La censure au prétexte de la cause palestinienne ; Hannah Arendt et le non-conformisme ; Les lecteurs de poésie en latin ; Le vintage des valeurs inactuelles ; L’unité de Syriza et la réalité virtuelle.

Après réflexion, les organisateurs du Festival ont présenté des excuses au chanteur américain Matisyahu. Ils ont confirmé avoir fait une "erreur" en annulant son concert parce qu'il refusait de prendre une position politique, condition sine qua non, de sa présence sur scène. Une censure évitée de justesse, et après intervention du gouvernement espagnol. Cela en dit long sur certaines confusions de l'esprit. Esprit dogmatique en l'espèce. Les organisateurs, qui visiblement réduisent tout à la politique, et même à l’opinion que devrait formuler un artiste, ne sont pas seulement odieux, ils sont navrants. Ils sont désormais désavoués.
Après réflexion, les organisateurs du Festival ont présenté des excuses au chanteur américain Matisyahu. Ils ont confirmé avoir fait une « erreur » en annulant son concert parce qu’il refusait de prendre une position politique, condition sine qua non, de sa présence sur scène. Une censure évitée de justesse, après une intervention du gouvernement espagnol. Cela en dit long sur certaines confusions de l’esprit. Esprit dogmatique en l’espèce. Les organisateurs, qui visiblement réduisent tout à la politique, et même à l’opinion que devrait formuler un artiste, ne sont pas seulement odieux, ils sont navrants. Ils sont désormais désavoués.

Sunday Press / 68

Invité d’un festival en Espagne, le chanteur Matisyahu s’est vu sommé de se prononcer sur une question politique sans rapport avec sa démarche musicale. Pour avoir le droit de chanter, Matisyahu devait absolument se prononcer en faveur de la création d’un État palestinien. (…) La vie serait une tragédie si nos goûts et, pis, nos émotions n’étaient que le décalque de nos opinions et de nos engagements. Devrais-je considérer les futuristes italiens comme de mauvais peintres, au motif qu’ils furent fascistes ? Cesser d’admirer les cathédrales, les retables, les statues et les fresques, n’écouter ni Bach ni le gospel, enfin, toutes ces choses dont il est difficile de nier qu’elles sont empreintes de religiosité ? Refuser la poésie d’Aragon, qui fut stalinien, le théâtre de Claudel, ce réac, et la prose de Céline, cet antisémite ? Le même sectarisme revient, de génération en génération. Les livres mis à l’index par l’Église, jetés au feu par les nazis, les artistes condamnés, interdits et assassinés par le stalinisme, les poètes bastonnés par les gardes rouges de Mao… L’artiste doit se ranger sous peine d’être réduit au silence. Oh ! En Espagne, mais cela se voit aussi en France, les militants qui somment les artistes d’épouser leur vision de la cause palestinienne se croient et se proclament antifascistes. Mais de cette manière d’exiger un ralliement ressemble terriblement à une autre. En Espagne, précisément, Federico Garcia Lorca était parti en Andalousie pour parler à tous de poésie et de liberté, espérant conjurer la guerre civile. Un poète libre, tombé aux mains des franquistes, ne pouvait être qu’un ennemi. C’est encore lui que l’on fusille chaque fois que l’on somme un artiste d’épouser une cause, en le menaçant de représailles.

Guy Konopnicki, Marianne, 21 au 27 août 2015, N° 957.

(…) Que ce soit dans sa façon d’être femme, d’être philosophe, d’être juive ou d’être allemande, Hannah Arendt est toujours libre et ne se détermine jamais par rapport à ce que l’on attend d’elle. Elle ne se soucie pas de l’opinion et c’est cela qui la rend potentiellement scandaleuse. Arendt et Heidegger ont eu plus qu’une liaison : un amour, avec des racines et des traces. Quant à Eichmann, elle décrit ce qu’elle voit, avec une distance que son ami Gershom Scholem lui reproche comme de la « désinvolture ». Dans les deux cas, elle ne se laisse dicter sa conduite par personne. « Le non-conformisme est la condition sine qua non de l’accomplissement intellectuel », déclare-t-elle en 1948. (…) Arendt distingue trois formes de l’activité humaine. D’abord, le travail, par lequel l’homme assure la perpétuation de sa vie biologique : cultiver, se faire à manger, etc. Puis l’œuvre, c’est-à-dire la fabrication d’objets qui rendent la nature habitable : maison, outils, œuvres d’art. Enfin, l’action, qui ne vise ni l’entretien du corps ni la fabrication d’objets, mais la mise en relation des hommes entre eux, c’est-à-dire la cité et la politique. Avec la cité, ce qui se passe entre les hommes dure plus longtemps que les hommes eux-mêmes. En août 1950, elle note : « La politique repose sur un fait : la pluralité humaine. » Il n’y a pas d’essence de l’homme, juste des hommes : « La politique prend naissance dans l’espace-qui-est-entre-les-hommes, donc dans quelque chose de fondamentalement extérieur à l’homme. » Arendt s’est toujours bagarrée contre la tentation d’une vérité unique, contre le pouvoir des majuscules, l’Homme, l’Être… En ce sens, tout son travail théorique aura été une longue réponse à Heidegger.

Barbara Cassin, philosophe, propos recueillis par Éric Aeschimann, L’OBS, 20 au 26 août 2015, N° 2650.

(…) Fleuron contemporain de la biodiversité littéraire, l’Américain Philip Roth confiait récemment son pessimisme au journal Le Monde : « Je peux vous prédire que dans les trente ans il y aura autant de lecteurs de vraie littérature qu’il y a aujourd’hui de lecteurs de poésie en latin. » (…) La baisse de la lecture régulière de livres est constante depuis trente-cinq ans comme l’attestent les enquêtes sur les pratiques culturelles menées depuis le début des années 1970 par le ministère de la Culture. En 1973, 28 % des Français lisaient plus de vingt livres par an. En 2008, ils n’étaient plus que 16 %. Et ce désengagement touche toutes les catégories, sans exception : sur la même période, les « bac et plus » ont perdu plus de la moitié de leurs forts lecteurs (26 % en 2008 contre 60 % en 1973 %). Si l’on observe les chiffres concernant les plus jeunes (15-29 ans), cette baisse devrait encore s’aggraver puis la part des dévoreurs de pages a été divisée par trois entre 1988 et 2008 (de 10 % à 3 %). La lecture de livres devient minoritaire, chaque nouvelle génération comptant moins de grands liseurs que la précédente. Contrairement aux idées reçues, ce phénomène est une tendance de fond, antérieure à l’arrivée du numérique. « Internet n’a fait qu’accélérer le processus », constate le sociologue Olivier Donnat, un des principaux artisans de ces enquêtes sur les pratiques culturelles. (…) En cause, le « manque de temps » (63 %) ou la « concurrence » d’autres loisirs » (45 %), comme le montre l’enquête IPSOS/Livres Hebdo. La multiplication des écrans, les sollicitations de Facebook, la séduction de YouTube, l’engouement pour des jeux comme Call of duty ou Candy Crush, le multitâche (écouter de la musique en sur surfant sur Internet) ne font pas bon ménage avec la littérature, qui nécessite une attention soutenue et du temps. (…) Pascal Quignard peine ainsi à dépasser les 10 000 exemplaires, le dernier livre de Jean Echenoz s’est vendu à 16 000, Jean Rouaud séduit 2 000 à 3 000 lecteurs, à l’instar d’Antoine Volodine. Providence, le dernier livre d’Olivier Cadiot, s’est vendu à 1 400 exemplaires et le dernier Linda Lé, à 1 600 (chiffres GFK). (…) « La génération des baby-boomers entretenait encore un rapport à la littérature extrêmement révérencieux, confirme la sociologue Sylvie Octobre. Le parcours social était imprégné de méritocratie, dont le livre était l’instrument principal. Cette génération considérait comme normal de s’astreindre à franchir cent pages difficiles pour entrer dans un livre de Julien Gracq. Aujourd’hui, les jeunes font davantage d’études mais n’envisagent plus le livre de la même façon : ils sont beaucoup plus réceptifs au plaisir que procure un texte qu’à son excellence formelle et ne hissent plus la littérature au-dessus des autres formes d’art. » (…) « Est-ce qu’il y a plus de cinq mille personnes en France qui peuvent vraiment se régaler à la lecture d’un livre de Quignard ? J’en doute, mais c’est vrai de tout temps : une œuvre importante, traversée par la question du langage et de la métaphysique, n’a pas à avoir beaucoup plus de lecteurs, estime la sémiologue Mariette Darrigand. Certains livres continuent de toucher le grand public, comme les derniers romans d’Emmanuel Carrère ou Michel Houellebecq, mais pour des raisons qui tiennent souvent davantage au sujet traité qu’aux strictes qualités littéraires. »

Michel Abescat et Erwan Desplanques, Télérama 22 au 28 août 2015, N° 3423.

(…) L’hebdomadaire Valeurs actuelles consacre sa dernière livraison à la France des années 50 et 60n sous ce titre explicite : « C’était mieux avant ! Autorité, mérite, éducation », France respectée, drapeau déployé, prospérité générale, frontières fermées, immigrés invisibles, tradition révérée : la France de René Coty et de Charles de Gaulle était un paradis chromo où l’on avait le sens du travail, de la patrie et des valeurs. (…) La galanterie, si regrettée, poussait des maris pleins de sollicitude à se charger seuls de l’argent du ménage, puisque les femmes ne pouvaient ouvrir de compte en banque sans leur autorisation. Le féminisme n’avait pas encore exercé ses ravages, puisque l’avortement était puni par la loi et que les femmes avaient le bon goût d’interrompre leur grossesse, non sous la surveillance d’un médecin à grand renfort de précautions hygiénistes, mais dans des lieux privés à l’aide de deux aiguilles à tricoter toutes simples. La valeur travail était au pinacle, puisque les ouvriers y consacraient quelque 45 heures par semaine et que les congés payés qui encombrent aujourd’hui les plages et les stations balnéaires de foules vulgaires, étaient deux fois longs, pour des salaires deux fois inférieurs. La télévision n’avait pas sombré dans la cacophonie actuelle, puisqu’elle se ramenait à une chaine unique dont le ministre de l’Information nommait les journalistes et établissait les sommaires. (…) À peine quelques bobos naïfs osaient-ils récriminer contre la guerre d’Algérie, des philosophes abscons comme Albert Camus ou Jean-Paul Sartre, des plumitifs marginaux comme Jean Daniel ou Jean-Jacques Servan-Schreiber ou bien des universitaires coupeurs de cheveux en quatre comme Germaine Tillion ou Jean-Pierre Vernant. Bref, loin de la repentance dont on nous rebat les oreilles, de la bien-pensance qui nous fait tant de mail, du volapük européiste, du droit-de-l’hommisme qui infeste l’esprit public, la France était conforme aux vœux de Valeurs actuelles, c’est-à-dire en dépit de ses succès économiques et de la grandeur gaullienne, un pays colonialiste, étriqué, sexiste, archaïque et mal remis de la guerre.

Laurent Joffrin, Libération 22 & 23 août 2015, N° 10655.

(…) Baptisée Unité populaire, elle est née au mois d’août dans une Grèce endormie. Vendredi 21 août, la création de cette nouvelle force politique, dissidente de Syriza, a été officialisée en pleine période estivale, après plusieurs semaines de turbulences au sein de la coalition de gauche radicale. Hier, le divorce politique attendu a été entériné. Au total, 25 députés – sur 149 –, majoritairement situés à la gauche du parti de gauche, ont déserté Syriza. C’est finalement l’annonce de la démission du premier ministre Alexis Tsipras, jeudi soir, ouvrant la voie à des élections législatives anticipées, qui a con- vaincu les frondeurs. (…) Au cours de la rencontre, qui a duré près de deux heures, M. Tsipras les a critiqués : « Ce n’est pas révolutionnaire de choisir d’échapper à la réalité ou de créer une réalité virtuelle. ».

Élisa Perrigueur, Le Monde, 23 & 24 août 2015, N° 21959.

Michaux et la bourlingue immobile ; « l’aspirateur » Google ; « Mourir ? , plutôt crever ! » ; Keith Richards aime les batteurs qui lui bottent le train ; Les apparitions de la Vierge Marie.

Dans le milieu épiscopal, une blague circule : l’évêque prie la Vierge chaque soir en disant : « Chère Madone, n’apparaissez pas dans mon diocèse ! » Ce sont des ennuis assurés. Des évêques trop favorables se sont fait remonter les bretelles par le Vatican. Certains milieux « illuministes » peuvent présenter des dérives sectaires.
Dans le milieu épiscopal, une blague circule : l’évêque prie la Vierge chaque soir en disant : « Chère Madone, n’apparaissez pas dans mon diocèse ! » Ce sont des ennuis assurés. Des évêques trop favorables se sont fait remonter les bretelles par le Vatican. Certains milieux « illuministes » peuvent présenter des dérives sectaires.

Sunday Press / 67

(…) Selon Baudelaire, « l’artiste ne sort jamais de lui-même ». Sortir de lui-même, le jeune Henri Michaux n’aspire qu’à ça. Et de sa ville natale, Namur, cette prison impitoyablement fortifiée par Vauban. Mais comment se dépouiller de son moi, de sa « petitesse, petitesse, petitesse » de Wallon et d’Occidental ? Avant de s’intoxiquer avec méthode, le chasseur d’extases a d’abord tâté des pays lointains. Effroyablement eurosceptique, Michaux. 1920. En haine du chez-soi, il s’embarque à 21 ans comme « matelot sur un cinq-mâts schooner », puis sur « le Victorieux », un dix mille tonnes d’une belle ligne, que les Allemands viennent de livrer aux Français ». Direction : l’Amérique latine, continent sanctifié par la lecture de Lautréamont, né à Montevideo (Uruguay). Plus tard, il visite l’Équateur (« Ecuador », 1929), puis l’Inde et la Chine (« Un barbare en Asie, 1933). Mais Michaux est un déçu du voyage. Ses exercices d’expatriation sont un échec. Ses méthodiques tribulations ne recueillent qu’une pacotille d’altérité. Toujours l’ailleurs se dérobe. « L’aventure d’être en vie », la quête de l’infini tournent à l’infiniment touristique, au rien à signaler. La terre est « rincée de son exotisme ». L’Indien est « un homme comme les autres ». À quoi bon bourlinguer ? « Je ne voyage plus. Pourquoi les voyages m’intéresseraient-ils ? Ce n’est pas ça, ce n’est jamais ça. Je peux l’arranger moi-même leur pays. Moi, je mets la Chine dans ma cour », écrit le poète dans « la Vie dans les plis », quand il découvre que ses semelles de vent sont de plomb. « On ne part pas », disait Rimbaud, au siècle précédent.

Fabrice Pliskin, L’OBS, 13 au 19 août 2015, n° 2619.

(…) Même les experts a priori les plus au fait de l’importance prise par les données massives et la collecte de celles-ci dans la nouvelle économie de l’immatériel peuvent tomber de leur chaise. « On savait qu’il y avait une collecte de données par les applications et par Google. Mais ce qu’on n’avait pas imaginé, c’était l’ampleur de la collecte. C’est affolant. » Vincent Roca (chercheur à l’Institut national de recherche en informatique (Inria), coordinateur du projet Mobilitics en collaboration avec la Cnil) et son équipe se sont penchés sur l’écosystème du smartphone, cette boîte noire
qui pompe de la data sans que son utilisateur
en soit vraiment informé. (…) Leur conclusion ? Google est une passoire qui transforme votre téléphone en mouchard de poche. « Avec Apple, il y a de plus en plus de limitations sur les données que peuvent récolter les applications. Mais du côté de Google et Android, on ne voit aucune volonté de permettre à l’utilisateur d’avoir un meilleur contrôle sur ses données», constate Vincent Roca. (…) Et donne un exemple vertigineux : « L’application Play Store a accédé en trois mois et pour un seul utilisateur 1 300 000 fois à la localisation cellulaire. » Or, Play Store est la boutique d’applications de Google, outil indispensable et porte d’entrée pour enrichir les fonctionnalités de son smartphone. « Toutes les cinq minutes, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, on est localisé, les données sont stockées et traitées par Google, affirme le chercheur. Et quand on commence à bouger, ce n’est pas toutes les cinq minutes, c’est toutes les minutes. »

Richard Poirot, Libération, 15 & 16 août 2015, n° 10649.

Les cons sont partout, c’est bien connu. Le risque, vu leur quantité, est d’en retrouver quelques-uns autour de soi quand viendra l’heure d’être mis sous terre… Le dessinateur Siné et l’humoriste et réalisateur Benoît Delépine en sont là de leurs réflexions philosophiques, en ce jour de 2009, quand une idée leur vient, d’une commune inspiration : préempter une partie de cimetière où ne seraient enterrés «que des potes»; un petit coin de paradis où l’on continuerait, post mortem, de déconner entre soi. (…) Située dans la 30e division du cimetière de Montmartre à proximité de la tombe de la Goulue (1866-1929), leur « future » sépulture est aujourd’hui l’une des plus remarquables du nord de Paris. Un bronze représentant un cactus ayant lui-même la forme d’un doigt d’honneur surmonte un ca- veau pouvant accueillir jusqu’à 60 urnes funéraires. Une épitaphe a été gravée sur le socle : « Mourir ? Plutôt crever ! » Quelques coups de téléphone et un chèque à la Ville de Paris (5 500 euros) ont suffi aux deux « associés », à ce jour bien vivants – Siné a 86 ans, Delépine 56 – pour acquérir cette concession à perpétuité. La crémation sera un pas- sage obligé pour prendre possession des lieux : « Au départ, j’avais les jetons à l’idée de me faire brûler, raconte Siné. Je préférais envisager d’être allongé dans un cercueil mais, comme je suis claustrophobe, c’est finalement pas plus mal. » (…) La conception de la statue n’a pas été simple, les services municipaux refusant tout projet qui « heurte la sensibilité » des visiteurs. Un premier sculpteur, ami et compatriote du dessinateur belge Philippe Geluck, avait réalisé un doigt d’honneur sortant d’une tombe à la manière d’un zombie, mais Delépine a tiqué, croyant y voir un remake de La Nuit des morts-vivants. Une solution plus « soft » a alors été commandée à un autre copain sculpteur, Patrick Chappet, qui a imaginé ce cactus au profil évocateur : « Cela ne nous satisfait pas encore pleinement. On cherche une autre idée. Mais on tient au doigt d’honneur, en bons anars que nous sommes », assure Siné, alias « Bob » pour ses proches. (…) Cette mise en scène n’est pas du goût de tout le monde. Un ami écrivain lui a reproché de croire en un « après », insulte suprême au regard de la doxa anarchiste. « Et l’humour alors ? se défend Siné. La mort étant un sujet tabou, on aime bien taper dessus. Le but est aussi de faire passer le message que vous nous faites chier, juste- ment, avec vos croyances. Ce qu’on veut, c’est pouvoir se saouler au son d’une fanfare pendant des funérailles, comme on l’a fait à l’enterrement du dessinateur Claude Serre (en 1998) – c’était le jour du beaujolais nouveau, qui plus est ! »

Frédéric Potet, Le Monde, 15, 16 & 17 août 2015, n° 21952.

(…) C’est un gros disque auquel on ne s’attendait pas, qui sort Keith Richards de son statut de personnage récurrent des rubriques people (il s’est fâché/réconcilié avec Mick Jagger, il s’est blessé en tombant d’un arbre, il est à nouveau grand-père…) pour en refaire un musicien. Il y a deux ans, le batteur américain Steve Jordan, l’autre alter ego de Keith Richards, son collaborateur depuis un quart de siècle, a fait remarquer au guitariste qu’il y avait bien longtemps qu’il n’avait pas travaillé en studio. Keith Richards se souvient : « Il m’a dit : “Pourquoi tu ne t’y prendrais pas comme quand tu as enregistré Street Fighting Man ou Jumpin’ Jack Flash ? Comment tu t’y es pris ? » Je lui ai répondu qu’il n’y avait que moi et Charlie Watts – ou Steve Jordan –, je ne suis personne. Je joue contre le batteur, on sculpte le rythme, on syncope, on s’amuse. C’est toujours un plaisir de jouer avec des batteurs de ce calibre, ils vous bottent le train. » En quelques semaines, Richards et Jordan avaient accumulé une demi-douzaine de morceaux. « Et je me suis aperçu que je m’amusais comme un fou. Un studio, c’est ma seconde maison, il n’y a pas de téléphone et on peut faire ce qu’on a à faire. » Keith Richards raconte l’enregistre- ment de Crosseyed Heart comme une renaissance musicale, mais le disque sonne aussi comme un testament, qui refait tout le parcours d’un gamin de la banlieue londonienne né sous les bombes allemandes, qui, par la seule force de sa volonté et de son talent, s’est réinventé en héritier des grands musiciens afro-américains. (…) Quant à la reconstitution du duo d’auteurs-compositeurs qui a signé Satisfaction ou Miss You, elle est envisagée sans angoisse : « Mick écrit beaucoup de son côté, moi aussi. Quand on se retrouve, l’un demande à l’autre : “Qu’est-ce que tu as ?” Et on s’aperçoit que ce que l’autre a apporté fonctionne très bien avec ce qu’on a soi- même écrit. On écrit ensemble sans communiquer. Mick et moi formons un drôle de couple, mais il y a entre nous des affinités qui dépassent l’entendement. »

Thomas Sotinel, M le magazine du Monde, 15 août 2015, n° 204.

(…) Seize apparitions de la Vierge sont établies par jugement. Entre 2.000 et 21.000 cas auraient donnés lieu à une citation depuis les premiers siècles du christianisme. En réalité, on n’en sait rien. Pour notre dictionnaire, nous en avons recensé 2.400. (…) Dans le milieu épiscopal, une blague circule : l’évêque prie la Vierge chaque soir en disant : « Chère Madone, n’apparaissez pas dans mon diocèse ! » Ce sont des ennuis assurés. Des évêques trop favorables se sont fait remonter les bretelles par le Vatican. Certains milieux « illuministes » peuvent présenter des dérives sectaires. (…) À deux périodes, les apparitions se sont conjuguées avec la vision de l’Église. Cela a été le cas pendant la Restauration au XIXe siècle, pour aider à intégrer la culpabilité que ressentaient nombre de Français après la Révolution vis-à-vis de la science et de la laïcité, vues comme une trahison de la foi catholique. L’apparition porte ce message : « Si vous ne revenez pas à l’essence de l’Église, vous subirez des cataclysmes. » L’autre période s’étend de 1917, avec Fatima au Portugal, jusqu’au pontificat de Jean-Paul II. De nombreux récits coïncident alors avec une forme de lutte contre le communisme soviétique et son danger planétaire. Parfois l’apparition le mentionne de façon claire et réclame « la conversion de la Russie au Sacré-Cœur de Jésus ». Cela correspond à un cheval de bataille du Saint-Siège qui dure jusqu’après la Seconde Guerre mondiale, avec l’émergence de l’Opus Dei ou des Légionnaires du Christ.

Patrick Sbalchiero, historien et co-directeur du « Dictionnaire des apparitions de la Vierge Marie, JDD, 16 août 2015, n° 3579.

Steinbeck largue les amarres ; fils et téléphone de Poutine ; de Nadine à Clafoutis ; la violence des intégrismes juifs, chrétiens, musulmans ; renseignement, liberté de la presse et démocratie

Quand John Steinbeck prend la mer pour s'évader de la société des hommes.
Quand John Steinbeck prend la mer pour s’évader de la société des hommes.

Sunday Press / 66

« Le monde est malade aujourd’hui. Il y a des choses plus simples à apprendre au fond d’une crique que Hitler, le stalinisme ou la confusion du capitalisme… » écrit John Steinbeck en 1940. L’océan est un refuge. Il largue les amarres et tire sa révérence. « Le vaste monde s’éloigne très vite. La peur, la férocité, la contagion de la guerre, les incertitudes d’ordre économique… » La société des hommes l’effraie. En Europe, le chaos. En Amérique, l’hystérie. Les Raisins de la colère font de lui la cible de toutes les passions. On le traite de pervers ou de drogué, on brûle son livre dans les vallées de Californie, des admirateurs campent devant sa porte et le FBI mène l’enquête pour voir si ce roman, sur les pauvres gens déplacés par la grande crise de 1929, ne cacherait pas la menace d’un terrible activiste communiste. À bord du Western Flyer, qui a pris la mer à Monterey, le rythme s’alanguit, le moteur cogne doucement, le roulis amortit les humeurs, l’angoisse est « avalée par les anticorps de la tranquillité ». Rien de plus qu’ « un bateau et la mer ». (…) L’écrivain ne voyage pas seul. À la tête de l’équipage, son grand complice, Ed Ricketts, biologiste, séducteur et philosophe. Une « encyclopédie sur pattes », avec lequel Steinbeck sympathise ardemment depuis le début des années 1930, et qui s’est fait une spécialité de l’étude des invertébrés marins, « petits animaux, bons, aimables et sains » dont la vie pourrait donner des leçons. (…) Dans leurs bagages, les laborantins ont emporté des outils d’étude ainsi que des caisses de whisky, de brandy, et deux mille cent soixante bouteilles de bière pour agrémenter une observation dépassant largement le cadre de la biologie marine.

Laurent Rigoulet, Télérama, 8 au 21 août 2015, N° 3421-3422.

(…) Les hommes de Kadyrov, les « kadyrovtsy », conduisent Aslambek au deuxième sous-sol du QG de la police, le font asseoir sur une chaise et lui mettent un sac en plastique opaque sur la tête, qu’ils attachent hermétiquement avec du ruban adhésif. Aslambek étouffe. Avant qu’il ne suffoque totalement, un policier pratique une petite ouverture dans le sac. Il respire avec peine, mais il respire. « Puis ils m’ont dit : ‘’Tu racontes ou on commence. ‘’ J’ai répondu : ‘’Je n’ai rien à raconter. Je n’ai aucune idée de ce dont vous parlez ‘’ », se souvient Aslambek. Les agents commencent à le battre, sur le ventre, le visage, d’abord à coups de poing puis de pied. Malgré le violent passage à tabac, Aslambek reste muet. « On va voir », s’énervent ses bourreaux. Ils lui enfoncent un chiffon dans la bouche, attachent des fils électriques sur ses doigts et ses orteils. Et envoient une violente décharge. « Je n’avais jamais ressenti une douleur pareille. J’avais l’impression de brûler de l’intérieur. Je ne pouvais même pas crier à cause du chiffon, ni respirer », lâche Aslambek. Il ne sait pas quel appareil les hommes de Kadyrov ont utilisé. Peut-être, comme souvent, une « gégène », un générateur électrique manuel, une dynamo de campagne de l’armée russe, surnommé le téléphone de Poutine ». « Ils envoyaient des décharges d’environ trente secondes, puis me demandaient d’avouer, me laissaient dix secondes de repos avant de m’insulter et d’envoyer une nouvelle décharge », dit Aslambek. Au bout d’une heure, les hommes amènent un manche en bois. « Ils m’ont pendu avec ce bâton au plafond, comme une chauve-souris, la tête en bas, mains et pieds liés ensemble. » La torture à l’électricité recommence. Le jeune sportif s’évanouit une première fois. On lui jette de l’eau au visage. Il revient à lui. Comme il n’a toujours rien à raconter, le chef des policiers menace de le tuer. (…) Quand on l’extrait du véhicule, il se retrouve dans une forêt inconnue. Il pense qu’il va bientôt s’ajouter à la liste des « disparus » – 10 000 officiellement, 18 000 selon les ONG depuis le début du conflit, en 1994. Coup de théâtre : au lieu de l’abattre d’une balle dans la nuque à la manière du NKVD, l’ancêtre du KGB, ses gardiens le laissent téléphoner à sa mère. Ils lui font raconter que sa voiture est tombée en panne et qu’il va bientôt rentrer. (…) La Tchéchénie est une zone de non-droit où les policiers du « fils » de Poutine règnent en maîtres, avec, en lieu et place de textes de loi, des pistolets braqués sur les temps.

Jean-Baptiste Naudet, L’OBS, 6 au 12 août 2015, N° 2648

(…) « Environ un bébé sur dix naît actuellement avec un prénom qu’ils est le seul à porter » confirme Baptiste Coulmont auteur de Sociologie des prénoms (La Découverte 2011). Ce qui n’était le cas que pour 0,4 % des Français en 1950. Parallèlement, les prénoms les plus courants le sont moins. (…) On en vient à appeler « classiques » des prénoms qui ne le sont plus du tout : le choix vraiment audacieux pour un nouveau né, ce serait Thierry ou Pascal, pas Timeo ou Nolan, parmi les plus donnés l’an dernier. Pour Baptiste Coulmont, la première raison de l’explosion des prénoms rares est juridique. Tous ou presque sont désormais autorisés. Dans les années 1960, une instruction mentionnait, par exemple, que Nadine était un « prénom possible ». Depuis la loi du 8 janvier 1993, les textes sont beaucoup plus souples et le choix est libre tant qu’il est « conforme à l’intérêt de l’enfant ». On peut donc opter pour n’importe quel prénom, l’orthographier comme on le souhaite (on compte par exemple une vingtaine de forme de Priscilla), voir le créer (Mangabi, Evalouna, Clafoutis…).

Guillemette Faure, M Le magazine du Monde, 8 août 2015, n° 203.

(…) F.V. : Après le 11 septembre, on s’est dit qu’on ne pouvait pas continuer à ne traiter que des intégristes catholiques. On commence par faire des papiers sur les pays musulmans contre l’IVG. À la conférence de Durban, on voit des gens de gauche mains dans la main avec des intégristes musulmans, on se dit qu’il y a un problème… Dans Tirs croisés, on compare les stratégies politiques des intégristes juifs, chrétiens et musulmans sur la question des femmes, de la culture, de la violence. Et on est obligés de reconnaître que les résistants à l’islam politique prennent plus de risques que nous en dix ans sur l’intégrisme chrétien. C.F.: Notre position est antiraciste et laïque pour montrer que les intégrismes sont un phénomène politique. La violence n’est pas intrinsèque à l’islam. Entre les mains d’intégristes, n’importe quelle religion peut devenir un outil d’oppression. À partir de Frère Tariq (Grasset 2004), une partie de la gauche séduite par le discours du prédicateur nous lâche. Pour eux, critiquer l’islamisme, c’est trahir la gauche. Le Monde diplomatique ou Politis, qui aimaient bien nos livres, nous dézinguent. Parce qu’on souligne que l’absence de solidarité à gauche fragilise le camp laïc face aux intégrismes musulmans. Je savais que ce serait dur après l’enquête sur Tariq Ramadan, mais je n’imaginais pas un tel enfer.

Flametta Venner et Caroline Fourest, propos recueillis par Anastasia Vécrin, Libération, 8 & 9 août 2015. N° 10643

Le 30 juillet 2015, Markus Beckedahl, rédacteur en chef du blog « Netzpolitik.org », et Andre Meister, journaliste pour le même média, ont reçu une lettre les informant de l’existence d’une enquête les visant, ainsi que leur source inconnue.

Accusés de « haute trahison », leur faute serait d’avoir publié des documents démontrant la mise en place de mesures destinées à augmenter la surveillance d’Internet par le renseigne- ment allemand. La révélation de ces documents est l’exemple parfait de journalistes effectuant leur devoir d’information. N’est-il pas absurde qu’un acte nécessaire au bon fonctionne- ment d’une démocratie soit considéré comme une trahison ? La protection des journalistes et de leurs sources est plus que ja- mais un sujet critique. Pour comprendre et pouvoir expliquer au public quels sont les programmes mis en place par les services de renseignement, les journalistes ont besoin d’un certain savoir sur le fonctionnement de ces programmes. Ils ont donc besoin de sources capables de leur fournir ces données. Un journaliste a besoin d’être lui-même protégé pour être en mesure de préserver ses sources. Lorsqu’un Etat attaque des journalistes et leurs sources, c’est le droit du public à être informé qu’il attaque, et donc la démocratie. Lorsqu’il s’agit de sujets aussi techniques et compliqués que la surveillance de masse, il est nécessaire pour les journalistes de pouvoir produire des documents originaux pour prouver la découverte de programmes dont l’existence se- rait sinon incroyable. C’est précisément parce que leurs publications provoquent un débat en se fondant sur des données prouvant que leurs propos sont indéniables que les journalistes de Netzpolitik.org font aujourd’hui l’objet d’une enquête.

Tout comme de nombreuses lois en vigueur dans presque chaque pays démocratique, la Constitution allemande assure la liberté de la presse. En entreprenant une tentative d’intimidation politique de Netzpolitik.org, le service de renseignement intérieur allemand ne respecte pas ce droit. Dans une société démocratique, les services de renseignement ne sont pas au-dessus de la loi. Le procureur général allemand, Harald Range, a été démis de ses fonctions le 4 août. Nous demandons maintenant l’arrêt de l’enquête contre Netzpolitik.org. Nous demandons en outre que Hans-Georg Maaßen, président du renseignement intérieur allemand, soit démis de ses fonctions pour avoir lancé la plainte contre Netzpolitik.org.

Marie Gutbub et Jacob Appelbaum, journalistes indépendants et auteurs d’une lettre ouverte écrite en soutien de Netzpolitik. org, signée par des journalistes du monde entier, Le Monde, 9 & 10 août 2015, N° 21947.

Presse d’été, chaud devant

Chaud devantIl n’y a pas de surprise, les marronniers de l’été sont là. Chauds comme de bien entendu, donc sexe… car sous le soleil des canicules, sea, sun and sexe sont les couvertures rafraichissantes – mais aussi pleines d’espoirs de ventes dressées au plus haut – de la presse en vacances.

Parmi d’autres, les Unes de deux hebdomadaires d’actualité révèlent la tendance hot du moment.

Les Inrockuptibles et L’OBS mettent en avant un sexe… quelque peu solitaire. La Une du premier avec son sein de glace certes alléchant, mais la jeune femme semble bien seule et nous ne pouvons que lui souhaiter qu’elle passe de l’autre côté du miroir pour trouver des âmes sœurs. La seconde nous annonce une « nouvelle révolution du sexe »… qui est celle du 2.0 et des réseaux. L’ère du sexe technologique où il n’est « plus besoin de se toucher pour jouir. Casques 3D, sextoys connectés, poupées animées » nous plonge dans des univers parallèles jusqu’au « porno immersif ». Il paraît que ça ahane sec… bien qu’on n’y mouille guère le maillot.

Mais dans le concert des marronniers d’été, un nouvel habitué de l’été s’immisce avec régularité depuis qu’il n’est plus ce qu’il fût : Nicolas Sarkozy. À vrai dire, l’ex-président peine à jouer dans la cour du hot storytelling. Certes il exhibe encore en certaines occasions le mollet solide du cycliste qui préfère les côtes et les cols que le plat (bien qu’il en rajoute plus qu’un peu sur ses exploits…), mais c’est en tant qu’homme de réflexion qu’il tente de montrer chaque été. Réfléchi sans oublier le décontracté et le rafraîchi de mise pour réussir la Une parfaite de détente estivale. Une petite barbe naissante et une chemise négligemment ouverte – diable, on est en vacances ! -, les yeux un peu las du mélancolique censé masquer l’obsession du revanchard (que c’est long d’attendre 2017) et évidemment un entretien qualifié d’exclusif. Ici chez Valeurs actuelles… c’est plutôt chauds les marrons.

Ainsi sont désormais rythmés nos étés entre le chaud et le froid, portés par les fantasmes du moment. Et cette année, la triste solitude semble bien en être le crédo.