Jean Fautrier, matière et lumière

Dans une interview publiée dans le numéro de Télérama en cours, le peintre Gérard Garouste évoque sa bonne éducation : « Alors, à l’entrée du collège, mon père m’a inscrit à l’école du Montcel, à Jouy-en-Josas, qui pourtant était au-dessus de nos moyens. Les fils de Chagall et Fautrier y étaient aussi, tout comme Patrick Modiano et Jean-Michel Ribes. Nous les enfants étions tous conscients de la hiérarchie sociale. Les parents qui venaient en Rolls ou en Bentley se garaient au milieu de la cour pour afficher leur rang. Artiste d’avant-garde, et donc bien au-dessus de tout ça, Fautrier mettait un point d’honneur à débarquer là dans une vieille voiture pourrie. J’ai appris ce qu’était le snobisme de l’art grâce à lui. » Est-ce là un trait supplémentaire qui permettrait de mieux dessiner l’esprit de celui qui avec Jean Dubuffet est le plus grand représentant de l’art informel ? Probablement. La magnifique exposition « Matière et lumière » en cours jusqu’au 20 mai 2018 au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, nous éclaire particulièrement – 200 œuvres présentes (140 peintures et plus de 25 sculptures) – sur ce solitaire, sinon oublié, du moins qui peine encore à être à sa place parmi les plus grands, ce qu’il est comme un des artistes majeurs du XXème siècle. Avec son art informel, dont l’influence sera considérable, il refusera, avec une rigueur jamais émoussée, que la peinture ou la sculpture ne soit plus en prise avec la réalité. En 1946, Ponge compare la forte personnalité de Pablo Picasso (1881-1973), à celle de Jean Fautrier (1898-1964), dans lequel il reconnaît le double : « Après Picasso : masculin, léonin, […], Fautrier représente le côté de la peinture féminin et félin. »

Informations pratiques

11, avenue du Président Wilson 75116 Paris
Standard : Tél. +33 1 53 67 40 00. Ouvert du mardi au dimanche de 10h00 à 18h00 (dernière entrée 17h15)
Nocturne le jeudi jusqu’à 22h00 pour les expositions temporaires (dernière entrée 21h15)
Entrée gratuite pour les collections permanentes

 

ADEL HAKIM, SES ROSES ET SON JASMIN À JAMAIS

Adel Hakim, acteur, metteur en scène et dramaturge nous a quitté prématurément à la fin de l’été dernier. Ses combats pour la paix et l’amour entre les hommes ont été incessants dans ses dramaturgies et dans sa vie. Fils d’un père égypto-libanais et d’une mère italienne, il ressentait au plus profond de lui-même l’égalité qui nous unit tous. Il ne se résignait pas à accepter les guerres d’où qu’elles viennent. Une humanité exceptionnellement rare portée par une voix douce et une écoute attentive et respectueuse de tous les points de vue dès l’instant où ils étaient portés par la raison.

Le Théâtre des Quartiers d’Ivry, dont il fut le directeur avec Élisabeth Chailloux reprend à partir de soir et jusqu’au 16 mars sa dernière pièce (texte et mise en scène) « Des roses et du jasmin » qui fut unanimement salué par la critique et le public (voir les nombreuses critiques sur le site theatre-quartiers-ivry.com). À voir absolument.

Trois générations

Dans les années quarante, l’Angleterre occupe la Palestine. Une jeune juive venue de Berlin, Miriam, tombe amoureuse de John, un officier anglais. Ils auront une fille, Léa. Dans les années soixante, Léa tombe amoureuse de Mohsen, un jeune palestinien. Ils auront deux filles, Yasmine et Rose. Vingt ans plus tard, au moment de l’Intifada de 1988, Yasmine et Rose se trouveront dans deux camps opposés.

Allant de 1944 à 1988, Des Roses et du Jasmin relate le parcours, à travers trois générations, d’une famille dans laquelle convergent les destins de personnages palestiniens et juifs.
La Tragédie Grecque a servi de modèle pour ce spectacle. L’intime y est mis en rapport avec la société et le monde. Le spectateur se trouve alors seul juge des actes des protagonistes. Le poids du passé, pour tout individu, quel qu’il soit, détermine son identité, son inconscient, ses actions, son destin. Il y a certes une part de libre arbitre dans nos choix et dans nos projets de vie. Mais nous sommes constitués, génétiquement et culturellement, de ce que les générations précédentes ont construit et nous ont légué. Il est fort difficile de se libérer, ne serait-ce que partiellement, de ce poids du passé. A moins d’avoir conscience qu’il existe. Et d’en parler.
Dans Des Roses et du Jasmin ce n’est pas seulement du Moyen-Orient qu’il s’agit ou de communautés particulières. C’est ce que nous vivons tous, d’une manière ou d’une autre.

Adel Hakim

 

Tragique d’aujourd’hui en Palestine

“Avec deux productions en quatre ans, le metteur en scène Adel Hakim redonne un véritable élan au Théâtre National Palestinien (TNP). Son premier spectacle présenté ici, on s’en souvient encore, Antigone de Sophocle, a été un authentique succès. Si la logique existe en matière théâtrale, il ne fait aucun doute que Des Roses et du Jasmin devrait suivre le même chemin. Créé le 2 juin à Jérusalem-est, le nouveau spectacle qui retrouve le même excellent noyau de comédiens que pour Antigone, marque le retour d’Adel Hakim à l’écriture théâtrale que l’on espérait depuis longtemps. Un retour pour le moins ambitieux, puisque cette “ épopée musicale ”, entend rien moins que de développer sur trois générations successives l’histoire d’Israël et de la Palestine, de 1948 à 1988. Ecrite et montée dans l’exacte suite d’Antigone, elle met en présence sur le plateau, dans un égal partage et dans une égale implication, les deux protagonistes du conflit, les protagonistes de la tragédie. De l’écriture à sa réalisation scénique, il est évident qu’Adel Hakim pense à la tragédie grecque, met ses pas dans ceux d’Eschyle et de Sophocle, invente une histoire de famille à l’aune de celle des Labdacides ou des Atrides.”

Jean-Pierre Han

Les Lettres françaises

COMMENT RESERVER ?
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du mardi au vendredi de 11h à 13h et de 14h à 19h
le samedi de 14h à 19h (sauf les samedis de vacances scolaires)
les lundis de spectacle de 14h à 18h
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ACCÈS

Théâtre des Quartiers d’Ivry – Centre Dramatique National du Val-de-Marne

Manufacture des Œillets
1, place Pierre Gosnat – 94200 Ivry-sur-Seine

Pour les GPS indiquez 25 rue Raspail – Ivry-sur-Seine

 

Macron : une politique culturelle à livres ouverts

Après lecture du rapport « Voyage au pays des bibliothèques, lire aujourd’hui, lire demain… » rédigé par l’académicien Érik Orsenna et l’inspecteur général des affaires culturelles Noël Corbin, le président de la République et Françoise Nyssen, la ministre de la Culture ont confirmé la place prioritaire donnée à la lecture publique. Emmanuel Macron, dans son programme, avait annoncé un effort conséquent de l’État pour aider les bibliothèques. Avec le plan national en 19 propositions, il s’agit bien en effet de s’appuyer sur un trésor existant – le réseau des 16.500 bibliothèques et des 8.800 points de lectures du territoire, pour en faire une véritable arme d’émancipation, d’éducation et de culture pour tous les Français, des plus jeunes aux plus âgés. On peut ajouter des espaces de partage et de plaisir tant les personnels des bibliothèques et des médiathèques ont déjà su élargir les offres culturelles pour en faire de véritables lieux de vie.

Si, depuis plusieurs années, ils se sont effectivement ouverts à de nombreuses activités culturelles, il reste beaucoup à faire sur un point essentiel : les horaires d’ouverture.

En France, ils sont de loin bien inférieurs à ceux des grandes villes du monde (plus de 100.000 habitants). Chez nous, les bibliothèques ne sont ouvertes en moyenne que 41 heures par semaine… contre 78 heures à Londres par exemple. Paris est à 38 h, Rotterdam 58 h, Paris (BPI Beaubourg) 60 h, Stuttgart 72 h, Amsterdam 84 h, New York 82 h et Copenhague 98 h.

Une bibliothèque vivante est une bibliothèque ouverte et surtout ouverte aux heures où les publics sont en capacité d’y venir. C’est-à-dire notamment le soir et les week-ends.

Je me souviens qu’étant adjoint à la culture à Montreuil sous la mandature de Dominique Voynet, l’élargissement des horaires de la bibliothèque centrale Robert Desnos – nous avons la chance de compter en complément 3 bibliothèques de quartier dont la rénovation fut engagée dans la même période, fut une des premières actions engagées. C’est un coût, et c’est aussi un long dialogue nécessaire avec les personnels qui doivent naturellement être renforcés.

Aujourd’hui, à Montreuil, la bibliothèque près de la mairie est ouverte 34 h par semaine et les trois présentes dans les quartiers 18 h. La volonté du gouvernement, pour les villes de plus de 100.000 habitants est d’arriver à 50 heures d’ouverture hebdomadaires et de 45 h pour celles de 50.000 à 100.000.

Pour l’instant, le gouvernement a débloqué 8 millions d’euros annuels pour les cinq prochaines années. Après une cartographie précise, recommandée par le rapport et qui doit être finalisée à l’été 2018, les modalités et les coûts seront alors précisés selon les situations variables. Les auteurs du rapport souhaitent que les emplois aidés soient maintenus au sein des bibliothèques.

Parmi les autres axes de travail proposés, émergent deux lignes de forces générales. La première est la volonté de multiplier les points de proximité avec les lecteurs. Les bibliothèques de quartier en sont un bon exemple, mais on peut penser aux « boites à livres » et aux points de lectures comme celui présent au cinéma Le Méliès. Le second et de favoriser la coordination entre les acteurs de la lecture au niveau des bassins territoriaux. Personnellement je préfère dire bassins de vie où les flux d’échanges commerciaux et culturels font fi des frontières entre communes et département. Par exemple le Bas-Montreuil tourné aussi bien vers la Croix-de-Chavaux que vers Vincennes, ou La Boissière tourné aussi vers Rosny-sous-Bois et Le Morillon vers Fontenay. S’ouvrir aux autres est donc souhaité car le partage d’expérience – et qui sait d’initiatives ! – est toujours un plus. À ce titre le rôle des bibliothèques universitaires est fortement interrogé tant elles ne correspondent pas aux réels besoins des étudiants, sans parler des lycéens et du public.

Enfin, notons que le ministère de la culture souhaite aussi que les migrants soient accueillis pour l’apprentissage du français dans au moins une bibliothèque référente par département.

Pour tous ceux qui douteraient de l’importance capitale de cette priorité en termes de politique culturelle, je conseillerai d’acheter le DVD du film documentaire de Frederick Wiseman « Ex Libris  : The New York Public Library » (2017). S’il avait été réalisé lorsque j’étais élu, j’aurai demandé à tous mes collègues de le voir avant que, en bureau municipal, nous prenions nos décisions sur l’avenir de nos bibliothèques. Ce magnifique film démontre avec puissance l’apport d’un véritable service public culturel pour toutes les générations et toutes les conditions.

 

Pour télécharger le rapport « Voyage au pays des bibliothèques, lire aujourd’hui, lire demain…  »

http://www.culturecommunication.gouv.fr/Actualites/Voyage-au-pays-des-bibliotheques-le-rapport-de-la-mission-Orsenna

DURAS, L’INVERSION DES AMOURS ET LES CONJUGAISONS BRISÉES

(…) Ainsi est la ville, déjà close sur le sommeil. Quelques-uns parlent encore de Rodrigo Paestra dont la femme a été trouvée nue près de Perez tous deux endormis après l’amour. Et puis, morte. Le corps de dix-neuf ans est à la mairie. Si Maria se levait, si Maria allait à la salle à manger, elle pourrait demander qu’on lui apporte un verre d’alcool. Elle imagine la première gorgée de manzanilla dans sa bouche et la paix de son corps qui s’ensuivrait. Elle ne bouge pas. Par-delà le couloir, à travers l’écran jaune et vacillant des lampes à pétrole, il doit y avoir les toits de la ville, recouverts par le ciel qui court, s’épaississant toujours. Le ciel est là, contre le cadre du balcon ouvert. Maria se relève, hésite à repartir vers la salle à manger où ils sont encore dans l’émerveillement de leur foudroyant désir, seuls encore…

Duras (Marguerite), Dix heures et demie du soir en été, les éditions de minuit, novembre 1996.

L’extrait complet dans la rubrique ci-dessus « Chemins de lecture »