Ne plus faire la publicité des terroristes

"Ceux qui s’imaginent que les tueurs de Daech rêvent de trouver des vierges disponibles à leur arrivée au paradis se trompent. Ils rêvent d’abord d’une mort glorieuse, et nous devons tuer cet espoir en annonçant qu’ils ne sont pas des héros en devenir, mais des lâches qui retourneront à leur condition initiale d’anonymes, et le resteront pour l’éternité." Richard Rechtman, psychiatre et anthropologue.
« Ceux qui s’imaginent que les tueurs de Daech rêvent de trouver des vierges disponibles à leur arrivée au paradis se trompent. Ils rêvent d’abord d’une mort glorieuse, et nous devons tuer cet espoir en annonçant qu’ils ne sont pas des héros en devenir, mais des lâches qui retourneront à leur condition initiale d’anonymes, et le resteront pour l’éternité. » Richard Rechtman, psychiatre et anthropologue.

La question est désormais largement posée : « Terroristes, faut-il les montrer ? ». Ce titre a fait la Une du quotidien Libération hier, une pétition considérant qu’il ne faut plus montrer ni nommer les terroristes après leur passage à l’acte circule sur Internet et déjà plusieurs titres de presse ont décidé de suivre cette recommandation soutenue depuis quelques semaines par plusieurs experts. Richard Rechtman, anthropologue et psychiatre est l’un deux. Ci-dessous des extraits de son interview réalisé par Olivier Pascal-Mousselard dans Télérama (N° 3472 – 30 juillet au 5 août 2016). Par ailleurs il nous éclaire aussi sur la nature même des actes terroristes qu’il préfère qualifier de « meurtres de masse ».

Meurtres de masse

(…) Permettez-moi d’abord de dire un mot sur l’acte pathologique : on n’a jamais vu un malade mental commettre un acte pareil avec une telle détermination. Ni un psychotique ni un psychopathe ne seraient capables de faire cela de cette manière. Un paranoïaque délirant ne massacrerait jamais des gens qui lui sont inconnus. Quant au psychopathe, c’est l’impulsivité et l’immédiateté de la violence qui le caractérisent, et sûrement par la préparation méthodique des jours à l’avance. Donc l’interprétation psychopathologique seule ne suffit pas. En revanche, il existe une offre – celle de Daech – qui invite à commettre des meurtres de masse, et qui rencontre un certain nombre de personnes susceptibles d’y répondre. J’emploie à dessein l’expression « meurtres de masse », car je ne crois pas qu’il s’agisse de terrorisme à proprement parler. L’attentat de Nice s’apparente plus, selon moi, à des meurtres de type génocidaire, déterritorialisés depuis le Proche-Orient, ils sont désormais monnaie courante, et perpétrés avec les mêmes techniques ici que là-bas. Tuer le plus de gens possible avec le minimum de moyens. S’attaquer à des personnes sans défense, qui ne peuvent ni parer les coups ni répondre. Des victimes innocentes, qui n’ont aucune raison de se méfier, aucune raison de réagir. À Mossoul et à Raqqa, Daech se comporte comme les nazis, les Khmers rouges, les extrémistes hutu ou les nationalistes serbes à Sarajevo et Srebrenica. Avec la même technicité. On est loin du terrorisme classique : qu’ils soient basques, corse ou irlandais, les terroristes s’excusent en effet presque toujours de la mort donnée, au nom du symbole visé. Souvenez-vous de l’assassinat du préfet Erignac. Pendant des années, ses auteurs ont laissé entendre qu’ils regrettaient d’avoir tué l’homme, mais qu’il le fallait pour s’attaquer au symbole. Avec Daech, il y a plutôt une volonté de tuer en masse les impurs, tous les impurs, en Occident comme dans les pays musulmans. Le symbolisme du meurtre s’efface au profit du chiffre.

Une guerre de communication

(…) L’information est donc bien dans ce contexte un enjeu stratégique, pour ne pas dire militaire. Cela veut dire que les informations dont nous disposons sur l’identité des auteurs d’attentats devraient être tenues secrètes quand ces crimes ont déjà eu lieu. Que l’on cherche à comprendre qui sont les personnes susceptibles d’agir, pour essayer d’anticiper et de prévenir leurs actes, c’est évidemment utile, et les travaux du psychanalyste tunisien Fethi Benslama, par exemple, nous éclairent beaucoup sur les candidats potentiels au martyre. En revanche, une fois le meurtre accompli, dire qui était la personne, raconter son passé et diffuser sa photo, c’est se transformer en caisse de résonance du crime et devenir l’allié objectif de Daech. (…) Ceux qui s’imaginent que les tueurs de Daech rêvent de trouver des vierges disponibles à leur arrivée au paradis se trompent. Ils rêvent d’abord d’une mort glorieuse, et nous devons tuer cet espoir en annonçant qu’ils ne sont pas des héros en devenir, mais des lâches qui retourneront à leur condition initiale d’anonymes, et le resteront pour l’éternité. Dans les crimes génocidaires, le véritable ennemi n’est pas la petite main qui commet le crime, mais le responsable qui l’inspire ou le commandite. (…) Tuer le plus grand nombre possible à moindre coût, en recevant la plus grande publicité disponible, c’est quasiment une stratégie commerciale pour Daech – et ça marche. Tous les régimes génocidaires ont fait cela. Les Einsatzgruppen assassinaient des milliers de Juifs à la chaîne au bord de fosses communes qu’ils leur avaient fait creuser ou avaient demandé aux villageois de préparer. Ils pensaient à la mort à grande échelle et à la rentabilité maximale. (…) Dès lors, si on imagine que les tueurs de Daech sont simplement des produits de nos cités frappées par les difficultés sociales, on n’a rien compris. Certains viennent de la banlieue, c’est vrai, mais le meurtre de masse n’est pas le produit de ces difficultés ! C’est comme si vous disiez que les SS étaient le simple produit des circonstances de leur enfance, et que vous cherchiez à expliquer le nazisme, le polpotisme et leurs effets dévastateurs à partir de cette seule composante vaguement psychosociologique ! Une fois que la barrière génocidaire est franchie, ce ne sont plus les origines sociales préexistantes qui sont déterminantes. L’anonymat est la réponse adaptée car elle contre la propagande de Daech sur son propre terrain. C’est l’anthropologue en moi qui arrive à cette conclusion. Quant au psychiatre, il vous dira que tout ce qu’il a pu lire sur le tueur de Nice ces derniers jours ne lui apprend strictement rien sur les motivations de son acte.

La lutte contre toutes les tentatives de désignation de boucs-émissaires.

La situation se tend. La population arabo-musulmane issue de l’immigration postcoloniale – désormais française à part entière – n’a pourtant pas rien à voir avec ces histoires et compte de très nombreuses victimes dans les attentats. Mais il faut un bouc-émissaire… Quand j’entends un homme politique proposer comme première mesure après le massacre de Nice d’interdire le voile, alors que l’on sait que plusieurs femmes portant le voile ont été tuées à Nice, je me dis : « Quelle indécence ! Quelle irresponsabilité ! » Être candidat à la présidentielle et faire exactement ce que Daech attend de vous…

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