Synthèse, motions, empathie, paradoxes et liberté de presse

Avec la sortie du film Taxi Téhéran, la phrase galvaudée d’André Gide serait-elle plus que jamais d’actualité : « L’art naît de contrainte, vit de lutte et meurt de liberté » ?. Yann Tobin, Positif, avril 2015.
Avec la sortie du film Taxi Téhéran, la phrase galvaudée d’André Gide serait-elle plus que jamais d’actualité : « L’art naît de contrainte, vit de lutte et meurt de liberté » ?. Yann Tobin, Positif, avril 2015.

Sunday Press / 51

(…) Dans le cas de Nicolas Sarkozy, il y a essentiellement une personnalité énergique sur un corps doctrinal flou. Modérément européen, il est favorable au marché, aux entreprises, sans précision. Il est comme un bloc d’énergie dont la réussite personnelle et la revanche sont le champ d’application. Si on le compare à de Gaulle, à Pompidou, à Giscard ou à Mitterrand, la différence de hauteur intellectuelle et de perception historique est considérable. De ce point de vue, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy se rejoignent. Cette génération de dirigeants se définit plus par le métier électoral que par la vision.

Diriez-vous la même chose d’Alain Juppé ?

Non, je le rangerais dans une synthèse Pompidou-Giscard. Mais la vision n’est pas toujours un avantage électoral.

Jean-Claude Casanova, économiste, entretien avec Éric Fottorino et Laurent Greilsamer, le un, N° 51.

(…) De la gauche et de ses partis, en revanche, il ne faut rien attendre : elle est bien trop occupée à préparer ses congrès, ses scissions, ses ministères. La gauche du PS se présentera unie à Poitiers pour arrêter les hollandais. On respire. Quant aux verts, ils débattent de la seule question qui vaille à leurs yeux : la représentation proportionnelle, autrement dit : tout le pouvoir au parti ! Ainsi les verts pourront rester magouilleurs à mort, et Cécile Duflot pourra devenir députée à vie. Ah, au fait, les chrétiens ? Pas de précipitation. Les juifs ont bien attendu avant d’être secourus. Les chrétien attendront. Pour eux, pas d’émotion, place aux motions !

Jacques Julliard, Marianne, 10 au 16 avril 2015, N° 938.

(…) Dans un article du mensuel américain The Atlantic, le journaliste et auteur Ken Stern indique que les Américains les plus riches (le top 20 % en termes de revenus) consacrent 1,3 % de leurs gains aux organisations caritatives… tandis que les 20 % les moins bien rémunérés y allouent 3,2 %. En sus, alors que les mieux lotis prennent soins de faire figurer sur leur feuille d’impôts les déductions qu’entraînent ces donations, les moins privilégiés oublieraient de les inscrire et n’en retireraient donc aucun avantage fiscal ! En octobre 2014, le journal The Chronicle of Philanthropy notait également que les Américains gagnant plus de 200 000 dollars par an avaient, en 2012, réduit leurs subsides de 4,6 % par rapport à 2006, tandis que les personnes gagnant moins de 100 000 dollars avaient augmenté leurs contribution de 4,5 %. Le chercheur en psychologie de l’université de Berkeley, Paul Piff, a expliqué fin 2013, étude à l’appui : « Tandis que le niveau de richesse d’une personne augmente, ses aptitudes à la compassion et à l’empathie diminuent, alors même que leurs sentiments de défendre leurs droits, de voir leur mérite récompensé, et leur idéologie de l’intérêt personnel augmentent. »

Louise Couvelaire, M le magazine du Monde, 11 avril 2015, N° 186.

(…) Paradoxes, donc, de la liberté d’expression et de la création artistique : cette question est présente ce mois-ci à l’occasion de la sortie de Taxi Téhéran de Jafar Panahi. Le grand cinéaste iranien, qui fit naguère la couverture de Positif avec Le Cercle, est interdit d’exercice de sa professions dans son pays, qu’il n’a pas le droit de quitter et dans lequel il ne peut pas publier d’interview. Cela ne l’a pas empêché de tourner avec une caméra miniature ce film qui lui valut le dernier Ours d’or à Berlin, et sort un peu partout avec la bénédiction tacite des autorités iraniennes ! La phrase galvaudée d’André Gide serait-elle plus que jamais d’actualité : « L’art naît de contrainte, vit de lutte et meurt de liberté » ?

Yann Tobin, Positif, avril 2015, N° 650.

(…) Championne du monde ! Depuis 2009, la Finlande tient la première place * du classement mondial de la liberté de la presse, établi par Reporters sans frontières. Une performance qui s’explique par une longue tradition démocratique (la loi abolissant la censure et défendant la liberté de la presse date de 1776), un respect soutenu de la déontologie (composé de journalistes, un conseil des médias contrôle les bonnes pratiques) et par un intérêt incroyable de la population pour l’info (le pays, qui compte 5,5 millions d’habitants bénéficie de 5 000 magazines et de 200 quotidiens – un record mondial !). Le travail journalistique est tellement respecté qu’un procès est actuellement en cours contre la police, accusée d’avoir tardé à transmettre des informations au premier quotidien du pays sur une affaire mettant en cause plusieurs officiers ! Le système finlandais n’est cependant pas sans faille. Aucune loi ne protège par exemple les « lanceurs d’alerte ». Et un droit à « croire en paix », assez proche de l’interdiction du blasphème, a été brandi pour attaquer des articles critiques vis-à-vis de la religion.

* En 2015, la France occupe la 38e place du classement.

Lucas Armati, Télérama, 11 au 17 avril 2015, N° 3404.

Les questions explicites qu’il faut poser à Marine Le Pen

Ce qui compte, lorsque l’on s’adresse à un parti politique désormais enraciné sur tout le territoire français à un haut niveau de représentativité électorale, c’est de savoir – non pas ce que Marine Le Pen pense des dérapages de son père et des conséquences effectives sur l’image du Front national, mais ce qu’elle pense elle-même comme première dirigeante de cette lignée odieuse de propos maintes fois répétés qui insultent la République, l’Histoire et notre Constitution. Et pour cela il faut lui poser les questions de manière explicite, c’est-à-dire de façon claire, nette, simple et précise.
Ce qui compte, lorsque l’on s’adresse à un parti politique désormais enraciné sur tout le territoire français à un haut niveau de représentativité électorale, c’est de savoir – non pas ce que Marine Le Pen pense des dérapages de son père et des conséquences effectives sur l’image du Front national, mais ce qu’elle pense elle-même comme première dirigeante de cette lignée odieuse de propos maintes fois répétés qui insultent la République, l’Histoire et notre Constitution.
Et pour cela il faut lui poser les questions de manière explicite, c’est-à-dire de façon claire, nette, simple et précise.

Sur TF1, le 9 avril au journal de 20h00, Marine Le Pen était invitée à donner le point de vue de son parti, le Front national, sur les déclarations – une nouvelle fois racistes, antisémites, pétainistes, niant à nouveau les chambres à gaz des camps d’extermination nazis en les ramenant à un détail de l’histoire – de son père Jean-Marie dans Rivarol « l’hebdomadaire de l’opposition nationale et européenne » qui, depuis 1951, se vante d’être le brûlot des idées d’extrême-droite.

Non seulement, nous n’y avons appris rien de neuf sur l’essentiel qui, en creux, a même mis en exergue par une grande habilité. La fille ne s’est en rien exprimée clairement sur le fond des déclaration de son père géniteur et fondateur du parti dont elle a hérité en ligne directe. Et, force est de constater qu’elle ne dynamite en rien la dynastie qu’elle prolonge corps et âme.

Avec une rouerie particulière à la famille, elle a en effet esquivé l’essentiel pour privilégier médiatiquement le coup politique qu’elle affirme vouloir porter à son père. À son père… peut-être bien que cela reste à confirmer. Et quelle importance d’ailleurs ? À son parti et à ses fondements, nullement !

Ses tournures de phrases provoquent davantage qu’un doute ou un malaise : elles confirment une filiation politique totale et provoquent la nausée. En effet, il faut écouter précisément. Sa condamnation ne porte que sur les répétitions récentes des propos de son père. Certes, elle fustige les provocations, « la récidive ». Difficile de le nier, et encore plus difficile de jouer la fille effarouchée alors qu’un montage d’images d’archives la montre, année après année, accepter avec fierté le « tout » dans l’héritage politique du père. Mais sans sourciller elle ne manque pas de préciser que les adhérents ont « une très grande affection, une très grande admiration pour ce qu’il a pu faire pour le Front National qu’il a fondé »… avant de conclure qu’ils ne comprennent pas que le Président d’honneur « s’acharne à affaiblir le Front national ». Quand, poussée à évoquer ses désaccords avec Jean-Marie Le Pen, elle les précise avec un propos sidérant et manipulatoire « Encore une fois, j’ai le sentiment qu’il n’agit plus comme un dirigeant responsable d’un mouvement qui est l’espoir de millions de Français. »

Ainsi, c’est une défausse permanente et habile des fondements essentiels du Front National en pointant un bavard vieillissant et à côté de la plaque politicienne du moment.

D’où cette question : quand les journalistes (il ne s’agit pas ici de blâmer Gilles Bouleau, plutôt bon présentateur et interviewer, mais d’inviter les rédactions à davantage mesurer le poids de mots) auront-ils la rigueur de questions explicites face aux joueurs de mots élastiques et phrases aussi ambigües ?

Est-ce si difficile de dire : « Mme Le Pen, considérez-vous comme votre père, que toutes les « races » ne sont pas égales ? Considérez-vous qu’il y a objectivement des différences entre les hommes de couleur de peau différentes ?». Ou encore : « Considérez-vous que les chambres à gaz des camps d’extermination, solution industrielle des nazis pour tuer des millions de juifs – la solution finale –, mais aussi d’homosexuels, d’handicapés et d’opposants politiques, n’ont pas existé ? Les chambres à gaz sont-elles pour vous « un détail de l’Histoire. » Et, pour s’arrêter à une liste qui pourrait (qui le doit) se poursuivre, « Considérez-vous que le maréchal Pétain est injustement accusé dans son rôle historique fondant la collaboration avec les armées hitlériennes occupantes ? ».

Ce qui compte, lorsque l’on s’adresse à un parti politique désormais enraciné sur tout le territoire français à un haut niveau de représentativité électorale, c’est de savoir – non pas ce que Marine Le Pen pense des dérapages de son père et des conséquences effectives sur l’image du Front national, mais ce qu’elle pense elle-même comme première dirigeante de cette lignée odieuse de propos maintes fois répétés qui insultent la République, l’Histoire et notre Constitution.

Et pour cela il faut lui poser les questions de manière explicite, c’est-à-dire de façon claire, nette, simple et précise.

Vie fraternelle, vie lucide, vie dévoilée, vie fauchée, vie détournée

L’historien de l’art Elie Faure a dit des peintures de Velázquez qu'elles étaient  «  la vie totale dans son frémissement secret et continu ». Exposition jusqu'au 13 juillet au Grand-Palais. 3, avenue du Général Eisenhower - 75008 Paris.
L’historien de l’art Elie Faure a dit des peintures de Velázquez qu’elles étaient « la vie totale dans son frémissement secret et continu ». Exposition jusqu’au 13 juillet au Grand-Palais. 3, avenue du Général Eisenhower - 75008 Paris.

Sunday Press / 50

(…) « Quand Kevin a eu son césar, plusieurs personnes m’ont demandé si je n’avais pas les boules, comme j’avais été nominé deux fois, raconte Vincent. Les gens sont dingues. Quand mon frère a eu son césar, j’étais fou de joie ! Et même si demain on étaient tous les deux nominés en même temps, je dis n’importe quoi, meilleur acteur par exemple, on serait super contents pour l’un comme pour l’autre. L’un ou l’autre, c’est pareil, le césar, il est pour nous deux. » Après la cérémonie, Vincent a quand même dit à son frère : « T’enflammes pas trop. » « Il me conseille de ne pas dépenser tout l’argent, de mettre de côté. Mais aussi de choisir les films en fonction de ce qui me correspond, et pas pour les sous. » Vincent sourit, toujours au fond de son fauteuil. « En même temps, j’aimerais ne pas trop le soûler avec ça. Il faut qu’il profite. Moi, il y a trop de moments où je n’y arrive pas. Je me dis, « J’ai pas le droit, je peux pas. » « Quand j’ai commencé à tourner, ça m’arrivait de ne penser qu’au gâchis. La nourriture qu’on jette, les bouteilles de champ qu’on ouvre et qu’on ne boit même pas… Je ne me sentais pas à ma place. Maintenant j’essaie de me lâcher un peu plus. » (…) Ils repartent dans la nuit en remerciant mille fois, même si Vincent est « quand même inquiet » de l’article. « Parce que notre façon de s’exprimer n’est pas toujours… » Kévin le coupe, hilare : « T’inquiète, s’ils voulaient des lumières, ils nous auraient pas pris. » Épaule contre épaule, ils se marrent, comme de ces blagues éculées qui ne font rire que ceux qui s’aiment et les partagent : « On n’est pas les frères Lumière. »

Vincent Rottiers et Kévin Azaïs, acteurs, texte d’Ondine Millot, Libération Next, N° 70

(…) Je serais heureux de comprendre quelle est la différence entre ces deux notions (entre sociale-démocrate et sociale-libérale). La social-démocratie est libérale, puisqu’elle accepte la liberté de l’entreprise et l’économie de marché. On pourrait dire que la social-démocratie est plus exigeante vis-à-vis du marché, que la protection sociale reste sa préoccupation majeure ; que, de son côté, le social-libéralisme est surtout hanté par la production qu’il faut libérer des entraves réglementaires, sans perdre de vue la protection sociale. Franchement, je crois qu’on discute un peu sur des pointes d’aiguille. Il y a les conjonctures qui peuvent différencier les politiques économiques et faire pencher la balance surtout du côté du social ou surtout du côté de l’activité et du redressement économique. Je ne vois pas de réelle divergence théorique entre les deux.

Michel Winock, historien, le un, 1er avril, N° 50

(…) Manet a dit de lui qu’il était « le peintre des peintres ». Tous les artistes après lui, de Delacroix à Picasso, Giacometti ou Bacon, tous l’ont admiré comme on admire un dieu. L’art de Velázquez se situe au-delà – au-delà de la représentation de la vie, écrit l’historien de l’art Elie Faure, puisque c’est « la vie totale dans son frémissement secret et continu ». Il suffit d’observer le Portrait du pape Innocent X, qu’il fit en 1650, lors de son second voyage en Italie ; ou celui de son premier maître, Francisco Pacheco, dont il épousa la fille Juana : les regards sont intenses, les peaux palpitent, l’air circule, les tableaux respirent. Rarement – peut-être même jamais – un artiste est parvenu à exprimer une telle profondeur psychologique. « Il comprend si parfaitement qu’il a la suprême beauté de ne jamais crier qu’il a compris », dit Elie Faure. Mais Innocent X, lui, a bien compris que Velázquez comprenait.

Olivier Cena, historien, Télérama, 4 au 10 avril, N° 3403

(…) Ils étaient sept petits enfants. Enterrés à Jérusalem dans un grand déploiement de rabbins, ils ont péri dans l’incendie de leur maison de New York où on avait laissé branchée depuis la veille la plaque chauffante de leurs repas pour respecter l’interdiction du jour de sabbat.

Delfeil De Ton, L’OBS, 2 au 8 avril 2015, n° 2630

(…) Le propre des modes, c’est de passer. La mode socioculturelle de gauche, compassion et écologie, devient ringarde. Elle ne répond pas aux attentes d’une jeunesse frappée par la crise, elle n’a aucune signification à la périphérie des villes. Le sentiment d’écrasement dans la mondialisation féconde le vote Front national, le retour d’une ancienne mode libérale et pragmatique pousse la droite vers le sommet. La gauche minimale devient politiquement minimale. Les débats qui l’agitent sont eux-mêmes insignifiants. Ceux qui répètent de vieilles certitudes, persuadés que les glissements à droite appellent une politique plus radicalement marquée à gauche, sont eux-mêmes porteurs d’un minimum idéologique. Le vote par défaut passe donc à une droite qui a l’avantage d’être aussi vide que la gauche.

Guy Konopnicki, Marianne, 3 au 9 avril 2015, n° 937

Mensonge, vérité, médias et aveuglement

un-autre-mensonge-est-possible-fsmSunday Press / 49

(…) La véracité n’a jamais figuré au nombre des vertus politiques, et le mensonge a toujours été considéré comme un moyen parfaitement justifié dans les affaires politiques. Qui prend la peine de réfléchir à ce propos ne pourra qu’être frappé de voir à quel point notre pensée politique et philosophique traditionnelle a négligé de prêter attention, d’une part à la nature de l’action et, de l’autre, à notre aptitude à déformer, par la pensée et par la parole, tout ce qui se présente clairement comme un fait réel. (…) Un des traits marquants de l’action humaine est qu’elle entreprend toujours du nouveau, ce qui ne signifie pas qu’elle puisse alors partir de rien, créer à partir du néant. On ne peut faire place à une action nouvelle qu’à partir du déplacement ou de la destruction de ce qui préexistait et de la modification de l’état des choses existant. Ces transformations ne sont possibles que du fait que nous possédons la faculté de nous écarter par la pensée de notre environnement et d’imaginer que les choses pourraient être différentes de ce qu’elles sont en réalité. Autrement dit, la négation délibérée de la réalité – la capacité de mentir -, et la possibilité de modifier les faits – celles d’agir – sont intimement liées ; elles procèdent l’une et l’autre de la même source l’imagination.

Hannah Arendt, le un, 25 mars 2015, N° 49.

(…) Les « pros » évitent de monter dans le TGV à Genève, et se font déposer par une voiture immatriculée en Suisse à une trentaine de kilomètres, à la gare de Bellegarde-sur-Valserine, dans l’Ain, première halte française du train. Les orfèvres de la fuite empruntent même un TER jusqu’à Lyon, où ils prennent leur correspondance. Bref, ils ne sautent pas dans le premier direct pour Paris, affectant un air dégagé malgré leurs mains moites. Or, dans certaines voitures, on entendrait presque les mouches voler. L’atmosphère est électrique, jusqu’en bout de ligne. Arrivé en gare de Lyon, un jeune consultant habitué du trajet a un jour voulu rendre service à une dame âgée en lui descendant sa valise. Surprise : il a un mal fou à la soulever. « Vous transportez des lingots ou quoi ? », lui lance-t-il, rigolard. « Elle m’a foudroyé du regard, a mis un doigt sur sa bouche, et elle est partie en traînant sa valise à toute vitesse », raconte-t-il.

Stéphanie Marteau, M le magazine du Monde, 28 mars 2015, N° 184.

(…) Les ouvriers (dont on avait oublié qu’ils étaient encore près de 8 millions), les employés, les précaires, les salariés à moins de 12.000 F par mois, avaient complétement disparu du paysage : entre les « bobos » et les « exclus », les SDF et les « pubards », ils étaient tombés comme dans un trou. Les évoquer vous ringardisait irrémédiablement. Surtout à gauche. Et comme, parallèlement, cette gauche-là n’a jamais été capable d’appréhender le problème des artisans, des indépendants, des commerçants de proximité ou des patrons de PME (principales victimes pourtant de la financiarisation néolibérale), comme les Verts avaient, eux, diabolisé les paysans (et les chasseurs), comme les fonctionnaires étaient, a priori, suspects d’archaïsme nostalgique, c’est finalement presque la totalité du monde du travail « d’en bas », 65 % de la population, dont la gauche officielle s’est quasiment coupée.

Jean-François Kahn, article publié en 2002, Marianne, 27 mars au 2 avril 2015, N° 936.

(…) Comment, en effet, « créer du commun et faire vivre les valeurs de la République » en n’ajoutant pas aux trois savoirs fondamentaux une mémoire commune qui dépasse les frontières et transcendent les langues, les religions et les nationalités ? La meilleure façon de créer du commun, n’est-ce pas de faire savoir aux enfants des collèges que l’Antiquité grecque et romaine est leur héritage à tous et que la République, ne serait-ce que son nom, en est issue. Les langues et cultures de l’Antiquité ne doivent pas être une simple option, noyée entre le développement durable et la création artistique. Le grec et le latin ne sont pas solubles dans les espaces pédagogiques interactifs (EPI). On « créera du commun » quand tous les élèves apprendront dès la sixième qu’il y a deux mille ans, leurs ancêtres, ceux qui habitaient l’actuelle Europe comme ceux des autres rives de la Méditerranée, appartenaient à la même res publica, qu’ils avaient deux langues – le grec et le latin – et une culture commune, qu’ils vivaient en paix tout en étant différents.

Florence Dupont, historienne, Le Monde, 29 & 30 mars 2015, N° 21834.

(…) Les médias sont plus concentrés en termes de propriétés, mais se sont diversifiés en termes de forme et de perspectives. Les militants ne sont plus complètement dépendants de ces médias, ils ont leur propres plateformes pour diffuser leurs idées. Quand Jello Biafra, le chanteur du groupe punk Dead Kennedys, s’est présenté en 1979 à la mairie de San Francisco, il a eu cette phrase : « Ne détestez pas les médias, devenez les médias. » Il a fait une campagne très créative et s’en est bien sorti. Il proposait par exemple que les membres de la police de proximité soient élus par les gens du quartier pour favoriser les relations entre les uns et les autres. Au début, les gens croyaient à une blague, mais ils ont finalement soutenu cette idée. La relation aux médias reste très utile, c’est pourquoi je conseille aux militants de leur mâcher le travail. Il faut leur raconter une histoire, préparer un communiqué, faire un dossier de presse, donner accès à des photos et à des vidéos pour faciliter une meilleure transmission du message, comme un film publicitaire. Quand on mène une action, il faut aussi garder en tête qu’on joue la pièce pour le public qui n’est pas sur place. Par exemple, lorsque les militants d’Occupy Wall Street se sont déployés dans le quartier financier, ils ne se sont pas mis en scène pour le public sur place qui, de toute façon, n’aurait pas adhéré. Il s’agissait de s’adresser à l’autre public, celui des télévisions et des médias.

Andrew Boy, activiste américain, Libération, 28 & 29 mars 2015, N° 10531