Sunday Press 88 // L’insécurité culturelle / Se concentrer sur son interprétation / Coup de com’ rondement mené / Redonner vie au quartier sans chichis / Un monologue qui n’écoute pas l’objection.

Léonardo DiCaprio à propos du metteur en scène Iñárritu : « Un réalisateur se bat pour arriver à ce qu’il veut ? On devrait le féliciter, pas en parler comme d’un fou dangereux. »
Léonardo DiCaprio à propos du metteur en scène Iñárritu : « Un réalisateur se bat pour arriver à ce qu’il veut ? On devrait le féliciter, pas en parler comme d’un fou dangereux. »

(…) Par ailleurs, lorsque les politiques publiques paraissent aggraver les problèmes plutôt que les résoudre, elles provoquent dans une partie de la population une volonté de retrait, voire de sécession sociale, qui conduit notamment à vouloir s’organiser autrement, à l’écart des élites, afin que celles-ci ne disent plus ce qu’il faut faire ou ne pas faire, ce qui est bien ou mal. On trouve dans l’affaire d’Uber, par exemple, des réactions de ce type : des jeunes, issus de la banlieue souvent, veulent pouvoir travailler de manière flexible ou disposer d’un mode de transport peu onéreux et pratique, sans qu’une réglementation vienne les contraindre. (…) L’insécurité sociale, face au chômage et à la stagnation du pouvoir d’achat, se combine étroitement avec ce que j’ai appelé l’insécurité culturelle. Or, les élites ne fournissent plus une lecture pertinente du monde (des défis, des difficultés, etc., au niveau mondial ou européen), quand elles ne se mettent pas à traiter tout simplement le peuple de crétin ou de racisme. Un exemple de cet aveuglement ou de ce déni d’une partie des élites face au réel s’est bien vu sur ce mode après les événements de Cologne. C’est aujourd’hui sensible, à la fois économiquement et en termes de définition de l’identité, à propos de la construction européenne, de la gestion de la crise des migrants, de l’inquiétude face aux bouleversements au Proche-Orient ou en Afrique, ou de la démultiplication du terrorisme.

Laurent Bouvet, professeur de théorie politique, Marianne, 5 au 11 février 2016, N° 982.

(…) Oui, Iñárritu vous met au défi d’être authentique, il est intraitable sur ce qui lui semble être juste ou non. On l’a beaucoup attaqué à ce propos, alors que, pour moi, on devrait le remercier. J’ai trop de respect pour le cinéma pour travailler avec des gens qui le prennent à la légère. La souffrance ne dure qu’un temps – et, encore une fois, la souffrance sur un plateau est toute relative – , les films, eux, nous survivront pour des siècles. Des réalisateurs comme Iñárritu ou Scorcese sont attentifs au moindre détail et refusent d’avancer tant qu’on ne leur a pas donné ce qu’ils veulent. En faisant ça, ils garantissent leur intégrité artistique mais aussi celle de leurs acteurs. Nicholson disait de Kubrick : « On sait qu’il a soupesé chaque plan, chaque décision, un millier de fois, on peut se concentrer sur son interprétation. » On se sent à l’abri, on se sent protégé, c’est un sentiment précieux. Un réalisateur se bat pour arriver à ce qu’il veut ? On devrait le féliciter, par en parler comme d’un fou dangereux.

Leonardo DiCaprio, propos recueillis par Laurent Rigoulet, Télérama, 6 au 12 février 2016, N° 3447.

(…) « C’est un plan média et nous sommes fiers d’en faire partie », sourit Catherine Barma, la productrice de l’émission de France 2 « On n’est pas couché ». Celle-ci précise que c’est l’ex-garde des Sceaux et son éditeur Philippe Rey qui ont d’emblée choisi de se rendre dans le talk-show animé par Laurent Ruquier. En parallèle Mme Taubira a accordé un entretien à un journal papier, Le Monde, paru le 2 février. « L’éditeur m’a appelée le vendredi 29 janvier, deux jours après la démission, pour me proposer la venue d’un “XY’’, comme on dit quand on veut garder l’anonymat d’un invité d’importance », raconte Mme Barma. La raison du secret était lié à celui entourant la sortie du livre de Mme Taubira, paru lundi 1er février, dans un délai record après son départ du gouvernement. Mme Barma appris l’identité de l’invitée lors d’un rendez-vous avec M. Rey, vendredi midi. Puis elle a mis Laurent Ruquier dans la confidence. La sortie du livre a été éventée dimanche soir par France 2 et, lundi, Mme Barma a pu confirmer que la ministre se rendrait à « On n’est pas couché ». Auparavant, Mme Taubira avait choisi de parler à Michel Denisot dans « Conversations secrètes », dont la diffusion a été avancée au mercredi 27 janvier. Elle n’y confiait pas ses projets.

Alexandre Picquard, Le Monde, Dimanche 7 – Lundi 8 février 2016. N° 22103.

(…) Une société, Facility, est créée pour relancer et professionnaliser la machine. Repartir de zéro. « Nous, les juifs, on vit avec le sentiment que l’on peut tout perdre, à tout moment. J’aurais bien aimé me tourner vers la religion, mais ce n’est pas mon truc. Alors, comme je n’ai pas d’ami rabbin, je parle avec un ami philosophe, ça me fait du bien. » S’engouffrer dans le travail. Ne rien lâcher. Courir pour ne pas tomber. « C’est un peu ça, soupire l’ami Stéphane. Je ne sais pas comment il tient. C’est un truc de survie, il a remis à plus tard sa propre reconstruction. » La Belle Équipe, un dérivatif, un exutoire, presque un mantra. Elle revivra, pour ressusciter des enfers. (…) Prochain objectif, donc, la réouverture de La Belle Équipe. Un événement qu’il voudrait sans chichis, sans caméras. Il se projette. « Comme d’hab’, on ouvre à 8 heurs, on sert le premier café. Et le quartier revit. » Il gardera, peut-être, la chaise avec les impacts, comme triste relique. Il prendra, sûrement, un homme pour assurer la sécurité, voire éconduire les curieux un peu lourds. Mais Grégory ne sera pas là. Il restera à distance, désormais. Peu importe. Mission accomplie, au nom de Djamila. Mais aussi de Hodda, Halima, Romain, Hyacinthe… Et de Tess, bien sûr. Aux yeux de la fillette, son papa est un « héros », car un survivant. Un Little big man.

Grégory Reibenberg, patron de La Belle Équipe, article par Gérard Davet et Fabrice Lhomme, M le magazine du Monde, 6 février 2016, n° 229.

(…) J’étais à la radio, à Montréal, le jour où un sondage a dit qu’un Québécois sur cinq refuse l’étranger. L’animateur était désespéré. Je lui ai répondu : « Vous voulez dire que quatre Québécois sur cinq acceptent l’étranger ? Mais c’est énorme ! »… Il y a une haine quotidienne, rampante, délétère, un peu partout. En France, on le sent physiquement. Il y a de la peur. Des choses terribles se sont passées à Paris. Et d’autres choses ont eu lieu, qui sont graves aussi : des déclarations publiques, de la haine ordinaire sur internet… C’est une haine qui se sent bien, un monologue qui n’écoute pas l’objection, et auquel on ne fait d’ailleurs pas trop d’objections. On se contente de pleurer en soi. On a besoin d’une forte énergie, que les quatre cinquièmes disent que l’avenir ne sera pas fait par les autres. Quelqu’un comme Mme Morano ne peut pas me décourager. Tout ce qu’elle a, c’est un micro. Mais, en démocratie, chaque voix compte, quotidiennement. On ne peut pas tout le temps cacher la poussière historique sous le tapis : ni à l’école ni à l’Académie, où il faut faire entrer des mots, des cultures. Il faut ouvrir tout cela, pour préparer l’avenir. Enfin, la haine n’existe pas que sous sa forme raciste, en France. Je vois autant de Noirs que de Blancs qui viennent manger dans la poubelle. Pourquoi l’argent s’est-il concentré ainsi ? Les propos racistes ne sont pas si importants. C’est comme la fièvre. Ce n’est pas une maladie, mais l’indication que vous avez une maladie. Il faut aller voir dessous ce qui a bougé dans la structure profonde de la France. On a besoin de spéléologues. Si on ne colmate pas, on aura toujours des poussées de fièvre.

Dany Laferrière, académicien, propos recueilli par Grégoire Leménager, L’OBS, 4 au 10 février 2016, n° 2774.

Céline et Proust à la Bastille

Pour Rodolphe Dana Le "Voyage" exige la solitude. Mais avec Ferdinand Bardeau, c'est bien de notre nuit qu'il s'agit. © Photo : Jean-Louis Fernandez.
Pour Rodolphe Dana le « Voyage » exige la solitude. Mais avec Ferdinand Bardeau, c’est bien de notre nuit qu’il s’agit. © Photo : Jean-Louis Fernandez.

Rodolphe Dana avec le collectif Les Possédés qu’il dirige depuis 2002 * investit le théâtre de la Bastille jusqu’au 19 février avec deux pièces mises en scène d’après deux romans parmi les plus important du XXème siècle, peut-être les plus grands Du côté de chez Schwann et Voyage au bout de la nuit. des plumes de Marcel Proust et Louis-Ferdinand Céline qui affirmait : « Proust s’est occupé des mondains, je me suis occupé du peuple. »

Seul en scène durant 1h45, jouant tous les personnages, Rodolphe Dana plonge, rampant, bondissant, lâche, apeuré, visionnaire, aimant et généreux dans cette course fuite du Voyage au bout de la nuit.

Du café de la place Clichy jusqu’à « sa » banlieue parisienne où il officia comme médecin des pauvres, il suffit de peu – quelques tables seulement – pour que la scénographie nous transporte. Nous naviguons sur l’océan à bord de L’Amiral Bragueton ou sur les fleuves de la colonie Bambola-Bragamance. Nous marchons dans la verticale New-York ou sur les quais parisiens des bouquinistes pour regarder les pêcheurs qui… « ne prennent rien. Ils n’avaient même pas l’air de tenir beaucoup à en prendre des poissons. Les poissons devaient les connaître. Ils restaient là tous à faire semblant. »

Les choix d’extraits du roman s’enchaînent simplement, comme une évidence et nous avons tout Céline sur son torrent de mots et d’humour.

C’est la seconde fois, après une représentation donnée à la Scène Watteau de Nogent-sur-Seine, que je vois ce travail de transcription de cette tentative humaine désespérée d’échapper à la lourdeur du monde. On sait que Louis-Ferdinand Céline n’y arrivera pas et pire qu’il sombrera dans l’horreur, le délire et l’abomination.

Toutefois, grâce à Rodolphe Dana, Le Voyage (écrit en pleine crise de 1929)… on en parle encore.

Il ne me reste plus qu’à découvrir, dans quelques jours, le monde des fleurs, des senteurs, des nuits d’insomnies, des sons de campagne et des bruissements de robe avec Marcel Proust. J’en suis impatient.

* Rodolphe Dana a pris la direction du Centre dramatique national de Lorient en janvier 2016.

Jusqu’au 19 février

Voyage au bout de la nuit et Le coup droit lifté de Marcel Proust

Théâtre de la Bastille, 76, rue de la Roquette. 75011-Paris.

Réservations : 01 43 57 42 14

Sunday Press 87 // On s’intègre par l’école / La difficulté de comprendre son temps / La différence entre la plume et les meurtres de masse / Sécurité, le débat permanent / Touche pas à ma Vespa

La municipalité de Gênes (Ligurie), dirigée par le maire Marco Doria (gauche), a profiter des derniers jours de 2015 pour publier une directive interdisant la circulation de 7 à 19h00, des scooters aux normes européennes d’émission Euro 0 dans une grande partie de la ville portuaire. Les 20.000 propriétaires s’en étranglent encore…
La municipalité de Gênes (Ligurie), dirigée par le maire Marco Doria (gauche), a profiter des derniers jours de 2015 pour publier une directive interdisant la circulation de 7 à 19h00, des scooters aux normes européennes d’émission Euro 0 dans une grande partie de la ville portuaire. Les 20.000 propriétaires s’en étranglent encore…

(…) Ce qui pencherait plutôt pour l’adoption de cette mesure (la déchéance de nationalité), c’est que la nationalité est fondée sur l’adhésion. C’est pourquoi à 18 ans on peut renoncer à la nationalité française si on en fait la déclaration explicite. La nation est un plébiscite de tous les jours, jusqu’à la majorité. La nationalité implique une conscience et un effort. Je suis très partagé car cette mesure de déchéance a été annoncée en catastrophe pour des effets largement symboliques. J’aurais préféré la mesure d’indignité nationale telle qu’elle existait en 1945, qui ne permet pas d’expulser une personne physiquement mais civilement, en la privant du droit de vote. (…) Le vrai problème, derrière cela, c’est l’intégration. Avec ce débat sur la déchéance de nationalité, on a trouvé le moyen d’éviter les questions. Or on intègre par le travail. Un étranger s’intègre en appartenant à une communauté de travail. Il s’inscrit dans un syndicat, participe du mouvement ouvrier. C’est ainsi que Polonais et Italiens sont devenus Français. Et on s’intègre par l’école, qui doit enseigner l’histoire de France par la chronologie et non de façon thématique. Hélas ! on cherche en vain la singularité française dans les programmes actuels.

Régis Debray, écrivain, le un, 20 janvier 2016, N° 90.

(…) L’histoire fourmille d’exemples de ce que l’on n’a pas voulu voir. On cite souvent les accords de Munich de septembre 1938, qui ont abandonné la Tchécoslovaquie aux mains de Hitler. Tout le monde pensait que la paix était sauvée, oubliant que Hitler voulait la guerre. Aveuglement d’une culture politique qui ne pouvait ni ne voulait envisager qu’un État souhaite délibérément le conflit armé ! Autre exemple, Mai 68 : personne n’imaginait l’ampleur qu’allait prendre l’événement, car ce n’était pas les syndicats ou les partis politiques qui avaient lancés le mouvement, et les étudiants n’étaient pas encore « légitimé » comme acteurs plausibles de l’histoire. Le général de Gaulle lui-même ne comprenait pas – « qu’est-ce qu’ils veulent donc ? ». D’autres cas de figure témoignent de la façon dont les schémas de pensée obscurcissent parfois la lecture des événements. Qui se doutait par exemple, quand tout le monde avait les yeux rivés sur le Japon, que la Chine deviendrait la deuxième puissance mondiale ? On n’imaginait pas, tout simplement, qu’une grande puissance économique puisse naître d’une économie de boutiques… Et quand Al-Qaida a déclaré la guerre aux États-Unis en 1996, le New-York Times n’y a consacré que trois lignes. On n’a pas compris non plus la révolution iranienne et l’alliance entre le parti communiste de ce pays et l’ayatollah Khomeyni – qui, au passage, a contredit toutes les prévisions de l’époque en réussissant à mettre une nation au service de l’islam. Les schémas nous aveuglent : on croit trop souvent que l’histoire n’est faite que par des dictateurs, des partis, des militaires ou des idéologies, et cette méprise aboutit à de faux diagnostics. (…) La première désillusion trouve son origine dans la certitude que le cours de l’histoire est inscrit dans le marbre. Qu’il s’agisse de la monarchie, du libéralisme, de la République ou du socialisme, l’histoire, quelle que soit l’idéologie, semblait mener inéluctablement vers la libération de nos sociétés, le progrès, technique et politique, étant largement associé à cette libération. On a cru ainsi que le fascisme et le nazisme ne seraient finalement que des incidents fâcheux ; ce fut un choc de réaliser que ce qui semblait tellement contraire au progrès pouvait s’enraciner durablement dans un pays. De même en France, en 1946, le rêve d’un avènement du socialisme par des élections démocratiques s’est dilué avec l’arrivée de De Gaulle et le début des Trente Glorieuses… À gauche, la désillusion fut grande. Sur ces erreurs d’appréciation, les images peuvent nous renseigner. Les actualités américaines, lors de la grande dépression d’après 1929, montraient par exemple des chômeurs une gamelle à la main. À la même époque, en Allemagne, la propagande nazie filmait des chômeurs attablés à une soupe populaire… que l’on retrouvait ensuite mieux habillés et revigorés ! Les vaincus de l’histoire apparaissaient soudain comme les vainqueurs de la rue. Une leçon à retenir quand, dans les prisons d’aujourd’hui, on sait que certains imams persuadent des délinquants qu’ils peuvent se réhabiliter en servant la cause de l’islamisme. Vaincus de l’histoire sociale, ces délinquants deviennent des héros virtuels.

Marc Ferro, historien, propos recueillis par Gilles Heuré, Télérama, 23 au 29 janvier 2016, N° 3445.

Certes, on trouvera toujours des convergences et des communautés entre deux auteurs. Ainsi, à bien des égards, s’agissant de l’école, de la culture et de la laïcité, la pensée d’Alain Finkelkraut n’est pas très éloignée de celle d’Élisabeth Badinter. Comme il serait difficile de dénoncer une école « néoréac » en soulignant ces convergences, on insistera sur d’autres, qui permettent d’associer Finkelkraut à Éric Zemmour. Il suffira ensuite d’y ajouter Richard Millet, cible parfaite mais déplacée, et Michel Houellebecq dont on oublie au passage qu’il incarna, pour le Monde, l’avant-garde littéraire. À quelles idées progressistes s’opposent donc ces affreux réactionnaires ? Leur principal pourfendeur, Daniel Lindenberg, les accuse de participer « au déploiement d’une véritable rhétorique d’extrême droite », fondée sur « la critique antimoderne d’une société ouverte. » (…) Et Daniel Lindenberg d’asséner que toutes les références aux Lumières, à la République, à la nation et même au féminisme sont dévoyées pour devenir les masques d’un racisme. Nous voici avertis. « La tentation est grande d’instrumentaliser les crimes de Daech. »

La principale force obscurantiste et réactionnaire ne serait donc qu’un prétexte à l’établissement d’une pensée véritablement réac. Orwell n’est jamais bien loin. Des actes proprement réactionnaires, dans le plein sens du terme, peuvent bien être commis en France. Ce n’est rien. Assassiner des dessinateurs coupables de blasphème, abattre froidement des juifs, mitrailler aux terrasses des cafés, massacrer les spectateurs du Bataclan, n’est-ce pas l’expression de la réaction la plus noire ? Eh bien non. Selon Daniel Lindenberg, le réac est celui qui n’accepte pas l’enfermement des femmes sous le voile et la contestation des enseignements historiques et scientifiques de l’école. Car tout cela n’a guère d’importance, on « instrumentalise » les meurtres pour valider une réhabilitation de l’humanisme, des Lumières, de l’école, de l’universalisme représenté par la République, qui sont autant de vieilleries réactionnaires. Pourquoi Lindenberg s’inquiète-t-il de l’évolution de la pensée depuis la chute du mur de Berlin ? Rien n’a changé. Avant 1989, les régimes issus des révolutions du XXe siècle passaient pour progressistes. Il n’y avait pourtant pas de société plus fermée et inégalitaire que la société soviétique, à l’exception des diverses dictatures laïques ou religieuses censées mener les anciens peuples coloniaux à l’émancipation. L’effondrement de ces prétendus régimes progressistes a bien provoqué, partout, des vagues réactionnaires. Sauf que la plus terrifiante et la plus raciste ne s’exprime pas par la plume, mais par la terreur et le meurtre de masse.

Guy Konopnicki, Marianne, 22 au 28 janvier 2016, N° 980.

Jean d’Ormesson a demandé à Manuel Valls s’il avait conscience de s’être « droitisé » et comment il vivait cette trahison. Car désormais c’est une affaire entendue dans presque tous les médias, François Hollande a dit adieu au socialisme. Il entraîne dans ce geste non seulement son gouvernement et son parti et la gauche entière. C’est une période terrible que nous allons continuer à vivre, tandis que les assassinats et les attentats des djihadistes se poursuivent un peu partout et, avec celui de Marseille, menacent la coexistence des communautés juives et musulmanes. La seule image de paix qu’on ait à cet égard aperçue est celle du pape visitant la synagogue à Rome. La réflexion qui m’a intéressée dans la réponse de notre Premier ministre, c’est celle à travers laquelle il a rappelé que l’accusation d’avoir viré à droite vient de l’obligation où se sont trouvés la police, la justice, le renseignement et même l’armée d’être mobilisés pour déjouer les menées de l’État islamique. Il a précisé qu’il s’agissait en somme de la perception que l’on avait de la sécurité, et qu’elle n’était pas une valeur de droite, mais au contraire une préoccupation populaire. Je dois dire que cela m’a rappelé une conversation que j’ai autrefois entendue entre François Mitterrand et Pierre Bérégovoy. À vrai dire, le Premier ministre de l’époque ne parlait pas, c’était le président de la République qui disait : « Sans doute notre ami Pierre Bérégovoy va-t-il nous rappeler une fois encore ses origines populaires et l’appréciation positive que l’on y trouve en ce qui concerne l’ordre et la sécurité. » Ce sont des débats permanents.

Jean Daniel, L’OBS, 21 au 27 janvier 2016, n° 2672.

(…) Pour un Génois, c’est presque impossible « C’est comme nous priver de la mer, du vent, des couchers de soleil, du sirroco, de la Sampdoria et du Genoa [les deux clubs de football de la ville], a écrit Francesco Cevasco dans le quotidien Il Corriera Della Sera du 15 janvier. La Vespa c’est la pensée en mouvement, c’est notre éducation sentimentale. Sans Vespa, pas de Gregory Peck et d’Audrey Hepburn dans Vacances romaines. Ceux qui polluent ne sont pas les propriétaires de Vespa, mais les conducteurs de voiture tout-terrain garées en triple file. Prenez garde, la Vespa [en français, la guêpe] pique quand elle est en colère. » Elle pique et s’organise. Un essaim de « vespistes » a lancé avec succès le hashtag #lamia vespanonsitocca (« Touche pas ma Vespa »). « La Vespa est née à Gênes et elle meurt à Gênes », ne craignent pas de proclamer les propriétaires de ces quasi-antiquités, bien décidés à ne pas céder à la loi. L’adjoint à l’environnement reçoit des centaines de courriels pour qu’il renonce à son interdiction. « J’ai eu moi-même un engin de ce type, rétorque-t-il dans la presse italienne. Elle polluait et la santé publique est quelque chose qui a son importance. » En attendant, prudemment, l’application de la directive de la municipalité a été au 1er avril.

Philippe Ridet, M Le magazine du Monde, 23 janvier 2016, n° 227.

Écumes de surface et lame de fond

Capture d’écran 2016-01-23 à 16.37.41Les petites phrases font le bonheur des intervenants sur la blogosphère. On peut aussi dire qu’elles en révèlent la limite puisqu’étant si prompt à l’échauffement spontané des « esprits », les réseaux sociaux accumulent davantage de cris émotionnels que de raison maîtrisée. Ce n’est plus de l’info, c’est du faux. Il paraît que des enseignants s’en préoccupent constatant que le public dominant – les jeunes – ne mesurent pas que cette émotion surchauffée est synonyme de pensée fauchée.

Deux exemples de la semaine le montrent une nouvelle fois.

Le 22 janvier, à Davos et sur les antennes de la BBC, Manuel Valls déclarait que : « L’état d’urgence pourrait être maintenu jusqu’à ce qu’on puisse en finir avec Daech » ajoutant « La guerre, c’est utiliser tous les moyens dans notre démocratie pour protéger les Français. Nous ne pouvons pas vivre tout le temps dans l’état d’urgence. Mais tant que la menace est là, nous pouvons utiliser tous les moyens à disposition. » Plus tard Matignon devait à nouveau préciser que l’exécutif n’avait nullement l’intention de prolonger l’état d’urgence pendant des années.

Il faut dire qu’entre-temps l’interprétation faisait florès… Libération titrait : « Valls, le coup d’état d’urgence permanent » ; L’Express choisissait : « L’état d’urgence sera prolongé “le temps qu’il faudra’’» avec un jeu de guillemets de citation n’entourant que la deuxième proposition.

Le 20 janvier, sur BFM-TV qui avait enflammé de la même manière les titres avec sa déclaration : « La vie d’un entrepreneur, elle est bien souvent plus dure que celle d’un salarié. Il ne faut jamais l’oublier. Il peut tout perdre, lui, et il a moins de garanties.» L’Express et l’Expansion titraient : « La vie d’un entrepreneur est souvent plus dure que celle d’un salarié. » Le « bien » disparaît, ainsi que l’explication qui suit. Le Figaro est plus court encore, il enlève le « bien » et le « souvent » : « la vie d’en entrepreneur est plus dure que celle d’un salarié ». RTL emboite ce pas là. Un adjoint de Paris, collaborateur de L’OBS Le Plus intervertit deux mots « bien » et « souvent » pour arriver à la formule de l’Humanité : « La vie d’un entrepreneur est souvent bien plus dure que celle d’un salarié ». En omettant la phrase explicative.

Ces jeux et effacements de mots ne sont pas anodins. En fait Manuel Valls annonce de fait la reconduction de l’état d’urgence qui sera proposée à l’Assemblée nationale prochainement. Et ensuite, il ouvre une des nombreuses réflexions sur ce que sera le nouveau texte de la Constitution concernant l’arsenal juridique qui doit être, selon le gouvernement, modifié pour mieux répondre – probablement sans état d’urgence justement ! – à toute situation de crise ou de guerre comme celle que nous subissons. De la même manière, Emmanuel Macron pointe un fait réel de l’économie d’aujourd’hui et probablement davantage encore celle de demain (économie numérique et importance des petites et moyennes entreprises pour la création de valeurs et d’emplois) qui le mérite. Il n’oppose pas les salariés (dont tous les grands patrons sont d’ailleurs) et les petits patrons, il révèle que les souffrances au travail ne sont pas d’un seul côté.

Il ne s’agit pas pour autant d’occulter la communication de « transgression fondatrice » utilisées par les deux protagonistes au service de leurs ambitions clairement affichées… et par ailleurs légitimes comme toutes les autres. Mais faire mauvaise mousse avec un recueil partiel de l’écume de phrases ne permet pas de mesurer la lame de fond, elle bien réelle qui se produit dans notre pays. Il est de grands débats qui traverse et traverseront des droites et des gauches qui ne seront plus égales ni pareil demain. Les deux sujets retenus ici seront suivis de bien d’autres.

C’est pourquoi le pourtant recommandé « fact checking » (vérification par les faits) fait particulièrement défaut. Dans la presse, ce qui est grave. Sur Internet, ce qui est courant. D’où l’imprudence à courir sans retenue derrière ces foulées brasse-tout.