La jeunesse s’allonge comme la vieillesse/ Quelle est notre responsabilité face à une machine qui apprend seule ? / La démarche historique afin de remonter aux trois piliers du Coran / L’Inde fait plier Monsanto le roi des OGM / The Artist n’appartenait à personne.

Prince était sûr de son talent. On a dit de lui qu’il était prétentieux à ce sujet alors que les vidéos que l’on découvre ces jours montrent aussi un homme simple, timide parfois, et qu’il fasse le show sur les grandes scènes ou qu’il soit simplement assis sur un tabouret dans une petite cave de jazz, toujours proche du public. Interrogé sur sa « place » dans la musique actuelle il a eu cette réponse en forme de reconnaissance : « Frank Zappa was ahead of his time ». Il n’y a pas de classement à établir, mais ce qui restera certain, c’est qu’eux deux sont des extraordinaires compositeurs, musiciens, interprètes et instrumentistes. Ils auront marqué leur temps.
Prince était sûr de son talent. On a dit de lui qu’il était, sur ce point, très prétentieux.  Pourtant les vidéos que l’on découvre ces jours montrent aussi un homme simple, timide parfois, et qu’il fasse le show sur les grandes scènes ou qu’il soit simplement assis sur un tabouret dans une petite cave de jazz, toujours proche du public. Interrogé sur sa « place » dans la musique actuelle il a eu cette réponse en forme de reconnaissance : « Frank Zappa was ahead of his time ». Il n’y a pas de classement à établir, mais ce qui restera certain, c’est qu’eux deux sont des extraordinaires compositeurs, musiciens, interprètes et instrumentistes. Ils auront marqué leur temps.

(…) Oserait-on dire que dans un monde de plus en plus complexe, interconnecté, discontinu, imprévisible, mondialisé, devenir adulte prend de plus en plus de temps ? La fin du travail des enfants au XIXe siècle, le recul progressif de l’âge du premier emploi au XXe, l’allongement de la jeunesse au XXIe siècle, autant d’étapes décisives. Certes, il y a un mais : cette longue jeunesse n’est pas assez soutenue en dehors des familles. Elle est donc profondément inégalitaire. La jeunesse est brisée entre jeunes urbains éduqués et jeunes néosédentaires des villages et des quartiers. Il n’y a pas de politique publique de la jeunesse pour valoriser, démocratiser et financer cette si longue jeunesse. Tout l’argent a été mis sur les anciens depuis la découverte des longues retraites. Pourrait-on équilibrer ce choix par une politique nouvelle, et considérer par exemple que de 16 à 26 ans on a un statut d’apprenti de l’âge adulte qui mélange études, voyages, périodes de salariat, logement en cité U ou coloc aidée en centre-ville ? Autrement dit, il est urgent de proposer à la jeunesse un projet qui la fasse rêver. Pour commencer, avec un revenu universel pour les jeunes âgés de zéro à 26 ans, de 400 euros par exemple, qui remplacerait toutes les autres allocations – sauf pour le logement.

Jean Viard, sociologue, le un, 20 avril 2016, N° 103.

(…) Chercheur au département de robotique interactive du Commissariat à l’énergie atomique, Jean-Marie Jehanno se demande comment nos sociétés occidentales vont s’adapter : « Les révolutions industrielles nous ont fait passer du primaire vers le secondaire, puis du secondaire vers le tertiaire. Mais maintenant que nous vivons dans une société du traitement de l’information, dans quel secteur vont se déverser les milliers, voire les millions de personnes qui auront été remplacées par des automates ? » Encore occupées à digérer les effets de la dématérialisation du monde, obnubilées par « l’ubérisation » systémique, nos économies en viennent à oublier de questionner les normes sociales, nos habitudes culturelles, nos codes de communication, nos interactions humaines. Que l’intelligence artificielle pourrait bien modifier en profondeur. « L’IA ne doit pas être le bouc émissaire d’évolutions sociotechniques, mais il y a urgence à penser la relation entre les machines automatiques et l’homme, avertit Jean-Baptiste Mouret, de l’Inria (Institut national de recherche en informatique et en automatique). Quelle est notre responsabilité face à une machine qui apprend seule ? Comment dire au robot-mygale de ne pas casser un obstacle pour avancer plus vite ? » Au-delà du rapport à la technologie, le débat doit être arbitré. Comment programmer une machine ? Au moment de prendre une décision, de l’homme ou de la machine, qui faudra-t-il écouter ? « L’éthique est toujours un conflit de normes, un dilemme », arbitre Jean-Gabriel Ganascia, qui travaille sur « des systèmes argumentatifs permettant au robot de nous aider à mûrir une décision ». Comme l’écrivait le juriste américain Lawrence Lessig dès 1999, « le code est la loi ». Dont beaucoup d’articles restent à écrire. Dans une récente pétition, de grandes figures comme l’astrophysicien Stephen Hawking ou le milliardaire Elon Musk se sont opposés à la création de robots tueurs « superintelligents ». Mais jouer les cassandres ne suffit pas : nous sommes responsables. « L’intelligence artificielle consiste à faire converger quelque chose vers un but, c’est la cybernétique au sens éthymologique de kubernêtikê, le gouvernail », résume le chercheur Nazim Fatès. Reste à savoir qui tient la barre.

Olivier Tasquet, Télérama, 23 au 29 avril 2016, N° 3458.

(…) L’étude de la société première nous donne accès à une autre compréhension des mots qui sont souvent piégés pour nous parce qu’ils ont été recouverts de significations qu’ils n’avaient pas au départ. Le mot « charia » par exemple n’est utilisé qu’une fois dans le Coran, et pas du tout pour désigner un quelconque système juridique, mais dans le sens de « voie à suivre ». Le mot « oumma », qu’on traduit de nos jours par « communauté », est originellement lié à celui de guidance. Il a trois sens dans le Coran : celui de « groupe organisé bien guidé », celui de « bonne voie » et celui de « guide ». On dit ainsi dans le texte qu’« Abraham est une oumma ». Certains traducteurs ont cru bon de traduire « Abraham est un peuple » ou « une communauté », alors que cela signifie simplement « Abraham est un bon guide » ! Il y a également un passage du Coran où il est dit qu’il faut suivre la voie de Mahomet, qu’il est le « modèle ». En réalité, cela signifie qu’il faut choisir la même alliance que lui, ce n’est pas du tout une incitation à l’imitation de ses faits et gestes. Un homme de tribu n’aurait d’ailleurs jamais accepter de singer qui que ce soit. L’idée d’avoir un modèle est totalement aberrante dans ce type de société. (…) Le Coran ne promet aucune houri (les vierges du paradis) aux hommes tués au combat. D’ailleurs tout cela n’empêchera pas Mahomet d’être banni de son clan, il devra quitter La Mecque… Je le répète, le pragmatisme dans cette société prévaut sur n’importe quelle promesse coranique. Il ne faut pas croire que les gens cherchent à aller au paradis ou ont peur d’aller en enfer. Ils souhaitent avant tout conclure une alliance avec les vivants. Paul Veyne demandait comment « les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? » ; il faudrait poser la question de savoir comment les Arabes tribaux ont cru au Coran. À mon sens, les normes sociales l’emportent sur l’idéologie coranique. (…) Les musulmans d’aujourd’hui sont orphelins de leur passé. L’histoire est devenue un tabou. Le sunnisme, peu structuré, a été pris en charge depuis une quarantaine d’années par le wahhabisme, qui prétend remonter à un islam premier n’ayant jamais existé, qui est une illusion consolatoire. Proclamer une fidélité à un texte du passé est forcément une infidélité ou une imposture, du point de vue historique. (…) Manuel Valls n’a malheureusement pas complètement tort. Mais à qui la faute ? Car tout le problème, pour celui qui cherche, c’est où trouver l’histoire ? Pour le moment elle n’est quasi nulle part. Soit on est dans l’histoire sacrée, soit on raconte que les Arabes n’ont fait que des emprunts bibliques. Tout le monde est dans le fantasme. Ce qui me désole le plus, c’est que même ici, en France, on ne peut pas faire de l’histoire « déprophétisée » à l’école. Les manuels d’histoire sont épouvantables ; on en est aux cinq piliers de l’islam justement (Ndr : Jacqueline Chabbi n’en reconnaît dans l’histoire que trois : l’alliance, lien de solidarité des hommes entre eux et des hommes avec les dieux ; la bonne « guidance » car guider vers la vie pour éviter la mort est la principale fonction du dieu protecteur ; la fonction du « don », le partage du surplus des biens avec ceux qui ont moins que soi à l’intérieur de son groupe tribal. À condition bien sûr d’entretenir d’abord sa famille et de ne pas s’appauvrir pour donner, charité bien ordonnée commence par soi-même…) On fait du religieux, pas de l’histoire. Tout mon travail consiste donc à essayer de réintroduire un principe de réalité dans la représentation que l’on a de l’islam premier.

Jacqueline Chabbi, historienne, L’OBS, 21 au 27 avril 2016, n° 2685.

(…) Le gouvernement de Narendra Modi (Inde), le 9 mars 2016, a suivi l’avis de son comité d’experts et abaissé brutalement et simultanément le montant des royalties et les prix des semences de coton transgénique pour la prochaine saison. Une très mauvaise nouvelle pour l’américain Monsanto, qui, après avoir accompagné l’essor du coton indien, comptait bien vendre d’autres cultures OGM dans ce pays, à la fois densément peuplé et encore très rural. En réduisant de 74 % le montant des royalties, New Delhi met à mal le modèle économique de Monsanto. Le groupe, qui met en avant le sacro-saint principe de protection des brevets, dit maintenant s’interroger sur la pertinence des efforts d’innovation centrée sur le marché indien, à l’origine si prometteur. Il se fait fort de réagir de manière très ferme, faute de quoi d’autres pays pourraient être tentés de prendre des mesures similaire, au nom de la viabilité économique de leur agriculture. Le roi des OGM a donc perdu beaucoup de sa superbe, mais il est loin de baisser les bras. Rompu aux arcanes du droit, il contre-attaque systématiquement sur le terrain juridique, avec une armée d’avocats primée il y a quelques années par le Financial Times comme l’une des plus performantes au monde…

Florence Bauchard, Les Échos Week-End, 22 & 23 avril 2016, N° 28.

(…) En ce début des années 1980, Prince fédère amateurs de soul et de rock, sa musique empruntant autant aux enseignements de James Brown, le funk charnel qui donne envie de transpirer jusqu’au bout de la nuit, qu’à ceux de Jimi Hendrix et sa guitare qui pleure et gémit. Prince est en pleine possession de son art. C’est avant tout un stakhanoviste, un travailleur acharné sortant un album par an (on découvrira qu’il enregistre en plus dans ses studios personnels de très nombreuses sessions inédites) et multipliant les apparitions sur scène. Il ne va pas tarder également à produire d’autres artistes, en fait, la plupart de ses partenaires du film. (…) Parce qu’il est parvenu à marier ensemble la soul et la pop, le funk et le rock, avec quelques réminiscences de jazz. Un mix aussi génial que parfait. Capables d’une grande concupiscence dans ses textes (la quasi intégralité de l’album «Dirty Minds»), il peut aussi donner dans le commentaire social (la chanson «Pop Life» : «What’s the matter with your life / Is the poverty bringing U down ? / Is the mailman jerkin U ‘round ? »). L’homme sait tout faire. (…) En 1992, Prince signe le deal du siècle avec Warner : 100 millions de dollars pour six albums en six ans. Mais peu après, il rentre en guerre avec le label, décrète la mort de Prince, se rebaptise «The Artist» et parle de lui à la troisième personne. Un coup de force qu’il explique à «L’Express» en octobre 2006. «La direction avait décidé que je n’avais pas le droit de sortir plus d’un disque par an de peur d’inonder le marché. «Sign’O’ The Times» aurait dû être un triple album mais ils l’ont amputé, ce qui équivalait pour moi à mutiler un triptyque de Francis Bacon. Comment peut-on reprocher à un artiste de créer trop ? J’ai décidé de me rebeller. J’étais obligé par contrat de produire pour eux. Mais j’ai trouvé cette astuce : remplacer mon nom par le symbole hermaphrodite The Artist. On m’a pris pour un schizophrène, mais changer mon nom signifiait seulement racheter ma liberté. Prince appartenait à Warner. The Artist n’appartenait à personne.» Plus tard, il donne ses concerts en public avec le mot «slave» tatoué sur la joue. Enfin, le 7 juin 1993, lors d’un concert en public, il simule son suicide en hurlant au public : « Prince is dead !». Le 21 avril 2016, Prince est mort.

Christian Eudeline, lesechos.fr, 22 avril 2016.

Ménard, la salive du clébard

Il reste à espérer que le projet d'un fichier municipal répondant au délire de propreté/purification du maire de Béziers soit interdit par le Droit.
Il reste à espérer que le projet d’un fichier municipal répondant au délire de propreté/purification du maire de Béziers soit interdit par le Droit.

Cela devait arriver, c’est arrivé. Béziers va établir son premier fichier ! Il sera précieusement conservé dans la mairie avec un service qui en aura seul la responsabilité et c’est un fichier… pour les chiens. Dès ce lundi de la semaine qui va s’ouvrir, chaque propriétaire de chien sera invité à aller chez son vétérinaire, qui réalisera le prélèvement de salive qui permettra l’identification des meilleurs amis de l’homme. Le laboratoire bordelais Animagene, spécialisé dans l’analyse génétique animale avec qui la ville va signer un contrat forfaitaire de 50 000 euros pour une année, établira alors une fiche pour chaque animal qui se verra attribué un numéro. Pour l’instant, on ne sait pas encore s’il sera tatoué sur le corps de l’animal… À chaque numéro correspondra bien sûr le nom du propriétaire de l’animal. Car le fichier des chiens est de fait le fichier des propriétaires. D’ailleurs le numéro devra, tel une carte d’identité, être en possession des maîtres lors des sorties pipi-caca. Car il y a un but dans l’esprit de l’irascible maire frontiste : la propreté. Là, c’est la crotte de chien qu’il s’agit de chasser des trottoirs. Grâce à la merveilleuse avancée des prélèvements ADN, ce sera simple : il s’agira ensuite de verbaliser les maîtres, même lorsqu’ils ne sont pas pris en flagrant délit puisque la science pourra « faire parler » la crotte de Médor. L’amende pourra atteindre 450 euros. Au minimum 38 euros si le propriétaire du chien refuse les prélèvements ou bien n’a pas de carte de « circulation ». Dans un premier temps, la mesure ne sera appliquée que dans le centre de Béziers à partir d’octobre et concernera 1 300 animaux environ. La mairie, qui « se donne deux mois pour recenser les chiens« , promet que la mesure « sera appliquée avec souplesse, mais fermement« .

Souple… mais ferme, tout un programme ! Celui d’un homme aux haines multiples dont la bave est digne d’un mauvais film qui pourrait s’intituler « Roquet sans frontières ». Le maire de Béziers salive d’avance et de plaisir à chacune de ses provocations. Aujourd’hui Robert Ménard dit s’attaquer aux clébards. Outre qu’on voit qu’il s’agit aussi d’un fichier d’habitants qui est ainsi consolidé, qu’en sera-t-il demain pour les pipis humains de fêtards joyeux du soir ou des enfants aux envies pressantes après la glace des dimanches ensoleillés ? Et quid des SDF dont la vie est la rue ? Ménard est un homme de meute, celle-là même constituée par des affidés qui veulent laver plus propre, dont le maître mot est le nettoyage. On avait connu le Kärcher de l’ancien président, voici le prélèvement ADN. Cette vision hygiéniste de la société ne surprend guère chez un tenant de la purification tous azimuts. Menard ne fait pas que baver ses délires, il crache son venin.

L’histoire pavée d’intolérances mortelles / De « l’attentat-suicide » à la mort consacrée / « Ça » n’intéresse pas les ouvrières / Élargir la diversité des publics / La terrible règle des 3 D.

Petite anthologie du dessin politique, d’Honoré, éditions de La Martinière, 288 p., 25€.
Petite anthologie du dessin politique, d’Honoré, éditions de La Martinière, 288 p., 25€.

(…) Honoré n’a évidemment pas conçu chaque dessin comme une pièce d’anthologie. Il travaillait, comme tout journaliste, dans l’urgence quotidienne. Le livre peut cependant passer pour une anthologie, écrite et dessinée aujourd’hui pour retracer les vingt dernières années de notre histoire. Certains dessins pourraient passer pour des prémonitions, comme ceux, datant de plus de dix ans, où il imagine bûchers et autodafés contemporains. Mais elle avait déjà commencé, cette histoire pavée d’intolérance mortelle. Des personnages oubliés resurgissent, comme Saddam Hussein, ses complices et ses obligés, comme Bush avec ses mensonges justifiant une guerre catastrophique. Quand Honoré se fait graphiquement violent, c’est pour dénoncer, sinon conjurer, cette violence qui n’a cessé de monter, au long des vingt dernières années rassemblées dans l’anthologie. Il n’était en rien un ennemi à abattre, fût-ce au nom d’une obscure cause des peuples. Il ciblait toute manifestation de fanatisme, en n’épargnant aucune religion et même en ciblant l’hypocrisie de l’Église catholique plus souvent que le fanatisme islamique. À quelques jours de sa mort, il ironisait sur les voyages des jeunes Français choisissant de rejoindre Daech plutôt qu’un séjour Erasmus. En janvier 2015, Honoré s’amuse de l’optimisme de François Hollande et oppose un rire grinçant au calife Al-Baghdadi, qu’il image présentant des vœux de santé. Drôle jusqu’au bout, mais sans savoir que le bout était si proche. Dix-huit mois plus tard, Charlie est devenu un symbole, presque une ligne de fracture dans la société. Ceux qui s’en réclament et ceux qui le rejettent semblent bien avoir oublié ce journal de dessinateurs, tous différents. Honoré avait inventé la peinture satirique de presse, sans jamais prétendre fonder un genre : il fut un maître.

Guy Konopnicki, Marianne, 15 au 21 avril 2016, n° 2684.

(…) Oui, la mort doit être lumineuse, sublime, transcendante. Pour le héros, la mort est une promotion, mourir de cette manière est une offrande au groupe, une consécration presque divine. C’est pourquoi les fanatiques qui se font exploser dans une foule pour tuer le plus d’ennemis possible ne se suicident pas, ils offrent leur mort à Dieu. Ce n’est pas un « attentat-suicide », comme on le dit souvent, c’est une mort consacrée. La religion donne la promesse : ils vivront auprès de Dieu après leur mort. Ce sont des proies faciles, ces gosses déculturés, d’autant qu’il y a une perspective d’au-delà. Etant héroïsés, ils seront encore plus aimés après leur mort qu’au cours de leur vie. Puisqu’ils disent : je suis désireux de mourir pour que vous viviez mieux. C’est une déclaration d’amour. Ils se font aimer comme ça, et s’ils meurent on va les aimer encore plus. (…) Les rituels religieux sont transcendants. Chacun doit s’y soumettre, et dans un contexte de guerre, la moindre divergence fait l’effet d’une trahison. Dans le récit totalitaire, celui qui s’y soumet éprouve la moindre divergence comme un blasphème qui légitime la mort du mécréant. C’est tellement facile de se laisser envoûter par les lyrismes totalitaires. Quand on commence à accepter une relation d’emprise, il devient de plus en plus difficile de s’en dégager. Quand on est faible, il y a de grands bénéfices à se soumettre à l’instructeur, au recruteur, au chef. (…) Il s’agit de jeunes qui ne peuvent pas contrôler leurs pulsions et sont devenus délinquants, jusqu’au jour où ils rencontrent un maître, un fanatique religieux ou politique qui s’empare de leur psychisme. Ils perdent alors leur liberté intime et fourniront l’armée des pseudos-héros, des naïfs exploités à mort par des puissances spirituelles, idéologiques ou financières. Ils bouillonnent, ça bouillonne de partout. La course à l’amok – qui vient du malais et signifie « rage incontrôlable » – est une illustration de ce phénomène insensé. C’est un accès subit de folie meurtrière qui s’achève avec la mort de l’individu après qu’il a lui-même tué un nombre considérable de personnes. C’est une longue course écervelée. On court l’amok sans raison valable. On n’est pas dans le monde du rationnel, on est dans le monde de la perte de régulation émotionnelle. Il n’y a pas de culture, il n’y a pas de mots, on est soumis à quelque chose qui déclenche – c’est volontairement que j’emploie le mot « déclencher » – une émotion qu’on ne sait pas contrôler. Prisonniers de leurs émotions au nom d’une morale perverse – les nazis ont commis des crimes incroyables au nom d’une morale supérieure -, ils se laissent embarquer, et le plus sincèrement du monde, tuent le plus de gens innocents qu’ils peuvent, tous ceux qu’ils croisent. Sachant qu’ils vont tuer jusqu’à ce qu’ils soient tués à leur tour.

Boris Cyrulnik, psychiatre, L’OBS, 14 au 20 avril 2016, n° 2684.

(…) Mais si les féministes actuelles reconnaissent la philosophe comme une figure tutélaire de la libération de la femme, elles ne partagent pas toutes sa conception universaliste de l’égalité. Trente ans après sa mort, le 14 avril 1986, que reste-t-il de Simone de Beauvoir en 2016 ? Icône de la lutte pour l’égalité des sexes, Simone de Beauvoir a posé des jalons que la société moderne transforme et renomme. Tout le monde connaît cette phrase désormais célèbre du Deuxième sexe : « On ne nait pas femme : on le devient. » Peu, en revanche connaissent la suite : « Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ; c’est l’ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu’on qualifie de féminin. Seule la médiation d’autrui peut constituer un individu comme un Autre. En tant qu’il existe pour soi, l’enfant ne saurait se saisir comme sexuellement différencié. » Aujourd’hui, on appellerait cela la théorie du genre… Quand en 1949, Simone de Beauvoir publie Le Deuxième sexe, elle libère un mouvement infini et profond : 20 000 exemplaires du premier tome sont vendus en une semaine ! Le scandale est énorme, François Mauriac hurle. Camus lui reproche d’avoir ridiculisé le mâle français. Des libraires refusent de le vendre, le Vatican le met à l’index et le parti communiste, décrète que « ça » n’intéresse pas les ouvrières. Mais en 1986 quand l’auteur des Mandarins – prix Goncourt 1954 – meurt, Élisabeth Badinter s’exclame : « Femmes, vous lui devez tout ! »

Valérie de Senneville, LES ÉCHOS WEEK-END, 15&16 avril 2016, n° 27.

(…) Le dégel financier (de 50 millions d’euros pour la culture) permet de tenir nos engagements sur l’éducation artistique et culturelle et l’aide à la création. Nous allons déployer des crédits nouveaux, notamment pour soutenir les compagnies de théâtre et de danse et les ensembles musicaux, l’accompagnement de résidences d’artistes, de plasticiens et de photographes, et pour ouvrir les bibliothèques le dimanche. J’ai décidé de consacrer 15 millions d’euros aux conservatoires qui s’engageront à favoriser la diversité des publics. (…) Une soixantaine de compagnies vont bénéficier du label compagnie nationale, dont celles de Joël Pommerat, de Julien Gosselin, ou de Phia Ménard. Cela va leur donner un véritable élan pour leurs projets. C’est une démarche pérenne qui vise à soutenir ces compagnies, qui sont hors des structures institutionnelles et qui apportent un souffle différent à la création. (…) Il s’agit d’étendre des initiatives existantes. Par exemple, l’éducation au cinéma. On ne touche que 12 % d’une classe d’âge. Je souhaiterais élargir l’éducation à l’image pour les élèves de primaire. Avec Laurent Bayle à la Philarmonie, nous voulons aussi étendre le projet Démos, ces orchestres composés d’enfants qui, sans connaître le solfège, abordent la musique par la pratique collective. (…) Il faut commencer par agir au niveau des écoles supérieures d’art. À nous de trouver des dispositifs pour les ouvrir davantage à une génération qui soit à l’image de la France, qu’on retrouvera demain au théâtre et au cinéma. Je pense à ce que tente Claire Lasne-Darcueil au Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris ou Arnaud Meunier à l’école de la Comédie de Saint-Étienne. Ce sont des exemples à suivre. La politique de nominations des dirigeants d’établissements culturels doit aussi refléter la réalité de la société. (…) Il faut avant tout se réjouir d’avoir un réseau d’écoles d’art territoriales de grande qualité. J’entends les inquiétudes sur la reconnaissance de la spécificité de ces écoles où les enseignants sont des artistes. C’est pour cela que la loi en cours de discussion prévoit la création d’un Parlement des écoles, qui sera un lieu de débats et aussi de prise de décision. (…) Nous avons la chance d’avoir un réseau exceptionnel de plus de 1200 « musées de France ». Je vais lancer une réflexion collective sur les enjeux du musée du XXIe siècle. Quel musée pour permettre le dialogue entre les cultures, pour contribuer à l’éducation citoyenne et nous rassembler ? Ouvrir les musées, c’est aussi se déployer hors les murs. Le maire de Clichy-sous-Bois [Olivier Klein] expliquait très bien, à l’occasion du comité interministériel à l’égalité et à la citoyenneté à Vaulx-en-Velin [mercredi], comment le Quai Branly, qui vient faire des ateliers nomades dans sa ville, a changé le rapport des publics au musée et à l’œuvre. (…) Dans les musées comme dans les bibliothèques, nous voulons améliorer l’accessibilité du public. Les bibliothèques sont des lieux de culture et de transmission des savoirs. Il faut les ouvrir davantage. C’est une question d’égalité. Il existe un réseau de 16 000 bibliothèques sur tout le territoire. Nous allons accompagner dès cette année celles qui ouvrent le dimanche. Nous avons déjà identifié une cinquantaine de collectivités.

Audrey Azoulay, ministre de la culture, propos recueillis par Ève Beauvallée, Élisabeth Franck-Dumas et Frédérique Roussel, Libération, 16&17 avril 2016, N° 10855.

(…) Une épouse de commerçant qui trouve son mari en larmes avant de découvrir un petit mot suicidaire sur l’oreiller ; un entrepreneur du bâtiment qui ne dort pas plus de deux heures par nuit depuis six mois ; trois artisans qui, en 2014, ont mis fin à leurs jours dans le sud de la Vendée ; ce patron de 58 ans qui, début mars, s’est immolé par le feu dans la cour de son entreprise de BTP, à Vieux-Ferrette (Haut-Rhin)… Des exemples comme ceux-là, Olivier Torrès en égrène par dizaines. À 49 ans, cet enseignant-chercheur, spécialiste des PME à l’université de Montpellier, ne se sépare jamais d’un petit bout de papier jauni aux bords abîmés, qui a fini par se déchirer en deux. Cela fait huit ans qu’il conserve dans son portefeuille cette brève du quotidien régional Midi Libre résumant le suicide d’un patron de PME, poussé à bout par les difficultés financières de son entreprise. « Le même jour, raconte le chercheur, le journal consacrait une pleine page au suicide d’un salarié du technocentre Renault de Guyancourt. Mais pourquoi l’un a droit à une page et l’autre à quelques lignes dans la rubrique fait divers ? Au nom de quoi ? » Il a la réponse : « Dans le monde du travail, on a longtemps estimé que la souffrance naissait de la domination. Le patron étant le dominant, il ne peut donc pas être concerné. » Un postulat que le chercheur s’emploie depuis à démentir. En 2009, il a créé l’observatoire Amarok, spécialisé dans l’étude de la santé des dirigeants de PME. L’objectif ? Explorer cet aspect méconnu du tissu économique, qui compte pourtant plus de 3 millions d’acteurs. En France, plus de 99 % des entreprises sont des PME, selon l’Insee. Plus de 1 000 patrons de petites et moyennes entreprises ont ainsi été auscultées à ce jour, à raison de six questionnaires par an, réalisés par téléphone, portant sur leur sommeil, leur niveau de stress, de frustration, d’angoisse, de difficultés financières… Conclusion : « Guidés par « l’idéologie du leadership », qui ne laisse aucune place au moindre signe de faiblesse, les petits patrons en difficulté ignorent leur mal-être, sacrifient leur santé et s’isolent. » Olivier Torrès ne compte plus les fois où il a entendu ces mots : « Je n’ai pas le temps d’être malade », « Sans moi, l’entreprise va déposer le bilan », « Je n’ai pas le droit d’échouer », «  Je vais y arriver ». Face aux difficultés, au surendettement, à la faillite, aux licenciements et aux carnets de commandes vides, ils travaillent soixante heures par semaine, suppriment leurs loisirs, rognent sur leur vie de famille, perdent le sommeil… Jusqu’à l’épuisement professionnel. « Chez ces entrepreneurs, le risque de burn-out tourne autour de 10 % », évalue le président d’Amarok, qui évoque, dans le désordre, la règle des 3 D : dépôt de bilan, dépression, divorce. Cette découverte l’a conduit à aller plus loin. En septembre 2015, dans le cadre de l’observatoire, il a ouvert une ligne d’écoute à destination de ces hommes et femmes en détresse.

Louise Couvelaire, M le magazine du Monde, 16 avril 2016, N° 239.

Gorbatchev, Hollande, mal-aimés et passeurs d’avenir

© Photo de François Hollande. AFP
© Photo de François Hollande. AFP

Moscou n’est pas Paris et le communisme n’est pas le socialisme. Le premier fut destitué par un putsch de quarterons bureaucrates staliniens, le second toujours Président sera peut-être écarté à l’issue d’élections libres dans un pays démocratique. Les différences si nombreuses entre l’URSS passée et la France d’aujourd’hui et entre Mikhaïl Gorbatchev et François Hollande – dont il ne s’agit pas de faire un comparatif entre leurs qualités, succès ou échecs – confirment la justesse de l’adage « Comparaison n’est pas raison ».

Pourtant il y a une similitude : les deux dirigeants ont soulevé d’immenses espoirs et les deux sont devenus les mal-aimés de leurs peuples et de leurs soutiens initiaux. Et disons-le, pour certains, les deux ont trahi leur cause : le communisme pour le premier, le socialisme pour le second.

Tous deux ont fait carrière comme des hommes d’appareil avant de tenir les rênes du pouvoir. Il leur est reconnu l’intelligence, un sens politique rare, une finesse dans les jeux d’équilibres subtils entre les tendances qui leur a permis d’accéder à la plus haute fonction. À bien y regarder, au-delà des envolées de tribune, notamment sur les tréteaux des campagnes électorales, ils portaient en eux une volonté de renouveau pour leur pays. Ils le savaient indispensable et ils le pensaient « à leur main ». Et tout deux voulaient le réussir en tant que réformateur ou réformiste. Le premier avait vu l’échec et les atrocités de la révolution de l’intérieur, le second ne l’avait jamais ne serait-ce qu’imaginé. Tous deux sont des partisans de la cohésion nationale et d’une évolution sans brusquerie.

Ils l’ont tenté et ils l’ont raté.

Une raison est peut-être commune à ces deux échecs : l’utilisation de moyens anciens, de la politique mais aussi de l’économie, pour faire émerger le neuf. Dans les deux cas l’enfantement a échoué car la matrice idéologique, communisme d’un côté et socialisme de l’autre, n’était pas en capacité des enfants du siècle.

Il reste que Mikhaïl Gorbatchev et François Hollande ont mis fin à un cycle et en ont ouvert un autre même s’ils n’ont pas réellement dessiné et monté les fondations. Le pouvaient-ils avec leur histoire personnelle et les forces qui les avaient porté au pouvoir ?

Un nouveau, avec de forts relents d’ancien, se construit avec soubresauts dans la nouvelle Russie entre nostalgie, modernisme et rêve de la grandeur historique passée. Le développement économique n’est pas encore vraiment à l’ordre du jour et le peuple est loin d’en bénéficier et la main de fer tsariste et/ou communiste est encore ferme. L’homme nouveau né d’un bloc d’idéologie (quelle vision absurde !) n’est toujours pas en marche et ne le sera jamais. Mais des évolutions irréversibles sont en cours et le monde avance avec les espoirs des hommes qui restent éternels.

Dans la France démocratique du pouvoir présidentiel vécue encore comme une monarchie et de la folie du quinquennat, les Français attendent tout du nouvel élu dans les plus brefs délais. Ils ne peuvent qu’en être déçus. Ils sont, ne retrouvant pas le réel dans les imageries anciennes encore clamées et affichées par les partis politiques, totalement déboussolés, désorientés et plus que déçus. Ils se sentent trahis. Notamment le « peuple de gauche » guidé par des textes des tables de granit depuis des décennies. Mais, preuve en sont les taux de participation aux élections, droite et gauche ne mobilisent plus. L’abstention est la grande gagnante et les extrêmes, plus ou moins populistes, en bénéficient aussi, surtout l’extrême-droite. Ce qui pose un problème essentiel aux forces de gauche comme de droite « traditionnelles » : seront-nous de l’avenir ?

Pour le premier avenir démocratique, l’élection présidentielle de 2017, tout laisse à penser ce jour que la gauche ne sera pas élue, il est même probable qu’elle ne soit pas présente au second tour. Que François Hollande se représente ou tout autre candidat.

Le prochain quinquennat sera donc de droite et compte-tenu du « favori » actuel des sondages, Alain Juppé qui dit ne vouloir assurer qu’un seul mandat, on peut avancer qu’il sera un mandat de transition. C’est même souhaitable !

En effet, la situation économique et politique du pays, la situation internationale devraient obliger à une « union républicaine » (le vocabulaire neuf est peut-être aussi à inventer de ce point de vue) dont on voit qu’elle est souhaitée par un très grand nombre de Français. Des leaders se présentent comme « ni de droite, ni de gauche » comme Emmanuel Macron ou « de droite et de gauche » comme Nathalie Kosciusko-Morizet. Une transition assurée par un Président qui devra être capable d’associer ce qui apparaît encore comme contraires. Le voudra-t-il, le pourra-t-il ? Espérons-le.

Durant ces cinq années, les « grands » partis (est-ce encore raisonnable de les nommer ainsi ?) auront la possibilité de se refonder. A eux de démontrer qu’ils le peuvent. S’ils ratent cette dernière occasion, ils seront remplacés par d’autres mouvements, partis d’où émergeront des personnalités plus ou moins nouvelles mais sans nul doute certaines seront inédites.

Alors l’heure reviendra au débat démocratique qui offre, lors des élections – ces moments indispensables de l’alternance –, la possibilité aux affrontements d’idées. Car si les responsables ne peuvent être hors sol de réalités incontournables, même en République des différences nombreuses existent et sont suffisantes pour ouvrir des chemins différents pour atteindre des objectifs utiles au pays et éviter (plutôt la limiter) la bureaucratie. Et casser la main mise si rapide des baronnies, corset étouffant des sociétés et mal politique éternel. Aléxis Tsípras, pour l’instant, l’a bien compris en Grèce.

Mikhaïl Gorbatchev reste mal aimé en son pays pour lequel il a pourtant tant fait. Et au-delà même de ses frontières. François Hollande l’est aujourd’hui sur sa politique intérieure à l’inverse de sa politique extérieure.

Les historiens seuls pourront dire s’ils auront été des réformateurs importants de leurs pays.

D’ores et déjà, on peut dire qu’ils ont un point de rencontre commun : ils sont des réformateurs (traitres pour les uns) de leur propre système de pensée politique. Des passeurs d’avenir. Ce n’est pas rien et c’est probablement aussi tout leur malheur.

François Hollande sera peut-être le Mikhaïl Gorbatchev français.