Marcel Gauchet : « Nous allons devoir revenir à une laïcité de combat »

Marcel Gauchet « Autant il n’est pas douteux que les musulmans dans leur masse ne sont pas des terroristes en puissance, autant le problème que pose la coexistence de l’islam avec les sociétés modernes est bien réel. D’où l’anxiété majeure qui en résulte dans la vie collective. D’où le réflexe de rejet et l’exploitation politique qui est faite de la question, laquelle empêche d’élaborer une réponse consensuelle. (…) Il y a des musulmans démocrates, on le sait, dont le désespoir est de ne pas réussir à faire prévaloir leurs principes dans leur société. L’islam est divisé entre attraction et répulsion à l’égard du monde occidental. Une grande partie des musulmans est de notre côté. C’est cette division que nous devons exploiter. Mais cela nous oblige à repenser politiquement ce que nous avons l’habitude de ne traiter qu’au niveau de la conscience individuelle. Pour nous, la religion est une affaire personnelle. L’islam nous confronte à autre chose.» © Photo Thomas Laisné pour Les Échos
Marcel Gauchet « Autant il n’est pas douteux que les musulmans dans leur masse ne sont pas des terroristes en puissance, autant le problème que pose la coexistence de l’islam avec les sociétés modernes est bien réel. D’où l’anxiété majeure qui en résulte dans la vie collective. D’où le réflexe de rejet et l’exploitation politique qui est faite de la question, laquelle empêche d’élaborer une réponse consensuelle. (…) Il y a des musulmans démocrates, on le sait, dont le désespoir est de ne pas réussir à faire prévaloir leurs principes dans leur société. L’islam est divisé entre attraction et répulsion à l’égard du monde occidental. Une grande partie des musulmans est de notre côté. C’est cette division que nous devons exploiter. Mais cela nous oblige à repenser politiquement ce que nous avons l’habitude de ne traiter qu’au niveau de la conscience individuelle. Pour nous, la religion est une affaire personnelle. L’islam nous confronte à autre chose.» © Photo Thomas Laisné pour Les Échos

Le quotidien Les Échos publie cette semaine des interviews de « grands témoins ». Je publierai ceux qui m’intéresseront, comme celui de Marcel Gauchet, ci-dessous. Toujours le lendemain de leur parution car la veille… c’est à vous d’acheter le journal si vous le souhaitez. Je le fais systématiquement, car la presse a besoin de vendre au numéro (ou à l’abonnement).

Le terrorisme islamiste s’installe dans la durée en France. Cela va-t-il modifier le rapport des Français à la religion ?

La France est prise à contre-pied par un phénomène qui n’entre pas dans son système de références spontané, lequel est le produit d’une évolution longue. Nous sommes passés d’une situation d’affrontement entre la République et l’Eglise catholique, qui a été un des antagonismes structurants de la société depuis la Révolution, à une situation d’apaisement. L’influence de l’Église catholique a reculé et la laïcité a évolué vers un pluralisme démocratique où les chrétiens ont toute leur place. Cette pacification de la question religieuse est prise à revers par l’importation d’une religion qui ne cadre pas avec ce mouvement.

La question de l’islam n’est pas nouvelle…

Elle a maintenant un quart de siècle, mais elle s’est aggravée. Au moment où les affaires de voile commencent à faire du bruit, au début des années 1990, on pouvait penser que ce n’était pas dramatique et que l’islam trouverait sa place dans ce paysage pacifié. Vingt-cinq ans sont passés et il n’en est rien. On a assisté au contraire à un mouvement d’affirmation très complexe de l’islam hors de nos frontières, et à l’intérieur de celles-ci au sein de la population immigrée de confession musulmane. A la différence de l’Église catholique d’autrefois, l’islam ne revendique pas une position d’autorité par rapport au pouvoir politique. Il y a en revanche un islam civilisationnel, extraordinaire- ment enraciné chez ses croyants qui veulent voir persister des mœurs liées à une loi religieuse supérieure. Nous sommes désarmés devant ce nouveau visage du problème de la laïcité et nous ne savons pas y répondre. Le lien avec le prosélytisme terroriste de L’État islamique achève de dramatiser les choses. Car autant il n’est pas douteux que les musulmans dans leur masse ne sont pas des terroristes en puissance, autant le problème que pose la coexistence de l’islam avec les sociétés modernes est bien réel. D’où l’anxiété majeure qui en résulte dans la vie collective. D’où le réflexe de rejet et l’exploitation politique qui est faite de la question, laquelle empêche d’élaborer une réponse consensuelle.

Comment en sortir ?

Passé ce moment de stupeur anxieux, la société française va tôt ou tard profondément bouger. En attendant, j’observe que la tentation du rejet reste contenue par un refus très impressionnant de monter aux extrêmes. La société française est globale- ment très raisonnable. Il n’y a pas eu de dérapage malgré la sidération et le sentiment d’impuissance.

Le débat sur la sécurité d’un côté et le respect des libertés de l’autre n’en reste pas moins ouvert…

Ce débat est une manière d’euphémiser la question qui est de savoir si l’État de droit peut permettre d’agir efficacement sans dépasser les bornes qui sont actuellement les siennes, ou s’il faut remettre en question ce que nous pensions être la manière normale de fonctionner de nos sociétés.

Les Français ne donnent pas le sentiment d’en avoir envie, mais plutôt d’attendre des réponses policières classiques…

C’est vrai, mais ces réponses policières classiques deviennent absurdes. En quoi le fait d’interner toutes les personnes fichées empêchera-t-il celles qui ne le sont pas de passer à l’acte ? Et combien de temps les enferme-t-on ? Où ? Comment ? Cela n’a pas de sens. Il n’y a pas de réponse qui puisse être rapide et efficace à la fois. En fait nous sommes confrontés à un dilemme. C’est une situation qui peut durer. Mais elle débouchera inéluctablement sur une mise en mouvement.

Réfutez-vous toujours l’idée d’un choc inéluctable des civilisations ?

Oui, car ce choc supposerait qu’il y ait une compacité du monde musulman qu’il n’a pas. Il y a des musulmans démocrates, on le sait, dont le désespoir est de ne pas réussir à faire prévaloir leurs principes dans leur société. L’islam est divisé entre attraction et répulsion à l’égard du monde occidental. Une grande partie des musulmans est de notre côté. C’est cette division que nous devons exploiter. Mais cela nous oblige à repenser politiquement ce que nous avons l’habitude de ne traiter qu’au niveau de la conscience individuelle. Pour nous, la religion est une affaire personnelle. L’islam nous confronte à autre chose.

La réponse pourrait-elle être une refonte de la laïcité ?

Nous n’y couperons pas. Nous allons revenir à une laïcité de combat. Entendons- nous bien : il ne s’agit pas d’un combat anti-religieux. La République n’a pas fermé les églises hier ; elle ne va pas fermer les mosquées aujourd’hui. Nous allons plutôt nous trouver à devoir faire pression sur l’islam pour l’obliger à se déterminer par rapport aux principes fondamentaux de l’existence démocratique, pour autant qu’il est aujourd’hui une composante de notre société. Comme la République l’a fait, d’une certaine façon, à l’égard de l’Église catholique. La difficulté est que la religion musulmane n’est pas organisée comme elle. Tous les ministres de l’Intérieur rêvent d’une « église musulmane » avec un interlocuteur unique, mais on ne l’a pas. Donc, il faut envisager les choses autrement.

Le terrorisme va-t-il accroître ou au contraire freiner le mouvement d’individualisation de nos sociétés ?

Les attentats ont déclenché un élan patriotique que l’on ne soupçonnait pas. Le mouvement d’individualisation n’est donc nullement incompatible avec un fort sentiment d’appartenance patriotique. C’est saisissant. En fait, cet individualisme n’est pas synonyme de repli. Je suis frappé, par exemple, par l’intensité de l’effort de connaissance de l’islam qui est à l’œuvre dans la société française. Des gens parfois très simples, qui au départ ignoraient tout de cette religion, ont fait l’effort de s’instruire et ont acquis un bon niveau de connaissance. Je suis aussi frappé par le refus de défendre des solutions de facilité. Tout le contraire des politiques qui se coupent de la société par des propositions démagogiques qui ne trompent personne.

Il y a un paradoxe : une exigence de mesures sécuritaires immédiates, mais un grand scepticisme sur leur efficacité ou leur faisabilité…

Le premier réflexe après un attentat est d’interpeller les gouvernants : que faites- vous pour nous protéger ? Dans un deuxième temps, on s’interroge sur la pertinence des réponses. Voyez l’épisode de la déchéance de nationalité : François Hollande a d’abord été unanimement applaudi, puis avec le recul les gens ont commencé à se rendre compte que cela posait de sacrés problèmes.

Est-on à l’abri d’une victoire de Marine Le Pen ?

En l’état actuel des choses, je le crois. Dans six mois ou dans un an, je ne sais pas. Ses solutions ne convainquent pas, mais l’impuissance avérée des politiques conventionnelles devant la menace terroriste peut changer la donne. Dans tous les cas, le FN fera sans doute un score très élevé. Marine Le Pen est celle qui a le mieux compris les frustrations des Français. Elle a incontestablement un sens politique aigu.

C’est-à-dire ?

Elle est capable de dire aux électeurs des deux bords ce que leurs partis d’origine ne prennent pas ou ne prennent plus en charge. Evidemment, il n’y a aucune cohérence dans le programme du FN mais ses militants s’en fichent et ses électeurs aussi. Cela ne suffit pas à en faire une force de gouvernement mais cela en fait une force de contestation redoutable. Le vainqueur de 2017 sera très probablement issu des partis de gouvernement, mais il ne disposera que d’une faible légitimité. Au lendemain de son élection, le nouveau président sera déjà minoritaire dans l’opinion. La légitimité populaire risque d’être du côté d’une force politique, le Front national, incapable de gouverner.

Croyez-vous que la droite soit vraiment prête à mener des réformes économiques et sociales radicales ? Les candidats à la primaire affichent des programmes ambitieux…

C’est beaucoup de bruit pour rien. J’ai les plus grands doutes sur les propos virils qui n’engagent que ceux qui les écoutent. Ce scepticisme est d’ailleurs largement partagé par l’opinion, hors du noyau dur des militants.

La France aurait-elle besoin d’un épisode thatchérien pour se moderniser ?

Margaret Thatcher est un pur produit de l’histoire anglaise. Elle est arrivée dans un contexte où les syndicats avaient mis le pays à terre, où le FMI était à Londres, et elle a dit aux Anglais que pour retrouver sa grandeur, le pays devait renouer avec son histoire libérale. La recette ne peut pas fonctionner en France. Pour imposer des réformes, les libéraux, dans notre pays, disent aux Français qu’ils doivent cesser d’être ce qu’ils sont. Etonnez-vous de leur peu d’enthousiasme !Il faut les convaincre que les réformes sont indispensables à la poursuite de leur histoire. Autrement dit, il faut leur tenir un langage patriotique et politique au lieu de se contenter du langage technique de l’économie. Encore faut-il au moins un discours. C’est ce qui a manqué à François Hollande. En bon héritier de Mitterrand, il a évité de dire franchement ce qu’il voulait faire : s’en remettre à l’efficacité libérale pour dégager les moyens de la redistribution.

Quel est son bilan ?

Il a d’abord évité au pays l’épuisement psychologique qui aurait résulté de cinq ans de plus de sarkozysme, avec des débats hystérisés et sans colonne vertébrale du matin au soir ! Le progrès, ici, c’est qu’on peut détester Hollande calmement. Pour le reste, il a fait le minimum syndical sur le plan économique et budgétaire pour maintenir le pays à flot. Paradoxalement, je pense qu’il aura surtout fait avancer le débat en étalant ses propres limites. La gauche a désormais compris, dans sa grande majorité, qu’il fallait cesser de rêver à une alternance radicale. Il aura fallu trente-quatre ans, depuis le tournant de 1983, pour qu’elle parvienne à mettre ses paroles en accord avec ses actes. Elle le devra à Hollande.

Emmanuel Macron peut-il incarner l’avenir de la gauche ?

Il le pourrait à terme, avec un peu plus de maturité. Je trouve idiot le procès en droitisation qui lui est fait. Mais son discours reste trop axé sur la performance économique, il lui manque le versant « patriotique », ce point mystérieux autour du bien collectif où droite et gauche se rencontrent. Il peut grandir. Les ennuis, pour lui, ne font que commencer, ça va l’amener à réfléchir.

Deux mois après le vote sur le Brexit, il n’y a pas eu de cataclysme et les négociations risquent de durer. Est-ce finalement un non-événement ?

Cela reste un événement symbolique majeur : le Brexit fait tomber le dogme de l’irréversibilité de la construction européenne, qui plus est sur une base démocratique. Le sentiment est par ailleurs largement partagé sur le fait que l’Europe doit se réformer. Mais on ne sait pas comment faire. Le premier obstacle est que l’Allemagne, en position hégémonique, n’est pas prête à bouger.

Elle est pourtant prête à plus d’intégration politique, à des transferts de souveraineté…

Quand on est le souverain de fait, les abandons de souveraineté ne coûtent pas cher ! L’Allemagne a imposé son modèle à la zone euro, elle peut se permettre de le « dégermaniser », ce qui voudrait dire l’imposer un peu plus aux autres ! Ce n’est pas de la même chose en pire dont l’Allemagne a besoin, mais d’un changement radical d’orientation pour relever le défi stratégique qui s’impose à elle. Le monde brûle à ses portes, et tout ce qu’elle sait faire, c’est se regarder le nombril.

Propos recueillis par Joël Cossardeaux et Étienne Lefebvre, Les Échos.

Guillaume Pepy et l’État stratège

Guillaume Pepy : "Les voyageurs sont prêts à perdre du temps au nom de la sûreté. Mais le train, ce n'est pas l'avion. Il peut difficilement se transformer en arme. Donc une demi-heure de plus au nom de la sûreté on le comprend, mais arriver deux heures avant en gare, ça n'aurait aucun sens..."
Guillaume Pepy : « Les voyageurs sont prêts à perdre du temps au nom de la sûreté. Mais le train, ce n’est pas l’avion. Il peut difficilement se transformer en arme. Donc une demi-heure de plus au nom de la sûreté on le comprend, mais arriver deux heures avant en gare, ça n’aurait aucun sens… »

Le quotidien Les Échos publie cette semaine des interviews de « grands témoins ». Je publierai ceux qui m’intéresseront, comme celui de Guillaume Pepy, ci-dessous. Toujours le lendemain de leur parution car la veille… c’est à vous d’acheter le journal si vous le souhaitez. Je le fais systématiquement, car la presse a besoin de vendre au numéro (ou à l’abonnement).

Le patron de la SNCF évoque l’impact du climat terroriste sur l’ambiance et l’activité au sein de son groupe. Selon lui, si les voyageurs sont en demande de davantage de sécurité, ils ne sont pas près à accepter dans les gares les même contraintes que dans les aéroports.

On décrit souvent la France, ces temps-ci, comme un pays au bord de la crise de nerfs. Est-ce quelque chose que vous percevez depuis l’observatoire qu’est la SNCF ?

Oui, d’une certaine façon, parce qu’on sent les gens à fleur de peau. La succession des attentats pèse lourd. Au fond, l’impression que j’avais jusqu’à la vague d’attentats c’est qu’il y avait un sentiment général de sûreté. Avec des patrouilles, mais globalement une ambiance bénévolante… puis on est passé à l’opération Sentinelle permanente, 7.000 militaires, notamment en gare, et une présence plus active des agents de la SNCF ; il y a les portiques Thalys à Paris, la vidéo-patrouille, l’analyse des images de vidéo-surveillance… On a vraiment changé de monde, y compris à la SNCF. Ce changement s’accompagne de deux évolutions majeures dans le comportement des voyageurs. D’abord, l’acceptabilité des mesures de sûreté n’est plus un sujet. C’est même une demande, alors qu’il y a encore deux ans il fallait se battre pour faire accepter ces principes. Deuxièmement, les voyageurs veulent être acteurs de leur protection et de celle des autres ; ils veulent pouvoir s’exprimer, alerter (via le 3117 ou par SMS au 31177), constater les mesures prises…

Va-t-on vers des dispositifs de sécurité dans les gares équivalents de ceux des aéroports ?

Les voyageurs sont prêts à perdre du temps au nom de la sûreté. Mais le train, ce n’est pas l’avion. Il peut difficilement se transformer en arme. Donc une demi-heure de plus au nom de la sûreté on le comprend, mais arriver deux heures avant en gare, ça n’aurait aucun sens… La sûreté n’est pas un coût mais un investissement ! Cet investissement est de l’ordre de 400 millions d’euros en 2016, c’est 15 % de plus qu’en 2015. Ça va continuer à croître… Mais il n’est pas question de faire payer plus nos clients. Je me suis exprimé contre une taxe, parce qu’expliquer aux voyageurs qu’ils doivent payer pour leur sûreté, ce serait surréaliste !

Est-il réaliste aujourd’hui de garantir le risque zéro ?

C’est un sujet compliqué. Faut-il rassurer à tout prix en promettant que les attentats ne peuvent plus se reproduire ou bien dire, comme le fait le Premier ministre, « attendez-vous à ce que cela puisse se reproduire » ? Il me semble que Manuel Valls a plutôt raison, mais cette sincérité a du mal à être comprise et acceptée. Il n’y a plus de risque zéro. Si je vous disais qu’on ne pourra plus pénétrer avec une arme dans l’un de nos 17.000 trains par jour en France, il faudrait être capable d’assurer que nos 3.000 gares de France, même les plus petites, sont totalement étanches et que tous les trains européens le sont également. C’est illusoire hélas ! En revanche, nous devons faire tout ce qui est faisable et efficace pour protéger nos 10 millions de clients : les moyens humains, les nouvelles technologies, la vigilance collective. C’est ce que j’appelle les trois filets de sûreté.

Le portique de la gare du Nord, à Paris, sur le Thalys n’est donc qu’un gadget ?

Pas du tout ! Cela pose la question de savoir ce qui se passe à Bruxelles, à Amsterdam et à Cologne. Si on veut que le portique ait toute son efficacité, il faut qu’il y ait le même dispositif dans les villes européennes. Et ça, ce n’est pas de la responsabilité de la SNCF, mais des gouvernements concernés, qui ne sont pas tous encore décidés à aller dans ce sens.

Est-ce que des cas de radicalisation ont été identifiés au sein de votre personnel à la SNCF comme dans d’autres groupes de transport, notamment ?

Quelques-uns, oui, cela concerne moins d’une dizaine de personnes, sur signalement des autorités de police ou de gendarmerie. Probablement pour des fiches S, que nous n’avons pas à connaître en l’état actuel de la législation. Ces signalements nous ont conduits à changer certains salariés d’affectation. Pour l’instant, tout cela se fait sans véritable base légale… mais on le fait.

L’autre volet de la sécurité concerne le réseau, et là tout est dans votre main… Est-ce que toutes les leçons de l’accident de Brétigny ont été tirées ?

Elles le sont, sous réserve de ce que dira le procès. La vérité sera judiciaire. Nous espérons que le procès viendra le plus vite possible. Le tournant en faveur de la modernisation du réseau existant est pris. Alain Vidalies, le Ministre chargé des Transports l’a acté, en renonçant à certains projets de développement pour préserver la capacité de modernisation du réseau existant. Cette décision, prise il y a deux ans, est très forte. Il faut encore accroître cet effort de modernisation du réseau dans les cinq ans qui viennent. Patrick Jeantet, à la tête de SNCF Réseau, et moi pensons qu’il faut l’accroître d’un milliard, sur cinq à dix ans… il a déjà été augmenté de 100 millions de plus l’année prochaine. Pour donner une idée des enjeux : en Allemagne, l’âge moyen du réseau est inférieur de moitié au nôtre (33 ans). Et pourtant, l’effort de modernisation y a été accru de 1 milliard par an. Ce qui montre bien que la rénovation du réseau ferroviaire existant est un impératif dans toute l’Europe.

Dans ces conditions, ne faudrait-il pas rouvrir le débat sur la taille du réseau ?

C’est un tabou français. La dernière fois que le sujet a été posé, c’était en 1995, et le dossier a été refermé. Aujourd’hui les Régions sont très volontaristes. Elles rouvrent des lignes (Cannes-Grasse, Chartres-Orléans, Avignon-Carpentras, Pau-Saragosse sans doute…). Entre route et rail, elles privilégient souvent le rail. Cette priorité au rail nous permet, en France, d’être un secteur en croissance. Mais nous allons au-delà : SNCF est déjà un leader français et international de solutions de mobilités et de logistique, loin du seul monopole du train.

Aujourd’hui, êtes-vous à la tête d’une entreprise dont l’actif est sûr ?

On fait tout pour. La sécurité est un impératif absolu, devant toutes les priorités, y compris en termes de moyens. Les résultats du premier semestre en matière de sécurité sont encourageants. Le réseau français est parmi les 5 premiers d’Europe en matière de sécurité, nous ne pouvons viser que la 1re place. Il y a encore du travail à faire, mais c’est l’objectif de toute la SNCF. La sécurité est le premier argument du train, un élément de l’attractivité du train !

Puisque vous parlez d’attractivité, un sujet revient souvent en ce moment : c’est la gare du Nord. Sur ce dossier compliqué, où en est-on ?

La gare du Nord, c’est l’histoire d’une dérive, d’une dégradation du quartier et du climat détérioré à l’intérieur… Avec tant d’autres, j’ai tiré le signal d’alarme. C’est un combat de tous les jours. Nous avons décidé de passer à un projet de modernisation complète à la londonienne de plus de 600 millions, qui ouvre complètement la gare sur la ville. Il a reçu le soutien de l’Etat et de la maire de Paris. On entre cet automne dans la phase de ­concertation. Je suis optimiste sur le fait qu’il devra impérativement être terminé en 2023.

De manière plus générale, de nombreuses gares sont en travaux dans les métropoles régionales. Pour quelle raison ?

Les gares sont devenues des « city boosters ». Ce sont de nouveaux centres-villes qui contribuent à l’attractivité d’une métropole. Ce qu’on fait à Bordeaux avec Alain Juppé et Alain Rousset est exceptionnel. Bordeaux Saint-Jean va devenir un nouveau cœur de ville. Même chose à Strasbourg, Nantes ou Rennes. On s’attaque bientôt à Lyon Part-Dieu et à Toulouse. En tout, une vingtaine de grandes gares en chantier. C’est probablement ce qui va améliorer le plus visiblement la vie dans les transports. Dans les années 1980, les villes voulaient leur parc d’exposition pour dynamiser leur tissu économique. Eh bien aujourd’hui, ce qui booste la ville, c’est la gare, lorsqu’elle devient un « pôle d’échanges et d’énergie ! ».

Comment se porte le trafic depuis le début de l’année ?

Très contrasté ! La relance du TGV marche. Le travail effectué grâce à Ouigo, aux prix de dernière minute… tout cela séduit les clients. On a clairement passé la surmultipliée sur les petits prix. La déception vient des liaisons Thalys et Eurostar, à cause des attentats. Comme dans l’hôtellerie, les grands magasins, nous vivons un vrai choc touristique dont on ne peut pas dire aujourd’hui qu’il est conjoncturel ! Il va ­falloir sans doute vivre avec…

Maintenant que la poussière est retombée sur le conflit qui a touché la SNCF dans le cadre de la mobilisation anti-loi travail, beaucoup considèrent que l’entreprise est irréformable…

C’est l’inverse. Notre ambition reste la même. Nous sommes devenus un champion industriel français des mobilités pour les entreprises et les voyageurs. Ces mobilités nouvelles partagées – le bus longue distance (Ouibus), le VTC, l’auto-partage, le covoiturage, la location de voiture entre particuliers (OuiCar) s’organisent autour du train. Nous « exportons » un tiers de nos activités, c’est-à-dire… 10 milliards d’euros ! Nous sommes leader français et faisons partie des cinq plus grands acteurs mondiaux. Le marché mondial des mobilités est en train de s’organiser autour d’eux. Dans la récente négociation sociale, nous sommes passés du réglementaire au ­conventionnel. Ce qui est fondamental. Désormais nous fonctionnerons comme n’importe quelle autre entreprise, avec des accords d’entreprise et une convention collective. Un nouvel élan est donné dès septembre : avec Patrick Jeantet nous réunissons nos 800 managers pour se mobiliser sur la préparation de la concurrence ferroviaire voyageurs. Elle vient très vite ! Notre second métier, la logistique, va bien. Nous y avons de fortes ambitions avec Geodis : passer du 9e rang mondial au podium des 5 premiers !

Est-ce que la SNCF n’est pas sûre d’être perdante en cas d’ouverture à la concurrence ?

Sommes-nous menacés ? Oui. Sommes-nous sûrs d’être perdants ? Non ! Je ne ­connais pas de monopole qui ait été prêt lorsque la vague de la concurrence est arrivée. On s’y prépare à fond. Nous avons lancé il y a trois ans la gamme low cost Oui. C’est un énorme taux de satisfaction (plus de 95 %), un très fort taux de remplissage et un doublement de fréquentation chaque année. Ouibus, dans le transport par autocar, et OuiCar, dans la location de voiture, sont numéro un du marché. Quant à Ouigo, il propose 6 millions de voyages cette année. Pour les TER, nous devons vendre moins cher aux régions et le premier sujet qu’on attaque, ce sont les frais de structures. 2017 sera une année de rupture dans ce domaine. On a fait 700 millions d’euros d’économies entre 2013 et 2015. Notre nouveau plan prévoyait 500 millions de plus et va très fortement augmenter. Nous allons actionner deux leviers d’efficacité en plus : l’évolution des métiers en fonction des besoins des clients et la révolution digitale.

Ne craignez-vous pas que le corps social de la SNCF ne s’oppose à ces évolutions ?

Ces mutations peuvent inquiéter je le comprends. Mais nos équipes ont montré à plusieurs reprises leur capacité à relever des défis difficiles. Elles sont capables de s’adapter. Au niveau local nous concluons des accords de compétitivité dans certains sites, aussi performants que ceux de l’industrie automobile. A nous aussi d’utiliser les nouvelles possibilités qu’offre l’Internet industriel. En connectant nos trains, nos gares et notre réseau, nous allons pouvoir passer d’une maintenance curative coûteuse à une maintenance prédictive plus efficace. Notre objectif est d’améliorer cette efficacité ­opérationnelle de 30 %.

Comment les effectifs de la SNCF vont-ils évoluer dans ce contexte ?

Ni plan social ni plan de départ massif en vue. Notre chance c’est que, dans les cinq à sept ans, nous enregistrerons 8.000 départs par an, ce qui nous permet de recruter 4.000 jeunes chaque année. Mais nous avons du mal à recruter toutes les compétences dont nous avons besoin. A l’embauche sur certains postes de techniciens, nous sommes plus sélectifs que les grandes écoles, nous ne retenons que 1 candidat sur 10 ! Les obligations horaires du service public en découragent plus d’un. C’est dommage.

Le train autonome est-il pour demain ?

On y travaille d’arrache-pied. L’objectif n’est pas de supprimer les conducteurs, mais d’automatiser la circulation des trains. A priori, on devrait y parvenir à l’horizon 2022-2024, comme pour les voitures autonomes. A la clef : davantage de trains pourront circuler sur la même ligne et permettre une meilleure régularité. C’est une illustration de Tech4Rail, notre relance technologique.

Avez-vous les coudées franches pour piloter tous ces changements, alors que l’Etat, votre actionnaire, vient de bloquer les négociations sur la réforme du cadre social ?

Je suis manager, l’État est actionnaire. Il a le dernier mot. Mais je vois, comme les autres patrons du public, notre actionnaire très très contraint lui-même, par le court terme, les circonstances politiques et les emballements médiatiques… L’État stratège est plus que jamais nécessaire, mails il n’a sans doute jamais été plus difficile à exercer.

David Barroux, Pascal Pogam, François Vidal, Les Échos.

Alain Minc choisit résolument Alain Juppé

Personnellement, je suis très, très fortement en faveur d'Alain Juppé. Je pense que la principale menace qui nous guette est le populisme. © Photo Sipa.
Personnellement, je suis très, très fortement en faveur d’Alain Juppé. Je pense que la principale menace qui nous guette est le populisme. © Photo Sipa.

Le quotidien Les Échos publie cette semaine des interviews de « grands témoins ». Je publierai ceux qui m’intéresseront, comme celui d’Alain Minc, ci-dessous. Toujours le lendemain de leur parution car la veille… c’est à vous d’acheter le journal si vous le souhaitez. Je le fais systématiquement, car la presse a besoin de vendre au numéro (ou à l’abonnement).

L’état de la société française après les frappes terroristes, Internet et la banalisation de la violence, les chances d’Alain Juppé face à Nicolas Sarkozy, le phénomène Macron, le bilan Hollande, les chances de redressement économique de la France : premier de nos grands témoins de la semaine, Alain Minc livre ses réflexions sur ce qui nous attend en cette rentrée.

« Charlie Hebdo », le Bataclan, Nice… la menace terroriste n’a jamais été aussi grande. Notre pays a-t-il les moyens d’y faire face ?

La vague terroriste qui nous frappe est le fruit d’une alchimie instable entre la violence que génère la société et le radicalisme islamiste. L’attaque de « Charlie Hebdo » – d’après ce que l’on sait des enquêtes -, c’est du radicalisme pur. Le Bataclan aussi, pour une très large part. A Nice, il y a une autre dimension, une forme de « libération de la violence ». Je ne cesse de penser à l’affaire Germanwings : un Allemand fou qui se suicide avec 150 personnes. A l’évidence, dans l’attitude de l’assassin de la promenade des Anglais, il y a de ça, même si l’enquête montre des ramifications islamistes fortes. Notre société voit parfois sauter la mince pellicule de civilisation qui la protège. Elle a libéré une violence sous-jacente qui n’hésite plus à s’exprimer et pour laquelle le discours de Daech devient une incitation à passer à l’acte… On doit donc mener à la fois le combat contre le terrorisme et s’interroger sur nos sociétés. Dans les jours qui ont suivi l’attentat de Nice, une autre chose m’a frappé : l’émotion immédiate a été immense chez chacun d’entre nous, mais le retour à la normale a été beaucoup plus rapide que pour le Bataclan. On peut appeler cela résilience, on peut appeler cela aussi, malheureusement, accoutumance…

Cette accoutumance n’est-elle pas un préalable indispensable pour intégrer cette menace et mieux la combattre, comme le font les Israéliens ?…

A mon avis cette comparaison avec la société israélienne est complètement « bidon » : comment comparer un petit pays de 7 millions d’habitants en état de guerre, dont chaque citoyen de plus de 16-17 ans, homme ou femme, a été soldat pendant deux ou trois ans et qui, donc, a des réflexes viscéraux d’autodéfense face au terrorisme, avec un immense espace européen de 500 millions d’habitants, société riche, prospère dans l’ensemble, et molle ? On n’arrivera pas à transformer le continent européen en Israël, c’est faux !

Beaucoup décrivent une société française au bord de la crise de nerfs. Partagez-vous ce point de vue ?

Non. Je pense que ce pays est beaucoup plus solide qu’on ne le dit. Et le gouvernement fait ce qu’il peut pour lutter contre le terrorisme. Je ne lui ferai aucun procès en la matière. D’autant que, comme je l’ai dit, les maux dont souffre la société moderne dépassent largement le terrorisme. Nous vivons dans une société individualiste, anomique, où les structures d’encadrement, de l’Etat à la famille, en passant par l’école, se sont distendues ; je pense qu’on ne mesure pas l’effet d’Internet sur cette montée de l’individualisme et l’absence de tabous… Je trouve fascinant de regarder la violence qui s’exprime sur le Net, même la violence verbale. Vous comprenez la délation des années 1940 en vous promenant sur le Web. Dès lors qu’il y a la garantie d’anonymat, c’est comme si le Web mettait à l’état brut la violence latente qui parcourt nos sociétés. Dans ce monde où cohabitent virtuel et réel, la pulsion de mort devient très facile à exécuter. Techniquement et psychologiquement. Or la pulsion de mort est inhérente à toute société. Il y a un côté « banalité du mal » derrière ces psychopathes qui dérapent… Dans un contexte radicalement différent, c’est le propos d’Hannah Arendt sur le petit fonctionnaire anodin du système concentrationnaire…

Mais ces phénomènes ne sont-ils pas la preuve de la déliquescence de l’Etat ?

Ne réécrivons pas l’histoire. A des moments où l’Etat était supposé être fort, où il y avait la famille, l’école, le service militaire, etc., les vagues de terrorisme anarchiste de la fin du XIXe étaient aussi bouleversantes que ce que nous vivons aujourd’hui… Evitons de rentrer dans le discours sur la démonstration de la déliquescence de l’Etat… L’Etat doit faire de son mieux. J’ai tendance à croire qu’il le fait. Le dévouement des policiers, de tous les services publics impliqués est admirable. Les médias ne leur rendent pas assez hommage : la France est encore un pays sacrément bien organisé. Les secours, le plan blanc, la capacité de réagir immédiatement lorsque survient un événement de cette ampleur… Un ami allemand m’a raconté une anecdote au moment de la catastrophe de Germanwings : il a rencontré la chancelière Angela Merkel au lendemain de sa visite sur les lieux de l’accident. Elle lui a dit : « Les Français paient peut-être beaucoup d’impôts, mais, hier, j’ai vu à quoi ça sert ! » Pour un Etat soi-disant déliquescent, au système de santé théoriquement moribond, quelle capacité, quel sens du service public, quelle sainteté laïque chez tous ces intervenants ! Notre société porte à la fois des germes de décomposition et des réflexes incroyablement positifs…

La campagne pour la primaire de la droite démarre ces jours-ci. Sur quoi va-t-elle se jouer ?

La vraie campagne présidentielle, c’est celle qui se déroule jusqu’au 27 novembre, jusqu’au second tour de la primaire de la droite… Car le vainqueur de cette bataille a de grandes chances de devenir le prochain président de la République. Personnellement, je suis très, très fortement en faveur d’Alain Juppé. Je pense que la principale menace qui nous guette est le populisme. Si l’on partage ce point de vue et si l’on considère qu’en France le populisme prend le visage du Front national, on ne peut pas mettre sur le même plan une défaite de Mme Le Pen à 45 % au second tour de la présidentielle contre Nicolas Sarkozy, comme le disent les sondages, ou une défaite à 30 % contre Alain Juppé. La différence étant que la gauche ne votera pas pour Sarkozy. A 45 %, le Front national reste uni. L’espoir de gagner au coup d’après le rendra conquérant et la France deviendra ingouvernable. A 30 %, ce qu’on a vu après leur défaite du Nord – Pas-de-Calais se produira avec une déflagration terrible, car il y a bien deux Front national : un FN, au Sud, qui accepte plutôt le réalisme économique, y compris l’euro, mais qui est sur le plan de la morale et de la religiosité intégriste ; et, au Nord, un FN laïc et « national-communiste », hypersouverainiste. A 30 % le conflit entre eux risque d’être mortel. La seule manière de tabler sur cette décomposition, c’est d’infliger à Mme Le Pen une défaite écrasante. Or le jeu politique est ainsi fait que seul Juppé le garantit. C’est vraiment le facteur essentiel à mes yeux…

On a aujourd’hui le sentiment qu’Alain Juppé s’essouffle après avoir caracolé en tête…

Le vrai sujet n’est pas de savoir si Sarkozy terminera à un point de Juppé, mais plutôt s’il atteindra le niveau où l’effet d’entraînement peut l’emmener à 50 %. Pour cela, il faut qu’il soit bien au-delà de 40 % au premier tour… Et cette question-là se pose toujours. Parce que, même s’il a grignoté un peu de terrain, d’après les sondages du premier tour, ceux du second tour ne changent pas, avec des différences énormes en faveur de Juppé, de l’ordre de 62-38… Cela dit, le débat entre les deux tours de la primaire sera un moment de théâtre incroyable. Une pièce à la Pirandello sur le format des grands débats présidentiels avec deux hommes qui ont vécu dans le même cercle politique depuis quarante ans ; chacun a été tour à tour l’inférieur de l’autre ; ils ont ensemble des bons et des mauvais souvenirs… le tout devant un électorat plus friable que celui d’une présidentielle. Ce sera le moment très important…

Le portrait-robot du futur président, c’est quoi ?

Je crois que les Français restent monarchistes, donc ils veulent un président qui ressemble à un président de la Ve République. Et qui incarne une vraie autorité. Le contexte que nous connaissons n’est pas un booster pour les jeunes. Plus l’agenda sécuritaire est chargé, plus la société française est difficile à gouverner, plus je pense qu’il y a une prime pour les gens expérimentés.

Cela veut dire que ce n’est pas le moment Macron…

J’aime infiniment Emmanuel Macron. Mais il aurait dû dire : je suis un homme de gauche, je veux métamorphoser la gauche, je veux réussir ce que ni Michel Rocard ni Jacques Delors n’ont pu faire, c’est-à-dire assumer la ligne moderniste de la gauche. Je ne crois pas au « ni gauche ni droite ». Ca ne marche pas. Vous devez être dans un camp, puis élargir votre base. Macron s’est situé sur un créneau politique différent, qui lui évite d’affronter frontalement le Premier ministre, mais, ce faisant, il s’est mis dans une impasse. Je pense aussi qu’Emmanuel Macron doit dire une fois pour toutes aux Français : « Je ne me présenterai jamais contre François Hollande. » La morale et l’intérêt, en l’occurrence, se rejoignent. S’il entretient le doute, c’est qu’il n’a pas encore suffisamment de distance par rapport aux médias.

Quel bilan dressez-vous du quinquennat Hollande ?

A mon avis, François Hollande a rendu un formidable service à la France en la débarrassant du socialisme, comme François Mitterrand nous a débarrassés du communisme. Il a tué la vieille idéologie économique socialiste. Il en a fait un discours complètement minoritaire. Il faut lui en savoir gré. Selon moi, il ne l’a pas fait par conviction personnelle mais pour effacer les faux pas du départ. Je crois qu’il n’avait pas mesuré au début du quinquennat que l’économie repose sur trois facteurs de production : le capital, le travail et la confiance. Lui croyait qu’il n’y en avait que deux, le capital et le travail. Il a découvert empiriquement la confiance en l’ayant détruite. Il a donc essayé de la rebâtir en effaçant les traces des faux pas initiaux. Pour le reste, il a eu une politique étrangère que je trouve bonne et, malheureusement, une absence totale de politique européenne, ce qui était joué depuis le premier jour, dès lors qu’il a nommé au Quai d’Orsay quelqu’un qui avait voté non en 2005 et qu’il n’a jamais voulu affronter. A aucun moment, il ne s’est senti sur ce plan européen l’héritier de François Mitterrand ou de Jacques Delors, et c’est bien dommage.

Pour ce qui est de sa politique économique, il devrait mettre des cierges à Mario Draghi. Ce qui lui aura permis de terminer le quinquennat dans une situation médiocre mais pas dramatique, c’est la politique de la BCE. Si celle-ci avait pratiqué une politique monétaire restrictive, la politique de Hollande aurait entraîné des « spreads » insupportables sur la dette française, et le licol aurait été passé au cou de l’Etat.

Est-ce que vous êtes optimiste lorsque vous vous projetez au-delà de l’élection de 2017 ?

Je crois que le redressement économique du pays est facile. Les mesures on les connaît et la société française y est majoritairement prête : j’appelle cela le « SMIC politique du candidat à la primaire » : retraite à 64 ou 65 ans ; baisse sur cinq ans de la dépense publique de plusieurs dizaines de milliards d’euros, la fin des 35 heures, la fin de l’ISF et l’accomplissement de la réforme du marché du travail, que la gauche a laissée en chemin. C’est moins violent que ce que nous avons connu entre 1983 et 1997, à l’heure de la « désinflation compétitive » inventée par Jean-Claude Trichet et suivie scrupuleusement par les gouvernements de gauche et de droite. Cela, je pense que le candidat de droite, quel qu’il soit, le fera.

Pascal Pogam, François Vidal, Les Échos

Les femmes bleues d’Yves Klein nues sur la toile / Le crétinisme collectif du people / La foi totalitaire dans l’État ou le Parti-État / Burkini beach, le nouveau grain sable contre la laïcité / La pauvreté en rites de notre époque

« Anthropométrie de l’époque bleue (ANT 82) », d’Yves Klein (1960), réalisée avec du pigment pur et de la résine synthétique (156,5 cm x 282,5 cm). © Yves Klein/ADAGP. Paris 2016.
« Anthropométrie de l’époque bleue (ANT 82) », d’Yves Klein (1960), réalisée avec du pigment pur et de la résine synthétique (156,5 cm x 282,5 cm). © Yves Klein/ADAGP. Paris 2016.

(…) Certaines œuvres tranchent sur les autres : celles où le pigment pur est simplement versé au sol ou contenu dans des bacs. Le liant, qui habituellement permet de l’agglomérer, est absent, et la couleur apparaît donc dans toute son intensité. Klein va chercher le moyen de conserver son bleu le plus pur possible : amalgamé à l’huile, il va avoir tendance à jaunir ; aux résines modernes, à baisser d’intensité. Avec l’aide d’un des plus fameux marchands de couleurs de Montparnasse, Edouard Adam, il met au point une formule spéciale, dont il déposera le 19 mai 1960 la recette dans une enveloppe « Soleau » qui établit l’antériorité de son idée : un certain dosage de « Rhodopas MA », d’alcool d’éthyle et d’acétate d’éthyle. En variant la concentration du pigment et le type de solvant, la peinture peut être appliquée au pinceau, au rouleau ou au pistolet. Ou encore avec le modèle vivant : une ou plusieurs femmes nues, le corps peint en bleu, viennent se coller à la toile. C’est la série des « Anthropométries » : « Un jour, j’ai compris que mes mains, mes outils de travail pour manier la couleur, ne suffisaient plus. C’était avec le modèle lui-même qu’il fallait brosser la toile monochrome bleue. Non, ce n’était pas de la folie érotique. C’était très beau. J’ai jeté une grande toile blanche par terre. J’ai vidé vingt kilos de bleu au milieu et la fille s’est ruée dedans et a peint là mon tableau en se roulant sur la surface de la toile dans tous les sens. Je dirigeais, en tournant rapidement autour de cette fantastique surface au sol tous les mouvements et déplacements du modèle qui, d’ailleurs, pris par l’action et par le bleu vu de si près et en contact avec sa chair, finissait par ne plus m’entendre… » Le 9 mars 1960, Klein réalise ses anthropométries en public, à la galerie internationale d’art contemporain, à Paris. Trois modèles travaillent sous sa direction pendant qu’un orchestre joue la Symphonie Monoton-Silence, qu’il a composée. Le débat qui s’ensuivit fut, au dire des témoins, houleux. Si aujourd’hui ils font de Klein, mort en 1962, un des seuls Français de sa génération à pouvoir prétendre à une place majeure dans l’histoire de l’art, nombreux alors pensèrent à une farce.

Harry Bellet, Le Monde, 20 août 2016, N° 22270.

Dans son petit livre publié en février dernier (« La Souveraineté du people » – Gallimard) Guillaume Erner, qui est aussi sociologue, s’interroge sur notre fascination pour la « célébrité », y compris quand elle ne correspond à aucun mérite, aucune œuvre, qu’elle soit artistique, intellectuelle, industrielle ou politique. Pourquoi préférons-nous désormais une notoriété inconsistante à n’importe quel mérite véritable ? Disons qu’on sera plus fortement hypnotisé par Nabilla – cette noix creuse devenue célèbre – que par le talent d’un immense écrivain trop ignoré des foules. J’emploie à dessein le mot « insignifiance ». Je songe à « la montée de l’Insignifiance », un livre prémonitoire du regretté Cornelius Castoriadis. Dans cette réflexion publiée au Seuil en 1996, « Casto » (comme nous appelions ledit philosophe) annonçait l’inéluctable triomphe du n’importe quoi sur la pensée, et du vide sur le plein. (…) Cette berlue partagée, voire ce crétinisme collectif, posent en effet question au sociologue. Qu’est-ce qui nous a rendu aussi sots ? On peut être célèbre aujourd’hui pour la seule raison qu’on est célèbre. Le phénomène s’autoalimente comme un vertige. Erner cite l’exemple de Kim Kardashian, cette Californienne qu’on présente sur Wikipédia comme une « personnalité médiatique ». Elle est célèbre, en somme, parce qu’elle est célèbre. La circularité est burlesque, mais elle aura quand même fait de la dame, en 2015, la « personnalité de télé-réalité » (sic) la mieux payée des Etats-Unis.

Jean-Claude Guillebaud, TÉLÉOBS, du 20 au 26 août 2016, N° 2702.

(…) J’ai comme tout le monde tendance à penser qu’il n’y a rien de pire que Hitler. Mais si on examine de près l’idéologie de ces dictateurs, on s’aperçoit qu’elle tourne toujours autour du « grand homme ». Au lieu de parler de fascisme ou de communisme, il faudrait en réalité par d’« hitlérisme », comme on le fait pour le stalinisme ou le maoïsme. Qui est « de droite », qui est de « gauche » ? On a en Corée du Nord un despote « de gauche », Kim Il-sung, qui utilise sans cesse la notion de race – la « meilleure » étant la coréenne, bien entendu. Staline extermine les koulaks « en tant que classe », mais aussi des groupes définis par leur ethnicité. Mao s’en prend à ses opposants qu’il stigmatise comme « ennemis de classe ». Il crée même des catégories de parias, appelés en chinois heiwulei, « cinq catégories noires ». Leur statut de classe est héréditaire : de père en fils, ils seront malmenés, torturés et pour la plupart tués. Une rescapée, qui vit aujourd’hui aux États-Unis, a écrit un article où elle compare les heiwulei aux juifs, avec un taux de survie identique. Alors fasciste ou communiste ? Comme l’explique Friedrich Hayek dans son livre « la Route de la servitude », toutes ces idéologies partagent le même mépris pour la démocratie, la même volonté de piétiner les droits et les libertés individuels, la même foi dans l’État ou le Parti-État, et la même aversion pour la liberté d’entreprendre.

Frank Dikötter, historien néerlandais, propos recueillis par Ursula Gauthier, L’OBS, 18 au 21 août 2016, N° 2702.

(…) Le problème est qu’on connaît la chanson car, à moins d’être aveugle, comment ne pas voir que le surgissement de cette question de burkini vient s’ajouter à la longue liste des attaques répétées contre l’indifférenciation et à l’affirmation d’une visibilité radicalement différente. Impossible en effet, à moins d’avoir une mémoire de poisson rouge, de ne pas inscrire cette question dans le droit fil des débats posés par le foulard à l’école, la prière dans la rue, le repas dans les cantines, les programmes scolaires, l’apartheid sexuel dans les piscines publiques, le refus qu’une femme puisse être examinée par un médecin homme à l’hôpital public… Est-il vraiment besoin de continuer quand les coups de canif portés au bon sens républicains sont si nombreux ? De même, il est aisé de prévoir ce qu’il adviendrait si la pratique du burkini s’installait le long des plages. Dans la foulée de la nouvelle antienne contemporaine : « C’est ma religion, donc il faut en respecter les recommandations, les commandements, les interdits, etc. » on verrait très vite surgir une nouvelle demande réclamant de prévoir systématiquement des maîtres-nageuses à côté de leurs collègues masculins et si possible vêtues d’un burkini rouge et jaune, comme c’este le cas en Australie. Un autre « beau » débat en perspective assurément quand on connaît le poids et l’embarras de vêtements mouillés en cas de secours rapide. Passons. Mais ce que sentent bien l’immense majorité de nos concitoyens dans cette affaire, en dépit des plaisanteries à deux balles et des hésitations d’une partie de leurs représentants, c’est qu’il s’agit là d’une nouvelle bataille et que reculer ne mènera nulle part sauf à se trouver un jour le dos au mur. S’agissant des tissus religieux, aucun argument ne tient la route face à ce mise en garde de Mona Eltahawy, aucun : « Les femmes du monde occidental portant un voile contribuent à asservir les femmes ailleurs dans le monde pour lesquelles le port du voile est une contrainte. » Il faut une forte dose de cynisme ou de bêtise, voire des deux, pour revendiquer de se couvrir toujours plus alors qu’au même moment des images nous proviennent des zones libérées de Daech, où l’on voit des femmes brûler leurs geôles de tissu en étreignant des combattantes kurdes et arabes têtes nue. Certaines musulmanes clament que c’est leur droit, que c’est leur choix ? Grand bien leur fasse. Nous savons depuis plusieurs années déjà combien les fondamentalistes religieux sont habiles à revisiter les idéaux de 1789 et des Lumières pour les retourner à des fins obscurantistes. Parce que nous vivons encore sur la queue de comète des mouvements de libération du corps des années 60 et leurs illusions, nous avons du mal à appréhender ce qui a été décrit, il y a plus de cinq siècles, par La Boétie dans son essai sur la servitude volontaire. Et peu importe de savoir si ce rapprochement que nous faisons va provoquer les criailleries de tous ceux qui considèrent que le burkini est un « vêtement comme un autre ». Si c’était le cas, nous attendons avec un intérêt tout particulier les premiers hommes en burkini sur les plages et, bien sûr, la première « burkini pride » à Science-Po. Le Collectif contre l’islamophobie en France s’indigne et tempête ? La belle affaire ! Le Canard Enchaîné vient de souligner, textes à l’appui, combien cet organisme n’est pas autre chose qu’une machine de guerre instruisant en permanence le procès de la laïcité en France. Dans un entretien à La Provence, mercredi 17 août, Manuel Valls a apporté son soutien aux élus à l’origine des arrêtés interdisant le burkini sur les plages, « s’ils sont motivés par la volonté d’encourager le vivre-ensemble, sans arrière-pensée politique ». On ne peut dire mieux. Et d’expliquer que les plages, comme tout espace public, doivent être préservées des revendications religieuses. Un peu de sable estival pour faire grincer quelques dents à gauche.

Joseph Macé-Scaron, Marianne, 19 au 25 août 2016, N°1011.

(…) Il est étrange que soient contemporains ces deux phénomènes, où on cache les cheveux et où on fait disparaître les poils. La pilosité révèle et cache. L’épilation était une délicieuse transgression dans ma jeunesse. Or, l’érotisme a besoin de la transgression, l’acte sexuel est toujours affecté d’une nuance de forfait. Il me semble qu’on est passé en quelques années de la fellation transgression à la fellation prestation, de l’épilation transgression à l’épilation prestation. (…) Peut-être a-t-on été pudibond à l’époque de la culotte fendue, où on ne se mettait pas tout nu pour faire l’amour, où montrer ses sentiments au sein d’une même famille était proscrit, où les garçons naissaient dans les choux, les filles dans les fleurs. La bourgeoisie du XIXe siècle a été tellement prude, obsédée par la distance et la dignité… Et les êtres humains comme les civilisations ont tendance à passer d’un excès à l’autre, de la pruderie à l’obscénité. C’était terrible de commencer sa vie amoureuse avec cette honte à l’endroit de la sexualité, peut-être l’est-ce tout autant avec la pornographie. (…) C’est sa pauvreté en rites qui explique le côté adolescent de notre époque, et sa triste oscillation entre le porno et la burqa.

Éric Fiat, philosophe, propos recueillis par Noémie Rousseau, Libération, 20&21 août 2016, N°10963.