DURAS, L’INVERSION DES AMOURS ET LES CONJUGAISONS BRISÉES

(…) Ainsi est la ville, déjà close sur le sommeil. Quelques-uns parlent encore de Rodrigo Paestra dont la femme a été trouvée nue près de Perez tous deux endormis après l’amour. Et puis, morte. Le corps de dix-neuf ans est à la mairie. Si Maria se levait, si Maria allait à la salle à manger, elle pourrait demander qu’on lui apporte un verre d’alcool. Elle imagine la première gorgée de manzanilla dans sa bouche et la paix de son corps qui s’ensuivrait. Elle ne bouge pas. Par-delà le couloir, à travers l’écran jaune et vacillant des lampes à pétrole, il doit y avoir les toits de la ville, recouverts par le ciel qui court, s’épaississant toujours. Le ciel est là, contre le cadre du balcon ouvert. Maria se relève, hésite à repartir vers la salle à manger où ils sont encore dans l’émerveillement de leur foudroyant désir, seuls encore…

Duras (Marguerite), Dix heures et demie du soir en été, les éditions de minuit, novembre 1996.

L’extrait complet dans la rubrique ci-dessus « Chemins de lecture »

Après la répétition: le théâtre et la vie selon Bergman

Carole Maurice, Sandy Boizard et Nicolas Liautard.

IL NE RESTE PLUS QUE CE SOIR ! À NE PAS RATER SI VOUS LE POUVEZ. J’ai failli rater ce magnifique Bergman mis en scène remarquablement par Nicolas Liautard ! Comment cela-t-il pu m’échapper… Mais hier soir une de mes plus belles soirées de théâtre de la saison. Ci-dessous la juste critique de Jean-Luc Jeener, du Figaro.

Nicolas Liautard met en scène le scénario du grand cinéaste suédois Après la répétition. Une exploration de l’art dramatique et des passions qu’il suscite. Il joue lui-même, entouré de Sandy Boizard et Carole Maurice. Un très beau travail.

Quelle belle soirée de théâtre! Après une répétition, le metteur en scène Henrik Vogler dialogue avec sa jeune comédienne Anna Egerman, venue pour lui parler. Autrefois il a été l’amant de sa mère, grande comédienne, qui s’est éteinte après mille doutes sur son art et une fin de vie déchirée et malheureuse. On discute théâtre, bien sûr, et des mille difficultés du rôle qu’elle interprète. Mais très vite la conversation prend une autre tournure et Anna confie la haine qu’elle éprouvait pour sa mère. Cette mère qui, elle aussi, avait joué ce même rôle il y a bien des années.

Ceux qui ont vu le film télévisé d’Ingmar Bergman, tourné en 1984, ne seront pas surpris par cette histoire. On pourrait en ce sens penser, devant cette nouvelle manie en France qu’ont les metteurs en scène de transposer des films en pièce de théâtre, que c’est une idée bien absurde qu’a eue Nicolas Liautard. Mais ce serait oublier qu’avant d’être un grand réalisateur de cinéma, Ingmar Bergman fut un metteur en scène de théâtre passionné.

D’ailleurs, ce n’est pas la première fois qu’Après la répétition est porté à la scène. En 1997, à la Renaissance, le trio était interprété par Bruno CremerAnna Karina et Garance Clavel. En 2008, au Théâtre de l’Athénée, Didier Bezace était entouré de Fanny Cottençon et Céline Sallette dans une mise en scène de Laurent Laffargue.

Qualité d’écoute

Il faut dire que le scénario d’Ingmar Bergman est une véritable pièce de théâtre et ses personnages ont une humanité, une vérité, qui valent bien celles de Strindbergou d’Ibsen pour ne parler que des Nordiques. C’est même assez incroyable de voir à quel point l’écriture est théâtrale. C’est comme un monde retourné: à l’heure où l’on ne peut quasiment plus voir une pièce sans projection cinématographique sur la scène, c’est ici le dialogue seul qui fait le bonheur du spectacle!

Certes, l’œuvre n’est pas linéaire et le procédé théâtral qui consiste à entrecroiser le passé avec le présent pourrait être gênant, mais c’est d’une telle force qu’on l’accepte pleinement. L’intelligence de ce qui est dit (sur la vie comme sur le théâtre), la subtilité des sentiments, l’ambiguïté des rapports, tout concourt à une écoute qu’on ne lâche pas. Et puis il y a les trois comédiens… Nicolas Liautard lui-même d’une justesse parfaite. Et, encore, ses deux partenaires. La jeune Carole Maurice est, elle aussi, très juste, mais la vraie révélation c’est Sandy Boizard, incroyable de force dans le rôle de la mère. Comme quoi la règle qui veut qu’un metteur en scène qui joue dans son propre spectacle gâche pour beaucoup son travail est ici battue en brèche.

Après la répétition au Théâtre de la Tempête est une vraie réussite, mieux, un pur plaisir. Le théâtre, grâce à Nicolas Liautard, dame vraiment son pion au cinéma. Il a la supériorité irremplaçable du vivant.

Jean-Luc Jeener, Le Figaro 14 mai 2017.

Après la répétition. Théâtre de la Tempête, Route du Champ-de-Manœuvre (XIIe). Tél.: 01 43 28 36 36. Horaires: du mar au sam. à 20h30. Dim. à 16h30. Jusqu’au 28 mai. Durée: 1h20. Places: de 12 à 20€.

Brûlent nos cœurs insoumis à la MAC de Créteil

© Photo : Patrick Berger

Christian & François Ben Aïm ne viennent pas à proprement parler du monde de la danse. Du moins pas strictement puisqu’ils ont un parcours où le théâtre physique et le cirque ont beaucoup participé de leur formation et continuent d’être une ligne créatrice. Les deux frères, qui ont mené des carrières parallèles, ont fait compagnie de leur duo-tandem (comme ils le nomment) et depuis ont fait trace avec une vingtaine de créations. Pour leurs pièces chorégraphiques ils ne négligent aucun concours pour aboutir. Ici, avec Brûlent nos cœurs insoumis (première création en Île-de-France), Guillaume Poix, comédien, metteur en scène, dramaturge et écrivain est de la partie comme Ibrahim Maalouf le trompettiste et pianiste franco-libanais au talent si fort et rare reconnu internationalement.

Alors devant nous se déroule un drame intense, brut où quatre corps d’hommes musclés, solides, se jettent les uns contre les autres, se nouent, se tiennent d’un doigt, font repas, dans une danse de lutte. Quelle lutte ? Celle que nous menons de manière erratique le plus souvent mais sans fin pour les plus lucides, les plus courageux… les plus insoumis à des destins que l’on dit implacables. Des combats solitaires autant que fraternels, cela peut dépendre. Hiératiques aussi.

La chorégraphie où la lumière joue un rôle très important nous offre dans les premiers mouvements une succession de tableaux inédite : un bref noir total et un nouvel instantané de mouvements figés ou presque seulement. De là provient une intériorité peu fréquente en danse, une image plus habituelle au théâtre.

La lumière éclaire aussi les musiciens dont les ombres blanches apparaissent lentement, partie prenante indissociable de ce qui, grâce à une composition magistrale d’Ibrahim Maalouf, devient un long poème, une sorte de chanson de geste. Magnifique quatuor à cordes (Quatuor Voce) avec percussion et trompette (Geoffroy Tamisier).

Brûlent nos cœurs insoumis multiplie les champs et contre-champs par une mise en abyme des guerres réelles et subjectives qui déchirent les hommes et notre monde contemporain, mais elle ne nous consume pas, elle nous donne plutôt chaud au cœur.

DERNIÈRE CE SOIR – 21h00 / MAC de Créteil

Réservations : 01 46 86 70 70