Civilisation et déni de soi ; Journalistes embedded… puis enlevés ; L’Art patriotique en Israël ; L’Art pour survivre ; Le Docu patrimoine.

Avec Daech, un autre palier a été franchi puisque l’organisation djihadiste utilise les vidéos de l’exécution de ses victimes comme autant d’armes de communication et instrumentalise l’otage et journaliste britannique John Cantlie pour sa propagande. © Photo : Alfred Yaghobzadeh Agence Divergence
Les reporters de guerre en ligne de mire des canons des terroristes. « Avec Daech, un autre palier a été franchi puisque l’organisation djihadiste utilise les vidéos de l’exécution de ses victimes comme autant d’armes de communication et instrumentalise l’otage et journaliste britannique John Cantlie pour sa propagande ». © Photo : Alfred Yaghobzadeh Agence Divergence

Sunday Press 61

Il ne faut pas jouer sur les mots, pas même sur les lettres. Quand il parle de « guerre de civilisation » ou bien Manuel Valls met un « s » à « civilisation » et il a tort. Ou bien il n’en met pas, et il a raison. Pourquoi ? Un bref rappel historique est nécessaire. Le mot « civilisation » est d’usage récent. Il ne s’est imposé que dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, à la veille de la Révolution. Il ne figure pas dans Rousseau. C’est Condorcet, dans son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain (1793), qui l’impose comme le concept central de l’analyse des sociétés. Pour lui, civilisation signifie progrès. Dans sa philosophie de l’histoire, les Lumières suscitent de nouvelles techniques, qui stimulent la production. Celle-ci permet l’aisance matérielle qui à son tour produit « un perfectionnement de l’homme », un progrès spirituel et moral d’une humanité réconciliée et réunifiée. Cette philosophie du progrès, génératrice de « civilisation, imbibe tout le XIXe siècle, de Kant à Victor Hugo et aux républicains de la IIIe. Cette linéarité du progrès matériel conduisant au progrès moral, nous n’y croyons plus depuis Auschwitz. Aussi n’est-ce pas une coïncidence si après la Seconde guerre mondiale le mot « civilisation » se décline au pluriel pour indiquer non plus le perfectionnement indéfini de l’humanité, mais « l’ensemble des phénomènes sociaux à caractère religieux, moraux, esthétiques, scientifiques, techniques… communs à une grande société ou à un groupe de sociétés » (le Robert). Désormais, plus de progrès, plus de jugement moral. La philosophie de l’histoire cède le pas à l’ethnologie et Condorcet, à Lévi-Strauss. Plus de hiérarchie entre les sociétés ou les civilisations. Il y a des civilisations barbares, ou que nous tenons pour telles. Défense de juger. Tout jugement de valeur ne ferait que souligner l’insupportable de supériorité de l’homme blanc occidental. Ce relativisme moral est, dans cette optique, la condition de l’égalité entre les hommes et entre les sociétés. Revenons à Manuel Valls. Il a, certes, employé l’expression « guerre de civilisation », mais au singulier. Il précise nettement qu’il n’entend nullement par là une guerre entre l’Occident chrétien et le monde musulman. Et que, bien au contraire, ce sont les musulmans qui sont les premières victimes, les plus nombreuses, du terrorisme. Il faut une insigne mauvaise foi pour faire de lui, sur cette base, un disciple de George W. Bush et des néoconservateurs américains. Aurait-il dû pousser la neutralité axiologique jusqu’à nier qu’en luttant contre le terrorisme la France défend ses propres valeurs ? Ce serait absurde. Certains intellectuels, par pure beauté d’âme, poussent le déni de soi jusqu’à la débilité mentale ou au jeu de société pervers.

Jacques Julliard, Marianne, 3 au 9 juillet 2015, N° 950

« Après 2001, on est passé du risque lié à la guerre à celui, en prime, d’être enlevé, ciblé, dépouillé parce qu’on est journaliste. Avant on mettait en avant fièrement PRESS ou TV avec du gaffer sur notre voiture en se disant qu’il y aurait un peu de respect, comme pour la Croix-Rouge. Aujourd’hui, on se demande si mettre en évidence qu’on est journaliste ne va pas nous attirer des ennuis… » Voici comment Dorothée Olliéric, qui a couvert pendant dix-sept ans la plupart des grands conflits pour France 2, évoque l’évolution du métier de grand reporter dans le documentaire de Bruno Lorvão, « le Siècle des journalistes ». (…) Certains y voient le résultat de la multiplication des reportages embedded (embarqués) avec l’armée – notamment depuis la première guerre du Golfe où les journalistes américains ont été accusés de servir délibérément une information pro-américaine. (…) Avec Daech, un autre palier a été franchi puisque l’organisation djihadiste utilise les vidéos de l’exécution de ses victimes comme autant d’armes de communication et instrumentalise l’otage et journaliste britannique John Cantlie pour sa propagande. Depuis 2013, les menaces d’enlèvements sont devenues telles en Syrie que bien peu courent le risque de se rendre sur place.

Hélène Riffaudeau, TÉLÉOBS, 4 au 10 juillet 2015, N° 2643

(…) Pour le moment, Miri Regev (ministre de la Culture israélienne issue du Likoud) s’en est surtout prise à des institutions arabes ou à des productions présentant le point de vue palestinien, comme le Théâtre judéo-arabe Elmina de Jaffa ou bien le Théâtre Al-Midan d’Haïfa, dont la pièce Un temps parallèle est inspirée de la vie d’un Palestinien condamné pour avoir tué un soldat israélien, en 1984. Une autre controverse a surgi après l’annonce de reconsidérer le financement du Festival international du film de Jérusalem (du 9 au 19 juillet), qui prévoit de projeter un documentaire sur l’assassin d’Yitzhak Rabin. Au total, des centaines d’artistes sont montés au créneau, signant une pétition intitulée « La liste noire ». Mais les tentatives d’ingérence politique ne sont pas nouvelles en Israël. Ses prédécesseurs faisaient moins de bruit. Il y a quelques années, Limor Livnat a quand même instauré le prix de la « meilleure œuvre sioniste », venant récompenser une œuvre jugée en fonction de son degré de patriotisme ! Ce qui change avec Miri Regev, c’est son style frontal. Mais la véritable menace reste l’autocensure. Miri Regev n’a pas mis en cause les grands théâtres de Tel-Aviv, dont le répertoire est politiquement correct.

Navad Lapid, cinéaste israélien, propos recueillis par Nathalie Hamou, Télérama, 4 au 10 juillet 2015, N° 3416

(…) « Pendant la guerre, il n’y avait presque plus de nourriture. Mon petit frère avait faim, il était déprimé. Un jour, je lui ai dit que la solution était de rêver un menu. Et ça a marché. Il est entré dans le jeu et cela l’a aidé à survivre… En fait, c’est aussi simple que cela : j’avais besoin de l’art pour survivre. » Elle (Yoko Ono) poursuit sans laisser le temps d’une question : « Je vais vous raconter une autre histoire, que j’ai entendue à Moscou. Pendant la seconde guerre mondiale, les nazis encerclaient Leningrad. Les gens mourraient de faim dans la ville. Mais il y avait un animateur à la radio, qui racontait des histoires si captivantes et si drôles que tous les habitants l’écoutaient. C’était sa façon de les aider à tenir. Est venu un jour où l’animateur lui-même, épuisé, n’a plus eu la force de raconter des histoires drôles. Alors, il s’est contenté de faire tic, tic, tic dans le micro – ce qui a encore aidé les auditeurs à survivre. Il était encore là avec eux. »

Philippe Dagen, M le magazine du Monde, 4 juillet 2015, n° 198

 (…) « À quoi sert un film s’il s’éteint après sa première diffusion ? À rien », lance Fabrice Puchault, le directeur de l’unité documentaire de France 2. Il exagère à peine : un film, si brillant soit-il, a une espérance de vie de quelques jours seulement, avant de finir au vaste cimetière des docus oubliés. Heureusement, des « anges » sur Internet – diaboliques pour les diffuseurs et les producteurs – permettent de ressusciter les documentaires les plus médiatiques ou les plus saisissants. On retrouve ainsi les documentaires piratés sur les sites d’hébergement, de partage et de visionnage de vidéos en ligne comme Dailymotion ou YouTube ainsi que sur des sites de téléchargements illégaux. « Depuis le début de l’année, huit films diffusés sur « Infrarouge » [la case documentaire de France 2 ] ont dépassé 1,4 million de vues sur YouTube, s’étonne encore Fabrice Puchault. On s’est dit qu’il y avait là quelque chose à faire, en organisant une offre légale, souple, qui respecte le droit. » (…) Près de 20 films, aux styles d’écriture très différents, comme Immigration et délinquance : l’enquête qui dérange, de Gilles Cayatte et John Paul Lepers, ou À quoi rêvent les jeunes filles ?, d’Ovidie, … sont disponibles gratuitement sur la chaîne YouTube Infrarouge, lancée le 19 juin. Et le public du Web a, semble-t-il, compris ce message. Une semaine après son lancement, la chaîne a attiré plus de 750 abonnés et quelque 75 000 vidéos ont été vues. La semaine suivante, elle totalisait plus de 2 600 abonnés et déjà près de 350 000 vidéos vues (avec un record pour le film d’Ovidie, qui comptait plus de 304 000 visionnages !). « Cela montre l’intérêt d’un public complémentaire à celui de l’antenne. Surtout, nous pensons que cela valide l’idée selon laquelle la valeur patrimoniale du documentaire peut trouver à s’exprimer dans une offre légale et structurée », ajoute le directeur de l’unité documentaire de France 2

Mustapha Kessous, Le Monde, 5&6 juillet 2015, N° 21917

L’exigence de Jean Nouvel mise au pilori ; Le partage du gâteau par les djihadistes ; La perte du gâteau communiste ; Le français d’abord ; La Fable des abeilles.

La révélation d'un jeu de dupe où la défausse des politiques sur les coûts réels des projets - notamment culturels mais pas seulement - est masquée... de peur d'apparaître comme dépensier. L'expression de la faiblesse et de la couardise des pouvoirs...
La révélation d’un jeu de dupe où la défausse des politiques sur les coûts réels des projets – notamment culturels mais pas seulement – est masquée de peur d’apparaître comme dépensier. L’expression de la faiblesse et de la couardise des pouvoirs… qui se défaussent sur un bouc émissaire classique et vite trouvé : le créateur.

Sunday Presse 60

(…) « Capricieux, dispendieux, toujours en retard », la rumeur, pas toujours infondée mais non sans arrière-pensées, accable l’architecte star Jean Nouvel et sa (superbe et mal finie) Philharmonie de Paris. La réalité est plus retorse. Dans cette partie de poker menteur où chacun savait – la Ville, le Ministère, l’architecte et l’entreprise – que les chiffres annoncés au concours, en 2007, étaient largement sous-évalués pour plaire à Bercy, il fallait une victime expiatoire : l’époque ne permet plus d’afficher un coût final trois supérieur au budget. Alors, sus à l’architecte, soudain décrit au mieux comme un fumeux rêveur, au pis comme un dangereux irresponsable, à qui il convient de ne confier que la déco d’un bout de façade, pour laisser les choses sérieuses – le chantier, le béton et l’argent – aux ingénieurs, aux promoteurs et aux banquiers. En pointant Nouvel, c’est l’audace et l’exigence qu’ils visent. Et l’architecture qu’ils ont dans le collimateur.

Luc Le Chatelier, Télérama, 27 juin au 3 juillet, N°3415.

(…) Ici, nul code pénal n’est nécessaire. Les peines sont prononcées sur la base de la charia par des tribunaux institués par les djihadistes. Les exécutions publiques sont décrites comme quotidiennes par nos interlocuteurs. Dans le camp de déplacés de Baharka, dans la grande banlieue d’Erbil, sous une tente surchauffée, cernée par les détritus et les rigoles d’eau usées chauffant au soleil, Abdullah se souvient avec horreur d’une scène dont il a été témoin au début de la prise de la ville : « Ils ont amené un jeune homme en pleine rue et lui ont jeté des pierres au visage, jusqu’à ce qu’il en meure. » La lapidation sanctionne généralement à Mossoul les délits à caractère sexuel, comme l’adultère. Cela n’empêche pas l’EI, par ailleurs, d’organiser le viol en masse d’esclaves yézidies par ses combattants et par quelques civils fortunés qui ont fait leurs emplettes sur les marchés aux esclaves. Les vols, eux, sont sanctionnés par l’amputation d’une main. Les décapitations sont la règle pour les infractions jugées plus graves. D’après un ancien résident de Mossoul, « on exécute presque tous les jours des gens accusés de toutes sortes de délits, parfois convaincus d’espionnage. Les gens de Daech font irruption sur une place et regroupent la population présente. L’un d’entre eux lit le jugement du tribunal, un autre tranche la tête du condamné ». Abdullah, à Mossoul, assure que les amputations sont de plus en plus fréquentes : « Les conditions de vie se détériorent : les habitants n’ont d’autres choix que de voler. » Les hommes accusés d’homosexualité sont quant à eux précipités du toit de l’ancienne caisse des retraites, sur la place du gouvernement. « S’ils survivent à leur chute, ils sont achevés à coup de pierre », raconte un déplacé. (…) Ancien professeur, Imad décrit la manière dont les djihadistes se sont partagés le gâteau : « Les quartiers centraux comme les espaces verts du bord du Tigre, les rues proches de l’université, et El Zouhour, un quartier chic, appartiennent aux partisans de Daech. Certains y ont ouvert des restaurants, beaucoup se sont attribué les belles maisons de riches Mossouliotes déplacés. On peut y croiser de nombreux combattants étrangers qui ont troqué leurs existences probablement médiocres en Europe ou ailleurs pour vivre comme des seigneurs chez nous. »

Allan Kaval, M le magazine du Monde, 27 juin, n° 197.

(…) Zhou Yongkang doit abandonner son plan, se résigner à manigancer en coulisses comme n’importe quel mandarin retraité. Mais Xi Jinping fait emprisonner trois cents proches de Zhou, son ennemi, dont dix membres de sa famille et une vingtaine de secrétaires et gardes du corps. La méthode, baptisée « arracher les dents du tigre avant de poignarder son cœur », consiste à dresser, grâce aux confessions des acolytes, le tableau complet des forfaits du fauve avant de lui porter l’estocade. Le procès s’étant tenu à huis clos, on ne connaît pas l’ampleur exacte des méfaits commis par Zhou et son clan. On sait que les procureurs ont saisi l’équivalent de 90 milliards de yuans (environ 1 milliard d’euros), confisqué 300 appartements et villas, 60 voitures, des antiquités, des œuvres d’art, de l’or… Ainsi que les actifs d’une quarantaine de sociétés. Résultat : le Parti, unanimement scandalisé, s’est rallié à la décision de punir le coupable. Y compris le protecteur, Zeng Qinghong, horrifié par l’« aventurisme politique » de son ancien protégé aux dents longues.

Ursula Gauthier, L’OBS, 25 juin au 1er juillet, N°2642.

(…) On s’est beaucoup crispé sur la défense du latin. (…) Qui dit latin dit grammaire. Or les enfants qui entrent au collège ne la connaissent pas, parce qu’on ne la leur apprend pas. Les heures de français ont brutalement chuté depuis les années 70-80, sans parler des méthodes d’apprentissage et de la pratique des textes. On ne le dira jamais assez : un enfant qui ne dispose à l’entrée du collège que de 300 mots par rapport à son voisin qui en maîtrise 1000 est condamné d’avance. Aucun avenir scolaire, ni intellectuel, ni social. Les discussion autour de la réforme du collège et des programmes ne sont que du vent tant qu’on n’aura pas pris à bras-le-corps le seul problème qui compte et détermine tout le reste : la lecture, la grammaire, le vocabulaire et l’orthographe, l’expression écrite et orale. Et puis une approche des grands textes classiques qui n’aboutisse pas à ce qu’il faut bien nommer chez beaucoup d’adolescents et de bacheliers : la ferme résolution de ne plus lire un livre, la haine de la littérature. Défendons d’abord le français !

Pierre Nora, historien, membre de l’Académie française, Marianne, 26 juin au 2 juillet, N°949.

(…) Sur le plan philosophique, la fable de Mandeville (Fable des abeilles – 1714) n’est qu’un avatar de la théodicée de Leibnitz, dont elle copie la structure : si l’on considère l’ensemble, si l’on se place du point de vue de la totalité sociale, le mal (l’égoïsme) n’existe pas vraiment puisqu’il sert à engendrer un plus grand bien de sorte que Dieu ne saurait en être tenu pour responsable. Cette idée servira bientôt de matrice aux doctrines libérales de la « main invisible », à ces théories du marché que Hegel qualifiera de « ruse de la raison », puisque selon elles, l’intérêt général se dégage comme par malice de la libre poursuite des intérêts privés, y compris les moins altruistes – l’intervention vertueuse de l’État étant presque toujours porteuse d’effets pervers calamiteux. Cette vision du monde suscitera jusqu’à nos jours l’ire des républicains purs et durs, mais trop souvent, leurs critiques étatiques et moralisantes se solderont dans la réalité par un échec, tant il est vrai que ce qui vaut en éthique n’est pas forcément bon pour l’économie.

Luc Ferry, philosophe, le un, 24 juin, N°62.

Le prix des livres et de la bière ; le Russe de chez Ford ; journalisme et secret des affaires ; la première et dernière pub d’un maître ; la danse bonheur.

Y Olé ! - Du 17 juin au 3 juillet au Théâtre National de Chaillot. © Photo : Patrick Berger.
Y Olé ! – Du 17 juin au 3 juillet au Théâtre National de Chaillot. © Photo : Patrick Berger.

Sunday Press 59

(…) Mon grand-père misait beaucoup sur moi, et espérait que je devienne un professeur émérite. Il m’avait légué ses nombreux livres, en me disant que je pourrais les vendre un jour pour financer mes études. En 1958, je suis allé chez un bouquiniste de Tokyo, qui ne m’a donné que 5 000 yens pour le tout ! Si mon grand-père avait su ça, lui qui était si fier de sa collection de livres ! En sortant avec cette somme en poche, je suis passé devant un bar à bières, et j’ai vu que la pinte était à 600 yens. J’ai fait le calcul : j’avais de quoi me payer une bière par mois pendant mon année d’études. Je n’en avais jamais bu. Chaque mois, je me suis donc offert une bière dont j’ai savouré religieusement chaque gorgée, en pensant à mon grand-père. Il me semblait que la bière devenait de plus en plus salée au fur et à mesure que je l’avalais. C’est une expérience très forte, restée intacte dans mon esprit. Elle m’émeut autant à chaque fois que j’y repense.

Oé Kenzaburô, prix Nobel de littérature, Télérama, 13 au 19 juin 2015, N° 3413.

(…) Ce qu’il trouvait de bien chez Ford, que m’a expliqué le vieux Russe aux confidences, c’est qu’on y embauchait n’importe qui et n’importe quoi. « Seulement prends garde, qu’il a ajouté pour ma gouverne, faut pas crâner chez lui, parce que si tu crânes on te foutra à la porte en moins de deux et tu seras remplacé en moins de deux aussi par une des machines mécaniques qu’il a toujours prêtes et t’auras le bonsoir alors pour y retourner ! » Il parlait bien le parisien ce Russe à cause qu’il avait été « taxi » pendant des années et qu’on l’avait vidé après une affaire de cocaïne à Bezons et puis en fin de compte qu’il avait joué sa voiture au zanzi avec un client à Biarritz et qu’il avait perdu. C’était vrai, ce qu’il m’expliquait qu’on prenait n’importe qui chez Ford. Il avait pas menti. Je me méfiais quand même parce que les miteux ça délire facilement. Il y a un moment de la misère où l’esprit n’est plus déjà tout le temps avec le corps. Il s’y trouve vraiment trop mal. C’est déjà presque une âme qui vous parle. C’est pas responsable une âme.

Céline (Voyage au bout de la nuit), le un, 10 juin 2015, N° 60.

(…) En clair, un journaliste pourra demain être écouté, lu, enregistré au seul prétexte qu’il travaille sur un dossier sensible. Et on ne parle pas là des seules affaires de terrorisme puisque le champ d’application de cette surveillance a été élargi dans le texte de loi à la défense des intérêts économiques et scientifiques de la France, à la lutte contre les violences collectives pouvant troubler l’ordre public, ou encore à la criminalité et à la délinquance organisées. Comment assurer dans ces conditions la confidentialité nécessaire à la réalisation de certains sujets ? Comment garantir aux témoins et autres lanceurs d’alerte la protection du secret des sources, condition sine qua non du bon exercice de notre métier ? Un malheur ne venant jamais seul, voilà que le Parlement européen s’y se prononcer sur un projet de directive pour renforcer le « secret des affaires ». Là encore, les journalistes ne sont pas les premiers visés par ce texte destiné à mieux lutter contre l’espionnage économique. Mais ils pourraient bien en faire les frais par ricochet, puisqu’ils risqueraient d’être traînés en justice avec leurs sources par une entreprise, à partir du moment où celle-ci considère qu’une information ayant une valeur économique a été divulguée. On se souvient du tollé qu’avait provoqué une disposition similaire, lors des débats sur la loi Macron au printemps dernier. Au point que l’article en question avait fini par être retiré. Cette fois-ci, c’est à l’échelle européenne que le combat se mène. Une pétition a d’ailleurs été lancée par la journaliste de France 2 Élise Lucet.

Matthieu Croissandeau, L’OBS, 11 au 17 juin 2015, N° 2640.

(…) Si l’on ne doutait pas que Manoel de Oliveira étreignit des désirs de cinéma jusqu’à sa mort, le 2 avril, à 106 ans. On ne pouvait suspecter qu’il avait embrassé aux tout derniers jours une nouvelle carrière : celle de publicitaire. EDP, fournisseur d’énergie au Portugal, vient pourtant de rendre publique sa nouvelle campagne, « Um Século de Energia », soit quelques courts spots articulés autour d’un docu d’une quinzaine de minutes, qui sont l’œuvre du maître. Sa toute dernière oeuvre. Et, à notre connaissance, sa première pub. Vendu tardif, Oliveira ? L’idée qui sous-tend le projet apparaît si limpide que l’on s’explique sans mal qu’elle ait pu le séduire : l’évocation d’un siècle d’acheminement d’électricité et de transmutations énergétiques par un artiste qui aura lui-même tout traversé de ce siècle. Ce très beau petit film consiste en un amalgame de plans tournés en mars et de citations d’un court documentaire réalisé en 1932 par Oliveira lui même, Hulha Branca, sur l’inauguration d’une centrale hydraulique de l’entreprise de son père, «le pionnier de l’éclairage électrique au Portugal», selon lui. En des plans magnifiques, sa caméra ausculte l’écoulement du temps à même un ballet d’éoliennes (écho aux moulins donquichottesques de son dernier court métrage), des entrelacs de filins électriques, les imposantes conduites de métal qui innervent le paysage naturel, dans un recouvrement par le cinéaste de la charge poétique de la contemplation de ces motifs usés à force d’occurrences pubeuses. Par-delà l’hommage au père se font jour d’autres jolies boucles, dont ce plan où l’ode aux énergies s’achève sur une danse de femmes, baignées seulement de la lumière naturelle de la fin du jour.

Julien Gester, Libération, 13&14 juin 2015, N° 10595.

(…) Déjà, dans Don Quichotte, Montalvo convoquait le souvenir de sa grand-mère en train de lui raconter des fables et des récits en catalan. « Je ne suis pas très original, commente- t-il. J’ai d’abord fait des études d’architecture et d’arts plastiques comme mon père, pour devenir danseur et chorégraphe comme ma mère. » Avec une verve de conteur qui doit tout à son aïeule. Composé de deux parties, l’une sur Le Sacre du printemps de Stravinsky, l’autre sur des musiques populaires espagnoles – « un Picasso et une toile d’un peintre du dimanche côte à côte », résume Montalvo –, Y Olé ! plonge dans la malle aux souvenirs. Le chorégraphe y réincarne sur scène les grandes fêtes qui rassemblaient dans les années 1950, dans les camps de réfugiés d’Arzens, près de Carcassonne, les Espagnols, les Marocains, qui venaient faire les vendanges. Les parents de José avaient fui le franquisme. « Ils avaient quitté dans une extrême urgence un pays qu’ils aimaient et ils devaient apprendre à en aimer un autre. Mon père, architecte, devait attendre la reconnaissance de ses diplômes. Mais, malgré la pauvreté, tous les prétextes étaient bons pour organiser des fêtes flamencas amicales. » C’est là que le petit José contemplait sa mère en train de danser, s’enivrait de la liberté des corps délivrés par la musique. « C’étaient des moments intenses de pure gratuité, de pur bonheur, se souvient-il. Ce sont peut-être mes scènes primitives, mes nuits originelles, celles où est née ma passion pour la danse. Evidemment, tout est transformé sur scène, mais les chansons sont réelles et, lorsque je les ai réécoutées, j’ai eu du mal à retenir mes larmes. C’était un mélimélo musical avec un peu de Beatles par-ci par-là, et je crois que mon goût pour le métissage vient aussi de là. »

José Montalvo, propos recueillis par Rosita Boisseau, M le magazine du Monde, 13 juin 2015, n°195.

La valse à deux temps (au moins !) de Berlin

Le voyage de Berlin a ouvert un débat utile sur ce que nous devons déléguer et vérifier concernant les "frais de mission" de nos gouvernants.
Le voyage de Berlin a ouvert un débat utile sur ce que nous devons déléguer et vérifier concernant les « frais de mission » de nos gouvernants.

Avec les amis ce qu’il y a de bien, c’est qu’ils vous secouent. Car les vrais amis échangent leurs points de vue franchement. Après ma tribune « Valse folle berlinoise » (daniel-chaize.com le 10 juin), ils n’ont pas hésité. Ceux-là même avec lesquels nous nous trouvons souvent d’accord « sur la politique ». Pour dire vrai, ils m’ont trouvé à côté de mes pompes concernant la présence à Berlin de Manuel Valls. Comme certains lecteurs d’ailleurs auxquels j’ai répondu et je poursuis ici, une dernière fois, le propos publiquement. J’avais bien fait de commencer mon propos par cette phrase : « Il se peut que je sois sur la touche… ».

Incontestablement il y a une ligne qui nous sépare sur l’analyse du voyage… mais qui, je le crois vraiment, au bout du chemin de la réflexion, permet de nous trouver en plein accord sur la conception de la bonne gouvernance, de la responsabilité et de l’éthique de nos responsables, élus et gouvernants fondamentaux indispensables pour éviter le délitement de la société que nous redoutons. Que nous essayons de combattre, ne serait-ce que par les mots.

1 /Ce qui nous divise sur les faits incriminés (hormis la présence de deux des enfants du premier ministre sujet d’une certaine manière évacué par le remboursement des billets).

Personnellement, je considère que ce n’était pas Manuel Valls, mais le Premier ministre de la France, qui était invité. Et à ce titre, puisque les moyens de transport de la République, lui permettait de tenir ses deux obligations du jour, présence au Congrès du PS à Poitiers et celle dans la tribune du stade de Berlin pour la finale des clubs UEFA, je considère utile ce rôle de représentation à la veille de l’accueil de l’Euro 16 par notre pays. Je pense que refuser cette invitation, même si deux jours plus tard, Michel Platini venait à Paris pour une réunion de travail, aurait été une impolitesse sans réelle justification. En aucun moment je n’ai cru utile de justifier ce déplacement par une réunion de travail… qui a peut-être eu lieu…

Mes amis, tout au contraire, considèrent que cette appréciation n’est pas « audible » et que je suis d’une complaisance « naïve ». Ils n’osent pas dire par amitié suspecte, mais me connaissant, ils ne comprennent pas que j’accepte ce qu’ils définissent en fait comme un plaisir / loisir – légitime mais personnel – de Manuel Valls. Pour eux, le catalan d’origine supporter du Barça a simplement répondu positivement et à titre personnel au fils d’immigré italien Michel Platini joueur génial et toujours supporter de la Juve. Un geste de pote footeux. En conséquence, ce voyage purement privé doit être payé par l’intéressé. Sur une ligne régulière d’Air France, sur jet privé ou par le remboursement de tous les frais du jet de la République. Ils sont d’autant plus fermes que la communication calamiteuse (ce que je partage pleinement comme analyse) qui a suivi révèle pour eux le vice de forme premier, le mal-être initial du premier ministre sur le sujet.

Alors est-ce que l’attente permanente et l’espoir, d’élus et responsables probes, m’aveuglent en m’accrochant au-delà du raisonnable à une ligne fantôme. Est-ce que je prends mes rêves pour la réalité ? Me bouchent la vue sur le « vrai » quotidien des hommes de pouvoir qui tous, à un moment ou un autre, sont une autre planète ? Planète folle loin du peuple, planète foot ici. C’est possible, surtout vis-à-vis d’un premier ministre pour lequel, même si j’ai quelques désaccords avec sa politique, je suis plutôt « en phase ». D’autant que je suis inquiet et atterré du bashing politique permanent qui est un des levains de la montée du pire. Donc j’ai aussi envie de dire « stop » aux faciles comportements d’émotion et d’inviter à un peu de raison. Pour moi, gouverner, c’est aussi représenter.

Ce à quoi, mes amis rétorquent, gouverner, représenter, oui absolument ! … mais seulement quand les intérêts de la France sont en jeu. Et pour eux présenter le visage de la France – celui du premier ministre – à Berlin n’apportait aucune valeur ajoutée ce soir pour le lustre de notre pays fût-ce pour la promotion l’Euro 16 en France.

2/ Là où nous sommes en commun d’accord.

Il faut absolument un cadre clair définissant les frais de déplacements (transports, etc.) pour les voyages officiels. Il semble qu’il existe une Charte gouvernementale. A-t-elle été respectée ? Je ne le sais pas, mais des journalistes peuvent nous éclairer… De même une enquête journalistique sur les présences, ce soir-là, mais plus largement des invités dans les tribunes officielles de l’UEFA et FIFA et surtout lors des finales de l’année précédent les championnats d’Europe des nations (Manuel Valls était-il le premier représentant d’un gouvernement futur hôte invité à une finale ?) pourrait nous éclairer.

Nous devons exiger une transparence (et une réduction des frais encore liés à une vision monarchique de l’apparat du pouvoir) sur les frais du pouvoir et plus encore sanctionner toute dérive. En ce sens, la présence des enfants (et pour certains le voyage lui-même) est un faux pas qui peut ouvrir une ligne de détournement futurs. Il doit être immédiatement corrigé.

Pour conclure, et à titre personnel, je trouve que cet événement politique – car c’en est un qui va marqué durablement l’image du premier ministre – peut avoir une portée positive : l’exigence citoyenne vis-à-vis de leurs élus est désormais partagée très largement. Tous les écarts sont immédiatement soustraits de la feuille de crédit des hommes et femmes politiques. C’est très bien. Les réseaux sociaux font qu’aucun ne peut y échapper… alors qu’il y a peu, il était facile de les masquer tant ils n’étaient pas visibles.

Ce n’est pas la première fois, mais cette fois c’est un homme politique considéré comme « clean » qui est touché.

Ce que je souhaite, ce n’est pas seulement de veiller de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Si le bébé est sale, on jette ! C’est que chacun veille à ne pas dévaloriser les fonctions importantes de la République et de la démocratie.

Je peux rêver l’idéal républicain, me leurrer sur son existence « pure », ne plus oser trop le secouer de peur que tout s’écroule. Peut-être… Si mes amis sont de bien meilleurs lanceurs d’alerte pour la garantir, je suis alors d’accord avec eux.