Les femmes bleues d’Yves Klein nues sur la toile / Le crétinisme collectif du people / La foi totalitaire dans l’État ou le Parti-État / Burkini beach, le nouveau grain sable contre la laïcité / La pauvreté en rites de notre époque

« Anthropométrie de l’époque bleue (ANT 82) », d’Yves Klein (1960), réalisée avec du pigment pur et de la résine synthétique (156,5 cm x 282,5 cm). © Yves Klein/ADAGP. Paris 2016.
« Anthropométrie de l’époque bleue (ANT 82) », d’Yves Klein (1960), réalisée avec du pigment pur et de la résine synthétique (156,5 cm x 282,5 cm). © Yves Klein/ADAGP. Paris 2016.

(…) Certaines œuvres tranchent sur les autres : celles où le pigment pur est simplement versé au sol ou contenu dans des bacs. Le liant, qui habituellement permet de l’agglomérer, est absent, et la couleur apparaît donc dans toute son intensité. Klein va chercher le moyen de conserver son bleu le plus pur possible : amalgamé à l’huile, il va avoir tendance à jaunir ; aux résines modernes, à baisser d’intensité. Avec l’aide d’un des plus fameux marchands de couleurs de Montparnasse, Edouard Adam, il met au point une formule spéciale, dont il déposera le 19 mai 1960 la recette dans une enveloppe « Soleau » qui établit l’antériorité de son idée : un certain dosage de « Rhodopas MA », d’alcool d’éthyle et d’acétate d’éthyle. En variant la concentration du pigment et le type de solvant, la peinture peut être appliquée au pinceau, au rouleau ou au pistolet. Ou encore avec le modèle vivant : une ou plusieurs femmes nues, le corps peint en bleu, viennent se coller à la toile. C’est la série des « Anthropométries » : « Un jour, j’ai compris que mes mains, mes outils de travail pour manier la couleur, ne suffisaient plus. C’était avec le modèle lui-même qu’il fallait brosser la toile monochrome bleue. Non, ce n’était pas de la folie érotique. C’était très beau. J’ai jeté une grande toile blanche par terre. J’ai vidé vingt kilos de bleu au milieu et la fille s’est ruée dedans et a peint là mon tableau en se roulant sur la surface de la toile dans tous les sens. Je dirigeais, en tournant rapidement autour de cette fantastique surface au sol tous les mouvements et déplacements du modèle qui, d’ailleurs, pris par l’action et par le bleu vu de si près et en contact avec sa chair, finissait par ne plus m’entendre… » Le 9 mars 1960, Klein réalise ses anthropométries en public, à la galerie internationale d’art contemporain, à Paris. Trois modèles travaillent sous sa direction pendant qu’un orchestre joue la Symphonie Monoton-Silence, qu’il a composée. Le débat qui s’ensuivit fut, au dire des témoins, houleux. Si aujourd’hui ils font de Klein, mort en 1962, un des seuls Français de sa génération à pouvoir prétendre à une place majeure dans l’histoire de l’art, nombreux alors pensèrent à une farce.

Harry Bellet, Le Monde, 20 août 2016, N° 22270.

Dans son petit livre publié en février dernier (« La Souveraineté du people » – Gallimard) Guillaume Erner, qui est aussi sociologue, s’interroge sur notre fascination pour la « célébrité », y compris quand elle ne correspond à aucun mérite, aucune œuvre, qu’elle soit artistique, intellectuelle, industrielle ou politique. Pourquoi préférons-nous désormais une notoriété inconsistante à n’importe quel mérite véritable ? Disons qu’on sera plus fortement hypnotisé par Nabilla – cette noix creuse devenue célèbre – que par le talent d’un immense écrivain trop ignoré des foules. J’emploie à dessein le mot « insignifiance ». Je songe à « la montée de l’Insignifiance », un livre prémonitoire du regretté Cornelius Castoriadis. Dans cette réflexion publiée au Seuil en 1996, « Casto » (comme nous appelions ledit philosophe) annonçait l’inéluctable triomphe du n’importe quoi sur la pensée, et du vide sur le plein. (…) Cette berlue partagée, voire ce crétinisme collectif, posent en effet question au sociologue. Qu’est-ce qui nous a rendu aussi sots ? On peut être célèbre aujourd’hui pour la seule raison qu’on est célèbre. Le phénomène s’autoalimente comme un vertige. Erner cite l’exemple de Kim Kardashian, cette Californienne qu’on présente sur Wikipédia comme une « personnalité médiatique ». Elle est célèbre, en somme, parce qu’elle est célèbre. La circularité est burlesque, mais elle aura quand même fait de la dame, en 2015, la « personnalité de télé-réalité » (sic) la mieux payée des Etats-Unis.

Jean-Claude Guillebaud, TÉLÉOBS, du 20 au 26 août 2016, N° 2702.

(…) J’ai comme tout le monde tendance à penser qu’il n’y a rien de pire que Hitler. Mais si on examine de près l’idéologie de ces dictateurs, on s’aperçoit qu’elle tourne toujours autour du « grand homme ». Au lieu de parler de fascisme ou de communisme, il faudrait en réalité par d’« hitlérisme », comme on le fait pour le stalinisme ou le maoïsme. Qui est « de droite », qui est de « gauche » ? On a en Corée du Nord un despote « de gauche », Kim Il-sung, qui utilise sans cesse la notion de race – la « meilleure » étant la coréenne, bien entendu. Staline extermine les koulaks « en tant que classe », mais aussi des groupes définis par leur ethnicité. Mao s’en prend à ses opposants qu’il stigmatise comme « ennemis de classe ». Il crée même des catégories de parias, appelés en chinois heiwulei, « cinq catégories noires ». Leur statut de classe est héréditaire : de père en fils, ils seront malmenés, torturés et pour la plupart tués. Une rescapée, qui vit aujourd’hui aux États-Unis, a écrit un article où elle compare les heiwulei aux juifs, avec un taux de survie identique. Alors fasciste ou communiste ? Comme l’explique Friedrich Hayek dans son livre « la Route de la servitude », toutes ces idéologies partagent le même mépris pour la démocratie, la même volonté de piétiner les droits et les libertés individuels, la même foi dans l’État ou le Parti-État, et la même aversion pour la liberté d’entreprendre.

Frank Dikötter, historien néerlandais, propos recueillis par Ursula Gauthier, L’OBS, 18 au 21 août 2016, N° 2702.

(…) Le problème est qu’on connaît la chanson car, à moins d’être aveugle, comment ne pas voir que le surgissement de cette question de burkini vient s’ajouter à la longue liste des attaques répétées contre l’indifférenciation et à l’affirmation d’une visibilité radicalement différente. Impossible en effet, à moins d’avoir une mémoire de poisson rouge, de ne pas inscrire cette question dans le droit fil des débats posés par le foulard à l’école, la prière dans la rue, le repas dans les cantines, les programmes scolaires, l’apartheid sexuel dans les piscines publiques, le refus qu’une femme puisse être examinée par un médecin homme à l’hôpital public… Est-il vraiment besoin de continuer quand les coups de canif portés au bon sens républicains sont si nombreux ? De même, il est aisé de prévoir ce qu’il adviendrait si la pratique du burkini s’installait le long des plages. Dans la foulée de la nouvelle antienne contemporaine : « C’est ma religion, donc il faut en respecter les recommandations, les commandements, les interdits, etc. » on verrait très vite surgir une nouvelle demande réclamant de prévoir systématiquement des maîtres-nageuses à côté de leurs collègues masculins et si possible vêtues d’un burkini rouge et jaune, comme c’este le cas en Australie. Un autre « beau » débat en perspective assurément quand on connaît le poids et l’embarras de vêtements mouillés en cas de secours rapide. Passons. Mais ce que sentent bien l’immense majorité de nos concitoyens dans cette affaire, en dépit des plaisanteries à deux balles et des hésitations d’une partie de leurs représentants, c’est qu’il s’agit là d’une nouvelle bataille et que reculer ne mènera nulle part sauf à se trouver un jour le dos au mur. S’agissant des tissus religieux, aucun argument ne tient la route face à ce mise en garde de Mona Eltahawy, aucun : « Les femmes du monde occidental portant un voile contribuent à asservir les femmes ailleurs dans le monde pour lesquelles le port du voile est une contrainte. » Il faut une forte dose de cynisme ou de bêtise, voire des deux, pour revendiquer de se couvrir toujours plus alors qu’au même moment des images nous proviennent des zones libérées de Daech, où l’on voit des femmes brûler leurs geôles de tissu en étreignant des combattantes kurdes et arabes têtes nue. Certaines musulmanes clament que c’est leur droit, que c’est leur choix ? Grand bien leur fasse. Nous savons depuis plusieurs années déjà combien les fondamentalistes religieux sont habiles à revisiter les idéaux de 1789 et des Lumières pour les retourner à des fins obscurantistes. Parce que nous vivons encore sur la queue de comète des mouvements de libération du corps des années 60 et leurs illusions, nous avons du mal à appréhender ce qui a été décrit, il y a plus de cinq siècles, par La Boétie dans son essai sur la servitude volontaire. Et peu importe de savoir si ce rapprochement que nous faisons va provoquer les criailleries de tous ceux qui considèrent que le burkini est un « vêtement comme un autre ». Si c’était le cas, nous attendons avec un intérêt tout particulier les premiers hommes en burkini sur les plages et, bien sûr, la première « burkini pride » à Science-Po. Le Collectif contre l’islamophobie en France s’indigne et tempête ? La belle affaire ! Le Canard Enchaîné vient de souligner, textes à l’appui, combien cet organisme n’est pas autre chose qu’une machine de guerre instruisant en permanence le procès de la laïcité en France. Dans un entretien à La Provence, mercredi 17 août, Manuel Valls a apporté son soutien aux élus à l’origine des arrêtés interdisant le burkini sur les plages, « s’ils sont motivés par la volonté d’encourager le vivre-ensemble, sans arrière-pensée politique ». On ne peut dire mieux. Et d’expliquer que les plages, comme tout espace public, doivent être préservées des revendications religieuses. Un peu de sable estival pour faire grincer quelques dents à gauche.

Joseph Macé-Scaron, Marianne, 19 au 25 août 2016, N°1011.

(…) Il est étrange que soient contemporains ces deux phénomènes, où on cache les cheveux et où on fait disparaître les poils. La pilosité révèle et cache. L’épilation était une délicieuse transgression dans ma jeunesse. Or, l’érotisme a besoin de la transgression, l’acte sexuel est toujours affecté d’une nuance de forfait. Il me semble qu’on est passé en quelques années de la fellation transgression à la fellation prestation, de l’épilation transgression à l’épilation prestation. (…) Peut-être a-t-on été pudibond à l’époque de la culotte fendue, où on ne se mettait pas tout nu pour faire l’amour, où montrer ses sentiments au sein d’une même famille était proscrit, où les garçons naissaient dans les choux, les filles dans les fleurs. La bourgeoisie du XIXe siècle a été tellement prude, obsédée par la distance et la dignité… Et les êtres humains comme les civilisations ont tendance à passer d’un excès à l’autre, de la pruderie à l’obscénité. C’était terrible de commencer sa vie amoureuse avec cette honte à l’endroit de la sexualité, peut-être l’est-ce tout autant avec la pornographie. (…) C’est sa pauvreté en rites qui explique le côté adolescent de notre époque, et sa triste oscillation entre le porno et la burqa.

Éric Fiat, philosophe, propos recueillis par Noémie Rousseau, Libération, 20&21 août 2016, N°10963.

Ne plus faire la publicité des terroristes

"Ceux qui s’imaginent que les tueurs de Daech rêvent de trouver des vierges disponibles à leur arrivée au paradis se trompent. Ils rêvent d’abord d’une mort glorieuse, et nous devons tuer cet espoir en annonçant qu’ils ne sont pas des héros en devenir, mais des lâches qui retourneront à leur condition initiale d’anonymes, et le resteront pour l’éternité." Richard Rechtman, psychiatre et anthropologue.
« Ceux qui s’imaginent que les tueurs de Daech rêvent de trouver des vierges disponibles à leur arrivée au paradis se trompent. Ils rêvent d’abord d’une mort glorieuse, et nous devons tuer cet espoir en annonçant qu’ils ne sont pas des héros en devenir, mais des lâches qui retourneront à leur condition initiale d’anonymes, et le resteront pour l’éternité. » Richard Rechtman, psychiatre et anthropologue.

La question est désormais largement posée : « Terroristes, faut-il les montrer ? ». Ce titre a fait la Une du quotidien Libération hier, une pétition considérant qu’il ne faut plus montrer ni nommer les terroristes après leur passage à l’acte circule sur Internet et déjà plusieurs titres de presse ont décidé de suivre cette recommandation soutenue depuis quelques semaines par plusieurs experts. Richard Rechtman, anthropologue et psychiatre est l’un deux. Ci-dessous des extraits de son interview réalisé par Olivier Pascal-Mousselard dans Télérama (N° 3472 – 30 juillet au 5 août 2016). Par ailleurs il nous éclaire aussi sur la nature même des actes terroristes qu’il préfère qualifier de « meurtres de masse ».

Meurtres de masse

(…) Permettez-moi d’abord de dire un mot sur l’acte pathologique : on n’a jamais vu un malade mental commettre un acte pareil avec une telle détermination. Ni un psychotique ni un psychopathe ne seraient capables de faire cela de cette manière. Un paranoïaque délirant ne massacrerait jamais des gens qui lui sont inconnus. Quant au psychopathe, c’est l’impulsivité et l’immédiateté de la violence qui le caractérisent, et sûrement par la préparation méthodique des jours à l’avance. Donc l’interprétation psychopathologique seule ne suffit pas. En revanche, il existe une offre – celle de Daech – qui invite à commettre des meurtres de masse, et qui rencontre un certain nombre de personnes susceptibles d’y répondre. J’emploie à dessein l’expression « meurtres de masse », car je ne crois pas qu’il s’agisse de terrorisme à proprement parler. L’attentat de Nice s’apparente plus, selon moi, à des meurtres de type génocidaire, déterritorialisés depuis le Proche-Orient, ils sont désormais monnaie courante, et perpétrés avec les mêmes techniques ici que là-bas. Tuer le plus de gens possible avec le minimum de moyens. S’attaquer à des personnes sans défense, qui ne peuvent ni parer les coups ni répondre. Des victimes innocentes, qui n’ont aucune raison de se méfier, aucune raison de réagir. À Mossoul et à Raqqa, Daech se comporte comme les nazis, les Khmers rouges, les extrémistes hutu ou les nationalistes serbes à Sarajevo et Srebrenica. Avec la même technicité. On est loin du terrorisme classique : qu’ils soient basques, corse ou irlandais, les terroristes s’excusent en effet presque toujours de la mort donnée, au nom du symbole visé. Souvenez-vous de l’assassinat du préfet Erignac. Pendant des années, ses auteurs ont laissé entendre qu’ils regrettaient d’avoir tué l’homme, mais qu’il le fallait pour s’attaquer au symbole. Avec Daech, il y a plutôt une volonté de tuer en masse les impurs, tous les impurs, en Occident comme dans les pays musulmans. Le symbolisme du meurtre s’efface au profit du chiffre.

Une guerre de communication

(…) L’information est donc bien dans ce contexte un enjeu stratégique, pour ne pas dire militaire. Cela veut dire que les informations dont nous disposons sur l’identité des auteurs d’attentats devraient être tenues secrètes quand ces crimes ont déjà eu lieu. Que l’on cherche à comprendre qui sont les personnes susceptibles d’agir, pour essayer d’anticiper et de prévenir leurs actes, c’est évidemment utile, et les travaux du psychanalyste tunisien Fethi Benslama, par exemple, nous éclairent beaucoup sur les candidats potentiels au martyre. En revanche, une fois le meurtre accompli, dire qui était la personne, raconter son passé et diffuser sa photo, c’est se transformer en caisse de résonance du crime et devenir l’allié objectif de Daech. (…) Ceux qui s’imaginent que les tueurs de Daech rêvent de trouver des vierges disponibles à leur arrivée au paradis se trompent. Ils rêvent d’abord d’une mort glorieuse, et nous devons tuer cet espoir en annonçant qu’ils ne sont pas des héros en devenir, mais des lâches qui retourneront à leur condition initiale d’anonymes, et le resteront pour l’éternité. Dans les crimes génocidaires, le véritable ennemi n’est pas la petite main qui commet le crime, mais le responsable qui l’inspire ou le commandite. (…) Tuer le plus grand nombre possible à moindre coût, en recevant la plus grande publicité disponible, c’est quasiment une stratégie commerciale pour Daech – et ça marche. Tous les régimes génocidaires ont fait cela. Les Einsatzgruppen assassinaient des milliers de Juifs à la chaîne au bord de fosses communes qu’ils leur avaient fait creuser ou avaient demandé aux villageois de préparer. Ils pensaient à la mort à grande échelle et à la rentabilité maximale. (…) Dès lors, si on imagine que les tueurs de Daech sont simplement des produits de nos cités frappées par les difficultés sociales, on n’a rien compris. Certains viennent de la banlieue, c’est vrai, mais le meurtre de masse n’est pas le produit de ces difficultés ! C’est comme si vous disiez que les SS étaient le simple produit des circonstances de leur enfance, et que vous cherchiez à expliquer le nazisme, le polpotisme et leurs effets dévastateurs à partir de cette seule composante vaguement psychosociologique ! Une fois que la barrière génocidaire est franchie, ce ne sont plus les origines sociales préexistantes qui sont déterminantes. L’anonymat est la réponse adaptée car elle contre la propagande de Daech sur son propre terrain. C’est l’anthropologue en moi qui arrive à cette conclusion. Quant au psychiatre, il vous dira que tout ce qu’il a pu lire sur le tueur de Nice ces derniers jours ne lui apprend strictement rien sur les motivations de son acte.

La lutte contre toutes les tentatives de désignation de boucs-émissaires.

La situation se tend. La population arabo-musulmane issue de l’immigration postcoloniale – désormais française à part entière – n’a pourtant pas rien à voir avec ces histoires et compte de très nombreuses victimes dans les attentats. Mais il faut un bouc-émissaire… Quand j’entends un homme politique proposer comme première mesure après le massacre de Nice d’interdire le voile, alors que l’on sait que plusieurs femmes portant le voile ont été tuées à Nice, je me dis : « Quelle indécence ! Quelle irresponsabilité ! » Être candidat à la présidentielle et faire exactement ce que Daech attend de vous…