Héros et bandits de grands chemins

La vie dAdèle   Héros et bandits de grands chemins   sunday press    Daniel Chaize

Sepideh Jodeyri est la cible de l’acharnement médiatique en Iran pour avoir traduit en persan la bande dessinée et best-seller Le bleu est une couleur chaude, qui raconte une histoire d’amour poignante entre deux femmes, adaptée au cinéma par Abdellatif Kechiche dans son film La vie d’Adèle. Le ministre iranien du renseignement a annulé une soirée de lectures pour la promotion de son nouveau recueil de poèmes qui devait avoir lieu dans un musée et à renvoyer le directeur du lieu.

Sunday Press / 44

(…) Les Européens ont toujours sous-estimé ce qui vient du Sud. Ils ont sous-estimé l’intelligence et la ruse des dictateurs arabes, qui ont toujours su trouver « l’argument » pour obtenir d’eux soutien ou silence, voire complicité : le pétrole, les marchés, la main-d’œuvre et la communauté émigrée en Europe, l’islam, l’islamisme et le terrorisme, le balancement des alliances. Ils ont gravement sous-estimé les problèmes insolubles que l’islam poserait à l’Europe chrétienne, laïque, démocratique, libertaire. Sa transformation en islamisme était prévisible, mais elle a été sous-estimée, comme a été sous-estimée l’influence que la situation interne des pays arabes allait exercer sur les communautés arabes et musulmanes en Europe. (…) Les « idiots utiles » continuent de sévir et plus que jamais. Oui, on peut le dire : ils portent une lourde responsabilité dans le fait que les Européens aient sous-estimé la dangerosité de l’islamisme pour l’Europe et le monde. Ils ne se rendent pas compte qu’ils sont devenus les « avocats » des islamistes. Ils trouvent toujours une explication pour les dédouaner de leurs crimes. Il n’y a rien de pire que des révolutionnaires de salon qui n’ont plus de révolution à soutenir et à chanter ; ils en viennent à prendre des criminels et des bandits de grands chemin pour des héros de légende. Nostalgie, nostalgie.

Boualem Sansal, écrivain algérien, propos recueillis par Alexis Lacroix, Marianne, 20 au 26 février 2015, N° 931

(…) Des enquêtes menées à Levallois (Hauts-de-Seine) et à Béthune (Pas-de-Calais) montrent que, pour beaucoup d’habitants, la mise en cause de leur élu provient toujours de l’extérieur. Elle est menée par des personnes qui ne sont pas du lieu et qui, donc, jugeraient sans comprendre. Face à ces « attaques », se déclenche un réflexe d’autodéfense. C’est l’un des leurs – le maire, le patron – qui est pris à partie. Dans l’adversité, il est nécessaire de le soutenir, quitte à régler, plus tard, les comptes en interne. À cette identification au chef s’ajoutent des justifications pragmatiques. Ce qui compte, ce sont les résultats. S’ils sont favorables, peu importent les moyens.

Pierre Lascoumes, sociologue, propos recueillis par Éric Favereau, Libération, 21 & 22 février 2015, N° 10501

(…) J’ai envie de leur (ceux qui refusent les caricatures du Prophète) dire d’aller lire le texte. Dans le Coran, Mahomet n’est pas du tout une figure sacralisée. Au contraire, on se moque de lui sans arrêt. Il y a la caricature, la contre-caricature, ça fuse dans tous les sens. Le langage est même très cru dans ces milieux pastoraux. (…) C’est seulement dans la tradition prophétique qu’on décrit sa barbe, comment il se lavait les dents, etc. De même que l’histoire du pays du Sham, qui revient sans cesse dans le discours de Daech, n’apparaît pas davantage dans le Coran. Tout cela appartient au champ imaginaire du IXe siècle. C’est pourquoi on pourrait dire aux salafistes qui prétendent imiter un Prophète fantomatique : vous n’êtes pas les petits-fils de Mahomet, vous êtes les petits-fils du IXe siècle, et plus encore les fils de votre époque, entièrement responsables de ce que vous perpétrez au nom d’un passé fantasmé !

Jacqueline Chabbi, agrégée d’arabe et docteur es lettres, propos recueillis par Marie Lemonnier, L’OBS, 19 au 25 février 2015, N° 2621

(…) Je vis en exil depuis quatre ans. Lors de la très contestée élection présidentielle de 2009 (qui avait abouti à la réélection de Mahmoud Ahmadinejad), je m’étais publiquement prononcée en faveur du mouvement prodémocratique ; mes œuvres ont alors été interdites, beaucoup de mes amis poètes et journalistes ont été emprisonnés. J’ai préférer partir. (…) Quand j’ai décidé de traduire Le bleu est une couleur chaude (bande dessinée qui a inspiré le film La Vie d’Adèle), j’ai dû trouver une maison d’édition iranienne installée à Paris, car les ouvrages traitant de l’homosexualité ne sont pas autorisés dans mon pays. Aujourd’hui, le simple fait d’évoquer mon nom pose problème. Un journaliste iranien, qui devait écrire sur mes poésies, vient de m’informer que son journal avait finalement retiré l’article. Et vu le climat actuel, je doute qu’un éditeur iranien ose désormais publier mes textes. Cela m’attriste, car c’est avant tout à mon peuple que j’ai envie de m’adresser. Mais je suis fière d’être punie à cause de cela.

Sepideh Jodeyri, poétesse et traductrice iranienne, propos recueillis par Caroline Besse, Télérama, 21 au 27 février 2015, N° 3397

(…) Jobbik (mouvement pour une meilleure Hongrie) est vraiment un parti facho. UKIP (le parti pour l’indépendance du Royaume-Uni) est un parti ultraréactionnaire et ultralibéral économiquement. Le ciment de tout cela est un nationalisme exacerbé. Avec une particularité bien britannique : UKIP est un des rares partis avec un député européen musulman. Ce qui est angoissant, c’est que toutes ces forces extrêmes se fondent sur un refus de l’Europe. L’alternative est posée : soit elle est capable de mener une autre politique pour reconquérir la confiance des majorités, soit on court à la catastrophe. Car l’Europe n’a pas seulement mauvaise presse auprès des populations d’extrême droite ou des radicaux d’extrême gauche. Sa politique ne tient pas la route. Elle est dans une grande faiblesse, incapable de voir l’urgence à relancer l’économie. (…) Je ne parle pas du plan d’investissement Juncker (315 milliards d’euros) adopté par l’Union européenne qui est de l’argent Monopoly, transféré d’un pot à un autre. Ce n’est pas de l’argent réel. Il ne s’agit pas de redistribuer ce qui était déjà prévu ici et là, mais de mobiliser de l’argent « nouveau » pour relancer.

Daniel Cohn-Bendit, propos recueillis par Éric Fottorino, le un, 18 février 2015, N° 44

 

 

Le puzzle du PS ne fait plus dessein

Pochette de lalbum Puzzle du groupe Biffy Ciyro   Le puzzle du PS ne fait plus dessein   samedi comme ca    Daniel Chaize
Extrait de la pochette de l’album Puzzle du groupe de rock écossais Biffy Ciyro – 2007.

Les « frondeurs » du PS, du moins les quelques sincères qui ont voté la motion de censure proposée par la droite aux côtés des députés communistes, ont raison. Ils peuvent avoir le légitime sentiment d’avoir été « trompés » en pensant que le candidat Hollande, par son programme et des phrases de tribunes destinées à la gauche de la gauche allait, lui Président, ouvrir le chemin d’un gouvernement en capacité de créer des emplois à en réduire rapidement le chômage, d’assécher le cœur financier, si ici le mot cœur garde un sens, d’un capitalisme financier spéculatif et mondial, et dans la foulée d’inverser les tendances climatiques du réchauffement planétaire. Car enfin clament-ils, c’est bien « Le changement, c’est maintenant » que nous avons entendus. Pas faux.

Mais, comme ils sont parmi ceux qui avaient lu le candidat depuis longtemps et avaient été souvent de ses compagnons proches et ayant particulièrement bénéficiés de ses soutiens, ils ne devraient pas être surpris par le tournant social-démocrate « à la française » imprimé depuis longtemps par le Corrézien d’adoption. Sa trajectoire politique – dont celle de chimiste émérite en tant que général des brigades de Solferino, n’est pas nouvelle. Ce n’est pas d’hier qu’avec nombre de ses amis, François Hollande souhaite un tournant socialiste proche de celui imprimé par le SPD allemand lors du congrès de Bad Godesberg… en 1959 !

Ce que la loi Macron a provoqué – puisqu’elle ne sera pas, comme certains l’ont pressenti, la « loi du siècle », notamment compte-tenu de ses propres contradictions née d’une ultime et désespérée volonté d’équilibres au but de satisfaire les tenanciers des arrière-cours socialistes –, c’est un coup d’éclair politique. Salutaire.

Les forces de gauche qui se sont associées à la droite, une partie seulement car il ne faut pas oublier que des centristes ont refusé de s’associer à la motion de censure, le démontrent : il y a deux gauches.

Ce n’est pas une découverte, mais depuis cette nuit d’Epinay-sur-Seine en juin 1971 où François Mitterrand, tout nouvel adhérent, prenait la tête du PS sur une ligne d’union de la gauche grâce à l’accord et au soutien de Pierre Mauroy le géant socialiste des Flandres et Jean-Pierre Chevènement le lion de Belfort (et les deux menaient pourtant fortes batailles opposées sur leurs terrains d’élections), la ligne semblait immuable. Mieux, elle semblait avoir résolue la quadrature du cercle puisqu’allaient s’ensuivre un double septennat et la montée en nombre d’une nouvelle classe de dirigeants victorieux dans la majorité des élections locales.

Un cercle vertueux où l’auto persuasion de ses qualités éternelles allait aveugler plutôt qu’éclairer sur les changements de la société et les persistances d’idéologies politiques anciennes et déclinantes, le communisme, et nouvelles et en perpétuelle crise de croissance, l’écologie politique.

Mais aujourd’hui, à la veille de deux défaites électorales cinglantes annoncées (les départementales et les régionales de 2015), et surtout en charge de la destinée du pays à un moment où de nombreux périls guettent dont celui du chômage de masse, persistant et croissant même, qui détruit au sens premier une large part de la population, les jeux d’équilibres contraires ne valent plus.

Il n’est plus possible, comme par exemple Benoît Hamon en est une singulière expression, de voter pour un gouvernement Valls 1 et d’en être le troisième ministre dans l’ordre d’importance, en mars 2014, pour le quitter pour désaccord dès août de la même année ! À moins, ce qui se confirme tristement aujourd’hui, que l’objectif ne fut que de se poser à l’avance comme celui en capacité, avec ses troupes, de prétendre à prendre la majorité ou peser fortement sur le PS après son congrès programmé pour juin 2015. Congrès qui, pour l’instant, s’annonce factice et de pur affichage… dont on ne sait trop quoi d’ailleurs.

De même il ne suffit pas que l’honorable et respectable maire de Lille grommelle à intervalles réguliers, multiplie les messes basses autant que les coups de menton contre le gouvernement et François Hollande dont elle n’a toujours pas digérer la victoire aux élections primaires où elle a perdu le droit de se présenter aux Français pour la présidentielle de 2012, pour prétendre incarner et posséder les clés d’une politique alternative créatrice d’emplois. Sa gestion locale, malgré son poids politique incontestable, ne plaide pas par des succès frappants. Malheureusement. Pas de réussite majeure et tranchante sur le front de l’emploi pourtant en tête, pour elle-aussi, de ses préoccupations. Et de fortes inquiétudes quant à la montée, scrutin après scrutin et sur des terres ouvrières, du Front National dont la poussée risque d’être dévastatrice lors des prochaines élections. À sa manière, Jean-Luc Mélenchon qui croyait terrasser Marine Le Pen à lui tout seul, en a fait la mordante constatation.

Les socialistes sont donc éparpillés depuis longtemps, mais cette semaine est probablement celle où il apparaît que bien des morceaux ne seront plus recollés et c’est l’explosion « façon puzzle » qui a eu lieu. Mieux : qu’ils ne doivent plus l’être afin que l’action gouvernementale, dans la clarté et dans un quinquennat présidentiel que beaucoup semblent négliger, ne soit pas entravée. Il ne s’agit pas pour autant « d’interdire » aux députés PS de voter contre les propositions de loi du gouvernement. On ne voit pas de quel droit et encore moins comment outre que cette proposition relève davantage de la foucade de tempéraments mal maîtrisés et peu tempérés qui font fi, avec légèreté et dangereusement, du respect des consciences.

Il s’agit plus sérieusement, et notamment pour les deux ans qui viennent, de vérifier si le PS, de « machine à gagner » les élections est en capacité d’avoir une vision pour le pays et la capacité de le gérer au service de son rayonnement, de son développement et donc au service des Français.

En dépit de nos différences physiques, nous faisons partie d’une seule et même race humaine.

Bertrand Jordan dans les studios de France Culture en 2012.   En dépit de nos différences physiques, nous faisons partie d’une seule et même race humaine.   sortie de route politique    Daniel Chaize
Bertrand Jordan dans les studios de France Culture en 2012.

Alors que Jean-Marie Le Pen, fondateur du Front National et toujours son maître à penser, se répand à nouveau pour dire qu’il croit à l’inégalité des races, voici un extrait d’une interview de Bertrand Jordan * à l’hebdomadaire Le Point.

Sa réponse à  la question : « La couleur de peau ne signifie donc pas différentes races  ? »

– « Non, c’est même une aberration scientifique. Mais la variation génétique dont nous parlons est plus forte au niveau des caractères apparents – taille, couleur de peau, …, donc plus visible. Cela s’explique souvent par la sélection sexuelle : des critères de beauté retenus par un groupe privilégient pour la reproduction un type de partenaires. Pour la couleur de la peau, la différenciation s’est faite par la sélection naturelle, en réponse à l’environnement. À l’origine, tous les humains avaient la peau noire, qui offrait une meilleure protection contre les rayons du soleil. Mais, au sein des populations qui se sont déplacées de l’Afrique vers des régions peu ensoleillées comme l’Europe, les porteurs d’une mutation donnant la peau claire ont été avantagés, leur peau profitant mieux de la lumière pour synthétiser la vitamine D. Ces individus ont une descendance plus importante et la mutation héréditaire s’est répandue, la population à peau claire est devenue majoritaire dans ces parties du globe. Et puis le groupe qui migre n’est pas un échantillon représentatif de la population initiale. Il peut contenir plus de grands que de petits ou de bruns. Mais en dépit de nos différences physiques, nous faisons partie d’une seule et même race humaine. »

* Chercheur au CNRS en génétique et génomique, directeur de recherche émérite, membre de la Human Genome Organisation et consultant scientifique pour des entreprises de biotechnologie. Auteur de « L’humanité au pluriel. La génétique et la question des races » (Seuil).

Ouvrir les yeux et ne pas ciller pour être libres

Sunday Press / 43

Il est difficile d etre un dieu   Ouvrir les yeux et ne pas ciller pour être libres   sunday press    Daniel Chaize
Quatorze années de tournage pour le réalisateur de 7 films mort en 2013, cinéaste du génial « Khroustaliov, ma voiture ! « . Toujours une réflexion philosophique sur le pouvoir. Ici, des scientifiques sont envoyés sur la planète Arkanar pour aider la civilisation locale qui subit un régime tyrannique, dans une époque moyenâgeuse. Mais c’est bien de notre Terre qu’il s’agit.

(…) Le fondateur du mouvement (Boko Haram), Mohamed Yusuf, tué par la police en é009, avait condamné, entre autres, la théorie du big bang, le darwinisme, la révolution copernicienne, l’existentialisme, la psychanalyse freudienne, la démocratie et la liberté d’expression. Des notions dont on se demande si ses disciples en avaient entendu parler. Privés de lectures profanes, dispensés de s’interroger sur quoi que ce soit depuis leur naissance jusqu’à leur entrée au paradis, ils connaissent exactement, en revanche, tout ce qui est prohibé. L’alcool, bien sûr, mais également le tabac, ainsi que la musique et le sport qui sont haram (illicite en opposition à halal à permis, légitime) parce qu’ils distraient le croyant de l’invocation d’Allah. Sans compter le rasage de la barbe et toutes sortes d’interdictions draconienne concernant la mixité des sexes. Attention, il ne faut pas généraliser. Beaucoup de choses sont autorisées, et même ordonnées, aux combattants du djihad. Ils peuvent piller les banques, détruire des joyaux du patrimoine, brûler des villages, égorger des apostats, décapiter des otages, kidnapper des jeunes filles, les violer, les réduire en esclavage… Non, tout n’est pas haram pour Boko haram.

Robert Solé, le un, 11 février 2015, N° 43

(…) Tout est prêt. Dans l’espace immense, techniciens et comédiens attendent le bon vouloir du cinéaste. Des heures. Une journée entière. Puis deux… Telle l’héroïne d’Oncle Vania, Svetlana, son éternelle compagne, se glisse auprès de Guerman. « Liochetchka, cela fait des jours qu’ils t’attendent. Tourne-le, ce plan ! S’il ne te plaît pas, tu le recommenceras. Et cette fois, tu le réussiras… » Un assistant s’approche : « Mais fous-lui donc la paix ! Tu ne vois pas qu’un détail manque et qu’il le cherche sans le trouver… » C’est au début du quatrième jour qu’il le trouve : « Des roses, qu’on me trouve immédiatement des roses blanches ! » Dans la demi-heure qui suit, le plateau en est recouvert. Et « Liochetchka » tourne, enfin, ce moment incroyable où des brutes épaisses s’agitent dans un monde moribond, une fleur immaculée à la main.

Pierre Murat, à propos du dernier film d’Alexeï Guerman Il est difficile d’être un dieu, Télérama, 14 au 20 février 2015, N° 3396

(…) Il y a en France une sorte de parti poutinien qui recrute surtout à l’extrême droite mais aussi à l’extrême gauche. Cette russophilie a pour arrière-fond la détestation des Etats-Unis, l’aversion envers l’Allemagne et la défiance envers l’Europe. Ses arguments géostratégiques sont à considérer : caressant ou mal léché, l’ours russe est notre voisin, notre partenaire et notre concurrent. Mais on ne saurait reprendre à notre compte les arguments les plus grossiers de la propagande poutinienne. Le fameux « encerclement » de la Russie par les puissances de l’Otan, qui a déjà servi du temps de Staline, relève de la farce : qui pourrait croire un instant que l’Otan médite une invasion de la Russie ? Tout indique que Poutine sera vainqueur à court terme, et perdant à plus long terme. Peut-être parviendra-t-il à reconstruire l’Union soviétique, mais ce sera un pays épuisé, exsangue et désillusionné. Rapporté aux Chinois, grands commerçants devant l’Éternel, Poutine est un dinosaure. Entre-temps, il aura ébranlé l’Europe dans ses profondeurs. Nous allons bientôt découvrir que la paix n’est pas une fatalité chez nous. À quelque chose, malheur est bon. La conscience d’un danger extérieur a spectaculairement ressuscité le tandem franco-allemand. Car c’est l’Europe qui est l’avenir, et le nationalisme, le passé. C’est la leçon commune de Robert Schuman, Charles de Gaulle et François Mitterrand. C’est aussi celle de François Hollande.

Jacques Julliard, Marianne, 13 au 19 février, N° 930

(…) Le fait d’envoyer des gars tuer et se faire tuer au loin ne m’a jamais emballé, c’est même le moins que l’on puisse dire, et je me suis opposé publiquement à la guerre d’Irak : Saddam Hussein était très probablement une mauvaise personne, mais si l’on décide de s’en prendre à tous les malfaisants, quand est-ce que cela s’arrête ? Souhaiter imposer la démocratie à tous les pays du monde est peut-être une idée extrêmement noble, mais qui peut dire que notre démocratie est le système idéal pour tous les pays ? Je me réclame depuis quelques années du libertarianisme, qui s’oppose à toute intervention d’une puissance étrangère, quelle qu’elle soit et où que ce soit. Par ailleurs, souvenons-nous que les Russes ont passé dix ans en Afghanistan avant d’en être chassés et demandons-nous en quoi et pourquoi nous réussirions là où ils ont échoué. Peut-être avions-nous nous de bonnes raisons d’aller là-bas, c’est du moins ce que certains ont affirmé, mais pour ma part je n’ai jamais eu connaissance de ces bonnes raisons. Il a été question du pétrole, mais pourquoi faudrait-il payer le pétrole avec la vie des gens ? Ne serait-il pas plus intelligent d’utiliser l’argent gaspillé pour faire la guerre, et il s’agit de fortunes colossales, pour payer le pétrole à des pays qui en ont besoin pour élever leur niveau de vie ?

Clint Eastwood, L’OBS, 12 au 18 février, N° 2623

(…) J’ai été frappée par deux phénomènes concomitants : le premier, c’est cette idée qu’on est revenu à un âge d’or des médias, avec l’apparition de milliardaires qui ont décidé de déverser des millions au sein des rédactions. L’exemple le plus frappant, c’est celui de Jeff Bezos, le fondateur d’Amazon : 250 millions de dollars pour le Washington Post, un journal qui se mourait, qui avait licencié un grand nombre de journalistes, et qui se remet à faire des investissements, du breaking news, avec des rédactions qui tournent 24 heures sur 24. Il y a aussi ce qui s’est passé à Libération, avec le sauvetage de dernière minute par un milliardaire des télécommunications, Patrick Drahi. Le second phénomène, aux Etats-Unis et en France, comme on a pu le voir avec Nice-Matin, ou plus récemment Charlie-Hebdo, c’est qu’on a de plus en plus de gens, de petits donateurs, de crowfunders qui ont envie de participer au financement des médias et à leur gouvernance. La question centrale de mon livre, c’est de savoir quel modèle va l’emporter. Ma conviction, c’est que pour sauver les médias et répondre à la crise démocratique, il faut inventer un nouveau système fondé sur le partage et renouvellement du pouvoir

Julia Cagé, auteur de Sauver les Médias, Libération, 14 et 15 février, N° 10495