L’affichage ratée de NKM.

NKM Allaoui   L’affichage ratée de NKM.   eclair du jour    Daniel Chaize
NKM et Fatima Allaoui : une affiche de l’UMP qu’on a failli voir… Ou l’histoire du lundi qui n’est pas un vendredi. Une inquiétante décision et une précipitation révélatrice.

NKM flashée en plein excès de vitesse de racolage politique. Le vendredi, la numéro 2 de l’UMP, position obtenue de haute lutte contre l’autre prétendant Laurent Wauquiez, veut montrer qu’elle a non seulement sa liberté de parole, mais sa liberté d’agir. L’heure est à la constitution du secrétariat national, c’est-à-dire ni plus ni moins que de la somme des personnalités qui, en cas d’alternance politique, pourraient se retrouver aux commandes de la France. Chaque leader propose dont ses meilleurs candidats et, en pleine démocratie, c’est Nicolas Sarkozy qui décide et valide. La députée de l’Essonne veut donc briller de tous ses feux, c’est pour elle le moment d’affirmer sa position et son talent de découvreuse de pépites. Tout d’abord, on ne peut guère le lui reprocher dans une UMP où la parité est encore à conquérir… elle choisit une femme. Jeune puisqu’il s’agit, ne l’oublions pas, d’incarner le renouvèlement des générations. L’UMP ne peut plus être ce qu’elle a été, il faut changer la galerie de portraits. Ce sera donc Fatima Allaoui. On lui donne même le poste attaché à la formation professionnelle. Une jeune pour l’avenir des jeunes ! Que demander de plus ? Rien, et bien si ! «  J’ai proposé cette jeune femme parce que j’ai trouvé qu’elle avait un parcours de qualité issu de la diversité et je souhaite promouvoir dans l’organigramme du parti des personnes avec des profils différents » ajoute NKM qui veut prouver que rien ne lui échappé dans ce choix raisonné. La diversité est respectée, c’est-à-dire que la couleur de peau ne gêne en rien à l’UMP : blanche, noire, basanée, aucune n’est bannie. On ne peut que s’en réjouir. Sarkozy avait eu sa Rama Yade, NKM aura sa Fatima Allaoui, tous deux sont de bons parrains républicains. Là-dessus un week-end réparateur passe jusqu’au lundi où le journal Libération révèle que la nouvelle secrétaire nationale adoubée par Nicolas Sarkozy lui-même appartient au Siel (Souveraineté, indépendance et libertés), un groupuscule d’extrême droite fondé par Paul-Marie Couteaux et affilié au Rassemblement Bleu Marine de Marine Le Pen. L’homme s’est fait connaître en 2013 en considérant que l’introduction du mariage homosexuel en France était « une violence faite à la nature ». Ciel ! Sale début de semaine pour NKM qui en dévisse sur ses talons puisqu’elle se voit obliger de déclarer : « Je ne savais absolument pas qu’elle avait eu cette aventure politique« . On ne peut mieux détruire son argumentaire précédent et révéler un oubli très inquiétant pour une femme qui dit faire du combat contre le Front national une de ses priorités ! Il est vrai que, lors de la campagne des municipales à Paris l’ancienne porte-parole de Sarkozy avait multiplié les gaffes et révélé sa méconnaissance de très nombreux dossiers. Ce qui lui fut fatal. Fatima Allaoui nommée vendredi, démise de ses fonctions lundi… la mécanique UMP est en route. Un de ses membres, sous le couvert de l’anonymat a eu ce mot à propos de Sarkozy, qui avait en personne validé cette nomination, « il a agit avec précipitation et sous la pression de la guéguerre interne NKM-Wauquiez ». Nicolas sous pression, non ! Qui peut y croire ? Ou alors… On tirera de cet épisode fondateur du nouveau parti du futur, entre autres éléments, que l’UMP recrute à l’inverse du CV anonyme censé mettre fin à la discrimination liée aux origines. Le parti de Nicolas Sarkozy – comme tant d’autres ! – préfère mettre en avant la diversité… même si celle-ci ne sert que pour l’affiche. À se demander si les fiches des candidats aux responsabilités – jusqu’aux plus hautes – ne sont pas principalement regardées avec deux critères dominants : l’âge et la diversité. Passe pour la compétence. NKM n’a pas pris soin d’en lire plus, d’en savoir davantage et même visiblement de parler ou de recevoir l’élue de son cœur. On peut aussi s’interroger : et si NKM devenait un jour Premier ministre… composerait-elle ainsi son gouvernement ?

Le mammouth de l’éducation patauge dans le chocolat amer des faux cadeaux… et les élèves sont marrons.

Triple A 578x260   Le mammouth de léducation patauge dans le chocolat amer des faux cadeaux... et les élèves sont marrons.   sunday press    Daniel Chaize
L’Éducation nationale décroche la timbale des médailles en chocolat avec la suppression des notes de 0 à 20 à l’école. La fin de la notation débouche finalement au système… des agences de notation ! À en fondre de désespoir…

Sunday Presse / 35

(…) Les politiques peinent à se renouveler et il y a, aujourd’hui, un vrai problème de défiance entre la majorité et l’opinion. Quand un ministre parle, on ne le croit plus. Quand ils ont un message à faire passer, c’est évidemment notre rôle d’être là pour relayer leur parole, la questionner, la contredire, l’expertiser. Mais encore faut-il qu’ils aient de vraies annonces à faire ! Aujourd’hui, les hommes politiques courent les radios et les chaînes d’info, souvent pour ne rien dire. Ce n’est bon pour personne. Ni pour nous qui avons le sentiment d’être devenus une caisse de résonance. Qu’ils travaillent, et lorsqu’ils ont des choses à dire, qu’ils viennent. Autrement, c’est inutile. Et ça n’intéresse personne. (…) Il y a un an, le matin, nous recevions sept ou huit personnalités politiques par semaine. Aujourd’hui, nous en invitons trois. C’est suffisant. C’est la ligne que j’ai donnée. Notre boulot, c’est informer et divertir. Avec les politiques, on informe de moins en moins on ne divertit jamais. »

Fabien Namias, Directeur général d’Europe 1, propos recueillis par Alexandre Le Drollec, TÉLÉOBS, 13 au 19 décembre 2014, N°2614.

(…) Il est à peine besoin de le dire : cette affaire de suppression des notes à l’école relève de la pure et simple bouffonnerie. J’ai sous les yeux un devoir d’élève noté, pardon « évalué » en lettres et non en chiffres : C++. Va comprendre Charles ! La meilleure amie de cette élève a eu pour appréciation, cela ne s’invente pas, B+-… Aux fous ! Est-cela l’école de la « bienveillance » ? Dites plutôt du faux-semblant et de l’enfantillage. Après avoir massacré l’apprentissage de la lecture, la bureaucratie pédagogique, encouragée par ses échecs, s’attaque à la notation. Devant tant d’impunités et d’arrogance, on a honte pour l’école, on a honte pour la gauche, on a honte pour ce gouvernement. La sociologie distingue depuis longtemps, s’agissant d’une institution, sa fonction explicite et sa fonction latente. La fonction explicite de l’école, c’est l’enseignement. Sa fonction latente, c’est la câlinothérapie électorale. Avec, en tête de gondole, une câlinothérapeute de charme, Najat Vallaud-Belkacem. Elle passe ses journées à caresser dan le sens du poil les parents d’élèves, ces grands dépressifs, et les élèves, ces timides et fragiles plantes d’élevage. Tenez : l’interdiction des redoublements qui va accompagner la suppression des notes : dans les cas extrêmes, un professeur pourra tout de même proposer un redoublement. Mais ce sont les parents, du haut de leur expérience pédagogique, qui auront le dernier mot. Le prof, désavoué par des parents goguenards, aura l’air malin. Cette autorité, dont on le presse de faire preuve, faute de lui en donner les moyens, sera celle du Petit Chose au pays des grandes gueules et des malappris. Étonnez-vous après cela qu’on ne trouve plus personne pour faire ce métier de clown blanc et de souffre-douleur.

Jacques Julliard, Marianne, 12 au 18 décembre 2014, N°921 .

(…) Avec sa communication tous azimuts, l’EI (l’organisation État Islamique) affiche une dextérité qui surpasse la barbarie pixelisée des années 2000, capable de troubler avec les pseudo reportage de Cantlie (John Cantlie, britannique otage depuis novembre 2012 et « journaliste » à la solde de ses geôliers sans que l’on sache trop s’il est contraint ou volontaire) autant que d’effrayer avec les décapitations à la chaîne. De revêtir les atours du débat contradictoire tout en frappant à l’estomac, ou de singer la BBC comme le cinéma gore. Abdelasim El Difraouri (auteur de Al-Quaida par l’image, Éditions Puf 2013) souligne ce professionnalisme, nourri des codes anglo-saxons ou européens : « Ils créent les conditions de la crédibilité, seule solution pour que la propagande fonctionne. » L’EI dispose d’un chapelet d’îlots plus ou moins autonomes ayant prêté allégeance au calife Abou Bakr al-Baghdadi. Romain Caillet (chercheur arabophone basé à Beyrouth) évoque une nébuleuse aux contours fuyants : « Chaque groupe djihadiste, même le plus petit, a sa branche médiatique. La différence, c’est le nombre. Aqmi (Al-Qaida au Maghreb islamique) par exemple, en a une seule, c’est simple. Mais l’EI en a beaucoup plus. » Sur Internet, on croise les vidéos d’Al-Furqan, le canal « officiel », née en 2007 en Irak et « employeur » de John Cantlie. Plus loin, les productions ciselées d’Al-hatat, instrument du cyber-djihad calibré pour les candidats au départ et monté par une poignée de combattants originaire d’Allemagne ?

Olivier Tesquet, Télérama, 6 au 12 décembre 2014, N°3386 .

(…) Les estimations du Bureau du journalisme d’investigation, organisme indépendant britannique, totalisent entre 2 ?774 et 4.443 victimes confirmées d’attaques de drones depuis 2002 dans trois pays : Pakistan, Yémen et Somalie. La fourchette s’élargit encore quand on y ajoute les victimes d’attaques susceptibles d’avoir été menées par des drones. Ce flou, entretenu par le secret dans lequel ces armes sont manipulées, est lié à la difficulté d’accéder à des informations fiables de terrain. Les organismes indépendants qui tentent de le dissiper travaillent exclusivement en collectant les articles de journaux locaux relatant de telles attaques. Par recoupement, ils tentent de confirmer à la fois l’implication des drones dans ces attaques, ainsi que le nombre de victimes, en distinguant les civils tués lorsque cela est possible. (…) Les drones sont des armes redoutables : elles tuent sans se faire voir – non seulement de leurs victimes, mais également des sociétés au nom desquelles on les manipule.

Lou Wolff, administrateur de l’Insee et chercheur au Centre d’études et de l’emploi, le un, 10 décembre 2014, N°36 .

Sans doute avez-vous déjà vu une carte géographique, démographique, météorologique. Mais une carte nationale de l’adultère ? Fin novembre, le site d’actualité Pengpai (ThePaper.cn) à Shangaï, pourtant officiel, a eu l’audace d’établir et de publier une carte de la Chine où sont indiqués trente et un cas d’adultère qui auraient été commis par de hauts fonctionnaires répartis dans douze des trente-quatre provinces et métropoles. Des hommes politiques comme les deux vice-gouverneurs de la province du Hainan, le directeur adjoint du Comité central politique et législatif, ou bien le directeur adjoint du Bureau national d’accueil des visites et plaintes du public…. Terme commun aux accusations contre ces prestigieux fonctionnaires l’« adultère avec autrue ». (…) Une personne qui a moins de trois maitresses ou amants est classée dans la catégorie « vie dissolue » ; si elle en a trois ou plus, c’est « amorale ou vie de débauche ».

Benoit Hopquin, M le magazine du Monde, 13 décembre 2014, n° 169.

 

Légende : L’Éducation nationale décroche la timbale des médailles en chocolat avec la suppression des notes de 0 à 20 à l’école. La fin de la notation débouche finalement au système… des agences de notation ! À en fondre de désespoir…

Mauvaises cuisines et puissance de la vie.

Les noms du Boeuf   Mauvaises cuisines et puissance de la vie.   calepin hebdo    Daniel Chaize
Les jolis noms de poire, de collier, d’échine, de plat de côtes, mais aussi les plus intrigants merlan ou araignée vont devoir céder la place aux « viandes à griller » ou « viandes à mijoter ». Au mieux les premières seront nommées « steak à griller » et les secondes par exemple « blanquette à mijoter ». Ce n’est pas seulement un appauvrissement du vocabulaire « de métier » qu’il s’agit, mais d’un appauvrissement du vocabulaire tout court. Albert Camus écrivait : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ».

Lundi 8 décembreCacahouète et 7ème ciel. La fille du patron de Korean Air aime prendre son pied avant même le décollage avec un petit en-cas bien terrien histoire de préparer au mieux son envol. Ainsi, Cho Hyun-Ah a demandé au service de l’apéritif, avant le décollage sur un vol New York-Séoul, des noix de macadamia – joli nom de circonstance l – mais pas de bol, bien au contraire, on lui les livre dans un vulgaire sachet comme à un vulgaire quidam passager. Le sang de la vice-présidente exécutive de la compagnie sud-coréenne ne fait qu’un tour comme l’avion qui, pourtant roulait déjà vers la piste de décollage, et fait un demi-tour illico presto dès que le pilote fut invité à obtempérer. Retour à la case départ du terminal et débarquement de l’insolent chef de cabine. On ne sait pas si ensuite, après un vol qui aura de ce fait 11 minutes de retard, si la dame a pu déployer au mieux ses ailes de princesse capricieuse du Pays du matin frais.

Mardi 9 décembreLa langue de bœuf en pleine poire. Quelle araignée a donc piqué nos « experts gouvernementaux » pour suivre une demande des grandes surfaces souhaitant simplifier le nom des viandes ? Mme Fleur Pellerin n’a pas le temps de lire (ce qu’on peut comprendre bien que le regretter) et n’a pas la mémoire des titres de romans d’un prix de Nobel de littérature qu’elle a pourtant reçu à déjeuner, ce qu’on l’on comprend moins (voir daniel-chaize.com du 30 octobre 2014); on remplace les notes des cahiers d’école par des gommettes de couleur ou des lettres agrémentées de +++ façon agences… de notation; voici maintenant que l’on simplifie le dictionnaire des bouchers. C’est toujours ainsi, quand un décideur tient une hache, il s’en sert. Il faut couper et trancher dans le vif. Les bouchers et les éleveurs, du coup, ont les crocs ! En effet les jolis noms de poire, d’entrecôte, de hampe, de bavette, de collier, d’échine, de plat de côtes, mais aussi les plus intrigants merlan ou araignée vont devoir céder la place aux « viandes à griller » ou « viandes à mijoter ». Au mieux les premières seront nommées « steak à griller » et les secondes par exemple « blanquette à mijoter ». Ce n’est pas seulement un appauvrissement du vocabulaire « de métier » qu’il s’agit, mais d’un appauvrissement du vocabulaire tout court. Albert Camus écrivait : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ». Dans cette civilisation « Textos / SMS / Tweets », c’est une insulte à l’intelligence – ici des consommateurs et des professionnels – mais au langage et à ses plaisirs tout court. C’est une destruction d’une partie de l’intelligence qui se construit avec les mots. Puisque la viande n’a plus sa bavette, on ne pourra plus se « la tailler » autour d’un vin qui, n’en doutons pas, n’aura plus bientôt de cuisse ni de longueur en bouche… Aurait-on peur des mots ? Ce n’est pas exclu car depuis longtemps les « technicien(ne)s de surface » et les « assistant(e)s » ont été des mots subterfuges pour ne plus avoir de balayeur, ni de secrétaire. L’amusant serait de tester la connaissance du titre directeur de « cabinet » dont le prestige, dans les écuries des partis politiques, reste grand. On peut évacuer l’intelligence, on n’efface jamais la réalité.

Mercredi 10 décembreUn écart toujours plus grand entre les riches et les pauvres. Les inégalités n’ont jamais été aussi fortes dans les pays de l’OCDE en trente ans, affirme l’organisation dans un rapport. Dans cette zone, « le revenu des 10 % de citoyens les plus riches est 9,5 fois plus élevé que celui des 10 % les plus pauvres ». L’OCDE compte trente quatre pays développés (États-­Unis, Union européenne, Australie, Japon…) et émergents (Mexique, Chili, Turquie…). Oui, vous avez bien lu, il s’agit des pays les plus « développés ».

Jeudi 11 décembreÀ 106 ans, le cinéaste reste jeune. Il est prêt à tourner l’Église du Diable, adapté du Brésilien Machado de Assis, le bouclage du montage financier est en cours. Manoel de Oliveira, le plus vieux cinéaste de la planète vient de recevoir des mains l’ambassadeur de France, au musée de la fondation Serralves de Porto, les insignes de grand officier de la Légion d’honneur. En août dernier, il présentait à la Mostra de Venise O Velho do Restelo (le Vieux du Restelo), un court métrage de dix-neuf minutes… quatre-vingt-trois ans après sa première réalisation, le film muet Douro, faina fluvial. A l’occasion d’un précédent anniversaire, le maître portugais avait déclaré : « Si on m’enlève le cinéma, je meurs.»

Vendredi 12 décembreEurope et Espace… Ter. Après le succès de l’expédition Rosetta & Philae (daniel-chaize.com du 16 novembre) et le feu vert pour Ariane 6 (daniel-chaize.com du 6 décembre), de nouveau une bonne nouvelle européenne : l’European Extremely Large Telescope. Un miroir de 39 mètre de diamètre pour explorer le fond de l’espace (et donc du temps) pour un milliard d’euros d’investissement en dix ans, l’œil du plus puissant télescope du monde a obtenu son permis de regard par les États membres de l’Observatoire européen austral (ESO). Il s’agit d’un véritable saut technologique – une puissance multipliée par quinze par rapport à l’existant – qui permettra de détecter des galaxies et d’autres corps célestes hors de portée des meilleurs télescopes actuels. L’outil de cette nouvelle recherche de vies dans l’espace sera installé au Chili, sur le Cerro Armazones à plus de 3.000 mètres d’altitude, dans le désert d’Atacama au ciel pur, noir, sec et stable.

Une bande de Montreuillois en répétition avec l’Orchestre Titanic.

Orchestra 1   Une bande de Montreuillois en répétition avec l’Orchestre Titanic.   culture    Daniel Chaize
Une affiche de la pièce Orchestre Titanic de l’écrivain, humoriste et dramaturge bulgare Hristo Boytchev produite en Roumanie montée aujourd’hui par Philippe Lanton et sa compagnie Le Cartel de Cap* (Coopérative Artistique de Production sise à Montreuil).

Ils sont là sur le quai à tenter plus ou moins adroitement de prendre un train parmi ceux qui passent à leurs pieds et ne s’arrêtent jamais. Ils sont SDF, ils vivent là dans ce lieu désaffecté qu’un d’entre eux, Louko, connaît bien, il en était le chef de gare. Les quatre titubent. Il faut dire qu’ils y vont un peu fort du goulot, toutes leurs menues pièces de monnaie et petits billets y passent. Ils titubent aussi sur ce sol qui tangue, ce pays et cette histoire qui basculent on ne sait trop dans quel sens. Comme ces trains de sable, lourds chargés d’une terre qui part d’Europe vers les États-Unis… mais aussi dans le sens inverse. Va comprendre ! Ils sont quatre à chanceler, mais ils tentent de conserver un minimum d’énergie et d’espoir. Surtout l’un des quatre, Meto, qui se veut le nouveau chef de la bande des quatre. Il se pense légitime car il se prétend chef d’orchestre et rappelle à qui veut l’entendre qu’il a dirigé Beethoven, Bach et Feuerbach. Bon le dernier est un philosophe… mais peu importe, un peu de matérialisme ne peut pas faire de mal dans ce monde d’illusion merveilleusement écrit par Hristo Boytchev, l’auteur bulgare *. Avec Orchestre Titanic, si l’on ajoute à Meto sa copine Lubka qui confesse qu’elle a pêché (on ne saura pas comment ni de quoi…), Doko ex montreur d’ourse et pleure sans fin sa dernière compagne animale qu’il dit avoir tuée et le cheminot Louko désabusé, nous sommes face à des fantômes suspendus dans une histoire elle-même en plein flottement. Il n’y a plus d’attaches qui vaillent. Tout vacille. Quel territoire aussi peu accueillant pourrait retenir qui que ce soit. Certes, il reste ces quelques gouttes de soleil en bouteille qui permettent tous les rêves mais ajoutent à la confusion. On tourne en rond, il n’y pas plus de grand soir que de grands lendemain. Mais on s’accroche, jusqu’au bout. Cette fin va surgir par l’arrivée d’un cinquième aviné de taille, Hari Houdini, un prestidigitateur qui va les emmener hors du monde par l’enseignement de la disparition. Pour des fantômes humains, rien de plus normal en fait… Mais au final, dans ce monde de l’illusion omniprésente, qu’est-ce qui sera vrai et faux ? Qui part, qui reste entre naufrage et musique ?

J’ai eu la chance d’assister à une lecture d’Orchestre Titanic mise en forme par Philippe Lanton au théâtre de La Tempête. Des moments rares et toujours forts. Ce début d’un devenir présenté devant des professionnels plusieurs mois avant que la pièce devienne adulte et se présente au public. Avec sa compagnie Le Cartel, Philippe Lanton est aussi membre fondateur de Cap Etoile (Cap*), la coopérative Artistique de Production sise à Montreuil. C’est tout naturellement que ses autres membres et traditionnels associés se retrouvent dans ce travail, notamment les comédiens. Tous merveilleux et si complices : les montreuillois Evelyne Pelletier, Bernard Bloch et Philippe Dormoy accompagné par Olivier Cruveiller et Christian Pageault. Déjà soutenu par un théâtre (et probablement deux), l’heure est venue pour le chantier de la production. Souhaitons que pour une présentation au public envisagée en 2016, les scènes françaises et les institutions ne manqueront pas de soutenir financièrement un aussi beau travail qui donne toute sa puissance à un texte fort du théâtre contemporain. L’auteur lui-même a assisté, au centre culturel Bulgare à une précédente maquette et l’a trouvé « exceptionnelle ». Désormais, il est loin d’être le seul.

* Hristo Boytchev a d’abord fait des études pour devenir ingénieur, profession qu’il exerce jusqu’en 1985 en Bulgarie. En 1984, la création de sa première pièce l’incite à entreprendre des études théâtrales à l’Institut National d’études théâtrales et cinématographiques de Sofia (1985-1989). Pendant cette période, il crée quatre nouvelles pièces : Dynamite à bord, État de guerre, Terminus, Comme disent les Français. En 1995-1996, il écrit la pièce Le Colonel-Oiseau qui lui vaut sa renommée à l’étranger lors de sa création en 1997 (Grand prix international de dramaturgie contemporaine du British Council, a été mise en scène par Didier Bezace pour le Festival d’Avignon 1999. Humoriste très connu en Bulgarie, il s’est rendu populaire auprès de la jeunesse bulgare grâce à ses analyses franchement critiques des événements politiques et sa participation fictive à l’élection présidentielle en 1996, lorsqu’il est candidat indépendant aux élections présidentielles en Bulgarie. À l’occasion de la campagne, il organise des happenings politico-comiques filmés, ayant pour décor la rue ou des endroits improvisés et insolites. Il ne recueille que 100 000 voix environ (soit 2 % de l’électorat). Il vit et travaille à Sofia. Ses œuvres sont régulièrement jouées en Europe centrale et orientale.