De « Spotlight » à « Global Connection », vers quelle presse allons-nous ?

De Spotlight à Global ConnectionAlors que les ventes de la presse quotidienne française continuent de chuter et que, pour la première fois en 2015 aussi largement, ce sont les résultats de la presse hebdomadaire – jusqu’ici fleuron de la presse nationale – qui lui emboîtent le pas, il est toujours bon de rappeler l’importance d’une presse forte et indépendante.

Spotlight nous en offre l’occasion. Le film solide de Tom McCarthy, inspiré d’un fait réel – une enquête de plus de six mois en 2001 qui aboutit en 2002 à la révélation d’abus sexuels sur mineurs perpétrés par 90 prêtres de l’archidiocèse de Boston – décortique le travail quotidien des journalistes mobilisés sur le sujet. Sans effets de manche, de mise en scène ronflante, sans gloriole « héroïque », mais au contraire au plus près de cette routine répétitive nécessaire à la recherche et au recoupement des faits et des sources. Sans omettre les doutes voire les arrangements avec la vérité qui parfois prennent le dessus par manque de vigilance, par endormissement ou faiblesse face à  « l’esprit dominant » du moment. Le Boston Globe n’avait-il pas laisser passer comme insignifiants des avertissements précis et probants envoyés par des lanceurs d’alerte quelques années plus tôt ?

Plusieurs enseignements peuvent être tirés de cette histoire. La première est le rôle décisif de l’impulsion initiale. Ici, c’est un nouveau rédacteur en chef – ne connaissant pas Boston et ne mesurant pas la force de l’emprise de l’Église catholique sur la ville fondatrice de l’Amérique catholique avec la présence d’immigrés irlandais, italiens, allemands et polonais. Venu pour essayer de redresser la situation financière du Boston Globe, il n’hésite pourtant pas – parce que peut-être justement il est de l’extérieur et par ailleurs de confession juive – à lancer sur le sujet l’équipe dédiée aux enquêtes de fond, Spotlight, en lui donnant le temps, les moyens et sa protection. Il agit uniquement en professionnel de l’information.

Après l’impulsion, il faut que la rigueur et le talent suivent. Quatre journalistes seulement en équipe restreinte. Elle travaille dans le secret et isolée des autres journalistes du quotidien. La ténacité chevillée au corps, la franchise directe lors des désaccords qui surgissent, l’honnêteté et la transparence vis-à-vis des sources, le tact réservé d’interviewer rodé à toutes les situations sont là. La connaissance des réseaux influents de la ville – politiques, avocats, religieux – par le responsable, lui-même diplômé de la plus grande école de la ville, parachève l’ensemble. Tous sont reconnus par tous comme intègres. Ce qu’ils démontreront.

Autant de forces qui jointes à la puissance économique du groupe de presse sont l’indispensable gage de la réussite de telles enquêtes. Notamment dans ce monde de concurrence où le Boston Globe doit affronter tous les jours le Boston Herald, journal conservateur affirmé.

Depuis 2002, date de la sortie de l’enquête de Spotlight, on sait que le nombre de prêtres coupable d’abus sexuels sur Boston n’était pas de 90, mais de 293. On sait aussi que Boston et les États-Unis plus largement n’étaient pas les seuls pays touchés par ce fléau avec la bénédiction du pouvoir central de l’Église, à savoir Rome qui a tenté jusqu’il il y a récemment d’étouffer les scandales. Le générique de fin du film cite toutes les villes concernées. On peut y repérer, dans ce défilement important la ville française de Saint-Jean-de-Maurienne (Savoie).

Nous sommes donc bien loin des journaux d’aujourd’hui qui deviennent exsangues financièrement dont lees équipes s’étiolent.

Tout autre chose… bien que. Avant-hier, Le Monde – journal qui demeure un excellent quotidien pour avoir su prendre mieux que d’autres le tournant de l’information électronique qu’il diffuse aussi avec qualité – a inséré dans son numéro un cahier de 12 pages de pure communication, entièrement consacré aux qualités, succès et richesses de la Turquie qui certes n’en manquent pas. Bien sûr, très lisible en haut de chaque page le mot « publicité » avertissait le lecteur afin qu’il ne confonde pas ce rédactionnel avec le reste du journal. En octobre 2015, déjà avec un autre sujet centré sur la Turquie, Le Figaro avait inséré un « supplément » comparable. Ces cahiers importants dépendent du groupe Global Connection international media dont le logo apparaît clairement en page Une du cahier. Le siège est à Lausanne, la naissance remonte à 1993 et à l’époque, comme on peut lire sur Internet. le Groupe se présentait comme une « organisation indépendante qui se consacre uniquement à l’appui des partenaires expatriés ». Aujourd’hui le site a une formulation qui me semble plus claire « groupe de communication qui se fixe l’objectif d’assister les pays dans leur promotion internationale. » Die Welt en Allemagne, The Daily Telegraph au Royaume-Uni, Kommersant et Komsomolskaya Pravda en Russie, Golf News aux Émirats arabes unis sont aussi des clients/partenaires. Difficile de savoir quels sont les finances de  Global Connection international media. Une approche simple ne le permet pas. Rien sur les sites internet et le site facebook n’en dit pas plus sauf qu’il est rédigé en turc. Coïncidence avec le sujet du moment ?

On peut s’interroger si en d’autres temps, pas si anciens, les finances auraient-elles obligé de la sorte Le Monde ? En effet, qu’elle pourrait être une autre motivation…

Revenons pour finir au Boston Globe, né en 1872 et qui a reçu 18 prix Pulitzer. Où en est-il aujourd’hui ?

En 1973, le groupe était passé sous le contrôle d’Affiliated Publications, compagnie publique. En 1993, elle s’était jointe à la New York Times Company. Puis récemment, en 2013, le journal et ses sites web ont été acquis par John W. Henry, un homme d’affaires qui est le propriétaire de l’équipe Boston Red Sox, l’équipe historique de base-ball à Boston… mais aussi du Liverpool F.C., le mythique club de foot anglais.

Le monde de la planète Presse, c’est-à-dire de la planète Démocratie va-t-il passer insensiblement au monde de la planète Foot, c’est-à-dire au monde de la planète des excès et magouilles revendiquées ?

Écumes de surface et lame de fond

Capture d’écran 2016-01-23 à 16.37.41Les petites phrases font le bonheur des intervenants sur la blogosphère. On peut aussi dire qu’elles en révèlent la limite puisqu’étant si prompt à l’échauffement spontané des « esprits », les réseaux sociaux accumulent davantage de cris émotionnels que de raison maîtrisée. Ce n’est plus de l’info, c’est du faux. Il paraît que des enseignants s’en préoccupent constatant que le public dominant – les jeunes – ne mesurent pas que cette émotion surchauffée est synonyme de pensée fauchée.

Deux exemples de la semaine le montrent une nouvelle fois.

Le 22 janvier, à Davos et sur les antennes de la BBC, Manuel Valls déclarait que : « L’état d’urgence pourrait être maintenu jusqu’à ce qu’on puisse en finir avec Daech » ajoutant « La guerre, c’est utiliser tous les moyens dans notre démocratie pour protéger les Français. Nous ne pouvons pas vivre tout le temps dans l’état d’urgence. Mais tant que la menace est là, nous pouvons utiliser tous les moyens à disposition. » Plus tard Matignon devait à nouveau préciser que l’exécutif n’avait nullement l’intention de prolonger l’état d’urgence pendant des années.

Il faut dire qu’entre-temps l’interprétation faisait florès… Libération titrait : « Valls, le coup d’état d’urgence permanent » ; L’Express choisissait : « L’état d’urgence sera prolongé “le temps qu’il faudra’’» avec un jeu de guillemets de citation n’entourant que la deuxième proposition.

Le 20 janvier, sur BFM-TV qui avait enflammé de la même manière les titres avec sa déclaration : « La vie d’un entrepreneur, elle est bien souvent plus dure que celle d’un salarié. Il ne faut jamais l’oublier. Il peut tout perdre, lui, et il a moins de garanties.» L’Express et l’Expansion titraient : « La vie d’un entrepreneur est souvent plus dure que celle d’un salarié. » Le « bien » disparaît, ainsi que l’explication qui suit. Le Figaro est plus court encore, il enlève le « bien » et le « souvent » : « la vie d’en entrepreneur est plus dure que celle d’un salarié ». RTL emboite ce pas là. Un adjoint de Paris, collaborateur de L’OBS Le Plus intervertit deux mots « bien » et « souvent » pour arriver à la formule de l’Humanité : « La vie d’un entrepreneur est souvent bien plus dure que celle d’un salarié ». En omettant la phrase explicative.

Ces jeux et effacements de mots ne sont pas anodins. En fait Manuel Valls annonce de fait la reconduction de l’état d’urgence qui sera proposée à l’Assemblée nationale prochainement. Et ensuite, il ouvre une des nombreuses réflexions sur ce que sera le nouveau texte de la Constitution concernant l’arsenal juridique qui doit être, selon le gouvernement, modifié pour mieux répondre – probablement sans état d’urgence justement ! – à toute situation de crise ou de guerre comme celle que nous subissons. De la même manière, Emmanuel Macron pointe un fait réel de l’économie d’aujourd’hui et probablement davantage encore celle de demain (économie numérique et importance des petites et moyennes entreprises pour la création de valeurs et d’emplois) qui le mérite. Il n’oppose pas les salariés (dont tous les grands patrons sont d’ailleurs) et les petits patrons, il révèle que les souffrances au travail ne sont pas d’un seul côté.

Il ne s’agit pas pour autant d’occulter la communication de « transgression fondatrice » utilisées par les deux protagonistes au service de leurs ambitions clairement affichées… et par ailleurs légitimes comme toutes les autres. Mais faire mauvaise mousse avec un recueil partiel de l’écume de phrases ne permet pas de mesurer la lame de fond, elle bien réelle qui se produit dans notre pays. Il est de grands débats qui traverse et traverseront des droites et des gauches qui ne seront plus égales ni pareil demain. Les deux sujets retenus ici seront suivis de bien d’autres.

C’est pourquoi le pourtant recommandé « fact checking » (vérification par les faits) fait particulièrement défaut. Dans la presse, ce qui est grave. Sur Internet, ce qui est courant. D’où l’imprudence à courir sans retenue derrière ces foulées brasse-tout.

Paris, merci la pub !

Paris 4 MerciPour une fois – c’est rare ! -, de belles publicités sur le service public et ses fonctionnaires. Sur le fond comme sur la forme : 1/ Une belle accroche « Paris leur dit Merci », et ainsi ce sont tous les Parisiens qui remercient ;   2 / Nous vous montrons la « fabrication » des photos pour vous dire que c’est bien de la pub (on ne triche pas) – et non pas une mise en situation débile de travail comme parfois, ni la triste galerie de portraits de la vie courante pour montrer « les gens comme ils sont ». Ici, un travail de professionnel avec toutes ses qualités de mise en valeur… donc de valorisation. Enfin, un bel habillage gris où la création graphique utilise le calme du gris (et non pas la grisaille d’un travail artistique absent ou bâclé) pour dessiner un trombone. Ainsi chaque agent est « accroché » au lieu auquel il donne vie par sa présence. Bravo !

Millenium IV fait déjà un carton

Carton malin pour le buzz vu à la jolie librairie Charabia, Place Saint-Marcellin. 05200 Embrun. Tél : 04 92 43 00 27.
Carton malin pour le buzz vu à la jolie librairie Charabia, Place Saint-Marcellin. 05200 Embrun. Tél : 04 92 43 00 27.

Lisbeth Salander est de retour. Avant même que les lecteurs français puissent découvrir ses nouvelles aventures dans « Ce qui ne nous tue pas » sous la plume désormais de David Lagercretz qui succède à Stieg Larsson auteur de la trilogie « Les hommes qui n’aimaient pas les femmes », « La fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette », « La reine dans le palais des courants d’air », le volume, toujours chez Actes Sud, fait un carton.

Lire au premier degré puisque nous pouvons découvrir, dans mon cas à Embrun dans une belle librairie indépendante *, les cartons de livraison aux couleurs du nouvel opus suédois. Une mise en scène maline qui aura la lourde tâche d’aider à la poursuite d’un succès planétaire qui a fait le bonheur des éditeurs ayant eu le « pif » pour acheter le thriller suédois du siècle.

Actes Sud, la belle maison d’édition d’Arles, n’a jamais réalisé une vente aussi gigantesque et compte bien ne pas en rester là.

D’où cette idée de livrer, dès ce mois de juillet, les libraires avec des cartons aux couleurs de Millénium IV. Le feuilleton continue, les recettes doivent suivre. Ainsi ces cubes attachants traînent-ils négligemment près des caisses et interpellent le lecteur qui n’en peut mais : « Serait-ce… ? » et se voit répondre : « Oui, mais pas avant le 27 août ! ». Il est impatient le lecteur, un peu bête surtout pressé qu’il est. Et aveuglé puisque c’est écrit dessus, en gros, bien visible pour qu’on note la date : 27 août 2015.

C’est un coup de marketing, de pub, de buzz loin des outils quotidiens de Lisbeth Salander, reine de l’informatique. Là, c’est « à l’ancienne » qu’on nous pique notre cerveau réel. Avec du carton, avec un carton.

La maison Actes Sud ira-t-elle jusqu’à emprunter la vieille recette du pétrolier Elf (alors Elf-Aquitaine qui, en 1967, pour annoncer sa naissance et faire connaître son logo – le fameux rond rouge – laissa tomber sur la route quelques enseignes, certes sans le nom, pour nourrir visuellement le feuilleton radiophonique des pubs « Les ronds rouges arrivent » énigmatique à la manière d’un Orson Welles et son interprétation de La guerre des mondes d’Herbert George Wells.

Les cartons de Millenium IV pourraient dans ce cas être judicieusement posés place de la Concorde, à Paris-Plage, au pied de la Tour Effel et celui de l’Arc de Triomphe. Mieux encore place Beauvau… Sur les Champs-Élysées aujourd’hui à l’arrivée du Tour de France. Sans oublier les lieux cultes du buzz, en premier lieu devant chez Colette rue du Faubourg Saint-Honoré.

Des erreurs d’adresses pourraient aussi bizarrement survenir dans les livraisons… Ainsi Fleur Pellerin pourrait-elle être destinataire au même titre que Nicolas Sarkozy ou encore Frédéric Lefebvre qui en perdra son Zadig et Voltaire.

On évitera d’en livrer aux syndicats agricoles, ils pourraient les brûler.

Des plasticiens férus de performance seraient aussi sollicités pour des interprétations sculputurales du futur roman.

On pourrait, on pourrait… Vous pouvez vous-mêmes avoir des idées, mais il faut attendre pour voir. Et vous l’avez compris, c’est le 27 août 2015 que l’on pourra dire si Millénium IV fera un vrai carton de vente et d’estime.

* Librairie Charabia, Place Saint-Marcellin. 05200 Embrun. Tél : 04 92 43 00 27.