Les femmes bleues d’Yves Klein nues sur la toile / Le crétinisme collectif du people / La foi totalitaire dans l’État ou le Parti-État / Burkini beach, le nouveau grain sable contre la laïcité / La pauvreté en rites de notre époque

« Anthropométrie de l’époque bleue (ANT 82) », d’Yves Klein (1960), réalisée avec du pigment pur et de la résine synthétique (156,5 cm x 282,5 cm). © Yves Klein/ADAGP. Paris 2016.
« Anthropométrie de l’époque bleue (ANT 82) », d’Yves Klein (1960), réalisée avec du pigment pur et de la résine synthétique (156,5 cm x 282,5 cm). © Yves Klein/ADAGP. Paris 2016.

(…) Certaines œuvres tranchent sur les autres : celles où le pigment pur est simplement versé au sol ou contenu dans des bacs. Le liant, qui habituellement permet de l’agglomérer, est absent, et la couleur apparaît donc dans toute son intensité. Klein va chercher le moyen de conserver son bleu le plus pur possible : amalgamé à l’huile, il va avoir tendance à jaunir ; aux résines modernes, à baisser d’intensité. Avec l’aide d’un des plus fameux marchands de couleurs de Montparnasse, Edouard Adam, il met au point une formule spéciale, dont il déposera le 19 mai 1960 la recette dans une enveloppe « Soleau » qui établit l’antériorité de son idée : un certain dosage de « Rhodopas MA », d’alcool d’éthyle et d’acétate d’éthyle. En variant la concentration du pigment et le type de solvant, la peinture peut être appliquée au pinceau, au rouleau ou au pistolet. Ou encore avec le modèle vivant : une ou plusieurs femmes nues, le corps peint en bleu, viennent se coller à la toile. C’est la série des « Anthropométries » : « Un jour, j’ai compris que mes mains, mes outils de travail pour manier la couleur, ne suffisaient plus. C’était avec le modèle lui-même qu’il fallait brosser la toile monochrome bleue. Non, ce n’était pas de la folie érotique. C’était très beau. J’ai jeté une grande toile blanche par terre. J’ai vidé vingt kilos de bleu au milieu et la fille s’est ruée dedans et a peint là mon tableau en se roulant sur la surface de la toile dans tous les sens. Je dirigeais, en tournant rapidement autour de cette fantastique surface au sol tous les mouvements et déplacements du modèle qui, d’ailleurs, pris par l’action et par le bleu vu de si près et en contact avec sa chair, finissait par ne plus m’entendre… » Le 9 mars 1960, Klein réalise ses anthropométries en public, à la galerie internationale d’art contemporain, à Paris. Trois modèles travaillent sous sa direction pendant qu’un orchestre joue la Symphonie Monoton-Silence, qu’il a composée. Le débat qui s’ensuivit fut, au dire des témoins, houleux. Si aujourd’hui ils font de Klein, mort en 1962, un des seuls Français de sa génération à pouvoir prétendre à une place majeure dans l’histoire de l’art, nombreux alors pensèrent à une farce.

Harry Bellet, Le Monde, 20 août 2016, N° 22270.

Dans son petit livre publié en février dernier (« La Souveraineté du people » – Gallimard) Guillaume Erner, qui est aussi sociologue, s’interroge sur notre fascination pour la « célébrité », y compris quand elle ne correspond à aucun mérite, aucune œuvre, qu’elle soit artistique, intellectuelle, industrielle ou politique. Pourquoi préférons-nous désormais une notoriété inconsistante à n’importe quel mérite véritable ? Disons qu’on sera plus fortement hypnotisé par Nabilla – cette noix creuse devenue célèbre – que par le talent d’un immense écrivain trop ignoré des foules. J’emploie à dessein le mot « insignifiance ». Je songe à « la montée de l’Insignifiance », un livre prémonitoire du regretté Cornelius Castoriadis. Dans cette réflexion publiée au Seuil en 1996, « Casto » (comme nous appelions ledit philosophe) annonçait l’inéluctable triomphe du n’importe quoi sur la pensée, et du vide sur le plein. (…) Cette berlue partagée, voire ce crétinisme collectif, posent en effet question au sociologue. Qu’est-ce qui nous a rendu aussi sots ? On peut être célèbre aujourd’hui pour la seule raison qu’on est célèbre. Le phénomène s’autoalimente comme un vertige. Erner cite l’exemple de Kim Kardashian, cette Californienne qu’on présente sur Wikipédia comme une « personnalité médiatique ». Elle est célèbre, en somme, parce qu’elle est célèbre. La circularité est burlesque, mais elle aura quand même fait de la dame, en 2015, la « personnalité de télé-réalité » (sic) la mieux payée des Etats-Unis.

Jean-Claude Guillebaud, TÉLÉOBS, du 20 au 26 août 2016, N° 2702.

(…) J’ai comme tout le monde tendance à penser qu’il n’y a rien de pire que Hitler. Mais si on examine de près l’idéologie de ces dictateurs, on s’aperçoit qu’elle tourne toujours autour du « grand homme ». Au lieu de parler de fascisme ou de communisme, il faudrait en réalité par d’« hitlérisme », comme on le fait pour le stalinisme ou le maoïsme. Qui est « de droite », qui est de « gauche » ? On a en Corée du Nord un despote « de gauche », Kim Il-sung, qui utilise sans cesse la notion de race – la « meilleure » étant la coréenne, bien entendu. Staline extermine les koulaks « en tant que classe », mais aussi des groupes définis par leur ethnicité. Mao s’en prend à ses opposants qu’il stigmatise comme « ennemis de classe ». Il crée même des catégories de parias, appelés en chinois heiwulei, « cinq catégories noires ». Leur statut de classe est héréditaire : de père en fils, ils seront malmenés, torturés et pour la plupart tués. Une rescapée, qui vit aujourd’hui aux États-Unis, a écrit un article où elle compare les heiwulei aux juifs, avec un taux de survie identique. Alors fasciste ou communiste ? Comme l’explique Friedrich Hayek dans son livre « la Route de la servitude », toutes ces idéologies partagent le même mépris pour la démocratie, la même volonté de piétiner les droits et les libertés individuels, la même foi dans l’État ou le Parti-État, et la même aversion pour la liberté d’entreprendre.

Frank Dikötter, historien néerlandais, propos recueillis par Ursula Gauthier, L’OBS, 18 au 21 août 2016, N° 2702.

(…) Le problème est qu’on connaît la chanson car, à moins d’être aveugle, comment ne pas voir que le surgissement de cette question de burkini vient s’ajouter à la longue liste des attaques répétées contre l’indifférenciation et à l’affirmation d’une visibilité radicalement différente. Impossible en effet, à moins d’avoir une mémoire de poisson rouge, de ne pas inscrire cette question dans le droit fil des débats posés par le foulard à l’école, la prière dans la rue, le repas dans les cantines, les programmes scolaires, l’apartheid sexuel dans les piscines publiques, le refus qu’une femme puisse être examinée par un médecin homme à l’hôpital public… Est-il vraiment besoin de continuer quand les coups de canif portés au bon sens républicains sont si nombreux ? De même, il est aisé de prévoir ce qu’il adviendrait si la pratique du burkini s’installait le long des plages. Dans la foulée de la nouvelle antienne contemporaine : « C’est ma religion, donc il faut en respecter les recommandations, les commandements, les interdits, etc. » on verrait très vite surgir une nouvelle demande réclamant de prévoir systématiquement des maîtres-nageuses à côté de leurs collègues masculins et si possible vêtues d’un burkini rouge et jaune, comme c’este le cas en Australie. Un autre « beau » débat en perspective assurément quand on connaît le poids et l’embarras de vêtements mouillés en cas de secours rapide. Passons. Mais ce que sentent bien l’immense majorité de nos concitoyens dans cette affaire, en dépit des plaisanteries à deux balles et des hésitations d’une partie de leurs représentants, c’est qu’il s’agit là d’une nouvelle bataille et que reculer ne mènera nulle part sauf à se trouver un jour le dos au mur. S’agissant des tissus religieux, aucun argument ne tient la route face à ce mise en garde de Mona Eltahawy, aucun : « Les femmes du monde occidental portant un voile contribuent à asservir les femmes ailleurs dans le monde pour lesquelles le port du voile est une contrainte. » Il faut une forte dose de cynisme ou de bêtise, voire des deux, pour revendiquer de se couvrir toujours plus alors qu’au même moment des images nous proviennent des zones libérées de Daech, où l’on voit des femmes brûler leurs geôles de tissu en étreignant des combattantes kurdes et arabes têtes nue. Certaines musulmanes clament que c’est leur droit, que c’est leur choix ? Grand bien leur fasse. Nous savons depuis plusieurs années déjà combien les fondamentalistes religieux sont habiles à revisiter les idéaux de 1789 et des Lumières pour les retourner à des fins obscurantistes. Parce que nous vivons encore sur la queue de comète des mouvements de libération du corps des années 60 et leurs illusions, nous avons du mal à appréhender ce qui a été décrit, il y a plus de cinq siècles, par La Boétie dans son essai sur la servitude volontaire. Et peu importe de savoir si ce rapprochement que nous faisons va provoquer les criailleries de tous ceux qui considèrent que le burkini est un « vêtement comme un autre ». Si c’était le cas, nous attendons avec un intérêt tout particulier les premiers hommes en burkini sur les plages et, bien sûr, la première « burkini pride » à Science-Po. Le Collectif contre l’islamophobie en France s’indigne et tempête ? La belle affaire ! Le Canard Enchaîné vient de souligner, textes à l’appui, combien cet organisme n’est pas autre chose qu’une machine de guerre instruisant en permanence le procès de la laïcité en France. Dans un entretien à La Provence, mercredi 17 août, Manuel Valls a apporté son soutien aux élus à l’origine des arrêtés interdisant le burkini sur les plages, « s’ils sont motivés par la volonté d’encourager le vivre-ensemble, sans arrière-pensée politique ». On ne peut dire mieux. Et d’expliquer que les plages, comme tout espace public, doivent être préservées des revendications religieuses. Un peu de sable estival pour faire grincer quelques dents à gauche.

Joseph Macé-Scaron, Marianne, 19 au 25 août 2016, N°1011.

(…) Il est étrange que soient contemporains ces deux phénomènes, où on cache les cheveux et où on fait disparaître les poils. La pilosité révèle et cache. L’épilation était une délicieuse transgression dans ma jeunesse. Or, l’érotisme a besoin de la transgression, l’acte sexuel est toujours affecté d’une nuance de forfait. Il me semble qu’on est passé en quelques années de la fellation transgression à la fellation prestation, de l’épilation transgression à l’épilation prestation. (…) Peut-être a-t-on été pudibond à l’époque de la culotte fendue, où on ne se mettait pas tout nu pour faire l’amour, où montrer ses sentiments au sein d’une même famille était proscrit, où les garçons naissaient dans les choux, les filles dans les fleurs. La bourgeoisie du XIXe siècle a été tellement prude, obsédée par la distance et la dignité… Et les êtres humains comme les civilisations ont tendance à passer d’un excès à l’autre, de la pruderie à l’obscénité. C’était terrible de commencer sa vie amoureuse avec cette honte à l’endroit de la sexualité, peut-être l’est-ce tout autant avec la pornographie. (…) C’est sa pauvreté en rites qui explique le côté adolescent de notre époque, et sa triste oscillation entre le porno et la burqa.

Éric Fiat, philosophe, propos recueillis par Noémie Rousseau, Libération, 20&21 août 2016, N°10963.

Ne plus faire la publicité des terroristes

"Ceux qui s’imaginent que les tueurs de Daech rêvent de trouver des vierges disponibles à leur arrivée au paradis se trompent. Ils rêvent d’abord d’une mort glorieuse, et nous devons tuer cet espoir en annonçant qu’ils ne sont pas des héros en devenir, mais des lâches qui retourneront à leur condition initiale d’anonymes, et le resteront pour l’éternité." Richard Rechtman, psychiatre et anthropologue.
« Ceux qui s’imaginent que les tueurs de Daech rêvent de trouver des vierges disponibles à leur arrivée au paradis se trompent. Ils rêvent d’abord d’une mort glorieuse, et nous devons tuer cet espoir en annonçant qu’ils ne sont pas des héros en devenir, mais des lâches qui retourneront à leur condition initiale d’anonymes, et le resteront pour l’éternité. » Richard Rechtman, psychiatre et anthropologue.

La question est désormais largement posée : « Terroristes, faut-il les montrer ? ». Ce titre a fait la Une du quotidien Libération hier, une pétition considérant qu’il ne faut plus montrer ni nommer les terroristes après leur passage à l’acte circule sur Internet et déjà plusieurs titres de presse ont décidé de suivre cette recommandation soutenue depuis quelques semaines par plusieurs experts. Richard Rechtman, anthropologue et psychiatre est l’un deux. Ci-dessous des extraits de son interview réalisé par Olivier Pascal-Mousselard dans Télérama (N° 3472 – 30 juillet au 5 août 2016). Par ailleurs il nous éclaire aussi sur la nature même des actes terroristes qu’il préfère qualifier de « meurtres de masse ».

Meurtres de masse

(…) Permettez-moi d’abord de dire un mot sur l’acte pathologique : on n’a jamais vu un malade mental commettre un acte pareil avec une telle détermination. Ni un psychotique ni un psychopathe ne seraient capables de faire cela de cette manière. Un paranoïaque délirant ne massacrerait jamais des gens qui lui sont inconnus. Quant au psychopathe, c’est l’impulsivité et l’immédiateté de la violence qui le caractérisent, et sûrement par la préparation méthodique des jours à l’avance. Donc l’interprétation psychopathologique seule ne suffit pas. En revanche, il existe une offre – celle de Daech – qui invite à commettre des meurtres de masse, et qui rencontre un certain nombre de personnes susceptibles d’y répondre. J’emploie à dessein l’expression « meurtres de masse », car je ne crois pas qu’il s’agisse de terrorisme à proprement parler. L’attentat de Nice s’apparente plus, selon moi, à des meurtres de type génocidaire, déterritorialisés depuis le Proche-Orient, ils sont désormais monnaie courante, et perpétrés avec les mêmes techniques ici que là-bas. Tuer le plus de gens possible avec le minimum de moyens. S’attaquer à des personnes sans défense, qui ne peuvent ni parer les coups ni répondre. Des victimes innocentes, qui n’ont aucune raison de se méfier, aucune raison de réagir. À Mossoul et à Raqqa, Daech se comporte comme les nazis, les Khmers rouges, les extrémistes hutu ou les nationalistes serbes à Sarajevo et Srebrenica. Avec la même technicité. On est loin du terrorisme classique : qu’ils soient basques, corse ou irlandais, les terroristes s’excusent en effet presque toujours de la mort donnée, au nom du symbole visé. Souvenez-vous de l’assassinat du préfet Erignac. Pendant des années, ses auteurs ont laissé entendre qu’ils regrettaient d’avoir tué l’homme, mais qu’il le fallait pour s’attaquer au symbole. Avec Daech, il y a plutôt une volonté de tuer en masse les impurs, tous les impurs, en Occident comme dans les pays musulmans. Le symbolisme du meurtre s’efface au profit du chiffre.

Une guerre de communication

(…) L’information est donc bien dans ce contexte un enjeu stratégique, pour ne pas dire militaire. Cela veut dire que les informations dont nous disposons sur l’identité des auteurs d’attentats devraient être tenues secrètes quand ces crimes ont déjà eu lieu. Que l’on cherche à comprendre qui sont les personnes susceptibles d’agir, pour essayer d’anticiper et de prévenir leurs actes, c’est évidemment utile, et les travaux du psychanalyste tunisien Fethi Benslama, par exemple, nous éclairent beaucoup sur les candidats potentiels au martyre. En revanche, une fois le meurtre accompli, dire qui était la personne, raconter son passé et diffuser sa photo, c’est se transformer en caisse de résonance du crime et devenir l’allié objectif de Daech. (…) Ceux qui s’imaginent que les tueurs de Daech rêvent de trouver des vierges disponibles à leur arrivée au paradis se trompent. Ils rêvent d’abord d’une mort glorieuse, et nous devons tuer cet espoir en annonçant qu’ils ne sont pas des héros en devenir, mais des lâches qui retourneront à leur condition initiale d’anonymes, et le resteront pour l’éternité. Dans les crimes génocidaires, le véritable ennemi n’est pas la petite main qui commet le crime, mais le responsable qui l’inspire ou le commandite. (…) Tuer le plus grand nombre possible à moindre coût, en recevant la plus grande publicité disponible, c’est quasiment une stratégie commerciale pour Daech – et ça marche. Tous les régimes génocidaires ont fait cela. Les Einsatzgruppen assassinaient des milliers de Juifs à la chaîne au bord de fosses communes qu’ils leur avaient fait creuser ou avaient demandé aux villageois de préparer. Ils pensaient à la mort à grande échelle et à la rentabilité maximale. (…) Dès lors, si on imagine que les tueurs de Daech sont simplement des produits de nos cités frappées par les difficultés sociales, on n’a rien compris. Certains viennent de la banlieue, c’est vrai, mais le meurtre de masse n’est pas le produit de ces difficultés ! C’est comme si vous disiez que les SS étaient le simple produit des circonstances de leur enfance, et que vous cherchiez à expliquer le nazisme, le polpotisme et leurs effets dévastateurs à partir de cette seule composante vaguement psychosociologique ! Une fois que la barrière génocidaire est franchie, ce ne sont plus les origines sociales préexistantes qui sont déterminantes. L’anonymat est la réponse adaptée car elle contre la propagande de Daech sur son propre terrain. C’est l’anthropologue en moi qui arrive à cette conclusion. Quant au psychiatre, il vous dira que tout ce qu’il a pu lire sur le tueur de Nice ces derniers jours ne lui apprend strictement rien sur les motivations de son acte.

La lutte contre toutes les tentatives de désignation de boucs-émissaires.

La situation se tend. La population arabo-musulmane issue de l’immigration postcoloniale – désormais française à part entière – n’a pourtant pas rien à voir avec ces histoires et compte de très nombreuses victimes dans les attentats. Mais il faut un bouc-émissaire… Quand j’entends un homme politique proposer comme première mesure après le massacre de Nice d’interdire le voile, alors que l’on sait que plusieurs femmes portant le voile ont été tuées à Nice, je me dis : « Quelle indécence ! Quelle irresponsabilité ! » Être candidat à la présidentielle et faire exactement ce que Daech attend de vous…

Sunday Press 88 // L’insécurité culturelle / Se concentrer sur son interprétation / Coup de com’ rondement mené / Redonner vie au quartier sans chichis / Un monologue qui n’écoute pas l’objection.

Léonardo DiCaprio à propos du metteur en scène Iñárritu : « Un réalisateur se bat pour arriver à ce qu’il veut ? On devrait le féliciter, pas en parler comme d’un fou dangereux. »
Léonardo DiCaprio à propos du metteur en scène Iñárritu : « Un réalisateur se bat pour arriver à ce qu’il veut ? On devrait le féliciter, pas en parler comme d’un fou dangereux. »

(…) Par ailleurs, lorsque les politiques publiques paraissent aggraver les problèmes plutôt que les résoudre, elles provoquent dans une partie de la population une volonté de retrait, voire de sécession sociale, qui conduit notamment à vouloir s’organiser autrement, à l’écart des élites, afin que celles-ci ne disent plus ce qu’il faut faire ou ne pas faire, ce qui est bien ou mal. On trouve dans l’affaire d’Uber, par exemple, des réactions de ce type : des jeunes, issus de la banlieue souvent, veulent pouvoir travailler de manière flexible ou disposer d’un mode de transport peu onéreux et pratique, sans qu’une réglementation vienne les contraindre. (…) L’insécurité sociale, face au chômage et à la stagnation du pouvoir d’achat, se combine étroitement avec ce que j’ai appelé l’insécurité culturelle. Or, les élites ne fournissent plus une lecture pertinente du monde (des défis, des difficultés, etc., au niveau mondial ou européen), quand elles ne se mettent pas à traiter tout simplement le peuple de crétin ou de racisme. Un exemple de cet aveuglement ou de ce déni d’une partie des élites face au réel s’est bien vu sur ce mode après les événements de Cologne. C’est aujourd’hui sensible, à la fois économiquement et en termes de définition de l’identité, à propos de la construction européenne, de la gestion de la crise des migrants, de l’inquiétude face aux bouleversements au Proche-Orient ou en Afrique, ou de la démultiplication du terrorisme.

Laurent Bouvet, professeur de théorie politique, Marianne, 5 au 11 février 2016, N° 982.

(…) Oui, Iñárritu vous met au défi d’être authentique, il est intraitable sur ce qui lui semble être juste ou non. On l’a beaucoup attaqué à ce propos, alors que, pour moi, on devrait le remercier. J’ai trop de respect pour le cinéma pour travailler avec des gens qui le prennent à la légère. La souffrance ne dure qu’un temps – et, encore une fois, la souffrance sur un plateau est toute relative – , les films, eux, nous survivront pour des siècles. Des réalisateurs comme Iñárritu ou Scorcese sont attentifs au moindre détail et refusent d’avancer tant qu’on ne leur a pas donné ce qu’ils veulent. En faisant ça, ils garantissent leur intégrité artistique mais aussi celle de leurs acteurs. Nicholson disait de Kubrick : « On sait qu’il a soupesé chaque plan, chaque décision, un millier de fois, on peut se concentrer sur son interprétation. » On se sent à l’abri, on se sent protégé, c’est un sentiment précieux. Un réalisateur se bat pour arriver à ce qu’il veut ? On devrait le féliciter, par en parler comme d’un fou dangereux.

Leonardo DiCaprio, propos recueillis par Laurent Rigoulet, Télérama, 6 au 12 février 2016, N° 3447.

(…) « C’est un plan média et nous sommes fiers d’en faire partie », sourit Catherine Barma, la productrice de l’émission de France 2 « On n’est pas couché ». Celle-ci précise que c’est l’ex-garde des Sceaux et son éditeur Philippe Rey qui ont d’emblée choisi de se rendre dans le talk-show animé par Laurent Ruquier. En parallèle Mme Taubira a accordé un entretien à un journal papier, Le Monde, paru le 2 février. « L’éditeur m’a appelée le vendredi 29 janvier, deux jours après la démission, pour me proposer la venue d’un “XY’’, comme on dit quand on veut garder l’anonymat d’un invité d’importance », raconte Mme Barma. La raison du secret était lié à celui entourant la sortie du livre de Mme Taubira, paru lundi 1er février, dans un délai record après son départ du gouvernement. Mme Barma appris l’identité de l’invitée lors d’un rendez-vous avec M. Rey, vendredi midi. Puis elle a mis Laurent Ruquier dans la confidence. La sortie du livre a été éventée dimanche soir par France 2 et, lundi, Mme Barma a pu confirmer que la ministre se rendrait à « On n’est pas couché ». Auparavant, Mme Taubira avait choisi de parler à Michel Denisot dans « Conversations secrètes », dont la diffusion a été avancée au mercredi 27 janvier. Elle n’y confiait pas ses projets.

Alexandre Picquard, Le Monde, Dimanche 7 – Lundi 8 février 2016. N° 22103.

(…) Une société, Facility, est créée pour relancer et professionnaliser la machine. Repartir de zéro. « Nous, les juifs, on vit avec le sentiment que l’on peut tout perdre, à tout moment. J’aurais bien aimé me tourner vers la religion, mais ce n’est pas mon truc. Alors, comme je n’ai pas d’ami rabbin, je parle avec un ami philosophe, ça me fait du bien. » S’engouffrer dans le travail. Ne rien lâcher. Courir pour ne pas tomber. « C’est un peu ça, soupire l’ami Stéphane. Je ne sais pas comment il tient. C’est un truc de survie, il a remis à plus tard sa propre reconstruction. » La Belle Équipe, un dérivatif, un exutoire, presque un mantra. Elle revivra, pour ressusciter des enfers. (…) Prochain objectif, donc, la réouverture de La Belle Équipe. Un événement qu’il voudrait sans chichis, sans caméras. Il se projette. « Comme d’hab’, on ouvre à 8 heurs, on sert le premier café. Et le quartier revit. » Il gardera, peut-être, la chaise avec les impacts, comme triste relique. Il prendra, sûrement, un homme pour assurer la sécurité, voire éconduire les curieux un peu lourds. Mais Grégory ne sera pas là. Il restera à distance, désormais. Peu importe. Mission accomplie, au nom de Djamila. Mais aussi de Hodda, Halima, Romain, Hyacinthe… Et de Tess, bien sûr. Aux yeux de la fillette, son papa est un « héros », car un survivant. Un Little big man.

Grégory Reibenberg, patron de La Belle Équipe, article par Gérard Davet et Fabrice Lhomme, M le magazine du Monde, 6 février 2016, n° 229.

(…) J’étais à la radio, à Montréal, le jour où un sondage a dit qu’un Québécois sur cinq refuse l’étranger. L’animateur était désespéré. Je lui ai répondu : « Vous voulez dire que quatre Québécois sur cinq acceptent l’étranger ? Mais c’est énorme ! »… Il y a une haine quotidienne, rampante, délétère, un peu partout. En France, on le sent physiquement. Il y a de la peur. Des choses terribles se sont passées à Paris. Et d’autres choses ont eu lieu, qui sont graves aussi : des déclarations publiques, de la haine ordinaire sur internet… C’est une haine qui se sent bien, un monologue qui n’écoute pas l’objection, et auquel on ne fait d’ailleurs pas trop d’objections. On se contente de pleurer en soi. On a besoin d’une forte énergie, que les quatre cinquièmes disent que l’avenir ne sera pas fait par les autres. Quelqu’un comme Mme Morano ne peut pas me décourager. Tout ce qu’elle a, c’est un micro. Mais, en démocratie, chaque voix compte, quotidiennement. On ne peut pas tout le temps cacher la poussière historique sous le tapis : ni à l’école ni à l’Académie, où il faut faire entrer des mots, des cultures. Il faut ouvrir tout cela, pour préparer l’avenir. Enfin, la haine n’existe pas que sous sa forme raciste, en France. Je vois autant de Noirs que de Blancs qui viennent manger dans la poubelle. Pourquoi l’argent s’est-il concentré ainsi ? Les propos racistes ne sont pas si importants. C’est comme la fièvre. Ce n’est pas une maladie, mais l’indication que vous avez une maladie. Il faut aller voir dessous ce qui a bougé dans la structure profonde de la France. On a besoin de spéléologues. Si on ne colmate pas, on aura toujours des poussées de fièvre.

Dany Laferrière, académicien, propos recueilli par Grégoire Leménager, L’OBS, 4 au 10 février 2016, n° 2774.

Voyage dans les vies cinéma

Cineastas. Photo © Carlos Furman.
Cineastas. Photo © Carlos Furman.

Si la vie est un roman, Cineastas nous invite à prendre garde s’il advenait que nous souhaitions en faire un film. Surtout s’il s’agit de la nôtre et que l’envie nous prenne au moment où nos dernières années, nos derniers mois sont comptés. En fait… tout le temps ! En effet quelle(s) trace(s) voudrions-nous laisser à la postérité, à l’étude ?Avons-nous quelque chose d’original à léguer… et d’ailleurs ne risquons-nous pas de léguer des images… de films. De ces moments artistiques dont nous nous sommes emplies, parfois de manière non volontaire, parfois avec efforts. Nous sommes en fait imbibés de sons, d’éclairs, d’images, de couleurs avec lesquels, sans nécessairement construire un monde avec cet empilage, il est probable que nous ayons façonné notre personnalité, développé nos envies, nos désirs et aussi choisi ces toboggans de vitesse où nous aimons nous lancer pour le meilleur et le pire.

Mariano Pensotti, par une scénographie frontale et des dialogues croisés/superposés, place ses acteurs et nous-mêmes dans des scènes simultanées où tout se joue. Où tous jouent. Les comédiens sont à la fois des cinéastes, des acteurs, des producteurs de films qui avancent, stagnent, meurent. Les créations où ils interviennent sont le reflet de leur vie puisqu’ils s’y impliquent pleinement, construisent et déconstruisent. Ils coupent (leur vie donc), trichent, se révèlent. Et disons-le, souvent se rendent d’un ratage final. Leur film ne peut être eux. Et eux, même lorsqu’ils recherchent la vérité, se retrouvent, jusque dans la scène finale, dans un film. Quant à nous, emballés dans ce tourbillon, même si l’on n’a guère le temps de se demander ce que nous voudrions personnellement laisser pour graver un avenir bien friable, on quitte le spectacle avec – peut-être ? – une volonté raffermie de construire notre vie. Sans cinéma. Merci le théâtre.

Jusqu’au 22 janvier 2016

CINEASTAS. Texte et mise en scène Mariano Pensotti.

Nouveau Théâtre de Montreuil – 1, place Jean-Jaurès. 93100 Montreuil. www.nouveau-theatre-montreuil.com

Réservations : 01 48 70 48 90