014 – Pour ses cinquante ans le Nouvel Observateur prend le nom que tous ses lecteurs et bien au-delà lui avaient donné : l’OBS. Fondé par Jean Daniel et Claude Perdriel il veut continuer sur ses principes : « hebdo de gauche, citoyen, réformiste, progressiste, engagé sur des combats mais ouvert sur le plan des idées et tolérant sur les questions de société » écrit Matthieu Croissandeau, directeur de la rédaction, dans sa lettre de présentation aux abonnés. Cet OBS réinventé se présente avec en Une un portrait de Manuel Valls qui annonce « Il faut en finir avec la gauche passéiste ». Nul doute que semaine après semaine l’OBS qui veut nous faire découvrir « le monde tel qu’il est » pourra creuser cette ligne qui n’est ni plus ni moins que la fin du Parti socialiste tel qu’il est aujourd’hui. Une destruction obligatoire, car qui imagine réconciliable ce qui ne l’est plus déjà depuis des années. Certes il y a eu cette maestria d’alliances de courants opposés qui a permis des victoires électorales… Mais elle était destructrice par nature car ses équilibres douteux et les combats, pas seulement de personnes même s’il ne manquent pas, ont fait fuir les électeurs. L’heure de vérité du pouvoir, gagné dans cette construction aux vents contraires, est sans pitié. Cette gauche, car le meccano ne comprenait pas que le PS et ne tenait que par le soutien de pièces vacillantes et aux attaches particulièrement faibles avec des communistes et un front de gauche lui-même divisé et des écologistes dont le ciment fondateur n’a jamais pris, est irrémédiablement obsolète. L’OBS fait donc sa révolution au moment même où la gauche, et particulièrement le PS, s’engage sur la sienne.

Vendredi 24 octobre 2014 – C’est une triste histoire belge. Moins de deux semaines après son entrée en fonction, le gouvernement du très libéral Charles Michel s’est piqué de culture. À sa manière, c’est-à-dire de trancher dans les budgets. Les institutions culturelles devront couper 4 % de leurs dépenses en personnel et 20 % sur les frais de fonctionnement d’ici au 1er janvier 2015. C’est-à-dire demain. Et pour garder les bonnes habitudes, une réduction supplémentaire de 2 % chaque année est demandée jusqu’à la fin de la législature en 2019. Pour donner un exemple, le Théâtre royal de la Monnaie il s’agit d’économiser 3 millions d’euros dans les trois mois et 6,5 d’ici à 2019. Son directeur, Peter de Caluwe, craint ni plus ni moins qu’un « black-out ».