Chemins de lectures

Il n’est pas de jour sans que je ne lise quelques pages d’un livre. Un vrai, un de ceux qu’on aime sortir d’un rayon de bibliothèque pour le lire… ou lire à nouveau. Principalement des romans. Des essais aussi, mais très rarement des livres politiques. Je m’extrais ainsi du flot médiatique. J’ai l’habitude de noter des phrases avec une logique de choix spontanée : le plus souvent un propos qui résonne avec une réalité vécue récemment. J’ai souvent envie de les envoyer aux personnes à qui elles me font penser et je ne le fais pas. Ce pourrait être parfois blessant. Ici, elles ne visent qu’à donner envie de découvrir certains auteurs que j’apprécie et dont, souvent, j’offre des livres car mes cadeaux proviennent le plus souvent de librairies dans lesquelles j’aime être saisi par un titre… ou justement par une phrase découverte dans l’odeur des page.

MICHEL DÉON, LA CRÉATURE LONGILIGNE, LE DÉLICE DE REVIVRE, LA BAGARRE DES MÂLES / Elle me prouva tout de suite sa simplicité en se déshabillant devant nous pour se changer. J’aurai dû ne pas la regarder. C’eût été lui rendre la monnaie de sa pièce, répondre que si elle me considérait comme un meuble sans importance dont le désir ne pouvait même pas l’effleurer, elle était, elle-même, pour moi, n’importe qui, sans aucun intérêt. Mais comment se dominer tout à fait quand cette longiligne créature passa devant moi vêtue d’une chaîne d’or à la taille ? Son corps déroutait par sa beauté, encore qu’elle n’eût pratiquement pas de poitrine, offrant un torse effilé de jeune garçon, avec des bouts de sein d’un rouge mauve très étrange, deux fleurs écrasées sur les pectoraux. Tout le contraire de la volupté classique, une espèce d’échalas qui, en se mouvant, déplaçait un violent parfum. Après s’être chauffée un moment, accroupie devant l’âtre, elle enfila un pantalon de velours et un chandail. Elle pouvait aussi bien passer la chemise de son frère ou décrocher un rideau, elle demeurait une créature souveraine dont l’aisance fleurait le dédain. En vérité, elle méritait bien ce titre de Princesse, si la chose avait encore une signification. Les petites altesses pataudes et joufflues qui cherchaient des maris dans l’Europe du Gotha avaient tout juste le droit d’être ses bonnes. (…) Ma promenade, en cette veille de Noël fut très heureuse jusqu’au moment où, pour repêcher une bécassine que Grouse se refusait avec entêtement à rapporter, je mis le pied dans une mare qui cachait des sables mouvants. Ce fut si rapide qu’avant d’avoir réalisé ce qui m’arrivait, une jambe enfonça jusqu’à mi-cuisse et l’autre jusqu’au genou. Je restai là un moment sans bouger, glissant lentement, attiré par une force invisible, une bête ignoble tapie dans le marais, la bête préhistorique dont je rêvais un instant auparavant, une bouche gluante qui suçait mes jambes en aspirant. Des bulles d’air vitreuses montaient à la surface de la mare, éclataient, répandant un gaz infect, une odeur de pourriture venue du tréfonds de la terre. Si peu de secondes qui dura mon immobilité passive, j’eus le temps d’entrevoir clairement une mort imprévue et elle n’était pas belle, elle n’avait rien de propre, elle serait même atroce et la peur me saisit, une peur dont j’avais écarté l’idée. Peut-être est-ce l’idée de la peur de ces derniers instants qui me révolta le plus. Je jetai ma casquette et mon fusil sur le rivage, signes qui resteraient près de Grouse pour qu’on vînt un jour me déterrer, m’arracher à ce tombeau de vase. Ces deux gestes, bien que mesurés, suffirent à m’enfoncer un peu plus vite. L’eau glacée, le sable pénétraient dans mes bottes, les alourdissant encore. Deux touffes de roseaux me restèrent dans les mains. Encore une minute ou deux et j’étais pris jusqu’à la ceinture. Une indignation naïve me saisit contre la bêtise de ce destin, comme si toutes les morts, en définitive, ne se ressemblaient pas, comme si l’on pouvait choisir entre elles, écarter par une décision personnelle les accidents d’avion, d’automobile, les souffrances du cancer, et se choisir une mort nocturne en plein sommeil, propre, nette, après laquelle des inconnus n’ont plus qu’à attendre que vous soyez raide pour vous saisir par les pieds et la tête et vous encastrer dans un cercueil capitonné. Un instant, je vis l’équipe de terrassiers occupés de me déterrer, comme j’avais, moi-même, retrouvé un skieur enseveli sous une avalanche à cette différence près que le skieur était simplement cireux avec des lèvres violettes tandis que je risquais d’être gris et la bouche pleine de vers de vase. Puis je me suis souvenu d’un récit dans je ne sais plus quel roman dont l’action se déroulait autour du Mont-Saint-Michel. Un homme se sauvait des sables en rampant sur son manteau. Je jetais mon ciré à plat, me couchai dessus et réussis à saisir une pierre pointue qui arrêta mon enlisement. Grouse me regardait de ses yeux jaunes et compréhensifs. Elle avait su qu’il ne fallait pas s’aventurer là et, en son langage à elle, me l’avait signifié. Je l’appelai et lui saisis la queue de ma main libre. Lentement, arc-boutée, elle tira, je dégageai une jambe puis l’autre et atteignis le rivage. Transi, grelottant, secoué par une peur rétrospective, je restai là, couché dans l’herbe, sans force, jusqu’à ce que mes battements de cœur eussent repris un rythme normal. Un vol de canards passa au-dessus de moi, très bas, à une vitesse vertigineuse, troublant le silence de leur grotesque « coin… coin… » qui me rendit l’envie de rire. J’étais trempé jusqu’aux os, les pieds gelés, épuisé, tremblant. Pourtant le retour, si long qu’il parut, sembla une fête. Jamais je n’ai goûté avec un tel délice, la pureté de l’air respiré, la grâce élancée des arbres dénudés, l’odeur médicamenteuse des tapis de feuilles mortes. Le monde entier revivait parce que je venais d’échapper à une mort aussi ignoble qu’imbécile, mais dans mon esprit cela signifiait aussi autre chose : la résignation, la sérénité n’étaient peut-être que forfanterie devant le destin, découverte vivifiante qui faisait chanceler mon édifice. Une terrible envie de survivre m’avait saisi et, parfois, il suffisait de vouloir. (…) Le tabouret, promis depuis longtemps surgit de derrière le comptoir et vola vers Taubelman qui se baissa et l’évita de justesse avec une rapidité d’esquive inattendue chez un homme de cette taille et de ce poids. Le tabouret heurta un mur et rebondit, pulvérisant les verres d’une table occupée par l’épicier-postier qui porta la main à sa joue pour en retirer un éclat pointu. Du sang presque rose coula sur sa chemise. Déjà Sean Coen, penché au-dessus du bar, attrapait Willie Kox par le cou, le soulevait de sa chaise et l’aurait étranglé si Joe Mitchell n’avait assommé ami d’un coup de poing sur l’oreille. Sean s’écroula, Willie retomba sur son siège et Taubelman s’avança vers le comptoir en éclatant de rire : « Hou ! » fit-il dans le nez de Willie qui sait une bouteille de whisky par le col, la brisa sur sa caisse et tenta de frapper au visage. Mais Taubelman lui tordit le poignet et la bouteille tomba. Mais il n’avait pas compté sur Endas qui jeta sa petite casquette de cuir, se dirigea de biais vers lui, tapa légèrement sur son épaule pour attirer son attention, et lui envoya à toute volée en pleine bouche son énorme poing de paysan. Alors nous vîmes vaciller Taubelman, la lèvre fendue, crachant des dents, reculant d’une table où il s’affala sur le dos, suivi par Endas qui le reprit au collet d’une main et le frappa à l’œil. Endas l’aurait tué sans doute si le plus inattendu des combattants n’était intervenu : Billie avec un tabouret de bar assomma le fermier. Ce qui se passa ensuite n’est plus aussi clair dans ma mémoire. Il me semble que Kosslawski revenu de la toilette et boutonnant sa braguette, très surpris, vraiment très surpris, presque choqué, Réginald qui essuyait tranquillement son costume de velours puce arrosé de bière, Teddy qui pleurait et Seamus qui revenait du taxi mauve avec sa trousse de médecin tandis que le « petit » Willie téléphonait au poste des gardes en surveillant d’un œil épouvanté les soubresauts des trois corps gisant à terre : Taubelman râlait, des bulles de sang venaient éclore sur sa bouche à la lèvre fendue. Il y eut encore du bruit, une vitre cassée quand un ami d’Endas prit Billie par le fond du pantalon et le balança contre la fenêtre. Mais je n’y voyais plus clair, j’avais mal, une crispation horrible dans la poitrine et je me disais que, si je bougeais, j’aillais moi aussi tomber, me mêler à ces corps étalés, vidés de leur force et de leur brutalité. Ma volonté s’appliqua à rester sur une chaise, bien calé, sans bouger, en attendant que Seamus eût rafistolé ces joues, ces lèvres, ce nez et ces oreilles dont le sang, ruisselant sur le linoléum sale, dessinait des mares noirâtres que les rescapés, par superstition peut-être, évitaient de piétiner. Quand les gardes arrivèrent – deux massifs colosses aux uniformes de gros drap bleu qui se mirent à dégager une buée dans la chaleur de la pièce, répandant une aigre odeur de suint – Willie Kox se lança dans de véhémentes explications auxquelles ces deux hommes, au regard lourd et à l’entendement lent, ne comprirent rien. Et comment auraient-ils compris que ce sang, ces gueules cassées avaient pour cause une malheureuse cravache tombée entre les jambes d’un cheval dans les derniers cent mètres du Derby ? Il manquait aussi à cette histoire confuse les ricanements de Taubelman. Assis par terre, le dos appuyé au comptoir, ce dernier se laissait nettoyer le nez par Seamus, tandis que Sean Coen et Endas O’Callihier, sortant de leur K.O. respectifs, le regard vitreux, incapables de se remettre seuls sur pied, contemplaient la scène d’un air stupide. Billie n’avait miraculeusement rien que sa veste déchirée dans le dos. Blotti contre Teddy, il pleurait en hoquetant, encore stupéfait par son acte de courage, lui qui n’aurait même pas donné un coup de pied à un chien méchant.

Déon (Michel), Un taxi mauve, Gallimard Folio, juillet 2014.

CHRISTIAN BOBIN, LA TAPETTE À ANGES, LE CURÉ DANS LA GORGE ET DEUX DOMINICAINS À TABLE / Je suivais le cortège funéraire de mon dernier manuscrit. Le chemin était en pente, les cailloux rissolaient. Nous allions de l’été à l’automne comme on passe sans s’en rendre compte une frontière. Non : plutôt comme on marche sans les connaître sur d’anciennes tranchées. Le sol était rempli de guerres et mon cœur était en paix. Je suivais le corbillard invisible de mon manuscrit. Je l’avais relu la veille et, comment dire : c’était comme si j’avais regardé passer sur le fleuve de papier des troncs d’arbres flottants, s’entassant et ne bougeant plus. Mes mots ne donnaient qu’une lumière morte. J’ai ramassé les feuillets, tout jeté. C’est ce cortège que je suivais le lendemain. Les funérailles de mes trouvailles. L’enterrement se terminait au bout du chemin, près de la voiture qui mangeait son foin. Je suis rentré dans la maison où mon enfance m’attendait. Je me suis trouvé devant moi-même à huit ans. Je me suis donné un feutre. Tiens, écris, moi je vais me promener. Je reviendrai te voir quand tu auras fini. L’enfant-moi a souri puis il a plongé la tête, sa grosse tête butée, granitique, picorée de flammes, dans le papier blanc. Je suis sorti. Il m’a semblé qu’il écrivait des lettres. Il ne sait écrire que ça. Sa vie n’est rien qu’écrire. Le panda mange de l’eucalyptus, et lui de l’encre. (…) À Birmingham, un cimetière ceinture une église. Des tombes earl grey douces à l’œil, suaves à l’esprit avec un arrière-goût épicé de mousses et de premières feuilles mortes. Je découvre, gravés sur une tombe, le jour, le mois et l’année de ma naissance. Une femme repose là, morte le jour où je suis né, quand mes yeux perdant leurs écailles de tortue s’ouvraient au monde. Après quelques minutes je m’éloigne de mon double et de sa tombe anglaise grésillant dans la lumière comme une ampoule en souffrance. En 1795, le père de Ryokan écrit un poème sur des fleurs entrevues dans le brouillard, accroche ce poème à la branche d’un saule, au bord d’un fleuve où il se jette et se noie. Ryokan gardera toute sa vie, entre sa chemise et son cœur, le poème de son père. Il y a ajouté ces mots : « si vous êtes dans le brouillard, que je serai heureux quand il s’éclaircira ». Le cœur, quand il existe, se voit de loin : un mont Fuji dans la poitrine. L’écriture doit venir nous chercher où nous sommes, nous sortir de la tombe de nos vies, faire revenir dans nos veines le sang vieil or de l’amour. Le cœur, cette défaite prodigieuse. (…) Monsieur le forestier, les arbres, chose inhabituelle, se taisaient. Aucun bruit dans la forêt, sinon le poème inlassable d’un ruisseau, sa petite voix claire : « Je disparais quand j’apparais. » Vous finissiez de couper des arbres. C’était votre travail de faire disparaître quelques interlocuteurs du ciel. Vous alliez bientôt partir. Votre chien s’ennuyait dans la camionnette. Des branches abattues, empilées, étaient marquées de vert fluorescent. Dans l’Ancien Testament les anges mettent de semblables marques au front des maisons où bientôt la mort entrera. Il faudrait que j’invente une tapette à anges. Une douceur flottait en écharpe dans l’air. Je l’ai attrapée par le nez puis par la pensée. C’était le sang des martyrs, la splendeur arabique de la sève, l’âme parfumée du bois. Toutes les âmes donnent leur mieux à l’instant de l’arrachement. Un merle s’est mis à chanter. Il était invisible mais l’entendre était le voir à son maximum. Il buvait l’univers. J’allais sur ce chemin de campagne avec ma vie usée au fond de ma poche. J’en reviens au début, disait le merle. La soûlante odeur du bois coupé disait la même chose. Toute blessure franche, tout air d’opéra risqué par un oiseau et toute parole assez dense pour mériter le nom de poème font douter la mort d’elle-même. Je suis passé devant vous, j’ai fait quelques pas puis je suis revenu vous remercier pour le parfum multiplié, l’odeur sainte qui doucement montait au ciel. Ça me prend parfois : je vais vers un inconnu et je me mets sans aucune modération à lui parler des fins dernières de la vie dont je ne sais rien. Je vous ai effrayé une seconde. J’ai un curé dans la gorge, il faudrait que je tousse avant de parler. Deux dominicains à table. Dieu reprend du melon.

Bobin (Christian), Un bruit de balançoire, L’iconoclaste – août 2017

LOLA LAFON, JOURNALISTES ET REPORTERS DE GUERRE EN ACTION… / (…) C’est au grand-père de Patricia qu’on doit cette presse de caniveau. Une anecdote édifiante circule à son sujet : à la fin du XIXe siècle, il envoie un reporter à La Havane alors en plein conflit entre l’Espagne et les États-Unis. Le reporter lui fait parvenir ce télégramme, « rien ici / il n’y aura pas de guerre / veux rentrer ». Papy Hearst rétorque « fournis-moi les images / je te fournis la guerre ». (…) Elle lit que les journalistes du monde entier sont garés sur la pelouse du domaine Hearst, dans les allées menant au court de tennis, devant la porte du manoir. Ils attendent une déclaration du père de Patricia et n’en bougent pas depuis des jours, ils déballent leurs sandwiches, gorgés des bières qu’ils décapsulent les unes à la suite des autres, avachis sur le capot. Les quotidiens importants ont installé à la hâte des lignes directes, les combinés sont accrochés aux branches les plus feuillues des arbres, de temps en temps, on s’interpelle « Hé, San Francisco Chronicle, y a ton arbre qui sonne ». La fumée des saucisses et des côtes de porc grillées sur un barbecue fabrique un brouillard de fête foraine, la cuisinière des Hearst arpente le parc un plateau argenté à la main, attentive à n’oublier personne, qui veut une part de feuilleté au homard, des reporters saouls trébuchent sur les câbles des ingénieurs du son, ils s’apostrophent, hilares, « Hé, toi, espèce de fasciste de journaleux », adoptant le style de la SLA. Une banderole est déployée le long du court de tennis, de larges lettres rouges souhaitent un joyeux anniversaire à Patricia de la part des journalistes. Elle aura 20 ans le 20 février. (…) Vous écrivez que l’incapacité du FBI à retrouver l’héritière est une indication de l’humeur américaine en 1974 : ils ont beau frapper aux portes, les policiers, faire imprimer des flyers qu’ils distribuent aux étudiants de Berkeley, aux musiciens de Haight Ashbury, à ceux qui dérivent sur Valencia Street, ce mélanges de vétérans estropiés de dix-huit ans et de gamins des beaux quartiers sur les traces de Kerouac, les portes, en 1974, on les claque au nez des agents. Personne ne veut aider la police. Aujourd’hui, ajoutez-vous, la langue des forces de l’ordre a gagné jusqu’aux journalistes qui mentionnent sans qu’on s’en émeuve « une cible abattue, un suspect neutralisé ». Aujourd’hui, on la retrouverait, Patricia, par le biais d’une émission de téléréalité invitant les téléspectateurs à mener l’enquête eux-mêmes. (…) Pressés contre les barrières de sécurité, ils avancent, reculent, un roulis de corps aux yeux noyés de larmes, suffoquant sous les lacrymogènes. Des gamins s’approchent, l’un d’entre eux franchit le ruban rouge et blanc FBI, le policier le plie en deux d’un coup de poing, il hurle et il a rien fait c’est là qu’il habite, il pointe du doigt une maison aux vitres soufflées par les détonations des grenades explosives, un type en jogging gris passe en courant sans se soucier des caméras, le cou protégé d’une serviette éponge blanche, à peine déstabilisé par l’adolescente qui vient de faire irruption sur son chemin immédiatement ceinturée par trois hommes qui la tirent hors champ, la jugulaire sur son cou trace une ligne de la clavicule à sa bouche hurlante, mamie, mamie, sa grand-mère habite là, sanglote la gamine tandis que les ricochets des ballent creusent des failles dans le mur fragile d’une chambre où une vieille dame noire se tient terrée, un chien assourdi aboie mécaniquement au feu, les yeux révulsés et la gueule folle, on le chasse, il se plaque aux jambes nues et maigres d’un vieil homme en slip, pieds nus, hagard, il tourne le dos à une rangée d’hommes entièrement vêtus de noir, les forces spéciales rechargent leurs armes, des femmes courent se mettre à l’abri, elles tirent par la main des enfants qui trébuchent, la tête renversée, bouche bée, ils contemplent l’autoroute au ciel, trois hélicoptères y font du surplace, une silhouette sort en titubant de la maison encerclée, elle agite un tee-shirt blanc et s’effondre dans les bras d’un policier, toutes les caméras se tournent vers elle plaquée ventre contre le trottoir, le talon de la botte du policier sur ses cervicales filmé par quatre journalistes qui se poussent pour jouir du meilleur angle, elle bat des pieds comme sous l’eau, étouffée par le poids de l’homme, une bride de sa sandale d’un beige usé glisse sur le talon d’Achille, fausse alerte, elle n’appartient pas à la SLA c’est leur logeuse, qu’on l’embarque, la porte d’une maisonnette en brique s’ouvre lentement, une dame noire vêtue d’une robe fleurie fait quelques pas jusqu’au perron, elle tient dans ses bras un paquet immobile, son chien déjà raidi aux pattes calcinées, on lui fait signe de rebrousser chemin, qu’elle rentre chez elle, elle secoue la tête, elle le hisse, porte à bout de bras l’animal carbonisé, regardez regardez, elle s’égosille on ne l’entend pas elle avance encore, les pieds nus sur sa pelouse pâlie de débris de ciment, personne n’a été prévenu répète un jeune homme au micro qu’on lui tend, aucun plan d’évacuation, les personnes âgées sont chez elles, tout comme les femmes avec leurs bébés, des mômes vont crever pour cinq Blancs et une milliardaire, c’est pas notre guerre, c’est pas parce qu’on a reçu deux boîtes de conserve et un jambon trop sec qu’on est OK pour crever avec eux, la caméra l’interrompt et se tourne vers un palmier flamboyant, le speaker se bouche une oreille de l’index, il n’a pas cessé de s’adresser à la caméra, Patricia Hearst est – serait – pourrait bien être – dans cette maison, il y a eux – il y aurait eu – plusieurs sommations – les terroristes sont puissamment armés, pour y faire face la police a réparti deux cent trente-trois M16, les Schmeisser sont au dos de la maison, voyez le LAPD déployé en quinconce, chers téléspectateurs nous vivons un moment historique, nous remercions nos confrères et leur Minicam qui rend cet exploit possible aujourd’hui en live, on ne rendra pas l’antenne tant que l’action continue, la police a vraiment laissé toutes les chances à la SLA, on dit que Patty serait à l’intérieur, fait-elle partie des femmes qu’on a aperçues à la fenêtre tout à l’heure qui ont tiré sur la police, la SLA détient un arsenal de guerre incroyable, les forces spéciales commencent à être à court de munitions mais le FBI vient d’entrer en scène, on a compté soixante rafales d’armes semi-automatiques et seize bombes incendiaires lancées sur la façade, on se prépare certainement à l’assaut final, ce bruit, qu’est-ce que c’est, les fenêtres viennent d’exploser, une fumée épaisse s’échappe de l’arrière de la maison, oh oh personne dans la maison ne pourra sortir de là et on a la chance d’y assister chers téléspectateurs, il faut louer encore une fois le professionnalisme de notre police qui utilise de nouvelles balles incendiaires celles-ci augmentent de 15 % minimum la combustion du corps qu’elles atteignent, le corps brûlé au troisième degré n’est plus en mesure d’attaquer une fois touché, j’ai à mes côtés un confrère qui a couvert la guerre du Viêtnam, quelles sont les armes utilisées par la SLA, du lourd, n’est-ce-pas ? Oui ils sont armés mais ils n’ont pas, euh, ils n’ont aucune chance, en face c’est une véritable armée, merci pour votre témoignage précieux, la SLA est suicidaire malheureusement Patricia a fait un choix dont il lui faut assumer les conséquences. Je pose les écouteurs un instant et laisse les images muettes défiler.

Lafon (Lola), Mercy Mary Patty, Actes Sud – août 2017LA CUISINE ? LE NOUVEAU

JE VOUS SALUT MARIE; LES BIENS BELLES RÉJOUISSANCES DES PUTES À BOCHES / (…) Le soir se pose sur Keflavik tel un gigantesque oiseau noir et l’oncle mange des boulettes de viande, du chou blanc et des pommes de terre. Il cuit les boulettes et le chou jusqu’à pratiquement les réduire en bouillie, c’est ainsi que l’oncle cuisine tout ce qu’il mange, il le laisse bouillir à souhait. Il sifflote une chanson de Hljómar en attrapant les boulettes plutôt fades, mais appétissantes au fond de la casserole. L’amour qu’on nourrit aujourd’hui pour l’art de la cuisine, les innombrables programmes télévisés qui lui sont consacrés, les recettes que les journaux publient comme autant de Je vous salut Marie, de consolations et de psaumes ont totalement échappé à son attention. J’accompagne toujours mes boulettes de viande d’une portion généreuse de confiture de rhubarbe, l’oncle glisse un disque du chœur d’hommes Heimir dans le lecteur, ils chantent. Je plonge mon regard dans l’esprit du passé, Jusque dans la quiétude des landes, et il s’en faut de peu pour que je me mette à pleurer – parce que ces chansons me rappellent une époque engloutie, une atmosphère disparue, et aussi parce que l’oncle ne semble pas soupçonner qu’aujourd’hui les recettes de cuisine ont remplacé les Je vous salut Marie, tout comme les cuisiniers tiennent lieu de pasteurs et de psychologues. Vous ne croyez plus en Dieu ? Découpez un poulet en huit morceaux, faites-les brunir avec un peu d’huile au fond d’une poêle, salez et poivrez, saupoudrez un peu de farine sur le tout et laissez mijoter – la suite au prochain épisode. (…) Elle avait pris son manteau pour sortir, s’était frayé un chemin à travers la foule, avait renoncé à ce qui lui restait de dignité pour essayer de retrouver son amant, mais sa main s’était refermée sur le vide. Il avait disparu, personne ne semblait savoir où il était. Quelques jours plus tard, on l’avait autorisée à voir ses effets personnels, ses livres, ses disques, ses vêtements, avant que les autorités ne renvoient le tout chez lui en Allemagne. Elle avait vu ses vêtements couverts de sang, on lui avait demandé si elle souhaitait les laver, nettoyer ce pantalon en lambeaux, ce maillot de corps, ce chandail, cette veste. Il faisait partie des cinq cents Allemands affectés dans le nord de la Norvège pour enlever les mines que les soldats de leur armée avait posées eux-mêmes. On les forçait d’abord à ramper sur le sol, ils creusaient, désamorçaient les engins en retenant leur souffle, mais cela ne suffisait pas à localiser toutes ces mines, on leur ordonnait donc de marcher sur le périmètre en formant une ligne, épaules contre épaules, afin de s’assurer que le terrain était entièrement déminé, et on faisait bien car ils en laissaient un grand nombre : il y a eu 184 morts et 225 blessés. Il appartenait à la première catégorie. La mine était si puissante qu’elle avait arraché ses organes génitaux. On avait tenu à communiquer ce détail à Veiga. Mais elle pouvait emporter ses vêtements couverts de sang chez elle pour les laver, à la condition qu’elle les rapporte d’ici deux jours, délai après lequel on les renverrait en Allemagne avec ses autres effets personnels, chez sa femme et ses deux enfants. Elle savait naturellement qu’il était marié, n’est-ce pas ? Deux jeunes hommes l’attendaient à l’extérieur. Ils l’avaient escortée en ville, l’avaient emmenées dans une charmante arrière-cour où six femmes à qui on avait rasé la tête attendaient sur une charrette à bœufs, les mais agrippées à la grille comme des enfants abandonnés, et observaient d’un regard morne les hommes qui faisaient asseoir Veiga sur une chaise pour la raser avec une tondeuse à moutons avant de la faire monter sur la charrette sale, ornée de deux larges rubans : PUTES À BOCHES ! TRAÎTRESSES À LA PATRIE ! Puis, on les avait promenées dans toute la ville. C’étaient là de sacrées réjouissances.

Stefánsson (Jón Kalman), À la mesure de l’univers, édition Gallimard, mars 2017.

ADEL HAKIM ET LA SUPER-CITÉ ET LE TROTTOIR / (…) On ne sait jamais ce qui va arriver. Tout ce qu’on savait, c’est que les enjeux étaient importants, complexes, multiflammes. Des tentacules d’enjeux entre les clans.

Vu de dehors, comme ça, c’est chaos, les enjeux peuvent paraître mystères.

Mais vécus, ils le sont beaucoup moins.

Ils font partie de nous, de l’Être conforme.

L’enjeu perçu le plus clair – parce qu’il est partial – est celui qui concerne directement l’Être conforme.

Quand on appartient à un clan, on comprend.

Moi, c’est le clan des Adamites. Le meilleur de tous : c’est de lui qu’est issu le Chef Suprême. Depuis toujours.

J’aimais être Adamite ; je pouvais rêver : j’avais une chance – petite mais vraie – de devenir un jour Chef Suprême de la Cité. Satisfaire les ambitions des parents. Maman surtout.

C’était un privilège, être Adamite.

Je n’étais que quatrième de la classe et trois camarades me précédaient au classement, Barkave, Yamite et Clovien, ils étaient.

Aucun d’eux n’étaient Adamite. Donc aucun ne pouvait devenir Chef Suprême de la Cité. J’étais tranquille.

Mais chaque année, au début, je guettais les « nouveaux » dans la classe, et j’essayais de deviner leur clan.

J’avais une inquiétude : voir arriver un nouveau qui soit à la fois Adamite et meilleur que moi.

S’il n’était pas Adamite, il n’était pas danger : il ne pouvait pas devenir Chef Suprême. Et s’il était Adamite, moins bon que moi, il ne méritait pas de le devenir. Mais s’il cumulait les deux, alors là… aïe, c’était l’épine dans le cœur !

Ces pensées restaient secrètes. Je les gardais là. (Il montre sa tête).) Je n’en parlais à personne. Surtout pas aux camarades. Ça n’a jamais empêché l’amitié.

Après l’école, on parlait des heures sur le trottoir, Kline, Coma et moi. On parlait de construire la Super-Cité. Les buildings de cristal, avec les lamelles d’argent et les feuilles-diamant. Et les tours d’Asmonée et les grottes royales, en verre transparent. Et les filles belles et faciles sur les avenues montueuses.

On rêvait. Et puis on revenait, back, sur le trottoir.

Et c’était O.K. aussi.

Hakim (Adel), Exécuteur 14, édition quatre-vents – L’avant-scène théâtre, 2015.

JÓN KALMAN STEFÁNSSON ET LES VERSIONS DE L’HISTOIRE DU MONDE / (…) Allongé dans le noir, Ari écoute une femme qui chante en anglais ou en américain une sorte de berceuse, elle chante comme pour consoler quelqu’un et pas même le mur en béton armé ou sa structure d’acier, ces matières rigides et inertes, ne parviennent à atténuer la tendresse de sa voix, mais elle chante si bas qu’Ari ne distingue qu’un seul vers, et tellement flou qu’il n’est même pas sûr de bien l’entendre : Say my name, like only you can say it, and then I know that I exist. Dis mon nom, comme toi seule peux le dire, alors je saurai que j’existe. Machinalement, il tend le bras vers son téléphone et va dans le dossier des messages, il ouvre celui de Þóra et écrit ça, dis mon nom…, il s’apprête à envoyer, mais hésite et là, quel gâchis, il ne faut pas hésiter, par réfléchir face à l’amour. Nous pensons trop et ne ressentons pas assez, c’est là le malheur de l’homme. Ari soupire et enregistre le message dans les brouillons. (…) Notre première journée de travail chez Drangey, l’usine de poissons de Sandger∂i arrive enfin ? La belle-mère prépare de la bouillie de flocons d’avoine pour eux trois au petit matin, elle prépare le casse-croûte de Jakob qui lit le Morgunbla∂i∂, Le journal du matin, en se rengorgeant régulièrement face aux idées politiques du journal, ses opinions ont toujours été plus proches du Þjó∂viljinn, La volonté du peuple, hélas, le contenu du Mogginn, Le journal du matin, est bien plus étoffé et les pages sportives nettement plus remplies, or c’est une bonne chose, et même plus encore, de pouvoir se plonger dans les récits de matchs de la ligue anglaise ou allemande, de se plonger dans un univers où les lignes sont claires et où les chiffres tordent le cou à toute forme d’incertitude et de doute. Ari mange lentement, impatient de pouvoir consulter ces pages. L’armée s’inquiète en Pologne. Le pays vit une époque troublée, le leader syndical Lech Walesa menace le socialisme, deux serveurs de l’hôtel Esja ont été placés en garde à vue, soupçonnés de s’être enrichis personnellement en coupant les boissons alcoolisées qu’ils servaient à leur clients. Jakob est tellement consterné qu’il lit l’article à voix haute. Il lève les yeux, s’apprête à ajouter quelque chose mais, voyant l’expression de la belle-mère, se replonge dans sa lecture et, à nouveau, c’est le silence. (…) Combien de jours vivons-nous sur cette planète, qui, au fil d’une vie, comptent réellement, de jours où des choses sont susceptibles d’advenir, qui rendent notre existence plus lumineuse et plus pleine le soir qu’elles l’étaient le matin – combien de jours ? Pourtant, aucun événement remarquable ne se produit ce mardi-là chez Drangey. Bien sûr que non. Nous sommes à Sandger∂i et la saison de pêche n’a pas commencé. Les gestes sont lents, le village plongé dans la torpeur, et il n’y a rien qui justifierait qu’on apostrophe le monde. Il n’y a que nous quatre, occupés à nettoyer les bacs, et deux femmes qui décapent et repeignent les planches des bennes de réception du poisson, il y a Linda et son paquet de Camel et Andrea, une femme rousse, habitant à Sandger∂i mais originaire du même fjord que Máni et la belle-mère dans la province des Strandir. L’air vibre avec une intensité redoublée autour de cette femme robuste, aux gestes vifs et résolus. Máni se penche sur le chariot élévateur, armé d’un tournevis et d’une pince, la radio somnole dans le coin café, il fait frais dans le bâtiment, c’est l’obscurité de janvier et dehors, le ciel est si lointain. C’est une journée banale. Si ce n’est qu’il y a des émeutes en Pologne et que deux serveurs de l’hôtel Esja sont en route pour la prison parce qu’ils ont coupé de l’alcool avec de l’eau – à part ça, c’est un de ces mardis matin sans relief qui ne laissent rien dans leur sillage et n’ont d’autre fonction que celle de nous rapprocher d’une journée encore vers la fin de tout et ne forment même pas une virgule sur le grand manuscrit de la vie. Sauf pour nous quatre. Dans notre monde à nous, il devient une de ces journées que nous mettons de côté sans hésiter pour la conserver et la contempler plus tard, lorsque tout aura ralenti et qu’au creux de nos veines le sang percevra la mort qui approche. C’est ainsi, l’histoire de l’humanité va dans un sens et celle de l’individu prend une tout autre direction, voilà pourquoi il existe sans doute au minimum deux versions tout aussi valides l’une que l’autre de l’histoire.

Stefánsson (Jón Kalman), À la mesure de l’univers, édition Gallimard, mars 2017.

JEAN DUVIGNAUD – SOMNOLENCE COMMUNE, CE QU’AUCUNE BÊTE NE PEUT, LES ILLUMINÉS DE LA VÉRITÉ.(…) Le café de la Mairie, place Saint-Sulpice – un lieu parisien comme d’autres : à droite, justement, la mairie, en face l’hôtel des impôts, à gauche l’église de Servandoni, un monument genre garde-manger d’où sortent les têtes de quelques prélats. Des arbres, des chiens. Et l’inlassable nomadisme des passants, les uns pressés, les autres flâneurs. Une maigre terrasse où s’installent, pour un café, les gens du fisc ou les employés de l’état civil. À droite aussi, un cinéma où l’on a vu presque tous les films italiens, voilà des années, jouxtant l’hôtel où s’est installé un éditeur. Sous la place on a creusé un garage souterrain, et c’est pratique pour les rendez-vous. Du café, l’on ne voit guère les boutiques qui la prolongent, où l’on vend des voyages et des chapeaux, des vestons et des santons. Pourquoi ce lieu devient-il un foyer de rencontres et de hasards ? Perec l’a dit mieux que moi qui dénombre les passants. Mais ce sont des passants singuliers. On y a vu Aragon sortir d’une boutique de mode et, plus tard, Mitterrand suivi d’Attali portant un tableau acheté quelque part derrière l’église. Ou Barthes regagnant la rue Garancière. Nyssen, l’homme l’Actes Sud, est venu déposer un peu des cendres de Nina Berberova au pied d’un arbre, devant la terrasse du café. On dit que certains surréalistes s’y retrouvaient, mais cela on l’ignorait quand on s’y installait, sortant d’un déjeuner dans un restaurant italien de la rue des Canettes où Lambrichs entraînait ses amis, ou de cet autre de la rue Mabillon dont le garçon connaissait par cœur toutes les stations du train de Marseille. Une brume complice enveloppe tout ce qui fut présent et ne devint jamais passé. Évidemment, il est simple d’évoquer les « grands courants de pensée » de l’époque – marxisme, existentialisme… – comme si la trame de la vie se tissait de concepts. D’où parlent-ils, écrivent-ils ou jugent-ils, ceux qui font la géographie intellectuelle d’une époque ? Ce mot même, « intellectuel », qu’inventait Barrès pour stigmatiser les dreyfusards, suggère l’idée que ces hommes ou ces femmes sortent de leur fonction pour juger l’exercice des agents sacrés de la société et de la patrie. Un vain terme pour enfermer ce gêneur irrévérencieux dans une autre fonction – d’ailleurs illusoire. Oui, « penser », parler, bavarder, écrire, peindre, jouer avec les sons ou avec les gestes – des activités inutiles. Et qui suscitent des formes immatérielles ou non, des formes qui, ici ou là, cristallisent l’attention des puissants de l’époque ou de l’argent. C’est ce que l’Occident appelle art et dont il fait aussi des musées. Pourtant, cette agitation éparpillée, souvent inaboutie, cette créativité permanente arrachent les uns ou les autres à la somnolence commune, proposent sans ordre ni harmonie, et par tous les moyens dont une société dispose, une perception d’une éventuelle expérience – anticipation peut-être. Comme nommer ces multiples et imprévisibles fulgurations ? Du moins les désigne-t-on par le groupe que forment ces convivialités ou les lieux qu’elles fréquentent. Chez nous, depuis les Goliards ou séides d’Abélard, on en dresse parfois la liste : cabarets du Quartier latin ou asile religieux des « bons camarades » autour de Rabelais, tavernes que hantent les copains de Villon et, plus tard, autour de Mouffetard, ceux qu’on ne nomme pas encore des libertins, jusqu’aux boutiques autour du Palais-Royal dont on sait ce qui en est sorti, un jour de juillet, les devanciers proudhoniens du café Taranne et des réduits des communards. À d’autres d’énumérer ces antres de l’utopie créatrice en divers pays d’Europe ! Là se fomente le bavardage créateur des happy few, de ceux qui dédaignent ou combattent les sectes ou les turlupinades des obsédés du passé ou de la tradition mystique ou satanique. Autour d’un plat et de bouteilles, au-delà des mots et de ce que l’on dit des idées, ils échangent des esquisses de « non encore vécu », ces projections hors de la carapace originelle – ce qu’aucune bête ne peut. (…) Rencontres plus que débats. La rencontre réunit des complices, et sans choix. Lebel rejoint Lainé et ils se connaissent à peine, Bataille au bras de Balthus longe l’église quand on prépare une soirée du « cercle ouvert » dans une salle de Saint-Germain. Leiris suggère d’évoquer l’inconnu du monde sauvage, mais lors de la réunion, effrayé par un public soudain fasciné, il quittera la salle. Et, là, Perec s’installe… Là, on ne partage pas une doctrine, un dogme, une idéologie : laissons cela aux illuminés de la vérité – la leur ! – qui se nomment pour exister ou pour s’exclure les uns les autres. Ici la question ne cherche pas une sécurisante réponse, elle reste en suspens et chacun y trouvera peut-être matière à écrire, peindre ou aimer, ou l’occasion d’explorer les certitudes de quelque connaissance établie, respectée du savoir, de la « science ». Le doute ? C’est bien plus : c’est la mise en question de ce qui paraît. Et, justement, celui qui passe, sûr de lui, se désigne lui-même comme un fidèle, un sectaire et qui porte avec lui le fanion de son ordre – ainsi les bons élèves des « écoles », les disciples d’un maître penseur dont on imite jusqu’à la démarche. Stricte observance d’une doctrine ou d’une orthodoxie. On ne leur en veut pas : ils sont figés dans la maigre cohérence fragmentaire. Peut-être ont-ils trouvé un abri contre l’incertitude ou l’inquiétude d’être…

Duvignaud (Jean), Le sous-texte, édition Actes Sud, mars 2005.

BALZAC, ÉPERONS DORÉS, OUVRIERS D’OSTENDE ET MARIN COURAGEUX FACE À LA FOI (…) – Qu’attendez-vous ? Partons. En ce moment, un homme apparu à quelques pas de la jetée ; le pilote, qui ne l’avait entendu ni venir, ni marcher, fut assez surpris de le voir. Ce voyageur semblait s’être levé de terre tout à coup, comme un paysan qui se serait couché dans un champ en attendant l’heure du départ et que la trompette aurait réveillé. Était-ce un voleur ? était-ce quelque homme de douane ou de police ? Quand il arriva sur la jetée où la barque était amarrée, sept personnes placées debout à l’arrière de la chaloupe s’empressèrent de s’asseoir sur les bancs, afin de s’y trouver seules et de ne pas laisser l’étranger se mettre avec elles. Ce fut une pensée instinctive et rapide, une de ces pensée d’aristocratie qui viennent au cœur des gens riches. Quatre de ces personnes appartenaient à la plus haute noblesse des Flandres. D’abord un jeune cavalier, accompagné de deux beaux lévriers et portant sur ses cheveux longs une toque ornée de pierreries, faisait retentir ses éperons dorés et frisait de temps en temps sa moustache avec impertinence, en jetant des regards dédaigneux au reste de l’équipage. Une altière demoiselle tenait un faucon sur son poing, et ne parlait qu’à sa mère ou à un ecclésiastique de haut rang, leur parent sans doute. Ces personnes faisaient grand bruit et conversaient ensemble, comme si elles eussent été seules dans la barque. Néanmoins, auprès d’elles se trouvait un homme très-important dans le pays, un gros bourgeois de Bruges, enveloppé dans un grand manteau. Son domestique, armé jusqu’aux dents, avait mis près de lui deux sacs plein d’argent. À côté d’eux se trouvait encore un homme de science, docteur à l’université de Louvain, flanqué de son clerc. Ces gens, qui se méprisaient les uns les autres, étaient séparés de l’avant par le banc des rameurs. Lorsque le passager en retard mis le pied dans la barque, il jeta un regard rapide sur l’arrière, n’y pas de place, et alla en demander une à ceux qui se trouvaient sur l’avant du bateau. Ceux-là étaient de pauvres gens. À l’aspect d’un homme à tête nue, dont l’habit et le haut-de-chausses en camelot brun, dont le rabat en toile de lin empesé n’avait aucun ornement, qui ne tenait à la main ni toque ni chapeau, sans bourse ni épée à la ceinture, tous le prirent pour un bourgmestre sûr de son autorité, bourgmestre bon homme et doux comme quelques-uns de ces vieux Flamands dont la nature et le caractère ingénus nous ont été si bien conservés par les peintres du pays. Les pauvres passagers accueillirent alors l’inconnu par des démonstrations respectueuses qui excitèrent des railleries chuchotées entre les gens de l’arrière. Un vieux soldat, homme de peine et de fatigue, donna sa place sur le banc à l’étranger, s’assit au bord de la barque, et s’y maintint en équilibre par la manière dont il appuya ses pieds contre une de ces traverses de bois qui semblables aux arêtes d’un poisson servent à lier les planches des bateaux. Une jeune femme, mère d’un petit enfant, et paraissait appartenir à la classe ouvrière d’Ostende, se recula pour faire assez de place au nouveau venu. Ce mouvement n’accusa ni servilité, ni dédain. Ce fut un de ces témoignage d’obligeance par lesquels les pauvres gens, habitués à connaître le prix d’un service et les délices de la fraternité, révèlent la franchise et le naturel de leurs âmes, si naïves dans l’expression de leurs qualités et de leurs défauts ; aussi l’étranger les remercia-t-il par un geste plein de noblesse. Puis il s’assit entre cette jeune mère et le vieux soldat. Derrière lui se trouvaient un paysan et fils, âgé de dix ans. Une pauvresse ayant un bissac presque vide, vieille et ridée, en haillons, type de malheur et d’insouciance, gisait sur le bec de la barque, accroupie dans un gros paquet de cordages. Un des rameurs, vieux marinier, qui l’avait connue belle et riche, l’avait fait entrer, suivant l’admirable diction du peuple, pour l’amour de Dieu. (…) Quand la barque, conduite par la miraculeuse adresse du pilote, arriva presque en vue d’Ostende, à cinquante pas du rivage, elle en * fut repoussée par une convulsion de la tempête, et chavira soudain. L’étranger au lumineux visage dit alors à ce petit monde de douleur : – Ceux qui ont la foi seront sauvés ; qu’ils me suivent ! Cet homme se leva, marcha d’un pas ferme sur les flots. Aussitôt la jeune mère prit son enfant dans ses bras et marcha près de lui sur la mer. Le soldat se dressa soudain en disant dans son langage de naïveté : – Ah ! nom d’une pipe ! je te suivrai au diable. Puis, sans paraître étonné, il marcha sur la mer. La vieille pécheresse, croyant à la toute-puissance de Dieu, suivit l’homme et marcha sur la mer. Les deux paysans se dirent : – Puisqu’ils marchent sur l’eau, pourquoi ne ferions-nous pas comme eux ? Ils se levèrent et coururent après eux en marchant sur la mer. Thomas voulut les imiter ; mais sa foi chancelante, il tomba plusieurs fois dans la mer, se releva ; puis, après trois épreuves, il marcha sur la mer. L’audacieux pilote s’était attaché comme un remora sur le plancher de sa barque. L’avare avait eu la foi et s’était levé ; mais il voulut emporter son or, et son or l’emporta au fond de la mer. Se moquant du charlatan et des imbéciles qui l’écoutaient, au moment où il vit l’inconnu proposant aux passagers de marcher sur la mer, le savant se prit à rire et fut englouti par l’océan. La jeune fille fut entraînée dans l’abîme par son amant. L’évêque et la vieille dame allèrent au fond, lourds de crimes, peut-être, mais plus lourds encore d’incrédulité, de confiance et de fausses images, lourds de dévotion, légers d’aumônes et de vraie religion. (…) Quand ils furent tous assis au foyer du pêcheur, ils cherchèrent en vain leur guide lumineux. Assis sur le haut d’un rocher, au bas duquel l’ouragan jeta le pilote attaché sur sa planche par cette force que déploient les marins aux prises avec la mort, l’HOMME descendit, recueillit le naufragé presque brisé ; puis il dit en étendant une main secourable sur sa tête : – Bon pour cette fois-ci, mais n’y revenez plus, ce serait d’un trop mauvais exemple.

Balzac (Honoré de), Jésus-Christ en Flandre, édition Michel de l’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, gravées sur bois par Pierre Gusman. 4ème trimestre 1986.

BALZAC, LE SÉRAIL IMAGINAIRE, LE JUGEUR, LE DISSIPATEUR, LE RÉVEIL DU VICE // (…) Déracinés du présent, nous sommes morts jusqu’à ce que notre valet de chambre entre et vienne nous dire : « Madame la comtesse a répondu qu’elle entendait Monsieur. » (…) Ma seule ambition a été de voir. Voir n’est-ce pas savoir ? Oh ! savoir, jeune homme, n’est-ce pas jouir intuitivement ? n’est-ce pas découvrir la substance même du fait et s’en emparer essentiellement ? Que reste-t-il d’une possession matérielle ? une idée. Jugez alors combien doit être belle la vie d’un homme qui, pouvant empreindre toutes les réalités dans sa pensée, transporte en son âme les sources du bonheur, en extrait mille voluptés idéales dépouillées des souillures terrestres. La pensée est la clé de tous les trésors, elle procure les joies de l’avare sans en donner les soucis. Aussi ai-je plané sur le monde, où mes plaisirs ont toujours été des jouissances intellectuelles. Mes débauches étaient la contemplation des mers, des peuples, des forêts, des montagnes ! J’ai tout vu, mais tranquillement, sans fatigue ; je n’ai jamais rien désiré, j’ai tout attendu. Je me suis promené dans l’univers comme dans le jardin d’une habitation qui m’appartenait. Ce que les hommes appellent chagrins, amours, ambitions, revers, tristesse, sont pour moi des idées que je change en rêverie ; au lieu de les sentir, je les exprime, je les traduis ; au lieu de leur laisser dévorer ma vie, je les dramatise, je les développe, je m’en amuse comme de romans que je lirais par une vision intérieure. N’ayant jamais lassé mes organes, je jouis encore d’une santé robuste. Mon âme ayant hérité de toute la force dont je n’abusais pas, cette tête est encore mieux meublée que ne le sont mes magasins. Là, dit-il en se frappant le front, là sont les vrais millions. Je passe des journées délicieuses en jetant un regard intelligent dans le passé, j’évoque des pays entiers, des sites, des vues de l’Océan, des figures historiquement belles ! J’ai un sérail imaginaire où je possède toutes les femmes que je n’ai pas eues. Je revois souvent vos guerres, vos révolutions, et je les juge. Oh ! comment préférer de fébriles, de légères admirations pour quelques chairs plus ou moins colorées, pour des formes plus ou moins rondes ! comment préférer tous les désastres de vos volontés trompées à la faculté sublime de faire comparaître en soi l’univers, au plaisir immense de se mouvoir sans être garrotté par les liens du temps ni par les entraves de l’espace, au plaisir de tout embrasser, de tout voir, de se pencher sur le bord du monde pour interroger les autres sphères, pour écouter Dieu ! (…) Le gouvernement, c’est-à-dire l’aristocratie de banquiers et d’avocats, qui font aujourd’hui de la patrie comme les prêtres faisaient jadis la monarchie, a senti la nécessité de mystifier le bon peuple de France avec des mots nouveaux et de vieilles idées, à l’instar des philosophes de toutes les écoles et des hommes forts de tous les temps. (…) L’un venait de révéler un talent neuf, et de rivaliser par son premier tableau avec les gloires de la peinture impériale. L’autre avait hasardé la veille un livre plein de verdeur, emprunt d’une sorte de dédain littéraire, et qui découvrait à l’école moderne de nouvelles routes. Plus loin, un statuaire dont la figure pleine de rudesse accusait quelque vigoureux génie, causait avec un de ces froids railleurs qui, selon l’occurrence, tantôt ne veulent voir de supériorité nulle part, et tantôt en reconnaissent partout. Ici, le plus spirituel de nos caricaturistes, à l’œil malin, à la bouche mordante, guettait les épigrammes pour les traduire à coups de crayon. Là, ce jeune et audacieux écrivain, qui mieux que personne distillait la quintessence des pensées politiques, ou condensait en se jouant l’esprit d’un écrivain fécond, s’entretenait avec ce poëte dont les écrits écraseraient toutes les œuvres du temps présent, si son talent avait la puissance de sa haine. Tous deux essayaient de ne pas dire la vérité et de ne pas mentir, en s’adressant de douces flatteries. Un musicien célèbre consolait en si bémol et d’une voix moqueuse, un jeune homme politique récemment tombé de la tribune sans se faire aucun mal. De jeunes auteurs sans style étaient auprès de jeunes auteurs sans idées, des prosateurs pleins de poësie près des poëtes prosaïques. Voyant ces êtres incomplets, un pauvre saint-simonien, assez naïf pour croire à sa doctrine, les accouplait avec charité, voulant sans doute les transformer en religieux de son ordre. Enfin il s’y trouvait deux ou trois de ces savants destinés à mettre de l’azote dans la conversation, et plusieurs vaudevillistes prêts à y jeter de ces lueurs éphémères qui, semblables aux étincelles du diamant, ne donnent ni chaleur ni lumière. Quelques hommes à paradoxes, riant sous cape des gens qui épousent leurs admirations ou leurs mépris pour les hommes et les choses, faisaient déjà de cette politique à double tranchant, avec laquelle ils conspirent contre tous les systèmes, sans prendre parti pour aucun. Le jugeur qui ne s’étonne de rien, qui se mouche au milieu d’une cavatine aux Bouffons, y crie brava avant tout le monde, et contredit ceux qui préviennent son avis, était là cherchant à s’attribuer les mots des gens d’esprit. Parmi ces convives, cinq avaient de l’avenir, une dizaine devait obtenir quelque gloire viagère ; quant aux autres, ils pouvaient comme toutes les médiocrités se dire le fameux mensonge de Louis XVIII : Union et oubli. (…) – Vous avez bien raison ! Passez-moi des asperges. Car, après tout, la liberté enfante l’anarchie, l’anarchie conduit au despotisme, et le despotisme ramène à la liberté. Des millions d’êtres ont péri sans avoir pu faire triompher aucun de ces systèmes. N’est-ce pas le cercle vicieux dans lequel tournera toujours le monde moral ? Quand l’homme croit avoir perfectionné, il n’a fait que déplacer les choses. (…) Le gouvernement actuel est l’art de faire régner l’opinion publique. (…) Pour juger un homme, au moins faut-il être dans le secret de sa pensée, de ses malheurs, de ses émotions ; ne vouloir connaître la vie que les événements matériels, c’est faire de la chronologie, l’histoire des sots ! (…) Je ne comprends point la probité des écus sans la probité de la pensée. Tromper une femme ou faire faillite a toujours été même chose pour moi. Aimer une jeune fille ou se laisser aimer par elle constitue un vrai contrat dont les conditions doivent être bien entendues. Nous sommes maîtres d’abandonner la femme qui se vend, mais non pas la jeune fille qui se donne car elle ignore l’étendue de son sacrifice. J’aurai donc épousé Pauline, et c’eût été une folie. N’était-ce pas livrer une âme douce et vierge à d’effroyables malheurs ? Mon indigence parlait son langage égoïste, et venait toujours mettre sa main de fer entre cette bonne créature et moi. Puis, je l’avoue à ma honte, je ne conçois pas l’amour dans la misère. Peut-être est-ce en moi une dépravation due à cette maladie humaine que nous nommons la civilisation ; mais cette femme, fût-elle attrayante autant que la belle Hélène, la Galatée d’Homère, n’a plus aucun pouvoir sur mes sens pour peu qu’elle soit crottée. Ah ! vive l’amour dans la soie, sur le cachemire, entouré des merveilles du luxe qui le parent merveilleusement bien, parce que lui-même est un luxe peut-être. (…) Certes, je me suis cent fois trouvé ridicule d’aimer * quelques aunes de blonde, du velours, de fines batistes, les tours de force d’un coiffeur, des bougies, un carrosse, un titre, d’héraldiques couronnes peintes par des vitriers ou fabriquées par un orfèvre, enfin tout ce qu’il y a de factice et de moins femme dans la femme ; je me suis moqué de moi, je me suis raisonné, tout a été vain. Une femme aristocratique et son sourire fin, la distinction de ses manières et son respect d’elle-même m’enchantent ; quand elle met une barrière entre elle et le monde, elle flatte en moi toutes les vanités, qui sont la moitié de l’amour. Enviée par tous, ma félicité me paraît avoir plus de saveur. En ne faisant rien de ce que font les autres femmes, en ne marchant pas, ne vivant pas comme elles, en s’enveloppant dans un manteau qu’elles ne peuvent avoir, en respirant des parfums à elle, ma maîtresse me semble être bien mieux à moi ; plus elle s’éloigne de la terre, même dans ce que l’amour a de terrestre, plus elle s’embellit à mes yeux. (…) La vie d’un homme occupé à manger sa fortune, devient souvent une spéculation ; il place ses capitaux en amis, en plaisirs, en protecteurs, en connaissances. Un négociant risque-t-il un million ? pendant vingt ans il ne dort ni ne boit, ni ne s’amuse ; il couve son million, il le fait trotter par toute l’Europe ; il s’ennuie, se donne à tous les démons que l’homme a inventés ; puis une liquidation, comme j’en ai vu faire, le laisse souvent sans un sou, sans un nom, sans un ami. Le dissipateur, lui, s’amuse à vivre, à faire courir ses chevaux. Si par hasard il perd ses capitaux, il a la chance d’être nommé Receveur-général, de se bien marier, d’être attaché à un ministre, à un ambassadeur. Il a encore des amis, une réputation et toujours de l’argent. Connaissant les ressorts du monde, il les manœuvre à son profit. Ce système est-il logique, ou ne suis-je qu’un fou ! N’est-ce pas là la moralité de la comédie qui se joue tous les jours dans le monde ? Ton ouvrage est achevé, reprit-il après une pause, tu as un talent immense ! Eh ! bien, tu arrives à mon point de départ. Il faut maintenant  faire ton succès toi-même, c’est plus sûr. Tu iras conclure des alliances avec les coteries, conquérir des prôneurs. Moi, je veux me mettre de moitié dans ta gloire, je serai le bijoutier qui aura monté les diamants de ta couronne. Pour commencer, dit-il, sois ici demain soir. Je te présenterai dans une maison où va tout Paris, notre Paris à nous, celui des beaux, des gens à millions, des célébrités, enfin des hommes qui parlent d’or comme Chrysostome. Quand ces gens ont adopté un livre, le livre devient à la mode ; s’il est réellement bon ils ont donné quelque brevet de génie sans le savoir. Si tu as de l’esprit, mon cher enfant, tu feras toi-même la fortune de ta théorie en comprenant mieux la théorie de la fortune. (…) Hélas ! nous ne manquons jamais d’argent pour nos caprices, nous ne discutons que le prix des choses utiles ou nécessaires. Nous jetons l’or avec insouciance à des danseuses, et nous marchandons un ouvrier dont la famille affamée attend le payement d’un mémoire. Combien de gens ont un habit de cent francs, un diamant à la pomme de leur canne, et qui dînent à vingt-cinq sous ! Il semble que nous n’achetions jamais assez chèrement les plaisirs de la vanité. (…) Rien dans les langages humains, aucune traduction de la pensée faite à l’aide des couleurs, des marbres, des mots ou des sons, ne saurait rendre le nerf, la vérité, le fini, la soudaineté du sentiment dans l’âme ! Oui ! qui dit art, dit mensonge. L’amour passe par des transformations infinies avant de se mêler pour toujours à notre vie et de la teindre à jamais de sa couleur de flamme. Le secret de cette infusion imperceptible échappe à l’analyse de l’artiste. La vraie passion s’exprime par des cris, par des soupirs ennuyeux pour un homme froid. Il faut aimer sincèrement pour être de moitié dans les rugissements de Lovelace, en lisant Clarisse Harlowe. L’amour est une source naïve, partie de son lit de cresson, de fleurs, de gravier, qui rivière, qui fleuve, change de nature et d’aspect à chaque flot, et se jette dans un incommensurable océan où les esprits incomplets voient la monotonie, où les grandes âmes s’abîment en de perpétuelles contemplations. Comment oser décrire ces teintes transitoires du sentiment, ces riens qui ont tant de prix, ces mots dont l’accent épuise les trésors du langage, ces regards plus féconds que les riches poëmes ? Dans chacune des scènes mystiques par lesquelles nous nous éprenons insensiblement d’une femme, s’ouvre un abîme à engloutir toutes les poësies humaines. Eh ! comment pourrions-nous reproduire par des gloses les vives et mystérieuses agitations de l’âme, quand les paroles nous manquent pour peindre les mystères visibles de la beauté ? Quelles fascinations ! Combien d’heures ne suis-je pas resté plongé dans une extase ineffable occupé à la voir ! Heureux, de quoi ? je ne sais. (…) Le lendemain, vers midi, la belle Aquilina se leva, bâillant, fatiguée, et les joues marbrées par les empreintes du tabouret en velours, peint sur lequel sa tête avait reposé. Euphrasie, réveillée par le mouvement de sa compagne, se dressa tout à coup en jetant un cri rauque ; sa jolie figure, si blanche, si fraîche la veille, était jaune et pâle comme celle d’une fille allant à l’hôpital. Insensiblement les convives se remuèrent en poussant des gémissements sinistres, ils se sentirent les jambes et les bras raidis, mille fatigues diverses les accablèrent à leur réveil. Un valet vint ouvrir les persiennes et les fenêtres des salons. L’assemblée se trouva sur pied, rappelée à la vie par les chauds rayons du soleil qui pétilla sur les têtes des dormeurs. Les mouvements du sommeil ayant brisé l’élégant édifice de leurs coiffures et fané leurs toilettes, les femmes frappées par l’éclat du jour présentèrent un hideux spectacle : leurs cheveux pendaient sans grâce, leurs physionomies avaient changé d’expression, leurs yeux si brillants étaient ternis par la lassitude. Les teints bilieux qui jettent tant d’éclat aux lumières faisaient horreur, les figures lymphatiques, si blanches, si molles quand elles sont reposées, étaient devenues vertes ; les bouches naguère délicieuses et rouges, maintenant sèches et blanches, portaient les honteux stigmates de l’ivresse. Les hommes reniaient leurs maîtresses nocturnes à les voir ainsi décolorées, cadavéreuses comme des fleurs écrasées dans une rue après le passage des processions. Ces hommes dédaigneux étaient plus horribles encore. Vous eussiez frémi de voir ces faces humaines, aux yeux caves et cernés qui semblaient ne rien voir, engourdies par le vin, hébétés par un sommeil gêné, plus fatigant que réparateur. Ces visages hâves où paraissaient à nu les appétits physiques sans la poësie dont les décore notre âme, avaient je ne sais quoi de féroce et de froidement bestial. Ce réveil du vice sans vêtement ni fard, ce squelette du mal déguenillé, froid, vide et privé des sophismes de l’esprit ou des enchantements du luxe, épouvanta ces intrépides athlètes, quelques habitués qu’ils fussent à lutter avec la débauche. Artistes et courtisanes gardèrent le silence en examinant d’un œil hagard le désordre de l’appartement où tout avait été dévasté, ravagé par le feu des passions.

Balzac (Honoré de), La peau de chagrin, éditions Michel de l’Ormeraie, illustration de Charles Huard, gravée sur bois par Pierre Gusman, 4ème trimestre 1986.

CRIPURE, L’HOMME À FEMMES, LE SOURIRE ET LE GÉNÉRAL (…) Ils en étaient arrivés à un point mort de la scène, non le point culminant, mais le temps de repos et de recueillement qui suit les premières escarmouches, où chacun des personnages engagés dans le conflit croit encore pouvoir le diriger. Mais il était déjà trop tard. L’occasion d’où était née la querelle était oubliée. Personne ne songeait plus à l’uniforme étalé sur le lit, comme une pièce à conviction mais pour un autre procès. La résolution de Lucien fortement exprimée il n’y avait plus rien à dire. Il ne restait plus qu’à chercher ailleurs des aliments au feu qui flambait et ces aliments étaient là tout prêts pour chacun, ils en avaient les uns et les autres d’abondantes réserves, un brasier. Le malheur, c’est que le phénix renaissait toujours de ses cendres. Ces feux de joies des familles bourgeoises n’étaient nullement des feux purificateurs. Lucien le savait par une longue expérience. Quand on s’était tout dit, rien n’était vidé. Les arguments qui avaient une fois servi à blesser d’une manière souvent si subtile ne perdaient jamais leur venin. Ils pouvaient resservir indéfiniment, blesser aussi sûrement la centième fois que la première et enfin, comme il en avait vu autour de lui tant d’exemples, ils pouvaient finir par tuer comme on tue avec le poison. (…) Faurel portait sur le visage les traces d’une fatigue qui n’était pas due qu’au voyage, mais que le voyage avait accentuée. Les joues, soigneusement rasées, étaient molles, grises, étoilées de pattes d’oies, les yeux gros, bleuâtres et troubles. La bouche, sous une fine moustache encore noire, exprimait cette bonté propre à certains hommes de plaisir – qui ne l’ont pas toujours rencontré – et corrigeait ce que le nez busqué, aux ailes sans cesse agitées par un tic, avait de mince et vigoureux. Mais qu’il portât l’uniforme ou l’habit civil, tout en lui trahissait l’homme qui a passé sa vie parmi les femmes. (…) – La France ?… La France saigne, dit-il. Babinot se récria – Ne soyons pas des pessimistes ! Non, mon cher caulègue, ne donnons pas le mauvais exemple ! Ce qu’il faut et ce que je me permets de recommander, oh ! oh ! c’est une gaité discrète. Que nos chers hommes des tranchées aient le rire. Leur rire est héroïque. Nous, ayons le sourire. Le sourire indique l’équilibre, le calme de l’esprit et la confiance dans l’avenir. Pour rien au monde n’ayons l’air de siffler en traversant le bois ! Pour rien au monde, n’ayons l’air de gens qui cherchent à s’étourdir. À la française ! Toujours à la française !… Il entraîna Cripure et continua : « La petite force que chacun constitue se trouve ainsi agrandie et amplifiée. Clarifiée. Quel est le secret ? Quelle est la méthode ? Mettre en commun ce que nous avons de meilleur en nous, associer ce que nous avons de plus précieux, penser en commun ce que nous avons de plus pur dans notre pensée. Voilà pourquoi il faut se réunir, dit-il, en pensant à la fête où ils se rendraient tout à l’heure. Chaque réunion doit être un portrait en miniature de l’Union sacrée. À propos, continua-t-il, le Général est guéri. Le Général est guéri ! » trompeta Babinot, comme s’il se fût adressé à un sourd.

Le Général ? « Quel Général ? » faillit demander Cripure, qui répondit cependant par un Ah ! Ah ! peu compromettant.

Guilloux (Louis) Le sang noir, éditions Folio, avril 1983.

DÉMOCRATIE, ABSENTIONNISME, MOUVEMENTISME, PEUR ET INCERTITUDE. Chaque régime crée ses mythes, ses histoires et ses héros, et en a même un besoin vital pour se procurer de la confiance et le crédit des citoyens, surtout auprès des classes les moins critiques ; c’est pourquoi il n’est pas surprenant que la démocratie ait suivi la même ligne. Habituellement ces mythes « exaltent la coupure historique ayant détruit les anciens régimes, abolissent la symbolique et les figures imaginaires associées à ceux-ci. Ils montrent les nouveaux acteurs historiques – la nation, les classes, l’État moderne –, et ils les constituent en entités génératrices de religions politiques et de passions1 » (…) En somme, le terme de démocratie a fini par désigner non seulement un régime avec ses institutions, mais aussi une mentalité partagée, de même qu’une mythologie foisonnante. Ces trois piliers, en partie immatériels et en partie matériels, constituent encore aujourd’hui le soutènement de l’architecture des régimes démocratiques et ils ont encore des dynamiques coordonnées sans pour autant coïncider entre eux. Tout le monde a profité de cet admirable complexe de ressources et des protections qu’il offre, même ceux qui n’y croyaient pas. (…) Si nous promenons notre regard sur lui aujourd’hui, à soixante-dix ans de distance de la fin de la guerre, nous constatons pourtant que le cadre est radicalement différent. Tous les piliers des régimes démocratiques (institutions, mentalité, mythologie) ont perdu de leur stabilité, pour ne pas dire qu’ils sont carrément chancelants. Le réseau des institutions (les élections, le parlement, les magistratures, etc.) est encore là. Subsiste encore aussi la riche gamme des conquêtes matérielles que la démocratie a apportées en termes de services publics, d’aides, de protections : école, welfare, santé, forces de l’ordre, etc. Il n’en reste pas moins que dans toute l’Europe on enregistre une prise de distance à l’égard d’institutions qui étaient les icônes même de la méthode démocratique : l’abstentionnisme électoral s’accroît d’année en année ; la confiance dans la sphère politique s’est effondrée ; les inscrits aux partis et aux syndicats fondent sans arrêt ; le crédit de la magistrature vacille… (…) Le terme démocratique, comme évocation d’une attitude, est utilisé avec prudence, parce qu’il rappelle des expériences de démocraties populaires sur lesquelles se sont abattus le discrédit ou la condamnation de l’histoire ; et démocratie, en tant que métaphore pour désigner un pays spécifique, ne représente plus qu’une abréviation commode utilisée plus par les médias et les milieux de la politique internationale que par le peuple. « Tout un dictionnaire de mots et de concepts est tombé en désuétude : les classes, l’État, la solidarité, l’égalité, le collectif, le public, l’intérêt général, le bien commun, le parti, le travail, le compromis2. » (…) Le phénomène le plus intéressant est l’apparition impétueuse, à cheval entre les deux siècles, des mouvements : formations fluides, sans statut3, sans structures physiques stables, convocables en peu de minutes (à travers des forums sociaux), sans hiérarchie interne (du moins en apparence), autofinancées. L’Occident connaissait déjà ce phénomène. Dans la première décennie du siècle, en effet, il y avait eu déjà, ici et là, des manifestations de protestation plus ou moins informelles, rassemblant parfois des dizaines de milliers de personnes, focalisées sur la critique de certains aspects malins de la modernité : la concentration du pouvoir financier mondial dans quelques mains, l’exploitation inconsidérée des ressources de la planète, les grand travaux mettant en danger l’équilibre éthologique et écologiste de vastes régions, etc. Les mouvements naissent pour protester sur des thèmes généraux ou locaux (c’est le du No TAV contre la construction de la ligne TGV en Italie ou de celui qui s’opposait à la privatisation des services publics en Espagne en 2014) et ils semblent dotés d’une grande emprise, qui passe en un bond par-dessus la politique conventionnelle. En italien, le phénomène porte le nom, très bien trouvé, de movimentismo (« le mouvementisme »), un terme qui mériterait, au moins par commodité, des équivalents dans d’autres langues. (…) Les mouvements n’ont pas de programme reposant sur des actions positives, mais ils ne font qu’adopter des postures de rejet, des slogans contestataires et une attitude d’opposition générale. Ce trait ressort dès leurs mots d’ordre, qui sont certes radicaux, mais génériques et politiquement inconsistants : c’est le cas du refus de toutes les structures du pouvoir, résumé dans la formule simpliste : « Qu’ils dégagent tous ! », qui a trouvé des équivalents dans différentes langues. (…) Malgré l’effervescence qui est la leur, les mouvements s’évanouissent aussi vite qu’ils sont nés. Cette volatilité est surtout due au caractère générique de leur inspiration, à l’inconsistance politique de leurs revendications et à l’absence d’une quelconque structure stable. En effet, aucun d’entre eux n’était plus en vie quelques mois seulement après le début de son activité et aucun n’est parvenu à créer de représentation politique (à part le Mouvement 5 Étoiles en Italie). Mais il ne faut pas en conclure pour autant qu’ils sont insignifiants. Leur diffusion et la facilité même avec laquelle ils se forment sont l’indice d’un bouillonnement d’impatience à l’égard du mode de fonctionnement des démocraties et du besoin qu’on les citoyens de récupérer des espaces pour eux. (…) Ces mythes de la démocratie (en partie des histoires réelles, en partie de purs formats narratifs) ont fonctionné jusqu’à un certain moment de l’histoire récente, surtout sous l’effet de la Seconde Guerre mondiale, qui exigeait un effort spécial pour donner de l’élan à la reprise. Mais une fois disparue l’aura de la guerre, la mythologie démocratique a commencé à s’effacer, à perdre de son mordant. L’héroïsme a laissé place à la routine, la politique est devenue une profession rentable et bien protégée, les appareils administratifs on montré qu’ils n’étaient pas du tout au service des citoyens, ces derniers ont commencé à se sentir écœurés par les convocations continues aux urnes, par le caractère invasif de l’État, par l’immense quantité d’obligations que la vie démocratique comporte, par la tendance du pouvoir à profiter de la délégation reçue pour s’enrichir et faire des affaires… Entre-temps, la modernité a propagé sur la planète un fort coefficient de peur et d’incertitude, contre lequel la politique s’est montrée impuissante. Les causes, comme les effets, en sont nombreuses : la crise économique et la peur de la pauvreté, le terrorisme et la peur de la violence, les guerres proches et lointaines et la peur des destructions, la surpopulation et la peur de l’invasion, la pollution et la peur des maladies et des catastrophes environnementales… Si certains facteurs de risques pouvaient paraitre à une certaine époque éloignés de nous, on a vu petit à petit qu’ils se rapprochaient et qu’ils se concentraient précisément sur le pas de notre porte. Si la démocratie est le régime libre de toute peur par excellence, l’avancée de ces sombres perspectives est en train d’éroder l’un de ses principaux facteurs de supériorité et d’introduire un élément d’inquiétude permanente.

1 Georges Balandier, Le pouvoir sur scène, Fayard 2006.

2 Robert A. Dahl, On democracy, New Haven-London, Yale University Press.

3 La « charte » fondamentale du Mouvement 5 étoiles italien s’appelle de manière expressive « Non statut ».

THOMAS L. FRIEDMAN, SURVIVRE ET SE DÉVELOPPER DANS LES ACCÉLÉRATIONS DU MONDE (…) On devient journaliste pour différentes raisons, souvent idéalisées. Il y a des enquêteurs, des rubricards, des chasseurs de scoops. Et puis des vulgarisateurs. C’est ce que j’ai toujours voulu être. J’ai choisi ce métier parce que j’adore traduire de l’anglais… à l’anglais. (…) Les trois plus grandes forces à l’oeuvre sur la Planète – technologie, mondialisation et changement climatique – connaissent une accélération simultanée. Bouleversés, les institution, le monde du travail et la géopolitique exigent d’être repensés. (…) Car in fine, les chroniques parlent des gens, de leurs folies, de leurs passions, de leur haines et de leurs espoirs. J’aime étayer mes éditoriaux par des données. Mais ne l’oublions jamais : parler à quelqu’un, ce sont aussi des données. Les articles qui suscitent le plus de réactions sont toujours ceux qui parlent des gens. N’oublions pas non plus que le plus grand best-seller de tous les temps est un recueil d’histoires humaines : la Bible. (…) Il se passe désormais cinq à sept ans seulement entre le moment où une innovation est lancée et celui où sa diffusion, devenue planétaire, change la face du monde. (…) Il y a mille ans, il fallait probablement deux ou trois générations pour s’adapter à une nouveauté. À l’aube du XX e siècle, une seule suffisait. Aujourd’hui, nous sommes devenus si adaptables qu’il nous faut à peine dix à quinze ans. (…) C’est un véritable problème. Quand les choses accélèrent vraiment, la lenteur à s’adapter vous ralentit pour de bon, et vous désoriente. Comme si nous empruntions un tapis roulant d’aéroport à 7km/h qui accélérait soudaine à 112 km/h, l’environnement restant à peu près le même. C’est très perturbant pour la plupart des individus. (…) Le temps de la stabilité statique est derrière nous. (…) Figurer une croissance exponentielle – une grandeur qui double, triple ou quadruple sur plusieurs années – et l’énormité des chiffres atteints est très difficile. Alors, pour expliquer l’impact de la loi de Moore, c’est-à-dire le doublement de la puissance des ordinateurs tous les deux ans pendant un demi-siècle, le PDG d’Intel, Brian Krzanich, a recours à une analogie. Il applique à la coccinelle de Vokswagen les performances obtenues sur les microprocesseurs d’Intel depuis 1971. Entre la première génération de puces (la 4004) et la plus récente, leur puissance a été multipliée par 3 500, leur consommation d’énergie divisée par 90 000 et leur coût de production par 60 000. Une Coccinelle améliorée au même rythme roulerait aujourd’hui à 180 000 km/h, consommerait un litre au 800 000 km et coûterait trois centimes à produire ! (…) La page de la vie privée est aussi sans doute tournée. Quand on songe aux quantités de données aspirées par les géants (Facebook, Google, Amazon, Apple, Alibaba, Tencent, Microsoft, IBM, Netflix, Salesforce, General Electric, Cisco et les opérateurs téléphoniques) et à l’efficacité avec laquelle ils les scrutent pour en tirer informations et idées, c’est à se demander qui pourrait les concurrencer. Personne ne disposera jamais d’autant de gaz d’échappement digital à analyser pour en tirer des prévisions de plus en plus précises. Or le pouvoir réside désormais dans ce gaz numérique. Il faudra garder un œil sur le monopole que le big data peut donner à ces géants. Le danger n’est pas tant que leurs produits dominent le marché, mais que les données qu’ils recueillent renforcent cette domination. (…) Comme l’a souligné Tom Goodwin, vice-président senior de la stratégie et de l’innovation de Havas Media sur TechCrunch.com en mars 2015 : « Uber, le numéro un mondial des taxis, ne possède aucun véhicule. Facebook, le numéro un mondial des médias, ne créé aucun contenu. Alibaba, le commerçant le mieux valorisé au monde, n’a pas de stocks. Enfin Airbnb, le grand hébergeur du monde, ne possède aucun mur. Ce qui se passe est fascinant. C’est indéniable. Ce qui va suivre le prouve. Que l’on soit spécialiste du cancer, commerçant, designer, innovateur isolé dans les montagnes turques, ou propriétaire transformant la cabane de son jardin en centre de profit, l’occasion n’a jamais été aussi belle de devenir maker. (…) Le monde ne pas être autant connecté sans être profondément remodelé. Grâce aux superpouvoirs de la supernova, ces flux offrent des facultés de création et de destruction à des millions d’individus, rendent les pays dépendants financièrement les uns des autres, diffusent les idées les plus géniales comme les plus détestables et amplifient leurs conséquences à une vitesse inédite, contraignent plus que jamais les dirigeants à rendre des comptes, augmentent la facture des initiatives aventureuses à l’étranger, posant de ce fait une nouvelle contrainte géopolitique. (…) Autrefois, détenir un savoir particulier permettait de souffler, assuré qu’on était d’en tirer profit indéfiniment. C’est fini. Pour réussir, il faut désormais rafraîchir en permanence ses stocks de savoirs en s’abreuvant aux flux pertinents de nouvelles connaissances. » « Nous avons appris que nous savions transplanter des cœurs et fouler le terrain de nos bottes, nous ne pouvons pas transplanter l’éthique du pluralisme, en l’absence de ce terreau qu’on appelle confiance.

Friedman (Thomas L.), Merci d’être en retard. Survivre dans le monde de demain, éditions Saint-Simon, mars 2017.

BOHUMIL HRABAL, LA BEAUTÉ ÉCLATANTE ÉTERNELLE, LA JOIE DE VIVRE ET LES RIRES DES ABSURDES SITUATIONS / (…) Malgré la pluie d’automne, j’étais sortie dans le parc afin de contempler dans une délectation quasi amoureuse les statues nues des jeunes femmes et des jeunes gens qui semblaient émerger des vagues de la mer ou de l’eau claire d’une rivière, ces sculptures près desquelles je venais me ressourcer et retrouver la quintessence de la jeunesse. Moi-même, à mon heure, j’avais vécu comme ces héros ou ces demi-dieux que les sculpteurs et les architectes du comte Spok avaient disséminés dans notre parc, en leur présence je me sentais revigorée, fière de mes affinités profondes avec ces effigies de ma jeunesse. Revenue toute trempée dans le couloir où mes contemporaines en pantoufles se prélassaient dans leurs fauteuils, je marchais la tête haute, laissant derrière moi de petites mares d’eau qui dégoulinaient de ma robe en cotonnade, de mes souliers troués, fière de ma pauvreté et de mon dénuement, fière d’être ainsi trempée, je redevenais à mes yeux telle que j’avais été naguère. Les petites vieilles faisaient semblant de lire ou de rajuster les brides de leurs tabliers en réprimant des quintes d’une toux persistante, elles prenaient prétexte d’une lecture absorbante ou d’une conversation imaginaire pour me laisser passer sans avoir à me regarder. Mais je savais que, dès que j’aurais le dos tourné, elles me suivraient toutes des yeux avec la même hargne qu’autrefois, lorsque je passais à bicyclette en laissant derrière moi une foule de regards féminins dévorant d’envie. Les trois témoins des temps anciens étaient installés sous l’un des haut-parleurs de la radio interne. Me voyant si trempée, ils s’empressèrent de m’offrir une chaise près du chauffage central, me regardant comme si j’étais une jeune fille et se frottant déjà les mains car, en quelque sorte, je leur apportais l’inspiration, tout ce qu’ils racontaient semblait être destiné à moi seule, je sentais dans mon dos les côtes bien chaudes du radiateur pendant qu’au-dessus de nos têtes s’égrenaient Les Millions d’Arlequin, millions attendrissants qui, en se déversant sur eux, donnaient à la voix de ces trois témoins un timbre tremblotant, langoureux, quasi amoureux. (…) Pendant que le vieux médecin faisait sa cure à Marienbad, son remplaçant, le docteur Holoubek, insufflait la joie de vivre à tous les pensionnaires de la maison, on voyait sur-le-champ les hommes marcher d’un pas allègre, ils s’achetaient quelques petits flacons d’alcool qu’ils débouchaient dès le matin, tout le château s’imprégnait de la bonne odeur anisée de l’eau-de-vie de Prostejov, à quoi s’ajoutait celle de la gelée royale dont les femmes se barbouillaient la figure dès leur lever, se repoudrant le nez, s’aspergeant d’eau de toilette et portant des chemises de nuit imbibées de senteur florales, de sorte que les couloirs, telle une loge de théâtre, embaumaient sans cesse des odeurs de maquillage et de parfum. Dans ce château livré à toute cette diversité olfactive, chaque retraité guettait avec plaisir le passage du docteur Holoubek, le saluait, s’inclinait devant lui, car le vieux médecin octogénaire, quoique fumeur invétéré, ne tolérait pas qu’on fume dans les couloirs, le vieux docteur, bien que buveur lui-même, se mettait en colère dès qu’un bonhomme sentait la bière ou l’alcool et menaçait de le renvoyer immédiatement chez lui, dans ses foyers, en guise de représailles… (…) Franci fit le salut militaire et le White démarra, s’avança lentement le long des canons qui scintillaient dans le fossé, déjà les servants s’apprêtaient à engager l’obus et Franci remarqua, en passant près du troisième canon, des artilleurs agenouillés autour de l’affût, en train de l’assujettir fermement au sol… Soudain le White se mit à tousser pour la première fois de son existence, puis s’arrêta net. En me racontant la scène à la maison, Franci m’avoua que cela lui avait déclenché une crise de rhumatismes, qu’il aurait eu besoin que quelqu’un lui dégèle les articulations avec un fer à souder, cramponné qu’il était à son volant, il voyait le lieutenant lui faisant énergiquement signe de déguerpir, les salves d’honneur allaient être tirées. Surmontant sa douleur, Franci sauta de la cabine, releva le capot, revint chercher son tournevis et sa clef anglaise, il dégagea le carburateur, dévissa le flotteur et sortit le gicleur qu’il nettoya en soufflant dedans. Mais alors il aperçut le lieutenant qui, l’oreille collée à son talkie-walkie, l’envoyait au diable d’un geste définitif, jetait un coup d’œil sur sa montre et levait le bras, l’abaissait brusquement, tandis que certains artilleurs se bouchaient déjà les oreilles puis, à son commandement, la première salve déchira l’air en fauchant les ridelles du White, et toutes les bouteilles de limonade s’éparpillèrent en mille morceaux dans le fossé, le souffle de la déflagration arracha le capot ouvert, et Franci, à quatre pattes sur cette ferraille, s’envola comme sur des oreilles d’éléphant au-dessus d’un champ de blé mûrissant, il fendait l’air comme M. Jirout, le malteur, qui, dans sa jeunesse, s’amusait dans les kermesses à se faire propulser par un canon. Enfin le souffle retomba et Franci atterrit en vol plané à l’autre bout du fossé, le carburateur toujours à la main, couvert de débris de verre. La deuxième salve fit tourner le White, balaya le reste des casiers à bouteilles, et les ridelles arrachées retombèrent par terre. Chaque nouvelle salve saluant la statue du célèbre général soulevait et retournait le camion en tous sens, comme dans le jeu cruel du chat et de la souris… Au comble de l’excitation, Franci me raconta comment, entre deux coups de canon, il se hissait sur les coudes au fond de son fossé, inquiet de savoir ce qu’il était advenu de Pepi. Il finit par le découvrir au milieu d’une haie d’églantiers et de prunelliers, juché sur le siège du White dans cette suspension épineuse, si bien qu’à chaque coup de canon oncle Pepi se balançait sur ces ronces comme dans un antique landau en osier. La canonnade finie, le lieutenant accourut et, lorsqu’il constata avec soulagement que Franci n’avait qu’une déchirure au pantalon et à l’arcade sourcilière, il donna l’ordre aux soldats d’emporter oncle Pepi, encore bercé par les bras accueillants de la haie, toujours assis sur son siège, et Franci me disait dans un grand éclat de rire que son frère alors ressemblait à la statue d’un grand écrivain tchèque.

Hrabal (Bohumil), Les millions d’Arlequin, éditions Robert Laffont, mai 1995.

BALZAC, TOUJOURS DROIT AU FAIT, NOBLESSE OBLIGE !, VASSAL D’AUCUNE ÂME. LES JEUNES FEMMES / (…) Âgé seulement de quarante-cinq ans, il paraissait approcher de la soixantaine, tant il avait promptement vieilli dans le grand naufrage qui termina le dix-huitième siècle. La demi-couronne, qui ceignait monastiquement l’arrière de sa tête dégarnie de cheveux, venait mourir aux oreilles en caressant les tempes par des touffes grises mélangées de noir. Son visage ressemblait vaguement à celui d’un loup blanc qui a du sang au museau, car son nez était enflammé comme celui d’un homme dont la vie est altérée dans ses principes, dont l’estomac est affaibli, dont les humeurs sont viciées par d’anciennes maladies. Son front plat, trop large pour sa figure qui finissait en pointe, ridé transversalement par marches inégales, annonçait les habitudes de la vie en plein air et non les fatigues de l’esprit, le poids d’une constante infortune et non les efforts fait pour la dominer. Ses pommettes, saillantes et brunes au milieu des tons blafards de son teint, indiquaient une charpente assez forte pour lui assurer une longue vie. Son œil clair, jaune et dur, tombait sur vous comme un rayon du soleil en hiver, lumineux sans chaleur, inquiet sans pensée, défiant sans objet. Sa bouche était violente et impérieuse, son menton était droit et long. Maigre et de haute taille, il avait l’attitude d’un gentilhomme appuyée sur une valeur de convention, qui se sait au-dessus des autres par le droit, au-dessous par le fait. Le laissez-aller de la campagne lui avait fait négliger son extérieur. Son habillement était celui du campagnard en qui les paysans aussi bien que les voisins ne considèrent plus que la fortune territoriale. Ses mains brunies et nerveuses attestaient qu’il ne mettait de gants que pour monter à cheval ou le dimanche pour aller à la messe. Sa chaussure était grossière. Quoique les dix années d’émigration et les dix années de l’agriculteur eussent influé sur son physique, il subsistait en lui des vestiges de noblesse. (…) Génies éteints dans les larmes, cœurs méconnus, saintes Clarisse Harlowe ignorées, enfants désavoués, proscrits innocents, vous tous qui êtes entrés dans la vie par ses déserts, vous qui partout avez trouvé les visages froids, les cœurs fermés, les oreilles closes, ne vous plaignez jamais ! vous seuls pouvez connaître l’infini de la joie au moment où pour vous un cœur s’ouvre, une oreille vous écoute, un regard vous répond. Un seul jour efface les mauvais jours. Les douleurs, les méditations, les désespoirs, les mélancolies passées et non pas oubliées sont autant de liens par lesquels l’âme s’attache à l’âme confidente. Belle de nos désirs réprimés, une femme hérite alors des soupirs et des amours perdus, elle nous restitue agrandies toutes les affections trompées, elle explique les chagrins antérieurs comme la soulte exigée par le destin pour les éternelles félicitées qu’elle donne au jour des fiançailles de l’âme. Les anges seuls disent le nom nouveau dont il faudrait nommer ce saint amour, de même que vous seuls, chers martyrs, saurez bien ce que madame de Mortsauf était soudain devenue pour moi, pauvre, seul ! (…) Dès ce jour, elle fut non pas la bien-aimée, mais la plus aimée ; elle ne fut pas dans mon cœur comme une femme qui veut une place, qui s’y grave par le dévouement pour par l’excès du plaisir ; non, elle eut tout le cœur, et fut quelque chose de nécessaire au jeu des muscles ; elle devint ce qu’était la Béatrix du poëte florentin, la Laure sans tache du poëte vénitien, la mère des grandes pensées, la cause inconnue des résolutions qui sauvent, le soutien de l’avenir, la lumière qui brille dans l’obscurité comme le lys dans les feuillages sombres. Oui, elle dicta ces hautes déterminations qui coupent la part du feu, qui restituent la chose en péril ; elle m’a donné cette constance à la Coligny pour vaincre les vainqueurs, pour renaître de la défaite, pour lasser les plus forts lutteurs. (…) Maintenant appliquez ces préceptes à la politique des affaires. Vous entendrez plusieurs personnes disant que la finesse est l’élément du succès, que le moyen de percer la foule est de diviser les hommes pour se faire place. Mon ami, ces principes étaient bons au Moyen-Âge, quand les princes avaient des forces rivales à détruire les unes par les autres ; mais aujourd’hui tout est à jour, et ce système vous rendrait de fort mauvais services. En effet, vous rencontrerez devant vous, soit un homme loyal et vrai, soit un ennemi traître, un homme qui procédera par la calomnie, par la médisance, par la fourberie. Eh ! bien, sachez que vous n’avez pas de plus puissant auxiliaire que celui-ci, l’ennemi de cet homme est lui-même ; vous pouvez le combattre en vous servant d’armes loyales, il sera tôt ou tard méprisé. Quant au premier, votre franchise vous conciliera son estime ; et, vos intérêts conciliés (car tout s’arrange), il vous servira. Ne craignez pas de vous faire des ennemis ; malheur à qui n’en a pas dans le monde où vous allez ; mais tâchez de ne donner prise ni au ridicule ni à la déconsidération ; je dis tâchez, car à Paris un homme ne s’appartient pas toujours, il est soumis à de fatales circonstances ; vous ne pourrez éviter ni la boue du ruisseau, ni la tuile qui tombe. La morale a ses ruisseaux d’où les gens déshonorés essaient de faire jaillir sur les plus nobles personnes la boue dans laquelle ils se noient. Mais vous pouvez toujours vous faire respecter en vous montrant dans toutes les sphères implacables dans vos dernières déterminations. Dans ce conflit d’ambitions, au milieu de ces difficultés entrecroisées, allez toujours droit au fait, marchez résolûment à la question, et ne vous battez jamais que sur un point, avec toutes vos forces. (…) Il vous arrivera souvent d’être utile aux autres, de leur rendre service, et vous en serez peu récompensé ; mais n’imitez pas ceux qui se plaignent des hommes et se vantent de ne trouver que des ingrats. N’est-ce pas se mettre sur un piédestal ? puis n’est-il pas un peu niais d’avouer son peu de connaissance du monde ? Mais ferez-vous le bien comme un usurier prête son argent ? Ne le ferez-vous pas pour le bien en lui-même ? Noblesse oblige ! Néanmoins ne rendez pas de tels services que vous forciez les gens à l’ingratitude, car ceux-là deviendraient pour vous d’irréconciliables ennemis : il y a le désespoir de l’obligation, comme le désespoir de la ruine, qui prête des forces incalculables. Quant à vous, acceptez le moins que vous pourrez des autres. Ne soyez le vassal d’aucune âme, ne relevez que de vous-même. (…) Fuyez les jeunes femmes ! Ne croyez pas qu’il y ait le moindre intérêt personnel dans ce que je vous dis ? La femme de cinquante ans fera tout pour vous et la femme de vingt ans rien ; celle-ci veut toute votre vie, l’autre ne vous demandera qu’un moment, une attention. Raillez les jeunes femmes, prenez d’elles tout en plaisanterie, elles sont incapables d’avoir une pensée sérieuse. Les jeunes femmes, mon ami, sont égoïstes, petites, sans amitié vraie, elles n’aiment qu’elles, elles vous sacrifieraient à un succès. D’ailleurs, toutes veulent du dévouement, et votre situation exigera qu’on en ait pour vous, deux prétentions inconciliables. Aucune d’elle n’aura l’entente de vos intérêts, toutes penseront à elle et non à vous, toutes vous nuiront plus par leur vanité qu’elles ne vous serviront par leur attachement ; elles vous dévoreront sans scrupule votre temps, vous feront manquer votre fortune, vous détruiront de la meilleure grâce du monde. Si vous vous plaignez, la plus sotte d’entre elles vous prouvera que son gant vaut le monde, que rien n’est plus glorieux que de la servir. Toutes vous diront qu’elles donnent le bonheur, et vous feront oublier vos belles destinées : leur bonheur est variable, votre grandeur est certaine. Vous ne savez pas avec quel art perfide elles s’y prennent pour satisfaire leurs fantaisies, pour convertir un goût passager en un amour qui commence sur la terre et doit se continuer dans le ciel. Le jour où elles vous quitteront, elles vous diront que le mot je n’aime plus justifie l’abandon, comme le mot j’aime excusait leur amour, que l’amour est involontaire. Doctrine absurde, cher ! Croyez-le, le véritable amour est éternel, infini, toujours semblable à lui-même ; il est égal et pur, sans démonstrations violentes ; il se voit en cheveux blancs, toujours jeune de cœur. (…) Pour la première fois, j’éprouvais ce spleen moral que connaissent, dit-on, les plus robustes lutteurs au fort de leurs combats, espèce de folie froide qui fait un lâche de l’homme le plus brave, un dévot d’un incrédule, qui rend indifférent à toute chose, même aux sentiments les plus vitaux, à l’honneur, à l’amour ; car le doute nous ôte la connaissance de nous-mêmes, et nous dégoute de la vie. (…) Vous connaissez la singulière personnalité des Anglais, cette orgueilleuse Manche infranchissable, ce froid canal Saint-Georges qu’ils mettent entre eux et les gens qui ne leur sont point présentés ; l’humanité semble être une fourmillière sur laquelle ils marchent ; ils ne connaissent de leur espèces que les gens admis par eux ; les autres, ils n’en entendent pas le langage ; c’est bien des lèvres qui se remuent et des yeux qui voient, mais ni le son ni le regard ne les atteignent ; pour eux, ces gens sont comme s’ils n’étaient point. Les Anglais offrent ainsi comme une image de leur île où la loi régit tout, où tout est uniforme dans chaque sphère, où l’exercice des vertus semble être le jeu nécessaire de rouages qui marchent à heure fixe.

Balzac (Honoré de), Le lys dans la vallée, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 4ème trimestre 1986.

DONALD RAY POLLOCK, L’IDIOTIE, LE MENSONGE, L’HUMILIATION ET LE MEURTRE /  (…) Malgré son incompétence dans pratiquement tous les domaines, Homer avait néanmoins appris que la meilleure chose à faire pour un politicien qui voulait survivre était de ne strictement rien faire : il avait ainsi remporté les quatre dernières élections grâce à sa grande habilité à ménager la chèvre et le chou. Personnellement, il était partisan de toutes les commodités modernes, mais il n’allait pas risquer de sacrifier sa bonne planque en se lançant dans leur promotion active. La majorité des gens détestaient plus que tout le changement. (…) Pasteur presbytérien de profession, mais depuis peu retraité, Edgar Blaine avait eu besoin de toute la soirée pour arriver à saisir de quoi au juste ils débattaient. À peine quelques minutes plus tôt, il croyait encore qu’ils projetaient une cérémonie. Le matin même, il avait répété à sa femme que sa tête ne fonctionnait plus très bien et qu’il serait préférable pour lui de laisser son siège de conseiller municipal à quelqu’un d’autre, mais elle n’avait pas voulu en entendre parler. De manière incompréhensible, malgré le nombre de fois où il avait débarqué au petit-déjeuner uniquement vêtu de chaussettes sur les mains, ou encore sa manie de se servir d’une tasse à café pour beurrer sa tranche de pain, elle refusait obstinément d’admettre que ses meilleures années étaient derrière lui. Pourquoi ne pouvait-elle comprendre qu’il désirait juste passer son temps dans le jardin, une couverture sur ses jambes froides, à relire ses anciens sermons en méditant sur le nombre d’âmes que ses paroles avaient pu sauver avant d’oublier définitivement à quoi servaient les mots ? (…) Les photos montraient un Montgomery presque incapable de retenir son chagrin et l’attorney général se demanda s’il trouverait en lui autant d’émotion si, par exemple, sa vieille mère disparaissait ou si son épouse partait avec un homme davantage à son goût. Il en doutait. Powys avait beau refuser de voir la plupart de ses défauts, il était tout de même bien conscient que la première qualité que perdait un homme lorsqu’il entrait en politique, c’était son humanité. (…) On imputa bientôt au trio des crimes commis dans des États aussi éloignés que l’Idaho ou l’Arizona. Un arboriculteur du Vermont, qui sentait que son épouse trop curieuse commençait à avoir des soupçons sur son propre comportement pervers, vit en eux les boucs émissaires parfaits. Il alla au poste de police de Montpelier et jura les avoir surpris en train d’enterrer dans son verger le corps d’une femme nue. Heureusement, l’agent de permanence, un certain Abe Abramson, possédait l’étrange faculté de pouvoir détecter le mensonge chez une personne – principalement en observant sa façon de tenir sa tasse de café ou de thé, qu’il servait au cours de l’interrogatoire sans même poser la question – et, quelques heures plus tard, le fermier fut arrêté pour le meurtre de neuf femmes qui avaient disparu dans les Green Mountains au cours des dix années précédentes. Toutefois, alors que ce macabre incident, largement colporté au niveau national, aurait dû servir d’avertissement général en démontrant que les bandits étaient peut-être accusés de méfaits qu’ils n’avaient pas commis, les reportages devenaient de plus en plus racoleurs et excessifs, au gré du déluge de bobards contradictoires et d’absurdités délirantes que charriaient allègrement les fils du télégraphe ou ceux du téléphone. (…) Malgré les efforts de Blackie pour promouvoir son nouvel établissement comme « Le Harem céleste des plaisirs terrestres », difficile, même avec toute la bonne volonté du monde, d’assimiler l’étable à chèvre de Virgil Brandon à un quelconque terrain de jeu exotique et, à sa consternation, les gens en vinrent bientôt à appeler l’endroit « La Grange aux putes », tout simplement. De plus, le succès n’était pas tout à fait à la hauteur de ses espérances initiales. Il avait prévu que les filles se taperaient plus de michetons qu’il n’était humainement possible, mais il s’avéra que les soldats de Camp Pritchard étaient sévèrement tenus en laisse, en tout cas pendant la semaine. (…) – Je les ai vus entrer là juste avant de venir vous chercher », répondit Sugar. Convaincu que l’informateur disait la vérité, le chef regarda Luther et déclara : « Arrête cet homme et ramène-le en prison. – Qui ça ? » interrogea Sugar. Luther dégaina son revolver de service et le braqua sur le Noir. « Tu as entendu. Tu es en état d’arrestation. – Pour quelle raison ? Je vous ai montré où y z’étaient. » Wallingford fit volte-face pour considérer la foule grouillante, dont une fraction importante était désormais armée.« Pour trouble à l’ordre public. – Espèce de sale fils de pute ! s’écria Sugar. J’aurais dû m’en douter. Ces putains de salauds de Blancs sont tous les mêmes. – Et agression verbale contre un officier de la force publique, ajouta Wallingford. À présent, embarque-moi ce type. » Pour Sugar, après la succession d’épreuves  de ces derniers jours qui l’avaient finalement conduit jusqu’ici, se voir ainsi escroqué de sa part potentielle de la récompense était la goutte d’eau qui faisait déborder le vase. Cette fois, il n’en pouvait plus, il avait été trop humilié. Alors que Luther sortait les menottes, il décida que la seule chose qui lui apporterait un tant soit peu de réconfort serait de se battre, de se défendre, de filer des coups de surin à quelqu’un, sans se soucier des conséquences. Concentrant tout sa rage sur le chef de la police, il avança d’un pas et quelqu’un hurla : « Gaffe ! Il a un couteau ! » Heureusement, du moins pour Wallingford, son fils n’hésita pas à agir. Comme c’est parfois le cas avec ceux qui s’engagent dans les forces de l’ordre, Luther attendait que se présente une raison valable de tuer un homme depuis qu’il avait prêter serment de protéger la population et Sugar eût à peine le temps d’ouvrir son rasoir qu’il se retrouvait gisant dans la rue, sa poitrine décharnée criblée de trois balles. Tandis qu’il parcourait des yeux l’assemblée de Blancs qui se pressait autour de lui, de nombreuses pensées traversèrent de nouveau son esprit, certaines agréables et d’autres non : le gros cul rebondi de Flora, le jour où il avait vu le chapeau melon dans la vitrine du magasin, la vieille femme blanche qui l’implorait de ne pas lui faire de mal, les chansons que sa mère lui fredonnait le soir pour l’endormir, et ainsi de suite, des bribes de son existence qu’il voyait voler devant lui trop vite pour pouvoir les attraper, et alors, juste avant de rendre le dernier souffle de sa triste vie, il tourna légèrement la tête sur la gauche pour expédier un crachat sur le bout de la chaussure de Sandy Saunders.

Ray Pollock (Donald), Une mort qui en vaut la peine, éditions Albin Michel, octobre 2016.

BALZAC, LES RUMEURS DE L’OPINION PUBLIQUE, LES ÉCOLES ET LES PROMESSES DE L’ÉTAT / (…) Dans un rang élevé, ces avantages lui eussent fait obtenir sur les masses cet ascendant nécessaire, et qu’elles laissent prendre sur elles par des hommes ainsi doués, mais les supérieurs ne pardonnent jamais à leurs inférieurs de posséder les dehors de la grandeur, ni de déployer cette majesté tant prisée des anciens et qui manque si souvent aux organes du pouvoir moderne. (…) L’Opposition, quand elle est systématique, arrive à de semblables non-sens ; car il ne s’agit pas pour elle d’avoir raison, mais de toujours fronder le pouvoir. Le Parquet eut donc, vers les premiers jours d’août, la main forcée par cette rumeur si souvent stupide, appelée l’Opinion publique. (…) Sans circulation, il ne saurait exister ni commerce, ni industrie, ni échange d’idées, aucune espèce de richesse : les merveilles physiques de la civilisation sont toujours le résultat d’idées primitives appliquées. La pensée est constamment le point de départ et le point d’arrivée de toute société. (…) L’ingénieur ordinaire, de même que le capitaine d’artillerie, sait toute la science ; il ne devrait y avoir au-dessus qu’un chef d’administration pour relier les quatre-vingt-six ingénieurs à l’État ; car un seul ingénieur, aidé par deux aspirants, suffit à un Département. La hiérarchie, en de pareils corps, a pour effet de subordonner les capacités actives à d’anciennes capacités éteintes qui, tout en croyant mieux faire, altèrent ou dénaturent ordinairement les conceptions qui leur sont soumises, peut-être dans le seul but de ne pas voir mettre leur existence en question ; car telle me semble être l’unique influence qu’exerce sur les travaux publics, en France, le Conseil-général des Ponts-et-chaussées. Supposons néanmoins qu’entre trente et quarante ans, je sois ingénieur de première classe et ingénieur en chef avant l’âge de cinquante ans ? Hélas ! je vois mon avenir, il est écrit à mes yeux. Mon ingénieur en chef a soixante ans, il est sorti avec honneur, comme moi, de cette fameuse École ; il a blanchi dans deux départements à faire ce que je fais, il y est devenu l’homme le plus ordinaire qu’il soit possible d’imaginer, il est retombé de toute la hauteur à laquelle il s’était élevé ; bien plus, il n’est pas au niveau de la science, la science a marché, il est resté stationnaire ; bien mieux, il a oublié ce qu’il savait. L’homme qui se produisait à vingt-deux ans avec tous les symptômes de la supériorité, n’en a plus aujourd’hui que l’apparence. D’abord, spécialement tourné vers les sciences exactes et les mathématiques par son éducation, il a négligé tout ce qui n’était pas sa partie. Aussi ne sauriez-vous imaginer jusqu’où va sa nullité dans les autres branches des connaissances humaines. Le calcul lui a desséché le cœur et le cerveau. Je n’ose confier qu’à vous le secret de sa nullité, abritée par le renom de l’École Polytechnique. Cette étiquette impose, et sur la foi du préjugé, personne n’ose mettre en doute sa capacité. À vous seul je dirai que l’extinction de ses talents l’a conduit à faire dépenser dans une seule affaire un million au lieu de deux cent mille francs au Département. J’ai voulu protester, éclairer le Préfet ; mais un ingénieur de mes amis m’a cité l’un de nos camarades devenu la bête noire de l’Administration pour un fait de ce genre. – « Serais-tu bien aise, quand tu seras ingénieur en chef, de voir tes erreurs relevées par ton subordonné ? me dit-il. Ton ingénieur en chef va devenir inspecteur divisionnaire. Dès qu’un des nôtres commet une lourde faute, l’Administration, qui ne doit jamais avoir tort, le retire du service actif en le faisant inspecteur. » Voilà comment la récompense due au talent est dévolue à la nullité. La France entière a vu le désastre, au cœur de Paris, du premier pont suspendu que voulut élever un ingénieur, membre de l’Académie des sciences, triste chute qui fut causée par des fautes qui ni le constructeur du canal de Briare, sous Henri IV, ni le moine qui a bâti le Pont-Royal, n’eussent faites, et que l’Administration consola en appelant cet ingénieur au Conseil général. Les Écoles spéciales seraient-elles donc des grandes fabriques d’incapacités ? Ce sujet exige de longues observations. (…) Quel but se propose l’État ? Veut-il obtenir des capacités ? Les moyens employés vont directement contre sa fin, il a bien certainement créé les plus honnêtes médiocrités qu’un Gouvernement ennemi de la supériorité pourrait souhaiter. Veut-il donner une carrière à des intelligences choisies ? Il leur a préparé la condition la plus médiocre : il n’est pas un des hommes sortis des Écoles qui ne regrette, entre cinquante et soixante ans, d’avoir donné dans le piège que cachent les promesses de l’État. Veut-il obtenir des hommes de génies ? Quel immense talent ont produit les Écoles depuis 1790 ? Sans Napoléon, Cachin, l’homme de génie à qui l’on doit Cherbourg eût-il existé ? Le despotisme impérial l’a distingué, le régime constitutionnel l’aurait étouffé. L’Académie des sciences compte-t-elle beaucoup d’hommes sortis des Écoles spéciales ? Peut-être y en a-t-il deux ou trois ! L’homme de génie se révélera toujours en dehors des Écoles spéciales. Dans les sciences dont s’occupent ces Écoles, le génie n’obéit qu’à ses propres lois, il ne se développe que par des circonstances sur lesquelles l’homme ne peut rien : ni l’État, ni la science de l’homme, l’Anthropologie, ne les connaissent. Riquet, Perronet, Léonard de Vinci, Cachin, Palladio, Brunelleschi, Michel-Ange, Bramante, Vauban, Vicat tiennent leur génie de causes inobservées et préparatoires auxquelles nous donnons le nom de hasard, le grand mot des sots. Jamais, avec ou sans Écoles, ces ouvriers sublimes ne manquent à leurs siècles. Maintenant est-ce que, par cette organisation, l’État gagne des travaux d’utilité publique mieux faits ou à meilleur marché ? (…) Comment voulez-vous que les masses deviennent religieuses et obéissent, si elles voient l’irréligion et l’indiscipline au-dessus d’elles ? Les peuples unis par une foi quelconque auront toujours bon marché des peuples sans croyance. La loi de l’Intérêt général, qui engendre le Patriotisme, est immédiatement détruite par la loi de l’Intérêt particulier, qu’elle autorise, et qui engendre l’Égoïsme. (…) Les peuples ont un cœur et n’ont pas d’yeux, ils sentent et ne voient pas. Les gouvernements doivent voir et ne jamais se déterminer par les sentiments. Il y a donc une évidente contradiction entre les premiers mouvements des masses et l’action du pouvoir qui doit en déterminer la force et l’unité. Rencontrer un grand prince est un effet du hasard, pour parler votre langage ; mais se fier à une assemblée quelconque, fût-elle composée d’honnêtes gens, est une folie. (…) – Que voulez-vous, monsieur le curé, dit Gérard, s’il faut vous parler comme au confessionnal, je regarde la Foi comme un mensonge qu’on se fait à soi-même, l’Espérance comme un mensonge qu’on se fait sur l’avenir, et votre Charité comme une ruse d’enfant qui se tient sage pour avoir des confitures. – On dort cependant bien, monsieur, dit madame Graslin, quand l’Espérance nous berce.

Balzac (Honoré de), Le curé du village, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 3ème trimestre 1986.

MICHEL DÉON, UNE INITIATION À LA VIE DANS LE MONDE TROUBLE DE L’OCCUPATION ALLEMANDE / (…) Nous n’évoquerons pas à son sujet le charme slave par égard pour ceux qui ont connu l’arrivée des premières troupes soviétiques en Pologne, en Silésie, en Poméranie et en Allemagne de l’Est, et, plus tard, l’entrée triomphale des libérateurs en Hongrie et en Tchécoslovaquie. Le charme slave est peut-être bien un de ces affreux clichés qui traînent encore dans les boîtes de nuit. (…) On a enseigné longtemps aux hommes de ma génération qu’obtenir trop vite et sans effort ce qu’on l’on désire ne procure aucune satisfaction, même d’amour-propre. Et pire encore : on s’en lasse aussitôt. Mais les générations d’après, celles qui sont nés de la guerre ou pendant la dernière guerre, éprouvent à l’égard de la morale traditionnelle une méfiance animale. L’instinct – enfin l’instinct du moment avec tout ce qu’il peut avoir de sauvage ou d’intuitif –, l’instinct leur dicte que l’objet désiré ou l’être désiré perd son pouvoir d’attraction pendant l’attente et se dévalue ou se dégrade. En nous, également, le désir lassé se vide de son pouvoir énergétique. Et comment le conserverait-il quand tout l’invite à la dispersion mentale et à la dilution dans un océan de tentations ? Quand les femmes n’étaient pas faciles (nous parlons d’hier et non d’avant-hier, car, on l’oublie trop, les mœurs passent des modes de rigueur et de laxisme qui devraient nous rendre plus modestes sur l’étendue de nos conquêtes vers la liberté), quand elles n’étaient pas faciles, le don de l’une d’elles inspirait à son possesseur un sentiment d’orgueil et de fierté qui contribuait beaucoup à la perfection du plaisir. Nous parlons d’amour. Il pourrait s’agir de maisons, de voitures, de chevaux, de livres ou de bijoux. Dans une société, non de consommation, comme il a été dit bêtement, mais de sollicitation, la patience est la vertu des imbéciles. À pratiquer cette vertu, on part vaincu d’avance. La jeunesse le sait vite, par une grâce spéciale qui lui est donnée. La guerre et ses incidences ou plutôt les misères de la guerre et leurs incidences tendent à rompre le fil fragile qui nous reliait à nos désirs lointains. Demain n’est à personne et le présent exige des joies exaltantes et courtes qui atteignent très peu le cœur et jamais l’âme. Tout désir accompli est paré des gloires de l’adieu. Il s’agit d’un défi. Comme il reste sans réponse, le joueur gagne ou croit gagner. Il n’a pas le temps de faire ses comptes. La victoire est déjà loin, son souvenir s’estompe. Reste une poignante tristesse pour les âmes sensibles. Certains y décèlent une preuve de l’existence de Dieu, arguant de ce que l’acte de procréation, même sans intention de donner la vie, est un acte de foi et un don. Mais Dieu ressentit-il cette atroce amertume après nous avoir créés si mal et si peu à son image que le moins qu’on puisse dire est qu’il n’est pas un artiste ? La possession n’est plus le sommet d’une existence, l’affirmation d’une personnalité dont nous voulons transmettre le principe. Il s’agit seulement d’un désir fugitif qui, assouvi, laisse à peine de traces. Quoi ? Ce n’était que ça ? Encore une fois, nous parlons d’amour et aussi des jouets de la vie : maisons, voitures, chevaux… (…) Ce soir, Jean aurait aimé écrire une page dans son vieux carnet : « Une forme de l’amour, la plus belle, la seule précieuse, prend fin à l’instant où l’on couche pour la première fois avec la femme aimée. Les baisers volés, la chair entrevue passent pour des enfantillages. Une aventure énorme, superbe, enivrante mais obscène commence. Une somme immense de tendresse est nécessaire pour l’empêcher de dégénérer en chiennerie. Dans les romans érotico-romanesques seulement, l’acte d’amour est figuré comme une merveilleuse envolée, le détachement terrestre de deux corps. La réalité est moins magique et ce qu’elle a de moins magique rend les choses effrayantes. Deux corps retombent. Vertige du vide, retour à soi, moment d’indifférence terrible. Les bruits, les odeurs, les précautions peuvent tout détruire. Je serais sage en ne faisant jamais l’amour à la femme que j’ai longtemps aimée, et en revanche, de le faire beaucoup avec celles qui ne m’attacheront pas. Au fond, le moment le plus équilibré de ma vie se situe entre ma première nuit avec Nelly et mon premier après-midi avec Claude. Je ne m’en rendais pas compte. Maintenant, je le sais. Avec Nelly, la partie de plaisir est peut-être terminée. Avec Claude débute peut-être une difficile et longue conquête… » (…) Les nouvelles les plus tristes arrivent avec un tel retard qu’elles s’inscrivent dans l’histoire, mineures, insignifiantes, refroidies, dépassées. Le désir angoissé de savoir de quoi demain sera fait repousse l’hier beaucoup plus loin qu’il n’est. Des distances ridicules, mais qui paraissent infranchissables, tamisent l’atroce. On ne verse pas de vieilles larmes. On les refoule sans trop de pitié. La durée efface les notes les plus aiguës de la mort. Les survivants tirent même orgueil d’être là quand les plus faibles ou les plus malchanceux ont disparu. C’est tout juste s’ils ne les accusent pas de lâcheté. (…) En fait il s’agit d’une révolution profonde et encore à peine perceptible : la France mue parce que la fortune change de main, une classe de possédants disparaît, lentement ruinée, vendant pour survivre ses richesses traditionnelles amoureusement amassées et préservées de génération en génération. Une autre classe se substitue à elle, énorme, infatuée, la poche pleine de billets, fardée, avec des femmes couvertes de verroterie. Flotte sur cette nouvelle catégorie de citoyens français un air de bonheur, de superbe qui suscite mille concours intéressés.

Déon (Michel), Les vingt ans du jeune homme vert, éditions Gallimard folio, décembre 2012.

BALZAC, ÉGOÏSME, ÉLECTION, CONSCIENCE ET LIBERTÉ (…) L’industrie ne peut être sauvée que par elle-même. La concurrence est sa vie. Protégée elle s’endort; elle meurt par le monopole comme sous le tarif. Le pays qui rendra tous les autres ses tributaires sera celui qui proclamera la liberté commerciale, il sentira la puissance manufacturière de tenir ses produits à des prix inférieurs à ceux de ses concurrents. La France peut atteindre à ce but beaucoup mieux que l’Angleterre, car elle seule possède un territoire assez étendu pour maintenir les productions agricoles à des prix qui maintiennent l’abaissement du salaire industriel : là devrait tendre l’Administration en France, car là est toute la question moderne. (…) Maintenant, pour étayer la Société, nous n’avons d’autres soutiens que l’égoïsme. Les individus croient en eux. L’avenir, c’est l’homme social ; nous ne voyons plus rien au-delà. Le grand homme qui nous sauvera du naufrage vers lequel nous courons se servira sans doute de l’individualisme pour refaire la nation ; mais en attendant cette régénération, nous sommes dans le siècle des intérêts matériels et du positif. Ce dernier mot est celui de tout le monde. Nous sommes tous chiffrés, non d’après ce que nous valons, mais d’après ce que nous pesons. S’il est en veste, l’homme d’énergie obtient à peine un regard. Ce sentiment a passé dans le Gouvernement. Le Ministre envoie une chétive médaille au marin qui sauve au péril de ses jours une douzaine d’hommes, il donne la croix d’honneur au député qui lui vend sa voix. Malheur au pays ainsi constitué ! Les nations, de même que les individus, ne doivent leur énergie qu’à de grands sentiments. Les sentiments d’un peuple sont ses croyances. Au lieu d’avoir des croyances, nous avons des intérêts. Si chacun ne pense qu’à soi et n’a de foi qu’en lui-même, comment voulez-vous rencontrer beaucoup de courage civil, quand la condition de cette vertu consiste dans le renoncement à soi-même ? (…) Eh ! bien, mon cher monsieur, le journalier Taboureau, brave garçon, obligeant, commode, donnait un coup de main à qui le lui demandait ; mais, au prorata de ses gains, monsieur Taboureau est devenu processif, chicaneur, dédaigneux. Plus il s’est enrichi, plus il s’est vicié. Dès que le paysan passe de sa vie purement laborieuse à la vie aisée ou à la possession territoriale, il devient insupportable. Il existe une classe à demi vertueuse, à demi vicieuse, à demi savante, ignorante à demi, qui sera toujours le désespoir des Gouvernements. Vous allez voir un peu l’esprit de classe dans Taboureau, homme simple en apparence, ignare même, mais certainement profond dès qu’il s’agit de ses intérêts. (…) Il ne suffit pas en effet d’être honnête homme, il faut le paraître. La Société ne vit pas seulement par des idées morales ; pour subsister, elle a besoin d’actions en harmonie avec ces idées. Dans la plupart des communes rurales, sur une centaine de famille que la mort a privées de leur chef, quelques individus seulement, doués d’une sensibilité vive, garderont de cette mort un long souvenir ; mais tous les autres l’auront complètement oubliée dans l’année. Cet oubli n’est-il pas une grande plaie ? Une religion est le cœur d’un peuple, elle exprime ses sentiments et les agrandit en leur donnant une fin ; mais sans un Dieu visiblement honoré, la Religion n’existe pas, et partant, les lois humaines n’ont aucune vigueur. Si la conscience appartient à Dieu seul, le corps tombe sous la loi sociale ; or, n’est-ce pas un commencement d’athéisme que d’effacer ainsi les signes d’une douleur religieuse, de ne pas indiquer fortement aux enfants qui ne réfléchissent pas encore, et à tous les gens qui ont besoin d’exemples, la nécessité d’obéir aux lois par une résignation patente aux ordres de la Providence qui frappe et console, qui donne et ôte les biens de ce monde ? (…) Là, les mœurs sont patriarcales : l’autorité du père est illimitée, sa parole est souveraine ; il mange seul assis au haut bout de la table, sa femme et ses enfants le servent, ceux qui l’entourent ne lui parlent point sans employer certaines formules respectueuses, devant lui chacun se tient debout et découvert. Élevés ainsi, les hommes ont l’instinct de leur grandeur. Ces usages constituent, à mon sens, une noble éducation. Aussi dans cette commune sont-ils généralement justes, économes et laborieux. Chaque père de famille a coutume de partager également ses biens entre ses enfants quand l’âge lui a interdit le travail ; ses enfants le nourrissent. Dans le dernier siècle, un vieillard de quatre-vingt-dix ans, après avoir fait ses partages entre ses quatre enfants, venait vivre trois mois de l’année chez chacun d’eux. Quand il quitta l’aîné pour aller chez le cadet, un de ses amis lui demanda : – Hé ! bien, es-tu content ? – Ma foi oui, lui dit le vieillard, ils m’ont traité comme leur enfant. (…) Pour le pauvre, le vol n’est plus uni un délit, ni un crime, mais une vengeance. Si, quand il s’agit de rendre justice aux petits, un administrateur les maltraite et filoute leurs droits acquis, comment pouvons-nous exiger de malheureux sans pain résignation à leurs peines et respect aux propriétés ?… Je frémis en pensant qu’un garçon de bureaux, de qui le service consiste à épousseter des papiers, a eu les mille francs de pension promis à Gondrin. Puis certaines gens, qui n’ont jamais mesuré l’excès des souffrances, accusent d’excès les vengeances populaires ! Mais le jour où le Gouvernement a causé plus de malheurs individuels que de prospérités, son renversement ne tient qu’à un hasard ; en le renversant, le peuple solde ses comptes à sa manière. Un homme d’État devrait toujours se peindre les pauvres aux pieds de la Justice, elle n’a été inventée que pour eux. (…) – Monsieur le capitaine, répondit le prêtre, il ne faut s’attendre à trouver des anges nulle part, ici-bas. Partout où il y a la misère, il y a souffrance. La souffrance, la misère, sont des forces vives qui ont leur abus comme le pouvoir a les siens. Quand des paysans ont fait deux lieues pour aller à leur ouvrage et reviennent bien fatigués le soir, s’ils voient des chasseurs passant à travers les champs et les prairies pour regagner plus tôt la table, croyez-vous qu’ils se feront un scrupule de les imiter ? Parmi ceux qui se fraient ainsi le sentier dont se plaignaient ces messieurs tout-à-l’heure, quel sera le délinquant ? celui qui travaille ou celui qui s’amuse ? Aujourd’hui les riches et les pauvres nous donnent autant de mal les uns que les autres. La foi, comme le pouvoir, doit toujours descendre des hauteurs ou célestes ou sociales ; et certes, de nos jours, les classes élevées ont moins de foi que n’en a le peuple, auquel Dieu promet un jour le ciel en récompense de ses maux patiemment supportés. Tout en me soumettant à la discipline ecclésiastique et à la pensée de me supérieurs, je crois que, pendant long-temps, nous devrions être moins exigeants sur les questions du culte, et tâcher de ranimer le sentiment religieux au cœur des régions moyennes, là où l’on discute le christianisme au lieu d’en pratiquer les maximes. Le philosophisme du riche a été d’un bien fatal exemple pour le pauvre, et a causé de trop longs interrègnes dans le royaume de Dieu. Ce que nous gagnons aujourd’hui sur nos ouailles dépend entièrement de notre influence personnelle, n’est-ce-pas un malheur que la foi d’une commune soit due à la considération qu’y obtient un homme ? Lorsque le christianisme aura fécondé de nouveau l’ordre social, en imprégnant toutes les classes de ses doctrines conservatrices, son culte ne sera plus alors mis en question. Le culte de la religion est sa forme, les sociétés ne subsistent que par la forme. À vous des drapeaux, à nous la croix… (…) Les pouvoirs discutés n’existent pas. Imaginez-vous une société sans pouvoir ? Non. Eh ! bien, qui dit pouvoir dit force. La force doit reposer sur des choses jugées. Telles sont les raisons qui m’ont conduit à penser que le principe de l’Élection est un des plus funestes à l’existence des gouvernements modernes. Certes je crois avoir assez prouvé mon attachement à la classe pauvre et souffrante, je ne saurais être accusé de vouloir son malheur ; mais tout en l’admirant dans la voie laborieuse où elle chemine, sublime de patience et de résignation, je la déclare incapable de participer au Gouvernement. Les prolétaires me semblent les mineurs d’une nation, et doivent toujours rester en tutelle. Ainsi, selon moi, messieurs, le mot élection est près de causer autant de dommage qu’en ont fait les mots conscience et liberté, mal compris, mal définis, et jetés aux peuples comme des symboles de révolte et des ordres de destruction. La tutelle des masses me paraît donc une chose juste et nécessaire au soutien des sociétés. (…) Nous voyons depuis quelque temps trop d’hommes n’avoir que des idées ministérielles au lieu d’avoir des idées nationales, pour ne pas admirer le véritable homme d’État comme celui qui nous offre la plus immense poësie humaine. Toujours voir au-delà du moment et devancer la destinée, être au-dessus du pouvoir et n’y rester que par le sentiment de l’utilité dont on est sans s’abuser de ses forces, dépouiller ses passions et même toute ambition vulgaire pour demeurer maître de ses facultés, pour prévoir, vouloir et agir sans cesse ; se faire juste et absolu, maintenir l’ordre en grand, imposer silence à son cœur et n’écouter que son intelligence ; n’être ni défiant, ni confiant, ni douteur ni crédule, ni reconnaissant ni ingrat, ni en arrière avec un événement ni surpris par une pensée ; vivre enfin par le sentiment des masses, et toujours les dominer en étendant les ailes de son esprit, le volume de sa voix et la pénétration de son regard, en voyant non pas les détails, mais les conséquences de toute chose, n’est-ce pas être un peu plus qu’un homme ? Aussi, les noms de ces grands et nobles pères des nations devraient-ils être à jamais populaires.

Balzac (Honoré de), Le médecin de campagne, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 2ème trimestre 1986.

GIDE, LE FAUX PAPE ET LES MARCHANDS D’ILLUSION (…) Son Anthime était là, en face d’elle ; il n’était ni assis, ni debout ; le sommet de sa tête, à hauteur de la table, recevait en pleine lumière de la bougie qu’il avait posée sur le bord ; Anthime le savant, l’athée, celui dont le jarret perclus, non plus que la volonté insoumise, depuis des ans n’avait jamais fléchi (car il est à remarquer combien chez lui l’esprit allait de pair avec le corps), Anthime était agenouillé. Il était à genoux, Anthime ; il tenait à deux mains un petit débris de stuc qu’il trempait de larmes, qu’il couvrait de frénétiques baisers. Il ne se dérangea pas d’abord, et Véronique, devant ce mystère, interdite, n’osant ni reculer ni entrer, déjà pensait à s’agenouiller elle-même, sur le seuil, bien en face de son mari, quand celui-ci se relevant sans effort, ô miracle ! marcha vers elle d’un pas sûr, et la saisissant à pleins bras : « Désormais », lui dit-il en la pressant contre son cœur et le visage penché vers elle, « désormais, mon amie, c’est avec moi que tu prieras. » (…) Les punaises ont des mœurs particulières ; elles attendent que la bougie soit soufflée, et, sitôt dans le noir, s’élancent. Elles ne dirigent pas au hasard ; vont droit au cou, qu’elles prédilectionnent ; s’adressent parfois aux poignets ; quelques rares préfèrent les chevilles. On ne sait trop pourquoi elles infusent sous la peau du dormeur une subtile huile urticante dont la virulence à la moindre friction s’exaspère… La démangeaison qui réveilla Fleurissoire était si vive qu’il ralluma sa bougie et courut au miroir contempler, sous le maxillaire inférieur, une rougeur confuse semée d’indistincts petits points blancs ; mais la camoufle éclairait mal ; la glace était de tain sali, son regard brouillé de sommeil… Il se recoucha, frottant toujours ; éteignit de nouveau ; ralluma cinq minutes après, la cuisson devenant intolérable ; bondit à sa toilette, mouilla dans le broc son mouchoir et l’appliqua sur la zone enflammée ; celle-ci, toujours plus étendue, atteignait à présent la clavicule. Amédée crut qu’il tombait malade et pria ; puis éteignit encore. Le répit apporté par la fraicheur de la compresse fut de trop courte durée pour laisser le patient se rendormir ; à présent se joignait à l’atrocité de l’urticaire la gêne d’un col de chemise trempé ; qu’il trempait aussi de larmes. Et tout à coup il sursauta d’horreur : des punaises ! ce sont des punaises !… Il s’étonna de n’y avoir pas pensé plus tôt ; mais il ne connaissait l’insecte que de nom, et comment aurait-il assimilé l’effet d’une morsure précise à brûlure indéfinie ? Il jaillit hors du lit ; pour la troisième fois ralluma la bougie. (…) Et dès que l’autre fut dépassé : « Avez-vous vu comme il nous regardait ? Il fallait à tout prix donner le change. – Quoi ! s’écria Fleurissoire ahuri, se pourrait-il que ce vulgaire maraîcher soit un de ceux, lui aussi, dont nous devions nous défier ? – Monsieur, je ne le saurais affirmer ; mais je le suppose. Les alentours de ce château sont particulièrement surveillés ; des agents d’une police spéciale sans cesse y rôdent. Pour ne point éveiller les soupçons, ils se présentent sous les revêtements les plus divers. Ces gens sont si habiles, si habiles ! et nous si crédules, si naturellement confiants ! Mais si je vous disais, monsieur, que j’ai failli tout compromettre en ne me défiant pas d’un facchino sans apparence, à qui j’ai simplement, le soir de mon arrivée, laissé porter mon modeste bagage, de la gare au logement où je suis descendu ! Il parlait français, et bien que je parle l’italien couramment depuis mon enfance… vous auriez éprouvé sans doute vous-même cette émotion, contre laquelle je n’ai pas su me défendre, en entendant sur terre étrangère parler ma langue maternelle… Eh bien ! ce facchino… – Il en était ? – Il en était. J’ai pu, à peu près, m’en convaincre. Heureusement, je n’avais que très peu parlé. – Vous me faites trembler, dit Fleurissoire ; moi aussi, le soir de mon arrivée, c’est-à-dire hier soir, je suis tombé entre les mains d’un guide à qui j’ai confié ma valise et qui parlait français. – Juste ciel ! fit le curé plein d’épouvante ; avait-il un nom peut-être : Baptistin ?

– Baptistin : c’est lui ! gémit Amédée qui sentit ses genoux fléchir. (…) Fleurissoire ne poussa pas un cri. Sous la poussée de Lafcadio et en face du gouffre brusquement ouvert devant lui, il fit pour se retenir un grand geste, sa main gauche agrippa le cadre lisse de la portière, tandis qu’à demi retourné, il rejetait la droite loin en arrière par-dessus Lafcadio, envoyant rouler sous la banquette, à l’autre extrémité du wagon, la seconde manchette qu’il était au moment de passer. Lafcadio sentit s’abattre sur sa nuque une griffe affreuse, baissa la tête et donna une seconde poussée plus impatiente que la première ; les ongles lui raclèrent le col ; et Fleurissoire ne trouva plus où se raccrocher que le chapeau de castor qu’il saisit désespérément et qu’il emporta dans sa chute. « À présent, du sang-froid, se dit Lafcadio. Ne claquons pas la portière : on pourrait entendre à côté. » Il tira la portière à lui, contre le vent, avec effort, puis la referma doucement. « Il m’a laissé son hideux chapeau plat ; qu’un peu plus, d’un coup de pied, j’allais envoyer le rejoindre ; mais il m’a pris le mien, qui lui suffit. Bonne précaution que j’ai eue d’en enlever les initiales !… Mais, sur la coiffe, reste la marque du chapelier, à qui l’on ne commande pas des feutres de castor tous les jours… Tant pis, c’est joué… Qu’on puisse croire à un accident… Non, puisque j’ai refermé la portière… Faire stopper le train ?… Allons, allons ! Cadio, pas de retouches : tout est comme tu l’as voulu. « Preuve que je me possède parfaitement : je vais d’abord regarder tranquillement ce que représente cette photographie que le vieux contemplait tout à l’heure… Miramar ! Aucun désir d’aller voir ça… On manque d’air ici. » Il ouvrit la fenêtre. « L’animal m’a griffé. Je saigne… Il m’a fait très mal. Un peu d’eau là-dessus ; la toilette est au bout du couloir, à gauche. Emportons un second mouchoir. » (…) Ici commence un nouveau livre. Ô vérité palpable du désir ! tu repousses dans la pénombre les fantômes de mon esprit. Nous quitterons nos deux amants à cette heure du chant du coq où la couleur, la chaleur et la vie vont triompher enfin de la nuit. Lafcadio, au-dessus de Geneviève endormie, se soulève. Pourtant ce n’est pas le beau visage de son amante, ce front que trempe une moiteur, ces paupières nacrées, ces lèvres chaudes entrouvertes, ces seins parfaits, ces membres las, non, ce n’est rien de tout cela qu’il contemple – mais, par la fenêtre grande ouverte, l’aube où frissonne un arbre du jardin. Il sera bientôt temps que Geneviève le quitte ; mais il attend encore ; il écoute, penché sur elle, à travers son souffle léger, la vague rumeur de la ville qui déjà secoue sa torpeur. Au loin, dans les casernes, le clairon chante. Quoi ! va-t-il renoncer à vivre ? et pour l’estime de Geneviève, qu’il estime un peu moins depuis qu’elle l’aime un peu plus, songe-t-il encore à se livrer ?

Gide (André), Les caves du Vatican, éditions Gallimard La Pléiade, février 2009.

BALZAC, LA MÉDIOCRATIE, LA VERTU ET LE BON HOMME. ( …) Comment, depuis trente ans que le père Rigou vous suce la moelle de vos os, vous n’avez pas core vu que les bourgeois seront pires que les seigneurs ? Dans cette affaire-là, mes petits, les Soudry, les Gaubertin, les Rigou vous feront danser sur l’air de : J’ai du bon tabac, tu n’en auras pas ! L’air national des riches, quoi !… Le paysan sera toujours le paysan ! ne voyez-vous pas (mais vous ne connaissez rien à la politique !…) que le Gouvernement n’a tant mis de droits sur le vin que pour nous repincer notre quibus, et vous maintenir dans la misère ! Les bourgeois et le gouvernement, c’est tout un. Quéqu’ils deviendraient si nous étions tous riches ?… Laboureraient-ils leurs champs, feraient-ils la moisson ? Il leur faut des malheureux ! J’ai été riche pendant dix ans, et je sais bien ce que je pensais des gueux !… (…) Me voilà, n’est-ce pas ? Moi le paresseux, le fainéant, l’ivrogne, le propre à rien de pare Fourchon, qui a eu de l’éducation, qui a été farmier, qu’a tombé dans le malheur et ne s’en est pas erlevé !… eh ! bien, qué différence y a-t-il donc entre moi et ce brave, s’t’honnête père Niseron, un vigneron de soixante-dix ans, car il a mon âge, qui pendant soixante ans, a pioché la terre, qui s’est levé tous les matins avant le jour pour aller au labour, qui s’est fait un corps ed fer et eune belle âme ! Je le vois tout aussi pauvre que moi. La Péchina, sa petite-fille, est en service chez madame Michaud, tandis que mon petit Mouche est libre comme l’air. Ce pauvre bonhomme est donc récompensé de ses vertus comme je suis puni de mes vices ? Il ne sait pas ce qu’est un verre de vin, il est sobre comme un apôtre, il enterre les morts, et moi je fais danser les vivants. Il a mangé de la vache enragée, et moi je me suis rigolé comme une joyeuse créature du diable. Nous sommes aussi avancé l’un que l’autre, nous avons la même neige sur la tête, le même avoir dans nos poches, et je luis fournis la corde pour sonner la cloche. Il est républicain et je ne suis pas publicain, v’là tout. Que le paysan vive de bien ou de mal faire, à vout’ idée, il s’en va comme il est venu, dans des haillons et vous dans de beaux linges !… (…) Quant aux simples maires de communes, on serait effrayé du nombre de ceux qui ne savent ni lire ni écrire, et de la manière dont sont tenus les actes de l’État civil. La gravité de cette situation, parfaitement connue des administrateurs sérieux, diminuera sans doute ; mais ce que la centralisation contre laquelle on déclame tant, comme on déclame en France contre tout ce qui est grand, utile et fort, n’atteindra jamais ; mais la puissance contre laquelle elle se brisera toujours, est celle contre laquelle allais se heurter le général, et qu’il faut nommer la Médiocratie. (…) La comtesse répondit par le fatal : Nous verrons ! des riches qui contient assez de promesses pour qu’ils puissent se débarrasser d’un appel à leur bourse, et qui leur permet plus tard de rester les bras croisés devant tout malheur, sous prétexte qu’il est accompli. (…) Le festin de Balthasar sera donc le symbole éternel des derniers jours d’une caste, d’une oligarchie, d’une domination !… se dit-il quand il fut à dix pas. Mon Dieu ! si votre volonté sainte est de déchaîner les pauvres comme un torrent pour transformer les sociétés, je comprends que vous aveugliez les riches !… (…) Jamais un denier, une branche d’arbre appartenant à autrui ne passa dans les mains de ce sublime républicain, qui rendrait la république acceptable s’il pouvait faire école. Il refusa d’acheter des biens nationaux, il déniait à la république le droit de confiscation. En réponse aux demandes du comité de Salut Public, il voulait que la vertu des citoyens fît pour la sainte patrie les miracles que les tripoteurs de pouvoir voulaient opérer à prix d’or. Cet homme antique reprocha publiquement à Gaubertin père ses trahisons secrètes, ses complaisances et ses déprédations. Il gourmanda le vertueux Mouchon, ce représentant du peuple dont la vertu fut, tout bonnement, de l’incapacité, comme chez tant d’autres qui, gorgés des ressources politiques les plus immenses que jamais nation ait livrés, armés de toute la force d’un peuple enfin, n’en tirèrent pas tant de grandeur pour la France que Richelieu sut en trouver dans la faiblesse de son roi. Aussi le citoyen Niseron devint-il un reproche vivant pour trop de monde. On accabla bientôt le bonhomme sous l’avalanche de l’oubli, sous ce mot terrible : « Il n’est content de rien ! » Le mot de ceux qui se sont repus pendant la sédition. (…) Des douze années de la République française, le vieillard s’était fait une histoire à lui, pleine uniquement des traits grandioses qui donneront à ce temps héroïque l’immortalité. Les infamies, les massacres, les spoliations, ce bonhomme voulait les ignorer ; il admirait toujours les dévouements, le Vengeur, les dons à la patrie, l’élan du peuple aux frontières, et il continuait son rêve pour s’y endormir. La Révolution a eu beaucoup de poëtes semblables au père Niseron qui chantèrent leurs poëmes à l’intérieur ou aux armées, secrètement ou au grand jour, par des actes ensevelis sous les vagues de cet ouragan, et de même que sous l’Empire, des blessés oubliés criaient : vive l’Empereur ! avant de mourir. Ce sublime appartient en propre à la France.

Balzac (Honoré de), Les paysans, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 2ème trimestre 1986.

BALZAC, PASSION ET SOLITUDE ANIMALES / (…) En ce moment, la panthère retourna la tête vers le Français, et le regarda fixement sans avancer. La rigidité de ses yeux métalliques et leur insupportable clarté firent tressaillir le Provençal, surtout quand la bête marcha vers lui ; mais il la contempla d’un air caressant, et la guignant comme pour la magnétiser, il la laissa venir près de lui ; puis, par un mouvement aussi doux, aussi amoureux que s’il avait voulu caresser la plus jolie femme, il lui passa la main sur tout le corps, de la tête à la queue, en irritant avec ses ongles les flexibles vertèbres qui partageaient le dos jaune de la panthère. La bête redressa voluptueusement sa queue, ses yeux s’adoucirent ; et quand, pour la troisième fois, le Français accomplit cette flatterie intéressée, elle fit entendre un de ces rourou par lesquels nos chats expriment leur plaisir ; mais ce murmure partait d’un gosier si puissant et si profond, qu’il retentit dans la grotte comme les derniers ronflements des orgues dans une église. Le Provençal, comprenant l’importance de ses caresses, les redoubla de manière à étourdir, à stupéfier cette courtisane impérieuse. Quand il se crut sûr d’avoir éteint la férocité de sa capricieuse compagne, dont la faim avait été si heureusement assouvie la veille, il se leva et voulut sortir de la grotte ; la panthère le laissa bien partir, mais quand il eut gravi la colline, elle bondit avec la légèreté des moineaux sautant d’une branche à une autre, et vint se frotter contre les jambes du soldat en faisant le gros dos à la manière des chattes. Puis, regardant son hôte d’un œil dont l’éclat était devenu moins inflexible, elle jeta ce cri sauvage que les naturalistes comparent au bruit d’une scie. (…) Enfin il se passionna pour sa panthère ; car il lui fallait bien une affection. Soit que sa volonté, puissamment projetée, eût modifié le caractère de sa compagne, soit qu’elle trouvât une nourriture abondante, grâce aux combats qui se livraient alors dans ces déserts, elle respecta la vie du Français, qui finit par ne plus s’en défier en la voyant si bien apprivoisée. (…) C’était pendant les longues heures où l’abandonnait l’espérance qu’il s’amusait avec la panthère. Il avait fini par connaître les différentes inflexions de sa voix, l’expression de ses regards, il avait étudié les caprices de toutes les taches qui nuançaient l’or de sa robe. Mignonne ne grondait même plus quand il lui prenait la touffe par laquelle sa redoutable queue était terminée, pour compter les anneaux noirs et blancs, ornements gracieux, qui brillait de loin au soleil comme des pierreries. Il avait plaisir à contempler les lignes moelleuses et fines des contours, la blancheur du ventre, la grâce de la tête. Mais c’était surtout quand elle folâtrait qu’il la contemplait complaisamment, et l’agilité, la jeunesse de ses mouvements, le surprenaient toujours ; il admirait sa souplesse quand elle se mettait à bondir, à ramper, à se glisser, à se fourrer, à s’accrocher, se rouler, se blottir, s’élancer partout. Quelque rapide qui fût son élan, quelque glissant que fût un bloc de granit, elle s’y arrêtait tout court, au mot de « Mignonne… »

Balzac (Honoré de), Une passion dans le désert, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 2ème trimestre 1986.

MICHEL DÉON OUBLIÉ DES DIEUX / (…) Depuis longtemps les marins interprètent la fuite des rats comme un de ces avertissements que la camarde des mers, en son atroce et méprisant cynisme, adresse aux équipages avant de frapper. Et si le capitaine ordonne quand même le départ, sans rats à bord, c’est bravade, façon de relever le gant, vaine illusion de vaincre la mort. Dépourvu d’un sixième sens, maintenu en état d’infantilisme par une société qui l’enrobe de coton et le ficelle dans le rationalisme, le terrien perçoit rarement la menace. Il s’accuse de maladresse, de distraction, il accuse la femme qui fait le ménage de sa vie de cacher sous un ordre prosaïque le désordre dans lequel il s’est complu, guidé par un fil rouge de lui seul visible. (…) Angèle tremblait de peur. Il aime le souvenir des quelques peurs d’Angèle. Elle était tout entière à lui dans ces moments-là, tétanisée par des craintes puériles qu’il apaisait en la pressant contre lui jusqu’à ce qu’elle s’abandonnât. Elle y mettait du temps. Heureuse Angèle qui conservait, dans la maturité, des terreurs du monde de l’enfance et peuplait l’ombre de loups-garous et de fantômes. Comme on se sentait pauvre, à côté d’elle, de ne plus y croire. (…) Couché à ses pieds, Rhadamanthe hurle à la mort. À tâtons, Gilbert pose sa main sur la tête du chien qui se tait. – N’aie pas peur, mon vieux. Nous sommes dans les limbes. C’est le séjour des Justes et des Bienheureux. Nous allons fêter ça. Dans sa poche il prend le sandwich préparé par Émilia, le casse en deux. Rhadamanthe n’y touche pas. Il tremble de tout son corps au poil hérissé. – Je te sais panthéiste, mais tu te trompes un peu. Les dieux ne sont pas si omniprésents, et ils ne s’occupent pas de nous. En ce moment, ils se vengent de l’outrecuidante beauté du monde ou de ses sordides calculs. Ils oublient qu’ils ont créé la beauté et la sordidité, qu’ils en portent à jamais la responsabilité. Quant à cette nuée qui nous dissimule tout, et nous dissimule à tout, je t’accorde qu’elle a quelque chose d’inquiétant, bien qu’il soit naïf de croire aux présages. Elle colle, elle poisse, elle pénètre jusqu’aux os et si tu as froid dans ton poil, je t’avouerai que je ne suis pas beaucoup mieux, qu’un filet d’eau coule de ma casquette dans mon dos, le long de colonne vertébrale et que j’ai, comme toi, du mal à respirer. Sais-tu que nous allons périr noyés à deux mille cinq cents mètres si un coup de vent ne nous libère pas ? J’ose à peine ouvrir la bouche. Rhadamanthe tremble toujours, collé contre les pieds de Gilbert. – Allons, calme-toi… Veux-tu que je te chante une chanson ? Je chante très faux et au fond, je ne connais pas de chanson. Mais il y a un hymne qui inquiétait tant ma mère quand nous passions devant le temple des hérétiques. Écoute… je vais essayer… C’est l’endroit ou jamais, et déjà hier j’ai eu envie de l’entonner, mais j’étais seul et on a terriblement peur du ridicule quand on est seul. Écoute… « Plus près de toi, mon Dieu… » La voix fausse de son maître – fausse jusqu’à la bouffonnerie, mais c’est une voix dans l’angoissante nuée – calme les tremblements de Rhadamante qui s’assied et pose sa tête sur la cuisse de Gilbert.

Déon (Michel), La montée du soir, éditions Gallimard folio, août 2006.

ORHAN PAMUK, LA SOLITUDE ET LA RECHERCHE DU BONHEUR / (…) Ka savait bien que croire en Dieu, en Turquie, cela signifiait non pas la rencontre d’un seul homme avec la plus haute pensée et le plus grand créateur, mais avant tout l’entrée dans une communauté et un réseau ; cependant, le fait que Muhtar parlât seulement de l’utilité de la communauté, sans évoquer la croyance du seul individu, provoquait en lui une nouvelle déception. Mais tout en regardant par la fenêtre à laquelle il appuyait son front, il raconta une autre chose à Muhtar, sous le coup d’une impulsion subite. « Muhtar, si je me mettais à croire en Dieu, j’ai l’impression que tu serais déçu et même que tu me mépriserais. – Pourquoi donc ? – L’idée de l’individu occidentalisé, esseulé et croyant en Dieu seul dans son coin t’effraie. Tu trouves plus sûr un homme de communauté, qui ne croit pas vraiment, qu’un individu qui croit. Pour toi un homme seul est plus misérable et nuisible qu’un homme qui ne croit pas. – Moi-même, je suis très seul », dit Muhtar. Comme il avait prononcé ces mots de la manière la plus sincère et la plus convaincante possible, il éprouva rancœur et pitié. Maintenant, il sentait que l’obscurité de la pièce avait fait naître, et en lui-même et en Muhtar, une espèce d’enivrante intimité. « Je ne suis pas sûr, mais le fait que je sois un religieux qui fait cinq fois par jour sa prière, tu sais pourquoi ça t’effraie au fond ? Tu ne parviens pas à concevoir la religion et la communauté qu’en les référant automatiquement, à la façon des laïcs sans Dieu, à des relations étatiques et commerciales. Dans ce pays, un homme ne peut pas prier tranquille, sans devoir se livrer à un mécréant qui va mêler à Dieu des histoires non religieuses, comme les affaires et la politique avec l’Occident. (…) Ce qui distinguait le nom de Sunay parmi les nombreuses petites compagnies de ces années d’or du théâtre politique de gauche, c’était, autant que ses qualités d’acteur et le travail qu’il abattait, ce que le spectateur trouvait en lui dans certaines des pièces dont il jouait le rôle principal, à savoir sa qualité de meneur d’hommes, vrai don de Dieu. Le spectateur nationaliste appréciait beaucoup Sunay dans les pièces où il incarnait de fortes personnalités historiques ayant exercé le pouvoir, Napoléon, Lénine, des révolutionnaires jacobins comme Robespierre ou Enver Paşa, ou alors des héros populaires locaux qui leur ressemblaient. Les lycéens, les étudiants « progressistes » le regardaient, avec force larmes et applaudissements, se faire du mauvais sang avec une voix subliment suggestive pour le peuple en danger et déclarer : « Un jour, assurément, nous demanderons des comptes pour cela » en redressant fièrement la tête comme s’il avait subi l’affront de quelque tyran, redonner de l’espoir à ses camarades, dans les pires des jours, en serrant les dents de souffrance (il devait toujours être mis en prison à un moment ou à un autre)et, si c’était pour le bonheur de son peuple, recourir sans pitié à la violence, même à son corps défendant. On discernait des restes de l’éducation militaire qu’il avait reçue, spécialement à la fin des pièces, après qu’il avait pris le pouvoir, dans sa détermination à châtier les méchants. Il avait entrepris ses études au lycée naval Kuleli. Il en avait été expulsé la dernière année parce qu’il allait traîner dans les théâtres de Beyoğlu, traversant le Bosphore en barque, et qu’il avait entrepris secrètement de mettre en scène au lycée, la pièce intitulée Avant la fonte des glaces. Le coup d’État de 1980 entraîna l’interdiction de tout ce théâtre politique de gauche, mais il fut décidé de tourner un grand film sur Atatürk pour la télévision, à l’occasion du centième anniversaire de la naissance du père de la République. Jusqu’alors, personne ne pensait qu’un Turc pût incarner ce grand héros de l’occidentalisation aux cheveux blonds et aux yeux bleus et, pour les rôles principaux dans de grands films nationaux qui ne furent jamais tournés, on pensait plutôt à des acteurs occidentaux comme Laurence Olivier, Curd Jürgens, ou Charlton Heston. Cette fois, le quotidien Hürriyet se mêla de l’affaire et fit rapidement accepter à l’opinion publique que, « enfin », un Turc puisse jouer Attatürk. Par ailleurs, le même journal fit savoir que les lecteurs détermineraient eux-mêmes qui jouerait Atatürk, par le biais de coupons à découper et à renvoyer. Sunay, qui figurait parmi les candidats sélectionnés par un pré-jury, après une longue période de promotion démocratique de soi, apparut, dès le premier jour du vote populaire organisé par la suite, de loin comme le candidat le plus sérieux. Le spectateur turc avait immédiatement pressenti que celui qui pouvait incarner Atatürk, c’était Sunay, fort de nombreuses années de rôles jacobins, élégant, majestueux et inspirant confiance. (…) Ils s’embrassèrent et, avec une douceur immensément jouissive pour Ka, ils basculèrent sur le lit. C’était un bonheur miraculeux pour Ka, qui n’avait fait l’amour avec personne depuis quatre ans. Aussi, plus que de s’adonner aux plaisirs charnels du moment qu’il vivait, il était tout accaparé par des pensées relatives à l’exceptionnelle beauté de ce moment. Comme lors des premières expériences sexuelles de ses années de jeunesse, il était plus préoccupé par sa propre personne en train de faire l’amour que par l’acte lui-même. Cela, au premier abord, protégea Ka des enthousiasmes démesurés. En même temps, il commença à se remémorer rapidement, avec une logique poétique, certains détails non encore élucidés des films pornographiques dont il était devenu grand amateur à Francfort. Mais il ne s’agissait pas de rêver à des scènes pornographiques pour s’exciter : tout au contraire, c’était comme s’il célébrait la possibilité d’être en fin de compte partie prenante de certaines visions pornographiques de son imaginaire, et sur le miracle que femme fût là dans son lit. Tout en défaisant impatiemment ses vêtements, après l’avoir déshabillée non sans une certaine rudesse sauvage et une certaine maladresse, il réalisa alors seulement qu’il s’agissait d’Ipek. Ses seins étaient énormes, la chair autour de ses épaules et de son cou très délicate, et elle avait un parfum qui lui parut bizarrement étranger. Il la contempla à la lumière neigeuse qui venait de l’extérieur et eut peur de ses yeux qui brillaient par intermittence. Un regard très sûr de lui ; et Ka redoutait aussi d’apprendre qu’Ipek n’était pas suffisamment vulnérable. Aussi, il lui tira les cheveux de façon à lui faire mal et, prenant du plaisir à lui infliger ce traitement, il les lui tira plus encore, avec acharnement ; il la força à des choses qui correspondaient aux scènes pornographiques qu’il avait en tête et il se comportait fermement sous le coup d’un instinct inattendu. Sentant qu’elle prenait plaisir à cela, le sentiment de victoire qu’il éprouvait se transforma en fraternité. Il la prit dans ses bras de toutes ses forces comme s’il voulait non seulement se protéger lui-même du malheur de Kars (la ville de province où vit Ipek), aussi en protéger Ipek. Mais estimant qu’il ne parvenait pas à susciter suffisamment de réactions, il s’éloigna d’elle. Sur ce, il contrôla avec une maîtrise qu’il n’aurait jamais soupçonnée de sa part les acrobaties et les initiatives sexuelles qui habitaient ses fantasmes. Ainsi dans un moment de réflexion où il s’était passablement éloigné d’Ipek, il se rapprocha d’elle avec autant de violence qu’il s’il avait voulu lui ôter la vie. Selon quelques notes prises par Ka au sujet ce de rapport sexuel, dont je ne pense pas qu’il soit nécessaire que je rapporte tous les détails aux lecteurs : ils se rapprochèrent donc l’un de l’autre avec violence et demeurèrent comme hors de ce bas monde. Toujours selon les notes de Ka, vers la fin Ipek cria d’une voix vaincue, et Ka, tel qu’il était, enclin à la paranoïa et à la peur, pensa qu’elle s’était donnée à lui seulement pour ça, dans cette chambre de ce recoin éloigné de l’hôtel, et il sentit que le plaisir qu’ils avaient pris à se faire mal l’un l’autre était imprégné d’un sentiment de solitude. Et son esprit imagina que ce couloir éloigné et cette chambre se détachaient de l’hôtel et s’installaient dans un quartier éloigné de la ville désolée de Kars. Il neigeait sur cette ville qui rappelait le silence d’après la fin du monde.

Pamuk (Orhan), Neige, éditions Gallimard, 2 septembre 2005.

BALZAC, L’AMOUR DES FEMMES ET LEUR DESTINÉE INCOMPLÈTE / (…) Là point de villages. Les constructions précaires que l’on nomme des logis sont clairsemées à travers la contrée. Chaque famille y vit comme dans un désert. Les seules réunions connues sont les assemblées éphémères que le dimanche ou les fêtes de la religion consacrent à la paroisse. Ces réunions silencieuses, dominées par le Recteur, le seul maître de ces esprits grossiers, ne durent que quelques heures. Après avoir entendu la voix terrible de ce prêtre, le paysan retourne pour une semaine dans sa demeure insalubre ; il en sort pour le travail, il y rentre pour dormir. S’il y est visité, c’est par ce recteur, l’âme de la contrée. Aussi, fût-ce à la voix de ce prêtre que des milliers d’hommes se ruèrent sur la République, et que ces parties de la Bretagne fournirent cinq ans avant l’époque à laquelle commence cette histoire, des masses de soldats à la première chouannerie. (…) Les Chouans sont restés comme un mémorable exemple du danger de remuer les masses peu civilisées d’un pays. (…) Voudriez-vous, par hasard, me parler de vos sentiments ? dit-elle avec une emphase sardonique. Me supposeriez-vous donc la simplicité de croire à des sympathies soudaines asses fortes pour dominer une vie entière par le souvenir d’une matinée. – Non pas d’une matinée, répondit-il, mais d’une belle femme qui s’est montrée généreuse. – Vous oubliez, reprit-elle en riant, de bien plus grands attraits, une femme inconnue, et chez laquelle tout doit sembler bizarre, le nom, la qualité, la situation, la liberté d’esprit et de manières. – Vous ne m’êtes point inconnue, s’écria-t-il, j’ai su vous deviner, et ne voudrais rien ajouter à vos perfections, si ce n’est un peu plus de foi dans l’amour que vous inspirez tout d’abord. – Ah ! mon pauvre enfant de dix-sept ans, vous parlez déjà d’amour ? dit-elle en souriant. Eh ! bien, soit, reprit-elle. C’est là un sujet de conversation entre deux personnes, comme la pluie et le beau temps quand nous faisons une visite, prenons-le ? Vous ne trouverez en moi, ni fausse modestie, ni petitesse. Je puis écouter ce mot sans rougir, il m’a été tant de fois prononcé sans l’accent du cœur, qu’il est devenu presque insignifiant pour moi. Il m’a été répété au théâtre, dans les livres, dans le monde, partout ; mais je n’ai jamais rien rencontré qui ressemblât à ce magnifique sentiment. – L’avez-vous cherché ? – Oui. Ce mot fut prononcé avec tant de laissez-aller, que le jeune homme fit un geste de surprise et regarda fixement Marie comme s’il eût tout-à-coup changé d’opinion sur son caractère et sa véritable situation. – Mademoiselle, dit-il avec une émotion mal déguisée, êtes-vous fille ou femme, ange ou démon ? (…) – Oh ! heureuse, reprit-elle, non. Si je viens à penser que je suis seule, dominée par des conventions sociales qui me rendent nécessairement artificieuse, j’envie les privilèges de l’homme. Mais si je songe à tous les moyens que la nature nous a donnés pour vous envelopper, vous autres, pour vous enlacer dans les filets invisibles d’une puissance à laquelle aucun de vous ne peut résister, alors mon rôle ici-bas me sourit ; puis, tout-à-coup, il me semble petit, et je sens que je mépriserais un homme s’il était la dupe de séductions vulgaires. Enfin, tantôt j’aperçois notre joug, et il me plaît, puis il me semble horrible, et je m’y refuse ; tantôt je sens en moi ce désir de dévouement qui rend la femme si noblement belle, puis j’éprouve un désir de domination qui me dévore. Peut-être, est-ce le combat naturel du bon et du mauvais principe qui fait vivre toute créature ici-bas. Ange et démon, vous l’avez dit. Ah ! ce n’est pas d’aujourd’hui que je reconnais ma double nature. Mais, nous autres femmes, nous comprenons encore mieux que vous notre insuffisance. N’avons-nous pas un instinct qui nous fait pressentir en toute chose une perfection à laquelle il est sans doute impossible d’atteindre. Mais, ajouta-t-elle en regardant le ciel et jetant un soupir, ce qui nous grandit à vos yeux… – C’est ?… dit-il. – Hé ! bien, répondit-elle, c’est que nous luttons toutes, plus ou moins, contre une destinée incomplète. (…) Mademoiselle de Verneuil comprit alors la nécessité où se trouvait la République d’étouffer la discorde plutôt par des moyens de police et de diplomatie, que par l’inutile emploi de la force militaire. Que faire en effet contre des gens assez habiles pour mépriser la possession des villes et s’assurer celle de ces campagnes à fortifications indestructibles ? Comme ne pas négocier lorsque toute la force de ces paysans aveuglés résidait dans un chef habile et entreprenant ? Elle admira le génie du ministre qui devinait du fond d’un cabinet le secret de la paix. Elle crut entrevoir les considérations qui agissent sur les hommes assez puissants pour voir tout un empire d’un regard, et dont les actions, criminelles aux yeux de la foule, ne sont que les jeux d’une pensée immense. Il y a chez ces âmes terribles, on ne sait quel partage entre le pouvoir de la fatalité et celui du destin, on ne sait quelle prescience dont les signes élèvent tout-à-coup ; la foule les cherche un moment parmi elle, elle lève les yeux et les voit planant. (…) – Mais si je ne redoute rien… – Et qui m’en assurera ? Je suis défiante. Dans ma situation, qui ne le serait pas ?… Si l’amour que nous inspirons ne dure pas, au moins doit-il être complet, et nous faire supporter avec joie l’injustice du monde. Qu’avez-vous fait pour moi ?… Vous me désirez. Croyez-vous vous être élevé par là bien au-dessus de ceux qui m’ont vue jusqu’à présent ? Avez-vous risqué, pour une heure de plaisir, vos Chouans, sans plus vous en soucier que je ne m’inquiétais des Bleus massacrés quand tout fut perdu pour moi ? Et si je vous ordonnais de renoncer à toutes vos idées, à toutes vos espérances, à votre Roi qui m’offusque et qui peut-être se moquera de vous quand vous périrez pour lui ; tandis que je saurais mourir pour vous avec un saint respect ! Enfin, si je voulais que vous envoyassiez votre soumission au Premier Consul pour que vous pussiez me suivre à Paris ?… si j’exigeais que nous allassions en Amérique y vivre loin d’un monde où tout est vanité, afin de savoir si vous m’aimez bien pour moi-même, comme en ce moment je vous aime ? Pour tout dire en un mot, si je voulais, au lieu de m’élever à vous, que vous tombassiez jusqu’à moi, que feriez-vous ?

Balzac (Honoré de), Les Chouans, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 2ème trimestre 1986.

GEORGES DIDI-HUBERMAN / LA DESTRUCTION N’EST JAMAIS ABSOLUE / (…) Toute l’œuvre littéraire, cinématographique et même politique de Pasolini semble bien traversée par de tels moments d’exception où les êtres humains deviennent lucioles – être luminescents, dansants, erratiques, insaisissables et résistants comme tel – sous notre regard émerveillé. Les exemples sont innombrables, il n’est que de penser à la danse sans but de Ninetto Davoli dans La sequenza del fiore di carta, en 1968, où la grâce lumineuse du jeune homme se détache sur le fond d’une rue passante de Rome, et surtout depuis la hantise des plus noires images de l’histoire : bombardements entrecoupés par les projecteurs de la DCA, visions « glorieuses » de politiciens véreux contredites par les sombres charniers de la guerre. L’homme-luciole finira, on le sait, par s’effondrer sous une absurde sentence divine : « L’innocence est une faute, l’innocence est une faute, comprends-tu ? Et les innocents seront condamnés, car ils n’ont plus le droit de l’être. Je ne peux pardonner celui qui traverse avec le regard heureux de l’innocent les injustices et les guerres, les horreurs et le sang. Il y a des millions d’innocents comme toi à travers le monde qui préfèrent s’effacer de l’histoire plutôt que de perdre leur innocence. Et je dois les faire mourir, même si je sais qu’ils ne peuvent faire autrement, je dois les maudire comme le figuier, et les faire mourir, mourir, mourir. » (La sequenza del fiore di carta  (1967-1969), Per il cinema, éd. W. Siti et F. Zabagli, Milan, Arnoldo Mondadori, 2001.) À cette condamnation céleste, le gentil Ninetto ne comprend évidemment rien du tout. Il demandera juste, l’air plus innocent que jamais : « Quoi ? » Avant de s’effondrer dans une attitude qui reprend exactement celle d’un cadavre filmé lors de la guerre du Vietnam. La luciole est morte, elle a perdu ses gestes et sa lumière dans l’histoire politique de notre sombre contemporain qui condamne son innocence à mort. (…) Le fascisme proposait un modèle, réactionnaire et monumental, mais qui restait lettre morte. Les différentes cultures particulières (paysannes, sous-prolétarienne, ouvrières) continuaient imperturbablement à s’identifier à leurs modèles, car la répression se limitait à obtenir leur adhésion en paroles. De nos jours, au contraire, l’adhésion aux modèles imposés par le centre est totale et inconditionnée. On renie les véritables modèles culturels. L’abjuration est accomplie. En 1974, Pasolini développera amplement son thème du « génocide culturel ». Le « véritable fascisme », dit-il, est celui qui s’en prend aux valeurs, aux âmes, aux langages, aux gestes, aux corps du peuple. C’est celui qui « mène, sans bourreaux ni exécutions de masse, à la suppression de larges portions de la société elle-même », et c’est pourquoi il faut appeler génocide « cette assimilation [totale] au mode et à la qualité de vie de la bourgeoisie. En 1975, tout près d’écrire son texte sur la disparition des lucioles, le cinéaste s’engagera dans le motif – tragique et apocalyptique – d’une disparition de l’humain au cœur de la société présente : « Je tiens simplement à ce que tu regardes autour de toi et prennes conscience de la tragédie. Et quelle est-elle, la tragédie ? La tragédie, c’est qu’il n’existe plus d’êtres humains ; on ne voit plus que de singuliers engins qui se lancent les uns contre les autres. » (…) Les lucioles ont disparu dans l’aveuglante clarté des « féroces » projecteurs : projecteurs des miradors, des shows politiques, des stades de football, des plateaux de télévision. Quant aux « singuliers engins qui se lancent les uns contre les autres », ce ne sont que des corps surexposés, avec leurs stéréotypes du désir, qui s’affrontent dans la pleine lumière des sitcoms, bien loin des discrètes, des hésitantes, des innocentes lucioles, ces « souvenirs quelque peu poignants du passé ». (…) J’ai vu avec « mes sens », dit-il pour assumer le caractère empirique, sensible et même poétique de son analyse, « le comportement imposé par le pouvoir de la consommation remodeler et déformer la conscience du peuple italien, jusqu’à une irréversible dégradation ; ce qui n’était pas arrivé pendant le fascisme fasciste, période au cours de laquelle le comportement était totalement dissocié de la conscience. » Le caractère véritablement tragique et déchirant d’une telle protestation vient de ce que Pasolini se voit contraint, en ces dernières années de sa vie, d’abjurer cela même qui avait constitué le socle de toute son énergie poétique, cinématographique et politique. À savoir son amour du peuple, qui transfigure notamment ses récits des années cinquante et tous ses films des années soixante. (…) La télévision non seulement ne concourt pas à élever le niveau culturel des couches inférieures, mais provoque chez elles le sentiment d’une infériorité presque angoissante. » (…) Chacun finit par s’exhiber à l’égal d’une marchandise dans sa vitrine, façon de ne pas apparaître, justement. Façon de troquer la dignité civile contre un spectacle indéfiniment remonnayable. Les projecteurs ont investi tout l’espace social, personne n’échappe plus à leurs « féroces yeux mécaniques ». Et le pire, c’est que tout le monde a l’air content, croyant pouvoir « se refaire une nouvelle beauté » en profitant de triomphale industrie de l’exposition politique. (…) Nous savons aujourd’hui que pour détruire l’expérience point n’est besoin d’une catastrophe : la vie quotidienne, dans une grande ville, suffit parfaitement en temps de paix à garantir ce résultat. Dans une journée d’homme contemporain, il n’est presque plus rien en effet qui puisse se traduire en expérience : ni la lecture du journal, si riche en nouvelles irrémédiablement étrangères au lecteur même qu’elles concernent ; ni le temps passé dans les embouteillages au volant d’une voiture ; ni la traversée des enfers où s’engouffrent les rames de métro ; ni le cortège des manifestants, barrant soudain toute la rue ; ni la nappe des gaz lacrymogènes, qui s’effilochent lentement entre les immeubles du centre-ville ; pas davantage les rafales d’armes automatiques qui éclatent on ne sait où ; ni la file d’attente qui s’allonge devant les guichets d’une administration ; ni la visite au supermarché, ce nouveau pays de Cocagne ; ni les instants d’éternité passés avec des inconnus, en ascenseur ou en autobus, dans une muette promiscuité. L’homme moderne rentre chez lui le soir épuisé par un fatras d’événements – divertissants ou ennuyeux – sans qu’aucun d’eux ne soit mué en expérience. C’est bien cette impossibilité où nous sommes de la traduire en expérience qui rend notre vie quotidienne insupportable, plus qu’elle ne l’a jamais été. […] La visite d’un musée ou d’un lieu de pèlerinage touristique est particulièrement instructive à cet égard. Placée devant les plus grandes merveilles de la terre (disons, par exemple, le Patio de los leones à l’Alhambra), une écrasante majorité de nos contemporains se refuse à en faire l’expérience : elle préfère laisser ce soin à l’appareil photographique. Il ne s’agit nullement ici de déplorer une telle attitude, mais d’en prendre acte. » (G. Agamben, Enfance et histoire. Destruction de l’expérience et origine de l’histoire (1977), Paris, Payot, 1989 (édition remaniée). (…) Les survivances ne sont que lueurs passantes dans les ténèbres, en aucun cas l’advenue d’une grande « lumière de toute lumière ». Parce qu’elles nous enseignent que la destruction n’est jamais absolue – fût-elle continue –, les survivances nous dispensent justement de croire qu’une « dernière » révélation ou une salvation « finale » soient nécessaires à notre liberté. (…) Nous ne vivons pas dans un monde, mais entre deux mondes au moins. Le premier est inondé de lumière, le second traversé de lueurs. Au centre de la lumière, nous fait-on croire, s’agitent ceux que l’appelle aujourd’hui, par cruelle et hollywodienne antiphrase, les quelques people, autrement dit les stars – les étoiles, on le sait, portent des noms de divinités – sur lesquelles nous regorgeons d’informations le plus souvent inutiles. Poudre aux yeux qui fait système avec la gloire efficace du « règne » : elle ne nous demande qu’une seule chose, et c’est de l’acclamer unanimement. Mais aux marges, c’est-à-dire à travers un territoire infiniment plus étendu, cheminent d’innombrables peuples sur lesquels nous en savons trop peu, donc pour lesquels une contre-information apparaît toujours plus nécessaire. Peuples-lucioles quand ils se retirent dans la nuit, cherchent comme ils peuvent leur liberté de mouvement, fuient les projecteurs du « règne », font l’impossible pour affirmer leurs désirs, émettre leurs propres lueurs et les adresser à d’autres. Je repense soudain – ce ne sera ici qu’un dernier exemple, il y en aurait bien d’autres à convoquer – aux quelques images fragiles surgies dans la nuit du camp de Sangatte, en 2002, et filmées par Laura Waddington sous le titre Border.

Didi-Huberman (Georges), Survivance des lucioles, Les éditions de Minuit, janvier 2015.

MICHEL DÉON ET LES CARESSES DE DÉSIR / (…) La prenant par l’épaule, il la fit pivoter et, sans hâte, commença de déboutonner la robe grise. – Je me dis, continua-t-elle, que vous faites l’amour avec moi parce que je vous le demande. Vous seriez aussi bien aise de vous en passer. Non, là c’est une agrafe. Je me creuse la tête pour inventer du nouveau. Avant-hier, je pensais me faire tatouer. Que diriez-vous d’un papillon sur la cuisse ? Je connais une Italienne qui s’est fait tatouer sur le ventre le prénom de son amant… Elle ne peut plus en changer. C’est une idiote. Ne laissez pas ma jupe par terre. Elle sera toute chiffonnée. Hier, il m’est venu une bien meilleure idée que les tatouages, mais je ne vous la raconterai pas. C’est un peu intellectuel. Tant pis. Je connais assez vos réflexes pour savoir que vous tomberez dans le panneau. Le plus curieux est que cela se corse d’une bonne action. Attention, ne déchirez pas mon bas. Où est mon verre ? Ah ! sur la cheminée. Passez-le moi. Je déferai seule ma ceinture. Vous ne vous doutez pas de ce qu’il faut subir pour garder un corps présentable à quarante ans : massage, régime, douches froides, culture physique. C’est fou ! Non ! Attendez ! Pas comme ça ! Me trouvez-vous mieux qu’Évelyne ? Je vous pose des questions stupides auxquelles vous refusez toujours de répondre. Est-ce au moins vrai que vous ne racontez tout qu’à moi ? Évelyne ne sait pas rien ? On dit que son mari est pédéraste. Merci. (…) Le pianiste claqua le couvercle de son piano. Il y eut un flottement sur la piste : la fête était finie. Nous n’avions plus qu’à rentrer par la pinède dont le parfum tiède montait par bouffées jusqu’à la route. À la porte de l’hôtel, nous nous dîmes au revoir. J’essayai de garder un instant la main d’Agnès. Elle m’échappa. Ce soir, dans leurs chambres, les quelques maris qui avaient osé danser avec Agnès jouaient les héros et leurs femmes les admiraient et les reprenaient en main. Je dormis mal, mal pour ne pas dire pas du tout. (…) Ce fut une ruée vers le vestiaire. Une cavalcade de diplomates dévala l’escalier de marbre, plaquant contre la rampe les huissiers ahuris. Dans la grande allée rouge du Parc, Constance conduisit un étrange cortège qui la suivait, un peu essoufflé, mais grisé d’un indicible espoir. Elle se mit à courir et le seul le délégué finlandais put la suivre de près. Jérôme du Terrail préféra prendre un raccourci pour arriver en même temps qu’elle au bord du lac, sur le môle du petit port réservé à la S.D.N. Les trente-deux nations restantes suivaient, haletantes dans un nuage de buée. Le froid couperosait les visages. Constance, avec calme et dignité, ôta son manteau, le jeta à ses pieds, et lentement se déshabilla. Les délégués reculèrent de quelques pas. Déjà leur apparaissait son corps rose et blanc, orné à peine d’une légère blondeur. C’est une vraie blonde, pensa Jérôme. Puis, nue et fraîche comme un bonbon, elle plongea. La mince couche de glace à peine épaisse de quelques millimètres éclata son sous poids. Constance apparut quelques brassées plus loin, brisant de nouveau la pellicule couvrant la surface du lac. Dans un bouillonnement d’écume elle regagna le môle et se hissa à la force des poignets. Elle a tort de ne pas se raser sous les bras, pensa Jérôme. Deux longues égratignures vermeilles rayaient son ventre et son dos. (…) Bien que fils de sous-préfet, il n’avait jamais caressé une cuisse aussi belle. Miss Patsy Rose était heureuse et bien que ses larmes fussent séchées depuis longtemps elle mimait encore les sanglots pour mieux jouir de cette première caresse. Un soir de paye, elle avait giflé le dompteur qui cherchait à lui voler un baiser. Pourquoi le jeune blond restait-il si discret ? (…) Bientôt ces chocs sourds qui endolorissaient son sein gauche prirent une telle intensité que les spectateurs se bouchèrent les oreilles pour ne plus les entendre. Seul Gérard, les yeux fixés sur elle, qu’il discernait à peine, n’entendait rien. Son cœur battait aussi fort et au même rythme que celui de Miss Patsy Rose qui prit enfin son élan et, les yeux clos, travers le faisceau des projecteurs, et agrippa le trapèze. Personne d’autre que Gérard n’entendit son soupir de soulagement. Maintenant, là-haut, Patsy déploya des grâces, distribua baisers et sourires, avant de regagner la piste, glorieuse et de nouveau pure comme son propre ange gardien. La règle du cirque voulant que les artistes, quittent la piste en trois bonds et disparaissent derrière le rideau, Miss Patsy Rose plus légère que l’air, au troisième saut vers la sortie, se tordit la cheville dans la sciure épaisse et tomba en avant, le front contre la bordure de la piste. Un flot de sang vermeil couvrit son visage sur lequel une nuit d’amour et deux minutes d’angoisse n’avaient même pas su tracer une ride. Son dernier mot fut pour demander le peignoir de pilou bleu pâle. Gérard, garçon d’avenir, était libre… (…) C’est cela que j’appelle être bien : une façon rare et allègre de se retrouver avec ses vrais amours que la vie quotidienne et la maturité engloutissent sournoisement. Je faisais des rêves absurdes. Je me disais qu’au retour je réciterais ces vers à la jeune fille (car déjà dans mon esprit ce ne pouvait plus être qu’une jeune fille). La Graziella de Lamartine se rappelait à moi, laissant tout d’un coup la bride à une imagination romantique dont la naïveté est une délicieuse source de rajeunissement. Que n’inventerait-on pas autour d’un sujet pareil ? Je voyais cette nouvelle Akrivie transplantée à Paris, quittant sa robe de grossière toile noire, ses bas de fil, ses espadrilles de corde pour des vêtements civilisés. Je la devinais à l’avance, muette, intimidée devant tous ces gens qui ne parleraient que de choses auxquelles elle n’entendait rien, mais le soir, au retour, jacassant seule avec moi, comme elle le faisait à Formentera avec ses oiseaux, me racontant dans le détail tout ce qu’elle aurait compris de ce monde à l’envers où je la transplanterais. (…) Mais comment se détruit-on le mieux : en bâtissant des songes impossibles ou en brûlant tout ? Un jour, je le saurai. Ce qu’il importait de souhaiter, c’est que ce ne fût pas trop tard. (…) Je pouvais être tranquille : aucun secours ne viendrait d’en haut. J’avais massacré un bonheur bancal. Je l’avais massacré pour rien, pour l’honneur, pour le plaisir raffiné de ne laisser derrière moi qu’une ruine, et parce que ceux qui ont un jour l’espoir ne supportent pas que d’autres en arrivent, par le jeu stupide des mensonges et des illusions, à cette lente agonie.

Déon (Michel), À la légère, éditions Gallimard folio, novembre 2014.

BALZAC ET LA JEUNESSE CONDAMNÉE / (…) En s’évertuant, en déployant toute son énergie, un jeune homme qui part de zéro peut se trouver, au bout de dix ans, au-dessous du point de départ. Aujourd’hui, le talent doit avoir le bonheur qui fait réussir l’incapacité ; bien plus, s’il manque aux basses conditions qui donnent le succès à la médiocrité rampante, il n’arrivera jamais. Si nous connaissions parfaitement notre époque, nous nous connaissions aussi nous-mêmes, et nous préférions l’oisiveté des penseurs à une activité sans but, la nonchalance et le plaisir à des travaux inutiles qui eussent lassé notre courage et usé le vif de notre intelligence. Nous avions analysé l’état social en riant, en fumant, en nous promenant. Pour se faire ainsi, nos réflexions, nos discours n’en étaient ni moins sages, ni moins profonds. (…) Je déserte la France, où l’on dépense à se faire place le temps et l’énergie nécessaires aux plus hautes créations. Imitez-moi, mes amis, je vais là où l’on dirige à sa gré sa destinée. (…) Il est impossible de vous raconter les scènes de haute comédie qui sont cachées sous cette synthèse algébrique de sa vie ; les factions inutiles faites au pied de la fortune qui s’envolait, les longues chasses à travers les broussailles parisiennes, les courses du solliciteur haletant ; les tentatives essayées sur des imbéciles, les projets élevés qui avortaient par l’influence d’une femme inepte ; les conférences avec des boutiquiers qui voulaient que leurs fonds leur rapportassent et des loges, et la pairie, et de gros intérêts ; les espoirs arrivés au faîte, et qui tombaient à fond sur des brisants ; les merveilles opérées dans le rapprochement d’intérêts contraires et qui se séparent après avoir bien marché pendant une semaine ; les déplaisirs mille fois répétés de voir un sot décoré de la Légion-d’Honneur, et ignorant comme un commis, préféré à l’homme de talent ; puis ce que Marcas appelait les stratagèmes de la bêtise : on frappe sur un homme, il paraît convaincu, il hoche la tête, tout va s’arranger ; le lendemain, cette gomme élastique, un moment comprimée, a repris, pendant la nuit sa consistance, elle s’est même gonflée, et tout est à recommencer ; vous retravaillez jusqu’à ce que vous ayez reconnu que vous n’avez pas affaire à un homme, mais à du mastic qui se sèche au soleil. (…) La jeunesse n’a pas d’issue en France, elle y amasse une avalanche de capacités méconnues, d’ambitions légitimes et inquiètes, elle se marie peu, les familles ne savent que faire de leurs enfants : quel sera le bruit qui ébranlera ces masses, je ne sais ; mais elles se précipiteront dans l’état de choses actuel et le bouleverseront. Il est des lois de fluctuation qui régissent les générations, et que l’empire romain avait méconnus quand les Barbares arrivèrent. Aujourd’hui, les Barbares sont des intelligences. (…) Louis XIV, Napoléon, l’Angleterre, étaient et sont avides de jeunesse intelligente. En France, la jeunesse est condamnée par la légalité nouvelle, par les conditions mauvaises du principe électif, par les vices de la constitution ministérielle. En examinant la composition de la chambre élective, vous n’y trouverez point de député de trente ans : la jeunesse de Richelieu et celle de Mazarin, la jeunesse de Turenne et celle de Colbert, la jeunesse de Pitt et celle de Saint-Just, celle de Napoléon et celle du prince de Metternich, n’y trouveraient point de place. Burke, Sheridan, Fox, n’y pourraient s’y asseoir. On aurait pu mettre la majorité politique à vingt et un ans et dégrever l’éligibilité de toute espèce de condition, les départements n’auraient élu que les députés actuels, des gens sans aucun talent politique, incapables de parler sans estropier la grammaire, et parmi lesquels, en dix ans, il s’est à peine rencontré un homme d’État.

Balzac (Honoré de), Z. Marcas, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 1er trimestre 1986.

BALZAC, LE DRAPEAU DU PROGRÈS EN POLITIQUE, L’ÉCONOMIE SPÉCULATIVE ET LA GUERRE ÉCONOMIQUE / (…) Cette satisfaction interne passant d’autant plus pour de la bienveillance et de l’affabilité, que Philéas s’était fait un langage à lui, remarquable par un usage immodéré des formules de la politesse. Il avait toujours l’honneur ; il joignait à toutes ses demandes de santé relatives aux personnages absentes les épithètes de cher, de bon, d’excellent. Il prodiguait les phrases de condoléances ou les phrases complimenteuses à propos des petites misères ou des petites félicités de la vie humaine. Il cachait ainsi sous un déluge de lieux communs son incapacité, son défaut absolu d’instruction, et une faiblesse de caractère qui ne peut être exprimée que par le mot un peu vieilli de girouette. (…) Le Progrès, un de ces mots derrière lesquels on essayait alors de grouper beaucoup plus d’ambitions menteuses que d’idées ; car, après 1830, il ne pouvait représenter que les prétentions de quelques démocrates affamés, ce mot faisait encore beaucoup d’effet dans Arcis et donnait de la consistance à qui l’inscrivait sur son drapeau. Se dire un homme de progrès, c’était se proclamer philosophe en toute chose et puritain en politique. On se déclarait ainsi pour les chemins de fer, les mackintosh, les pénitenciers, le pavage en bois, l’indépendance des nègres, les caisses d’épargne, les souliers sans couture, l’éclairage au gaz, les trottoirs en asphalte, le vote universel, la réduction de la Liste Civile. Enfin, c’était se prononcer contre les traités de 1815, contre la branche aînée, contre le colosse du Nord, la perfide Albion, contre toutes les entreprises bonnes ou mauvaises du gouvernement. Comme on le voit, le mot progrès peut aussi bien signifier : Non ! que Oui !… C’était le réchampissage du mot libéralisme, un nouveau mot d’ordre pour des ambitions nouvelles. (…) Ces ouvriers correspondent à des facteurs, lesquels aboutissent à un spéculateur appelé fabricant. Ce fabricant traite avec des maisons de Paris ou souvent avec de simples bonnetiers au détail qui, les uns et les autres, ont une enseigne où se lisent ces mots : Fabrique de bonneteries. Ni les uns ni les autres ne font un bas, ni un bonnet, ni une chaussette. La bonneterie vient de la Champagne en grande partie, car il existe à Paris des ouvriers qui rivalisent avec les Champenois. Cet intermédiaire entre le producteur et le consommateur n’est pas une plaie particulière à la bonneterie. Il existe dans la plupart des commerces, et renchérit la marchandise de tout le bénéfice exigé par le l’entrepositaire. Abattre ces cloisons coûteuses qui nuisent à la vente des produits, serait une entreprise grandiose qui, par ses résultats, arriverait à la hauteur d’une œuvre politique. En effet, l’industrie tout entière y gagnerait, en établissant à l’intérieur ce bon marché si nécessaire à l’extérieur pour soutenir victorieusement la guerre industrielle avec l’étranger ; bataille tout aussi meurtrière que celle des armes. (…) Les écrivains, les administrateurs, l’Église du haut de ses chaires, la Presse du haut de ses colonnes, tous ceux à qui le hasard donne le pouvoir d’influencer sur les masses, doivent le dire et le redire : thésauriser est un crime social. L’économie inintelligente de la province arrête la vie du corps industriel et gêne la santé de la nation.

Balzac (Honoré de), Le député d’Arcis, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 1er trimestre 1986.

BALZAC, LA FEMME DÉPENDANTE, L’HOMME DU MOYEN-ÂGE ET L’ART DU POUVOIR / (…) Sous le rapport des sentiments, l’aîné des d’Hauteserre appartenait à cette secte d’homme qui considèrent la femme comme dépendante de l’homme, en restreignant au physique son droit de maternité, lui voulant beaucoup de perfections et ne lui en tenant aucun compte. Selon eux, admettre la femme dans la Société, dans la Politique, dans la Famille, est un bouleversement social. Nous sommes aujourd’hui si loin de cette vieille opinion des peuples primitifs, que presque toutes les femmes, même celles qui ne veulent pas de la liberté funeste offerte par les nouvelles sectes, pourront s’en choquer ; mais Robert d’Hauteserre avait le malheur de penser ainsi. Robert était l’homme du Moyen-Âge, le cadet était un homme d’aujourd’hui. Ces différences, au lieu d’empêcher l’affection, l’avaient au contraire resserrée entre les deux frères. Dès la première soirée, ces nuances furent saisies et appréciées par le curé, par mademoiselle Goujet et madame d’Hauteserre, qui, tout en faisant leur boston, aperçurent déjà des difficultés dans l’avenir. (…) – Sur cent affaires criminelles, dit Bordin, il n’y en a pas dix que la Justice développe dans toute leur étendue, et il y en a peut-être un bon tiers dont le secret lui est inconnu. La vôtre est du nombre de celles qui sont indéchiffrables pour les accusés et les accusateurs, pour la Justice et pour le public. Quant au souverain, il a d’autres pois à lier qu’à secourir messieurs de Simeuse, quand même ils n’auraient pas voulu le renverser. (…) Enfin, tranchons le mot, dit Fouché, que ferons-nous, si le Premier Consul est vaincu ? Est-il possible de refaire une armée ? Resterons-nous ses humbles serviteurs ? – Il n’y a plus de république en ce moment, fit observer Sieyès, il est consul pour dix ans. – Il a plus de pouvoir que n’en avait Cromwell, ajouta l’évêque, et n’a pas voté la mort du Roi. – Nous avons un maître, di Fouché, le conserverons-nous, s’il perd la bataille, ou reviendrons-nous à la république pure ? – La France, répliqua sentencieusement Carnot, ne pourra résister qu’en revenant à l’énergie conventionnelle. – Je suis de l’avis de Carnot, dit Sieyès. Si Bonaparte revient défait, il faut l’achever ; il nous en a trop dit depuis sept mois ! – Il a l’armée, reprit Carnot d’un air penseur. – Nous aurons le peuple ! s’écria Fouché. – Vous êtes prompt, monsieur ! répliqua le grand seigneur de cette voix de basse-taille qu’il a conservée et qui fit rentrer l’oratorien en lui-même. – Soyons franc, dit un ancien conventionnel en montrant sa tête, si Bonaparte est vainqueur, nous l’adorerons ; vaincu nous l’enterrerons !

Balzac (Honoré de), Une ténébreuse affaire, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 1er trimestre 1986.

BOHUMIL HRABAL, GARE ÉROTIQUE ET VIE EN TEMPS DE GUERRE / (…) Et Mme la comtesse lui tendit la main qu’il baisa respectueusement, puis il voulut l’aider à passer les pieds dans les étriers, mais Mme la comtesse le dissuada d’un geste et se hissa sur le poulain noir, d’un seul coup de reins, les jambes s’ouvrirent une brève seconde et M. Hubicka s’essuya la bouche et déclara : – En voilà une belle croupe ! et il cracha. Mme la comtesse s’éloignait au galop sur le chemin du château, le poulain se détachait sur la neige qui scintillait sous le soleil rose. M. Hubicka répartissait les femmes en deux catégories. Celles que la nature avait particulièrement favorisé au-dessous de la ceinture, il les appelait, comme Mme la comtesse, les belles croupes. Ou les beaux jarrets. Et celles qui avaient l’avantage au-dessus de la ceinture et arboraient un joli buste, il les appelait les beaux poitrails. Comme on dirait d’un cheval ou d’une vache. (…) – Malédiction d’un siècle érotique ! Tout est hyperérotisé ! Partout des excitants érotiques ! Des adolescents et des gosses s’éprennent de gardeuses d’oie ! Les lectures et les films érotiques conduisent à des drames d’amour ! Au pilori les écrivains et les éducateurs et les marchands de livres et d’images pornographiques ! Il faut en finir avec la monstrueuse imagination de la jeunesse ! Il a coupé en morceaux le cadavre de la crémière et aurait certainement découpé le cadavre de sa cousine si on l’avait laissé faire ! (…) – Alors c’est vrai, vous n’avez encore jamais couché avec une femme, dit-elle, et elle sourit et elle avait des fossettes comme en avait Macha, et ses yeux étaient tout attendris, comme si elle s’étonnait de sa chance ou comme si elle avait découvert une chose rare, et elle me plongea ses doigts dans les cheveux, comme si j’avais été un piano, puis elle regarda la porte fermée qui donnait sur le bureau de la gare et elle se pencha sur la table et tira la mèche, je l’entendis distinctement souffler la lampe et je sentis ses mains sur moi et elle m’entraîna sur le canapé du chef de gare et se renversa en arrière et m’attira contre elle, puis elle fut douce avec moi, comme quand j’étais petit et que maman m’habillait ou me déshabillait, elle me permit de l’aider à relever sa jupe, puis je sentis qu’elle levait et ouvrait les jambes, elle posa ses chaussures tyroliennes sur le canapé du chef de gare, et tout à coup je fus collé contre Viktoria, comme j’étais collé à la photo de Macha sur ma photo de garçonnet en costume marin, et je me sentis submergé par une lumière de plus en plus violente, je prenais sans cesse de la hauteur, toute la terre tremblait, ce n’était que roulement de tonnerre et grondement, c’était un bruit qui n’émanait ni de moi ni du corps de Viktoria, mais de l’extérieur, tout le bâtiment semblait frémir jusque dans ses fondations, les vitres tremblaient, jusqu’aux téléphones dont le timbre se mettait à retentir en l’honneur de mon entrée victorieuse et solennelle dans la vie, les télégraphes égrenaient d’eux-mêmes leurs signaux Morse, comme il arrivait parfois dans les bureaux de gare pendant les orages, je croyais entendre les pigeons du chef de gare roucouler à l’unisson, l’horizon se soulevait et flambait de toutes les couleurs des flammes, puis à nouveau le bâtiment de la gare trembla, bougea légèrement dans ses fondations. Puis, je sentis le corps de Viktoria se tendre et s’arquer comme une voûte, j’entendis ses chaussures ferrées se planter dans le canapé de toile cirée, j’entendis la toile se déchirer, et je ne sais d’où, des ongles des mains et des pieds un spasme radieux affluait dans mon cerveau, tout à coup tout fut blanc, puis gris, puis brun, comme s’il était tombé de l’eau brûlante puis aussitôt de l’eau glacée et je sentis une douleur agréable dans le dos comme si l’on m’avait frappé avec une truelle de maçon.

Hrabal (Bohumil), Trains étroitement surveillés, éditions Gallimard folio, 10 mars 2012.

BALZAC ET LE PARDON / (…) Il y a une indigence que les indigents savent deviner. Le pâtissier et sa femme se regardèrent et se montrèrent la vieille femme en se communiquant une même pensée. Ce louis d’or devait être le dernier. Les mains de la dame tremblaient en offrant cette pièce, qu’elle contemplait avec douleur et sans avarice ; mais elle semblait connaître toute l’étendue du sacrifice. Le jeûne et la misère étaient gravés sur cette figure en traits aussi lisibles que ceux de la peur et des habitudes ascétiques. (…) L’homme leva la tête, jeta un regard sombre sur la religieuse, et ne répondit pas ; elle sentit comme un vêtement de glace tombant sur elle, et garda le silence ; à son aspect, la reconnaissance et la curiosité expirèrent dans tous les cœurs. Il était peut-être moins froid, moins taciturne, moins terrible qu’il le parut à ces âmes que l’exaltation de leurs sentiments disposait aux épanchements de l’amitié. Les trois pauvres prisonniers, qui comprirent que cet homme voulait rester un étranger pour eux, se résignèrent. Le prêtre crut remarquer sur les lèvres de l’inconnu un sourire promptement réprimé au moment où il s’aperçut des apprêts qui avaient été faits pour le recevoir, il entendit la messe et pria ; mais il disparut, après avoir répondu par quelques mots de politesse négative à l’invitation que lui fit mademoiselle de Langeais de partager la petite collation préparée. Après le 9 thermidor, les religieuses et l’abbé de Marolles purent aller dans Paris, sans y courir le moindre danger. La première sortie du vieux prêtre fut pour un magasin de parfumerie, à l’enseigne de la Reine des Fleurs, tenu par les citoyen et citoyenne Ragon, anciens parfumeurs de la Cour, restés fidèles à la famille royale, et dont se servaient les Vendéens pour correspondre avec les princes et le comité royaliste de Paris. L’abbé, mis comme le voulait cette époque, se trouvait sur le pas de la porte de cette boutique, située entre Saint-Roch et la rue des Frondeurs, quand une foule, qui remplissait la rue Saint-Honoré, l’empêcha de sortir. – Qu’est-ce ? dit-il à madame Ragon. Ce n’est rien, reprit-elle, c’est la charrette et le bourreau qui vont à la place Louis XV. Ah ! nous l’avons vu bien souvent l’année dernière ; mais aujourd’hui, quatre jours après l’anniversaire du 21 janvier, on peut regarder cet affreux cortège sans chagrin.

Balzac (Honoré de), Un épisode sous la terreur, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 1er trimestre 1986.

BOHUMIL HRABAL, UNE VIE EN IMAGES, CLICHÉS DE VÉRITÉS VANTARDES ET DE BESOIN D’AMOUR / (…) Sous l’Autriche-Hongrie les gens étaient terriblement retardés, un péquenot travaillait au champ avec une pioche et s’est coupé le doigt en se tapant dessus parce qu’il croyait que c’était un ver de terre, Latal l’instituteur battait les élèves et leur cognait la tête contre le tableau noir parce que les gosses ne connaissaient pas leur géométrie, quant au curé Zboril, il saisissait les gosses par la peau du cou et les soulevait en l’air en les secouant comme des lapins, parce qu’ils ne pouvaient pas comprendre que la grâce est à la fois un attribut de la nature divine et une récompense surnaturelle, et il a fallu qu’il fasse une longue prière, notre curé, pour que le bon Dieu le rende un peu moins méchant, parce qu’il plantait là son calice pour aller gifler ses enfants de chœur, et discipline autrichienne, on raffolait de la parade et des couleurs, l’archevêque portait une calotte violette et un manteau violet, le général Lucas avait un col doré avec trois étoiles sur fond de soie rouge, une fois un soldat a crié merde pour la guerre ! et l’instant d’après il s’est retrouvé cassé en deux pendu à un arbre, on a vendu le Fils de l’homme pour trente florins mais le sultan s’achetait des femmes pour cent mille et davantage, un crack comme saint Pierre a été pendu sur la croix la tête en bas, mais aujourd’hui le Pape, son successeur, se balade dans les mille pièces de Latran et du Vatican, et il a fallu installer des panneaux indicateurs pour qu’il ne s’égare pas, quand il discute avec les cardinaux il est moins question de l’amour du prochain que des cours de Bourse et des caisses catholiques, (…) c’est pour ça que Batista, dans ses écrits sur l’hygiène sexuelle, enjoint aux hommes de ne pas trop s’adonner à la passion, au plus trois fois dans l’après-midi, les catholiques quatre fois, pour ne plus avoir de mauvaises pensées vue que les mauvaises pensées peuvent porter malheur, ça vous tourne le sang, les sultans y sont particulièrement sujets, et ils attrapent un tour de reins, il est même arrivé que des papes et des rois n’aient guère de chance sur ce chapitre, et ensuite il est trop tard, tout un empire s’écroule à cause d’une gourgandine, parce qu’on ne tire jamais à la temps la morale de l’histoire, maman me le disait, ma mère m’avait prévenu, avec les femmes il faut faire du sentiment, donc mentir, parce que la lune de miel, la bagatelle, la rigolade, tout ça a une fin, mais quand c’est pour toute la vie ? (…) Mon cousin, quel numéro celui-là ! il avait un frère jumeau, il s’appelait Vincent de son nom de baptême et son frère jumeau s’appelait Louis, donc, quand ils ont eu un an leur mère leur a donné un bain dans la lessiveuse, mais elle a fait un saut chez une voisine et quand elle est revenue au bout d’une demi-heure un des jumeaux s’était noyé, et comme ils se ressemblaient comme deux gouttes d’eau, les deux jumeaux, on ne savait pas lequel c’était, Loulou ou Vincent, alors les parents ont tiré à pile ou face, l’aigle c’était Louis, l’empereur c’était Vincent, donc le noyé c’était Louis, seulement le cousin Vincent, quand il a été plus grand ça lui a pris la tête, il était en chômage et il avait le temps de réfléchir, il se demandait toute la journée lequel des deux au juste s’était noyé, si Louis n’était pas encore de ce monde, et si ce n’était pas lui Vincent qui s’était noyé ? et il s’est mis à boire, et après ça il se promenait au bord de l’eau et il se baignait souvent dans la rivière, et par la suite dans les bains publics, il cherchait sans doute à connaître la vérité, parce qu’il a fini par se noyer, pour avoir la certitude que ce n’était pas lui qui s’était noyé autrefois dans la lessiveuse… (…) … mon neveu s’est réveillé en entendant un robinet qui gouttait, mais il a allumé et Bondy, le pauvre, était en train de pisser ses deux brocs de bière sur le tapis et s’est rendormi aussitôt, ce sont ses gosses qui l’ont réveillé le lendemain matin et quand il a rouvert les yeux il s’est mis à hurler, comme ça, de but en blanc, ça y est les gars, j’ai trouvé ! et il poussait des cris et il caracolait sur le tapis plein de pisse, messieurs, non seulement ceux qui ne sont pas avec nous sont avec nous mais ceux qui sont contre nous sont aussi avec nous, parce qu’on ne peut pas se couper de son époque ! comprenez-vous, mademoiselle ? c’est le penchant des poètes pour la boisson et la méditation, et quand tout espoir semble perdu, le ciel se déchire et une main tire la pensée à la lumière du jour, et moi je retournais à la pelle le malt germé, je commençais par le ratisser avec cette pelle qu’on appelait la toute mignonne, Socrate et le Christ n’ont pas écrit une seule ligne et, regardez, leur enseignement est toujours actuel tandis que d’autres, plus ils publient de livres plus ils sont inconnus.

Hrabal (Bohumil), Cours de danse pour adultes et élèves avancés, éditions Gallimard (la Blanche), préface de Milan Kundera, février 2011.

BALZAC ET MONSIEUR DIMANCHE / (…) Je suis une des mille victimes des réactions politique. Je cache un nom objet de bien des vengeances, et si les leçons de l’expérience ne doivent pas toujours être perdues d’une génération à l’autre, souvenez-vous, jeune homme, de ne jamais vous prêter aux rigueurs d’aucune politique… Non que je me repente d’avoir fait mon devoir, ma conscience est parfaitement en repos, mais les pouvoirs aujourd’hui n’ont plus cette solidarité qui lie les gouvernements entre eux, quoique différents ; et si l’on récompense le zèle, c’est l’effet d’une peur passagère. (…) Quel admirable représentant du bourgeois d’aujourd’hui : commère, curieux, dévoré d’égalité, jaloux de la pratique, furieux de ne pas savoir pourquoi un pauvre malade reste dans sa chambre sans se montrer, et cachant sa fortune, vaniteux au point de la découvrir pour pouvoir se mettre au-dessus de son voisin. Cet homme doit être au moins lieutenant dans sa compagnie. Avec quelle facilité se joue à toutes les époques la scène de monsieur Dimanche.

Balzac (Honoré de), L’envers de l’histoire contemporaine – L’initié, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 3ème trimestre 1985.

BALZAC, LE TITRE D’HOMME NUL, LE TRÉSOR DE LA CONSCIENCE ET DIEU DANS LE MÉNAGE / (…) Son ignorance lui apprit à se taire, et son silence le servit ; il s’habitua, sous le régime impérial, à cette obéissance passive qui plaît aux supérieurs, et ce fut à cette qualité qu’il dut, plus tard, sa promotion au grade de sous-chef. Sa routine devient une grande expérience, ses manières et son silence couvrirent son défaut d’instruction. Cette nullité fut un titre quand on eut besoin d’un homme nul. On eut peur de mécontenter deux partis à la Chambre, qui, chacun, protégeaient un homme, et le ministère sortit d’embarras en exécutant la loi sur l’ancienneté. Voilà comment Thuillier devint sous-chef. (…) Quoique tout parvenu suppose un mérite quelconque, Minard était un ballon bouffi. S’épanchant en phrases filandreuses, prenant l’obséquiosité pour de la politesse et la formule pour de l’esprit, il débitait des lieux communs avec un aplomb et une rondeur qui s’acceptaient comme de l’éloquence. Ces mots, qui ne disent rien et répondent à tout : progrès, vapeur, bitume, garde nationale, ordre, élément démocratique, esprit d’association, légalité, mouvement et résistance, intimidation, semblaient à chaque phrase politique, inventés pour Minard, qui paraphrasait alors les idées de son journal. (…) N’offrons pas, je vous en supplie, notre ami Thuillier aux coups de ses concurrents ! ne le livrons pas à la discussion publique, cette harpie moderne qui n’est que le porte-voix de la calomnie, de l’envie, le prétexte saisi par les inimitiés, qui diminue tout ce qui est grand, qui salit tout ce qui est respectable, à qui déshonore tout ce qui est sacré ; … faisons comme a fait le tiers-parti à la Chambre, restons muets et votons ! (…) Or, Céleste avait reconnu non pas l’irréligion, mais l’indifférence de Félix en matière de religion. Comme la plupart des géomètres, des chimistes, des mathématiciens et des grands naturalistes, il avait soumis la religion au raisonnement : il y reconnaissait un problème insoluble comme la quadrature du cercle. Déiste in petto, il restait dans la religion de la majorité des Français, sans y attacher plus d’importance que la loi nouvelle éclose en juillet. Il fallait Dieu dans le ciel, comme un buste de roi sur un socle à la mairie. Félix Phellion, digne fils de son père, n’avait pas mis le plus léger voile sur sa conscience ; il y laissait lire par Céleste avec la candeur, avec la distraction d’un chercheur de problèmes : et la jeune fille mêlait la question religieuse à la question civile ; elle professait une profonde horreur pour l’athéisme ; son confesseur lui disait que le déiste est le cousin-germain de l’athée. – Avez-vous pensé, Félix, à faire ce que vous m’avez promis ? demanda Céleste aussitôt que madame Colleville les eût laissés seuls. – Non, ma chère Céleste, répondit Félix. – Oh ! manquer à sa promesse ! s’écria-t-elle doucement. – Il s’agissait d’une profanation, di Félix. Je vous aime tant, et d’une tendresse si peu ferme contre vos désirs, que j’ai promis une chose contraire à ma conscience. La conscience, Céleste, est notre trésor, notre force, notre appui. Comment vouliez-vous que j’allasse dans une église m’y mettre aux genoux d’un prêtre en qui ne je ne vois qu’un homme ?… Vous m’eussiez méprisé, si je vous avais obéi. – Ainsi, mon cher Félix, vous ne voulez pas aller à l’église ?… dit Céleste en jetant à celui qu’elle aimait un regard trempé de larmes. Si j’étais votre femme, vous me laisseriez aller seule là ?… Vous ne m’aimez pas comme je vous aime !… car jusqu’à présent, j’ai dans le cœur, pour un [athée], un sentiment contraire à ce que Dieu veut de moi ! – Un athée ! s’écria Félix Phellion. Oh ! non. Écoutez, Céleste… Il y a certainement un Dieu, j’y crois, mais j’ai de lui de plus belles idées que n’en ont vos prêtres ; je ne le rabaisse pas jusqu’à moi, je tente de m’élever jusqu’à lui… J’écoute  la voix qu’il a mise en moi, que les honnêtes gens appellent la conscience, et je tâche de ne pas obscurcir les divins rayons qui m’arrivent. Aussi ne nuirai-je jamais à personne, et ne ferai-je jamais rien contre les commandements de la morale universelle, qui fut la morale de Confucius, de Moïse, de Pythagore, de Socrate, comme celle de Jésus-Christ… Je resterai pur devant Dieu ; mes actions seront mes prières ; je ne mentirai jamais, ma parole sera sacrée, et jamais je ne ferai rien de bas ni de vil… Voilà les enseignements que je tiens de mon vertueux père, et que je veux léguer à mes enfants. Tout le bien que je pourrai faire, je l’accomplirai, même dussé-je en souffrir. Que demandez-vous de plus à un homme ?… Cette profession de foi de Phellion fit douloureusement hocher la tête à Céleste. – Lisez attentivement, dit-elle, l’Imitation de Jésus-Christ !… Essayer de vous convertir à la sainte Église catholique, apostolique et romaine, et vous reconnaîtrez combien vos paroles sont absurdes… Écoutez, Félix : le mariage n’est pas, selon l’Église, une affaire d’un jour, la satisfaction de nos désirs ; il est fait pour l’éternité… Comment ! nous serions unis la nuit et le jour, nous devrions faire une seule chair, un seul verbe, et nous aurions dans notre cœur deux langages, deux religions, une cause de dissentiment perpétuel ! Vous me condamneriez à des pleurs que je vous cacherais sur l’état de votre âme ; je pourrais m’adresser à Dieu ! combien de malheurs pour une épouse !… Non, ces idées sont intolérables… Oh ! Félix ! soyez de ma foi, car je ne puis être de la vôtre ! Ne mettez pas des abîmes entre nous… Si vous m’aimiez, vous auriez déjà lu l’Imitation de Jésus-Christ !… Les Phellion, enfants du Constitutionnel, n’aimaient pas l’esprit prêtre. Félix eut l’imprudence de répondre à cette espèce de prière échappée du fond d’une âme ardente ; – Vous répétez, Céleste, une leçon de votre confesseur, et rien n’est plus fatal au bonheur, croyez-moi, que l’intervention des prêtres dans les ménages… – Oh ! s’écria Céleste indignée, et que l’amour seul avait inspirée, vous n’aimez pas !… La voix de mon cœur ne va pas au vôtre ! Vous ne m’avez pas comprise, car vous ne m’avez pas entendue, et je vous pardonne, car vous ne savez ce que vous dites. Elle s’enveloppa dans un silence superbe, et Félix alla battre du tambour avec les doigts sur une vitre de la fenêtre : musique familière de ceux qui se livrent à des réflexions poignantes. Félix, en effet, se posait ces singulières et délicates questions de conscience phellione ; – Céleste est une riche héritière, et, en cédant, contre la voix de la religion naturelle, à ses idées, j’aurais en vue de faire un mariage avantageux : acte infâme. Je ne dois pas, comme père de famille, laisser les prêtres avoir la moindre influence chez moi ; si je cède aujourd’hui, je fais un acte de faiblesse qui sera suivi de beaucoup d’autres pernicieux à l’autorité du père et du mari… Tout cela n’est pas digne d’un philosophe. Et il revint vers sa bien-aimée. – Céleste, je vous en supplie à genoux, ne mêlons pas ce que la loi, dans sa sagesse, a séparé. Nous vivons pour deux mondes, la société et le ciel. À chacun sa voie pour faire son salut ; mais, quant à la société, n’est-ce-pas obéir à Dieu que d’en observer les lois ? Le Christ a dit : « Rendez à César ce qui appartient à César. » César est le monde politique… Oublions cette petite querelle ! – Une petite querelle !… s’écria la jeune enthousiaste. Je veux que vous ayez mon cœur comme je veux avoir tout le vôtre, et vous en faîtes deux parts !… N’est-ce-pas le malheur ? Vous oubliez que le mariage est un sacrement… – Votre prêtraille vous tourne la tête ! s’écria le mathématicien impatienté.

Balzac (Honoré de), Les petits bourgeois, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 3ème trimestre 1985.

JIM HARRISON, LE MOQUEUR BLEU DU MEXIQUE ET LA BOOM BOX / (…) Il savait depuis longtemps que l’humilité était la qualité la plus précieuse qu’on pût avoir. Sinon, on devenait victime des ambitions et des rêves vains de la jeunesse. Qui donc avait décrété que les écrivains étaient si importants pour le destin de l’humanité ? Shakespeare et quelques rares génies pouvaient revendiquer cet honneur, mais des milliers d’autres tombaient dans le vide et l’oubli. Assez curieusement, cela lui rappela le jour où il s’était arrêté un moment de travailler pour essayer d’aider une guêpe piégée derrière un store, dans son studio. Les efforts de cette guêpe pour traverser la vitre et rejoindre son nid dans le pommier situé à sept mètres de la fenêtre le rendaient fou. Il réussit à la libérer, mais la guêpe, furieuse de s’être fait attraper, agitait son abdomen en tous sens pour essayer de le piquer. Dès qu’il la fit sortir par la porte, elle vola droit vers le pommier. Bien que chasseur depuis l’enfance, il se refusa à tuer cette guêpe et, certains jours, il ne pouvait même pas se résoudre à tuer une banale mouche qui l’irritait. Qui aurait pu déclarer que ces insectes étaient moins importants qu’un écrivain luttant pour accéder à la gloire ? Il classa cette réflexion dans la rubrique respect de la vie, puis se sentit gêné par le côté prétentieux de l’expression. Il paya le paysan pour qu’il vienne limer les dents des porcelets afin qu’ils ne blessent pas les mamelles de leur mère en tétant. Cette attention plut à sa femme, mais il lui rétorqua que ce n’était pourtant qu’une simple routine. (…) Son obsession la plus agaçante, qui durait depuis un demi-siècle, était d’être l’esclave du langage. Il avait lu Keats à quatorze ans et le couperet était tombé. La poésie devint sa drogue, il perdit sa liberté. La nuit de son anniversaire, un 11 décembre, il s’en souvint, il était monté sur le toit de la maison pour regarder les étoiles et la nouvelle lune. La poésie requiert des vœux et il en fit. Beaucoup plus tard, sept ans plus tard pour être exact, son père et sa sœur moururent dans un accident de voiture. Après ce drame, ses vœux devinrent plus durs que le marbre. Si une telle horreur peut arriver à ceux qu’on aime, alors aucun autre travail n’est digne d’être entrepris. Quand il se mit à écrire aussi de la prose, il eut d’abord le sentiment de commettre un adultère, mais il découvrit bientôt  qu’en écrivant un roman il créait aussi d’autres poèmes. Sa journée de travail commençait par la poésie. Pasternak dit : « Révise ton âme jusqu’à la frénésie. » Malgré toutes les compromissions de son existence, il s’y tint : même durant ses séjours à Hollywood, il se voua à la poésie. À Los Angeles, on ne se lève pas de bonne heure, de sorte qu’il était seul à se promener de bon matin. Tout près de l’hôtel où il descendait toujours, le Westwood Marquis, s’étendait le splendide jardin botanique de UCLA, qu’il aimait à la folie. Là, il retrouvait souvent un chirurgien chinois, assis, immobile, près d’un joli bassin de carpes, pour se préparer à six heures de chirurgie du cerveau. Lui-même se mettait en condition avant d’affronter une journée de réunions qui n’aideraient personne sinon ceux qui avaient besoin d’argent, lui inclus. L’ironie de la situation était qu’il touchait trois cent cinquante mille dollars pour la première mouture d’un scénario et un certain nombre de versions corrigées. Assez d’argent à l’époque pour acheter la petite ferme de ses rêves. (…) En deux mots, la réalité pouvait s’ouvrir et révéler son essence comme un morceau de linoléum qu’on plie jusqu’à ce qu’il casse, et qu’on découvre la fibre noire sous-jacente. Lorsque, debout sur le pont de Niagara Falls, il avait failli se suicider, il avait aperçu cette essence. Ou en tenant le petit corps d’Alice avant son enterrement. Dans les deux cas, il avait entrevu de manière poignante la fibre noire de l’existence. La mort éveille l’attention. Il ressentit un peu la même chose en roulant à deux cent vingt kilomètres heure sur l’autoroute dans la Ferrari d’un ami. Néanmoins, cette dernière expérience ne correspondait pas tout à fait à sa définition. C’était trop stupide et artificiel. (…) Son éditrice lui écrivit un bref mot après leur désagréable échange téléphonique : « Pour vingt-cinq dollars, le lecteur ne veut pas un de vos aperçus, mais une histoire formidable qu’il se prend en pleine face. » Il se sentit vexé mais il savait très bien que, dans leurs moments de faiblesse, les écrivains avaient toujours cherché des fondements philosophiques à leurs créations. Dans son cas, tous ces prétendus fondements étaient franchement risibles. Pareilles velléités étaient presque toujours le fait de l’écrivain le plus mauvais du groupe, celui qui avait le plus à gagner, un bref éclair d’immortalité illuminant « le mouvement ». (…) Il assista à l’arrivée près de chez lui du très rare moqueur bleu du Mexique. La rumeur se répandit et presque aussitôt il y eut des centaines d’amateurs d’oiseaux postés le long de leur clôture, tout près de la rivière. Furieux de cette intrusion, il menaça certains d’entre eux d’abattre cet oiseau splendide. Quelques femmes en pleurèrent. Il installa une pancarte disant : « Attention ! Pitbull Black Savage champion d’Amérique ! » Le flot humain diminua, mais pas de beaucoup. Il se rendit au Walmart de Nogales, acheta une boom box stéréo et quelques CD de chansons de la frontière mexicaine incluant cette fameuse musique d’amour, de violence et de mort. Il atteignit son objectif : tout le monde sembla terrorisé. Les gens arrivaient toujours, mais repartaient très vite. Il constata avec amusement que le moqueur bleu du Mexique se pavanait et dansait devant la boom box.

Harrison (Jim), Le Vieux Saltimbanque, éditions Flammarion, septembre 2016.

BALZAC ET LA FOI DE L’ARTISTE /(…) – Voilà, lui dit Bixiou, une basse-taille et un second premier sujet de la danse. La basse-taille est un homme d’un immense talent, mais la basse-taille étant un accessoire dans les partitions, il gagne à peine ce que gagne la danseuse. Célèbre avant que la Taglioni et la Elssler parussent, le second sujet a conservé chez nous la danse de caractère, la mimique ; si les deux autres n’eussent révélé dans la danse une poësie inaperçue jusqu’alors, celle-ci serait un premier talent ; mais elle est en seconde ligne aujourd’hui ; néanmoins, elle palpe ses trente mille francs, et a pour ami fidèle un pair de France très-influent à la Chambre. Tenez, voici la danseuse du troisième ordre, une danseuse qui n’existe que par la toute-puissance d’un journal. Si son engagement n’eût pas été renouvelé, le Ministère eût eu sur le dos un ennemi de plus. Le corps de ballet est à l’Opéra la grande puissance : aussi est-il de bien meilleur ton dans les hautes sphères du dandysme et de la politique d’avoir des relations avec la Danse qu’avec le Chant. À l’orchestre, où se tiennent les habitués de l’Opéra, ces mots : « Monsieur est pour le Chant, » sont une espèce de raillerie. Un petit homme à figure commune, vêtu simplement, vint à passer. – Enfin, voilà l’autre moitié de la recette de l’Opéra qui passe, c’est le ténor. Il n’y a plus de poëme, ni de musique, ni de représentation sans un ténor célèbre dont la voix atteigne à une certaine note. Le ténor, c’est l’amour, c’est la voix qui touche le cœur, qui vibre dans l’âme, et cela se chiffre par un traitement plus considérable que celui d’un ministre. Cent mille franc à un gosier, cent mille francs à une paire de chevilles, voilà les deux fléaux financiers de l’Opéra. – Je suis abasourdi, dit Gazonal, de tous les cent mille francs qui se promènent ici. – Tu vas l’être bien davantage, mon cher cousin, suis-nous … Nous allons prendre Paris comme un artiste prend un violoncelle, et te faire voir comment on en joue, enfin comment on s’amuse à Paris. (…) – Il a de la main, il a du savoir… dit Léon ; mais le fouriérisme l’a tué. Tu viens de voir là, cousin, l’un des effets de l’ambition chez les artistes. Trop souvent, à Paris, dans le désir d’arriver plus promptement que par la voie naturelle à cette célébrité qui pour eux est la fortune, les artistes empruntent les ailes de la circonstance, ils croient se grandir en se faisant les hommes d’une chose, en devenant les souteneurs d’un système, et ils espèrent changer une coterie en public. Tel est Républicain, tel autre était Saint-Simonien, tel est Aristocrate, tel Catholique, tel Juste-Milieu, tel Moyen-Âge ou Allemand par parti pris. Mais si l’opinion ne donne pas le talent, elle le gâte toujours, témoin le pauvre garçon que vous venez de voir. L’opinion d’un artiste doit être la foi dans les œuvres… et son seul moyen de succès, le travail quand la nature lui a donné le feu sacré.

Balzac (Honoré de), Les comédiens sans le savoir, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 3ème trimestre 1985.

BALZAC, LE RAPPORT ET L’HISTOIRE DE LA BUREAUCRATIE / (…) Mis à portée d’étudier l’administration française et d’en observer le mécanisme, Rabourdin opéra dans le milieu où le hasard avait fait mouvoir sa pensée, ce qui, par parenthèse, est le secret de beaucoup d’œuvres humaines, et il finit par inventer un nouveau système d’administration. Connaissant les gens auxquels il aurait affaire, il avait respecté la machine qui fonctionnait alors, qui fonctionne encore et qui fonctionnera long-temps, car tout le monde sera toujours effrayé à l’idée de la refaire ; mais personne ne devait, selon Rabourdin, se refuser à la simplifier. Le problème à résoudre visait à son sens, dans un meilleur emploi des mêmes forces. À sa plus grande expression, ce plan consistait à remanier les impôts de manière à les diminuer sans que l’État perdît ses revenus, et à obtenir, avec un budget égal au budget qui soulevait alors tant de folles discussions, des résultats deux fois plus considérables que les résultats actuels. Une longue pratique avait démontré à Rabourdin, qu’en toute chose la perfection est produite par de simples revirements. Économiser, c’est simplifier. Simplifier, c’est supprimer un rouage inutile : il y a donc déplacement. Aussi, son système reposait-il sur un déclassement, il se traduisait par une nouvelle nomenclature administrative. De là vient peut-être la raison de la haine que s’attirent les novateurs. Les suppressions exigées par le perfectionnement, et d’abord mal comprises, menacent des existences qui ne se résolvent pas facilement à changer de condition. Ce qui rend Rabourdin vraiment grand, est d’avoir su contenir l’enthousiasme qui saisit tous les inventeurs, d’avoir cherché patiemment un engrenage à chaque mesure afin d’éviter les chocs, en laissant au temps et à l’expérience le soin de démontrer l’excellence de chaque changement. La grandeur du résultat ferait croire à son impossibilité, si l’on perdait de vue cette pensée au milieu de la rapide analyse de ce système. (…) Depuis 1789, l’État, la patrie si l’on veut, a remplacé le Prince. Au lieu de relever directement d’un premier magistrat politique, les commis sont devenus, malgré nos belles idées sur la patrie, des employés du Gouvernement, et leurs chefs flottent à tous les vents d’un pouvoir appelé le Ministère qui ne sait pas la veille s’il existera le lendemain. Le courant des affaires devant toujours s’expédier, il surnage une certaine quantité de commis indispensables quoique congéables à merci et qui veulent rester en place. La Bureaucratie, pouvoir gigantesque mis en mouvement par des nains, est née ainsi. Si en subordonnant toute chose et tout homme à sa volonté, Napoléon avait retardé pour un moment l’influence de la Bureaucratie, ce rideau pesant placé entre le bien à faire et celui qui peut l’ordonner, elle s’était définitivement organisée sous le gouvernement constitutionnel, inévitablement ami des médiocrités, grand amateur de pièces probantes et de comptes, enfin tracassier comme une petite bourgeoise. Heureux de voir les ministres en lutte constante avec quatre cent petits esprits, avec dix ou douze têtes ambitieuses et de mauvaise foi, les Bureaux se hâtèrent de se rendre nécessaires en se substituant à l’action vivante par l’action écrite, et ils créèrent une puissance d’inertie appelée le Rapport. Expliquons le Rapport. Quand les rois eurent des ministres, ce qui n’a commencé que sous Louis XV, ils se firent faire des rapports sur les questions importantes, au lieu de tenir comme autrefois, conseil avec les grands de l’État. Insensiblement, les ministres furent amenés par leurs Bureaux à imiter les rois. Occupés de se défendre devant les deux Chambres et devant la Cour, ils se laissèrent mener par les lisières du rapport. Il ne se présenta rien d’important dans l’Administration, que le ministre, à la chose la plus urgente, ne répondît : « J’ai demandé un rapport. » Le rapport devint ainsi, pour l’affaire et pour le ministre, c’est qu’est le rapport à la Chambre des députés pour les lois : une consultation où sont traitées les raisons contre et pour avec plus ou moins de partialité. Le ministre, de même que la Chambre, se trouve tout aussi avancé avant qu’après le rapport. Toute espèce de parti se prend en un instant. Quoi qu’on fasse, il faut arriver au moment où l’on se décide. Plus on met en bataille de raisons pour et de raisons contre, moins le jugement est sain. Les plus belles choses de la France se sont accomplies quand il n’existait pas de rapport et que les décisions étaient spontanées. La loi suprême de l’homme d’état est d’appliquer des formules précises à tous les cas, à la manière des juges et des médecins. Rabourdin qui se disait : « On est ministre pour avoir de la décision, connaître les affaires et les faire marcher », vit le rapport régnant en France depuis le colonel jusqu’au maréchal, depuis le commissaire de police jusqu’au roi, depuis les préfets jusqu’aux ministres, depuis la Chambre jusqu’à la loi. Dès 1818, tout commençait à se discuter, se balancer et se contre-balancer de vive voix et par écrit, tout prenait la forme littéraire. La France allait se ruiner malgré de si beaux rapports, et disserter au lieu d’agir. Il se faisait alors en France un million de rapports écrits par année ! Aussi la Bureaucratie régnait-elle ! Les dossiers, les cartons, les paperasses à l’appui des pièces sans lesquelles la France serait perdue, la circulaire sans laquelle elle n’irait pas, s’accrurent et embellirent. La Bureaucratie entretint dès lors à son profit la méfiance entre la recette et la dépense, elle calomnia l’Administration pour le salut de l’administrateur. Enfin elle inventa les fils lilliputiens qui enchaînent la France à la centralisation parisienne, comme si, de 1500 à 1800, la France n’avait rien pu entreprendre sans trente mille commis. En s’attachant à la chose publique, comme le gui au poirier, l’employé s’en désintéressa complétement, et voici comme. Obligés d’obéir aux princes ou aux Chambres qui leur imposent des parties prenantes au budget et forcés de garder des travailleurs, les ministres diminuaient les salaires et augmentaient les emplois, en pensant que plus il y aurait de monde employé par le gouvernement, plus le gouvernement serait fort. La loi contraire est un axiome écrit dans l’univers : il n’y a d’énergie que par la rareté des principes agissants. Aussi l’événement a-t-il prouvé, vers juillet 1830, l’erreur du ministérialisme de la Restauration. Pour implanter un gouvernement au cœur d’une nation, il faut savoir y rattacher des intérêts et non des hommes. Conduit à mépriser le gouvernement qui lui retirait à la fois considération et salaire, l’employé se comportait en ce moment avec lui comme une courtisane avec un vieil amant, il lui donnait du travail pour son argent : situation aussi peu tolérable pour l’Administration que pour l’employé, si tous deux osaient se tâter le pouls, et si les gros salaires n’étouffaient pas la voix des petits. Seulement occupé de se maintenir, de toucher ses appointements et d’arriver à sa pension, l’employé se croyait tout permis pour obtenir ce grand résultat. Cet état de choses amenait le servilisme du commis, il engendrait de perpétuelles intrigues au sein des Ministères où les employés pauvres luttaient contre une Aristocratie dégénérée qui venait pâturer sur les communaux de la bourgeoisie, en exigeant des places pour ses enfants ruinés. Un homme supérieur pouvait difficilement marcher le long de ces haies tortueuses, plier, ramper, se couler dans la fange de ces sentines où les têtes remarquables effrayaient tout le monde, Un génie ambitieux se vieillit pour obtenir la triple couronne, il n’imite pas Sixte-Quint pour devenir Chef de Bureau. Il ne restait ou ne venait que des paresseux, des incapables ou des niais. Ainsi s’établissait lentement la médiocrité de l’Administration française. Entièrement composée de petits esprits, la Bureaucratie mettait un obstacle à la prospérité du pays, retardait sept ans dans ses cartons le projet d’un canal qui eût stimulé la production d’une province, s’épouvantait de tout, perpétuait les lenteurs, éternisait les abus qui la perpétuaient et l’éternisaient elle-même ; elle tenait tout et le ministre même en lisière ; enfin elle étouffait les hommes de talent assez hardis pour vouloir aller sans elle ou l’éclairer sur ses sottises. Le livre des pensions venait d’être publié, Rabourdin y vit un garçon de bureau inscrit pour une retraite supérieure à celle des vieux colonels criblés de blessures. L’histoire de la Bureaucratie se lisait là toute entière. Autre plaie engendrée par les mœurs modernes, et qu’il comptait parmi les causes de cette secrète démoralisation : l’Administration à Paris n’a point de subordination réelle, il y règne une égalité complète entre le chef d’une Division important et le dernier expéditionnaire : l’un est aussi grand que l’autre dans une arène d’où l’on sort pour aller trôner ailleurs, car on y faisait un simple employé d’un poëte, d’un commerçant. Les employés se jugeaient entre eux sans aucun respect. L’instruction, également dispensée sans mesures aux masses, n’amène-t-elle pas aujourd’hui le fils d’un concierge de ministère à prononcer sur le sort d’un homme de mérite ou d’un grand propriétaire chez qui son père a tiré le cordon de la porte. Le dernier venu peut donc lutter avec le plus ancien. Un riche surnuméraire éclabousse son chef en allant à Longchamp dans un tilbury qui porte une jolie femme à laquelle il indique par un mouvement de son fouet le pauvre père de famille à pied, en disant : « Voilà mon chef ! » Les Libéraux nommaient cet état de choses le PROGRÈS, Rabourdin y voyait l’ANARCHIE au cœur du pouvoir. Ne voyait-il pas en résultat des intrigues agitées, comme celles du sérail, entre des eunuques, des femmes et des sultans imbéciles, des petitesses de religieuses, des vexations sourdes, des tyrannies de collège, des travaux diplomatiques à effrayer un ambassadeur entrepris pour une gratification ou pour une augmentation, des sauts de puces attelés à un char de carton, des malices de nègre faite au ministre lui-même ; des parasites ; les gens dévoués à leur pays qui tranchent vigoureusement sur la masse des incapacités, succombant sous d’ignobles trahisons. Toutes les hautes places dévolues à l’influence parlementaire et non plus à la Royauté, les employés devaient tôt ou tard se trouver dans la condition de rouages vissés à une machine : il ne s’agirait plus pour eux que d’être plus ou moins graissés. Cette fatale conviction, déjà venue à de bons esprits, étouffait bien des mémoires écrits en conscience sur les plaies secrètes du pays, désarmait bien des courages, corrodait les probités les plus sévères, fatigués de l’injustice et conviées à l’insouciance par de dissolvants ennuis. (…) Dans la monarchie vous n’avez que des courtisans et des serviteurs ; tandis qu’avec une Charte vous êtes servi, flatté, caressé par des hommes libres. Les ministres, en France, sont donc plus heureux que les femmes et que les rois : ils ont quelqu’un qui les comprend. Peut-être faut-il plaindre les secrétaires particuliers à l’égal des femmes et du papier blanc : ils souffrent tout. Comme la femme chaste, ils doivent n’avoir de talent qu’en secret, et pour leurs ministres. S’ils ont du talent en public, ils sont perdus. Un secrétaire particulier est donc un ami donné par le Gouvernement. (…)

Balzac (Honoré de), Les employés, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 3ème trimestre 1985.

BALZAC ET LES DISCOURS HYPOCRITES /  (…) Lorette est un mot décent inventé pour exprimer l’état d’une fille ou la fille d’un état difficile à nommer, et que, dans sa pudeur, l’Académie Française a négliger de définir, vu l’âge de ses quarante membres. Quand un nom nouveau répond à un cas social qu’on ne pouvait pas dire sans périphrases, la fortune de ce mot est faite. Aussi la Lorette passa-t-elle dans toutes les classes de la société, même dans celles où ne passera jamais une Lorette. Le mot ne fut fait qu’en 1840, sans doute à cause de l’agglomération de ces nids d’hirondelles autour de l’église dédiée à Notre-Dame-de-Lorette. Ceci n’est écrit que pour les étymologistes. Ces messieurs ne seraient pas tant embarrassés si les écrivains du Moyen-Âge avaient pris le soin de détailler les mœurs comme nous. (…) Si l’on ne dîne pas chez une Lorette pour y manger le bœuf patriarcal, le maigre poulet de table conjugale et la salade de famille, l’on n’y tient pas non plus les discours hypocrites qui ont cours dans un salon meublé de vertueuses bourgeoises. (…) Oui, les hommes méritent leur sort ! on chausse une couronne ou un boulet ! on est millionnaire ou portier, et tout est juste. Que voulez-vous mon cher ? Moi, je ne suis pas un roi, je tiens à mes principes. Je suis sans pitié pour ceux qui me font des frais ou qui ne savent pas leur métier de créancier. Suzon, mon thé ? Tu vois monsieur ?… dit-il au valet de chambre. Eh ! bien, tu t’es laissé attraper, mon vieux. Monsieur est un créancier, tu aurais dû le reconnaître à ses bottes. Ni mes amis, ni des indifférents qui ont besoin de moi, ni mes ennemis, ne viennent me voir à pied. Mon cher monsieur Cérizet vous comprenez ! Vous n’essuierez plus vos bottes sur mon tapis, dit-il en regardant la crotte qui blanchissait les semelles de son adversaire…

Balzac (Honoré de), Un homme d’affaires, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 2ème trimestre 1983.

BALZAC ET LA MISE EN SCÈNE DES MAGASINS DE PARIS / (…) Un mot sur les effets naturels d’optique, d’architecture, de décor ; un mot court, décisif, terrible ; un mot, qui est de l’histoire faite sur place. Le livre où vous lisez cette page instructive se vend rue de Richelieu, 76, dans une élégante boutique, blanc et or, vêtue de velours rouge, qui possédait une pièce en entresol où le jour vient en plein de la rue de Ménars, et vient, comme chez un peintre, franc, pur, net, toujours égal à lui-même. Quel flâneur n’a pas admiré le Persan, ce roi d’Asie qui se carre à l’angle de la rue de la Bourse et de la rue Richelieu, chargé de dire urbi et orbi : « Je règne plus tranquillement ici qu’à Lahore. » Dans cinq cents ans, cette sculpture au coin de deux rues pourrait, sans cette immortelle analyse, occuper les archéologues, faire écrire des volumes in-quarto avec figures, comme celui de monsieur Quatremère sur le Jupiter-Olympien, et où l’on démontrerait que Napoléon a été un peu Sophi dans quelques contrées d’Orient avant d’être empereur des Français. Eh ! bien, ce riche magasin a fait le siège de ce pauvre petit entresol ; et, à coup de billets de banque, il s’en est emparé. La COMÉDIE HUMAINE a cédé la place à la comédie des cachemires. Le Persan a sacrifié quelques diamants de sa couronne pour obtenir ce jour si nécessaire. Ce rayon de soleil augmente la vente de cent pour cent, à cause de son influence sur le jeu des couleurs ; il met en relief toutes les séductions des châles, c’est une lumière irrésistible, c’est un rayon d’or ! Sur ce fait, jugez de la mise en scène de tous les magasins de Paris ?…

Balzac (Honoré de), Gaudissart II, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 3ème trimestre 1985.

BALZAC ET LES FORCES DE LA JEUNESSE / (…) Quel absurde pouvoir laisse ainsi se perdre des forces immenses ? Il se trouve dans la Bohême des diplomates capables de renverser les projets de la Russie, s’ils se sentaient appuyés par la puissance de la France. On y rencontre des écrivains, des administrateurs, des militaires, des journalistes, des artistes ! Enfin tous les genres de capacité, d’esprit y sont représentés. C’est un microcosme. Si l’empereur de Russie achetait la Bohême moyennant une vingtaine de millions, en admettant qu’elle voulût quitter l’asphalte des boulevards, et qu’il la déportât à Odessa ; dans un an, Odessa serait Paris. Là se trouve la fleur inutile, et qui se dessèche, de cette admirable jeunesse française que Napoléon et Louis XIV recherchaient, que néglige depuis trente ans la gérontocratie sous laquelle tout se flétrit en France, belle jeunesse dont hier encore le professeur Tissot, homme peu suspect, disait : « Cette jeunesse, vraiment digne de lui, l’Empereur l’employait partout, dans ses conseils, dans l’administration générale, dans des négociations hérissées de difficultés ou pleines de périls, dans le gouvernement des pays conquis, et partout elle répondait à son attente ! Les jeunes gens étaient pour lui les missi dominici de Charlemagne. » Ce mot de Bohême vous dit tout. La Bohême n’a rien et vit de ce qu’elle a. L’Espérance est sa religion, la Foi en soi-même est son code, la Charité passe pour être son budget. Tous ces jeunes gens sont plus grands que leur malheur, au-dessous de la fortune, mais au-dessus du destin. Toujours à cheval sur un si, spirituels comme des feuilletons, gais comme des gens qui doivent, oh ! ils doivent autant qu’ils boivent ! enfin, c’est là où j’en veux venir, ils sont tous amoureux, mais amoureux !… figurez-vous Lovelace, Henri IV, le Régent, Werther, Saint-Preux, René, le maréchal de Richelieu, réunis dans un seul homme, et vous aurez une idée de leur amour !

Balzac (Honoré de), Un prince de Bohême, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 2ème trimestre 1983.

TANGUY VIEL ET LA FIDÉLITÉ ATTACHÉE / (…) J’ai regardé trois mille quatre cents fois par la fenêtre. J’ai passé deux mille trois cents après-midi sur ma paillasse à regarder les fissures du plafond. J’ai fait sept cent promenades dans la cour du béton pour échapper aux crampes, à l’ankylose des muscles. J’ai pris neuf cents fois des médicaments pour ne pas te voir, Marin, ni ton sourire dans mes rêves. J’ai travaillé. J’ai plié des morceaux de fer et des cartons dans les ateliers du sous-sol. J’ai fabriqué des repas pour les trains et les avions. En tant d’années, j’ai emballé cinq cent mille plateaux, sans jamais savoir où atterrirait l’avion. J’ai pensé souvent à toi, Marin. Où seras-tu parti, à New York peut-être, ou en Amérique du Sud ? J’ai pensé souvent à toi, Marin, je te le jure. J’ai pensé au trajet du plateau-repas sur le tapis roulant, son transport dans un camion frigorifique, et puis l’aéroport, l’embarquement immédiat, j’ai pensé à l’hôtesse qui les distribue, les plateaux, toi en première classe et souriant à cette femme dans cet avion, puis mangeant, déballant cette nourriture que j’ai condition pour toi, Marin. Je te jure que j’ai craché dans chaque plat, et que j’ai su qu’un jour tu sentirais ma salive dans ta bouche.

Viel (Tanguy), L’absolue perfection du crime, Les Éditions de Minuit, septembre 2001.

BALZAC, LA MONNAIE DE SINGE, LES GRIMACES SOCIALES, L’HOMME MICROCOSME ET MONSIEUR / (…) On jouait beaucoup alors à la royauté, comme on joue aujourd’hui à la Chambre en créant une foule de Sociétés à présidents, vice-présidents et secrétaires ; Société linière, vinicole, séricicole, agricole, de l’industrie, etc. On est arrivé jusqu’à chercher des plaies sociales pour constituer les guérisseurs en sociétés ! Un estomac dont l’éducation se fait ainsi, réagit nécessairement sur le moral et le corrompt en raison de la haute sapience culinaire qu’il acquiert. La Volupté, tapie dans tous les plis du cœur, y parle en souveraine, elle bat en brèche la volonté, l’honneur, elle veut à tout prix sa satisfaction. On n’a jamais peint les exigences de la Gueule, elles échappent à la critique littéraire par la nécessité de vivre ; mais on ne se figure pas le nombre des gens que la Table a ruinés. La Table est, à Paris, sous ce rapport, l’émule de la courtisane ; c’est d’ailleurs, la Recette dont celle-ci est la Dépense. Lorsque, d’invité perpétuel, Pons arriva, par sa décadence comme artiste, à l’état de pique-assiette, il lui fut impossible de passer de ces tables si bien servies au brouet lacédémonien d’un restaurant à quatre sous. Hélas ! il lui prit des frissons en pensant que son indépendance tenait à de si grands sacrifices, et il se sentit capable des plus grandes lâchetés pour continuer à bien vivre, à savourer toutes les primeurs à leur date, enfin à gobichonner (mot populaire, pas expressif) de bons petits plats soignés. Oiseau picoreur, s’enfuyant le gosier plein, et gazouillant un air pour tout remercîment, Pons éprouvait d’ailleurs un certain plaisir à bien vivre aux dépens de la société qui lui demandait, quoi ? de la monnaie de singe. Habitué, comme tous les célibataires qui ont le chez soi en horreur et qui vivent chez les autres, à ces formules, à ces grimaces sociales par lesquelles on remplace les sentiments dans le monde, il se servait des compliments comme de menue monnaie ; et, à l’égard des personnes, il se contentait des étiquettes sans plonger une main curieuse dans les sacs. (…) La ressemblance est assez grande entre le solitaire et l’égoïste pour que les médisants paraissent avoir raison contre l’homme de cœur, surtout à Paris, où personne dans le monde n’observe, où tout est rapide comme le flot, où tout passe comme un ministère ! (…) Rabelais, le plus grand esprit de l’humanité moderne, cet homme qui résuma Pythagore, Hippocrate, Aristophane et Dante, a dit, il y a maintenant trois siècles : « L’homme est un microcosme. » Trois siècles après, Swedenborg, le grand prophète suédois, disait que la terre était un homme. Le prophète et le précurseur de l’incrédulité se rencontraient ainsi dans la plus grande des formules. Tout est fatal dans la vie humaine, comme dans la vie de notre planète. Les moindres accidents, les plus futiles, y sont subordonnés. Donc les grandes choses, les grands desseins, les grandes pensées s’y reflètent nécessairement dans les plus petites actions, et avec tant de fidélité, qui si quelques conspirateurs mêle et coupe un jeu de cartes, il y écrira le secret de sa conspiration pour le Voyant appelé bohème, diseur de bonne aventure, charlatan, etc. Dès qu’on admet la fatalité, c’est-à-dire l’enchaînement des causes, l’astrologie judiciaire existe et devient ce qu’elle était jadis, une science immense, car elle comprend la faculté de déduction qui fit Cuvier si grand, mais spontanée, au lieu d’être, comme chez ce beau génie, exercée dans les nuits studieuses du cabinet. L’astrologie judiciaire, la divination, a régné pendant sept siècles, non pas comme aujourd’hui sur les gens du peuple, mais sur les plus grandes intelligences, sur des souverains, sur les reines et sur les gens riches. Une des plus grandes sciences de l’antiquité, le magnétisme animal, est sorti des sciences occultes, comme la chimie est sortie des fourneaux des alchimistes. La crânologie, la physiognomonie, la névrologie en sont également issues ; et les illustres créateurs de ces sciences, en apparence nouvelles, n’ont eu qu’un tort, celui de tous les inventeurs, et qui consiste à systématiser absolument des faits isolés, dont la cause génératrice échappe encore à l’analyse. Un jour l’Église catholique et la Philosophie moderne se sont trouvées d’accord avec la Justice pour proscrire, persécuter, ridiculiser les mystères de la Cabale ainsi que ses adeptes, et il s’est fait une regrettable lacune de cent ans dans le règne et l’étude des sciences occultes. Quoi qu’il en soit, le peuple et beaucoup de gens d’esprit, les femmes surtout, continuent à payer leurs contributions à la mystérieuse puissance de ceux qui peuvent soulever le voile de l’avenir ; ils vont leur acheter de l’espérance, du courage, de la force, c’est-à-dire ce que la religion seule peut donner. Aussi cette science est-elle toujours pratiquée, non sans quelques risques. Aujourd’hui, les sorciers, garantis de tout supplice par la tolérance due aux encyclopédistes du dix-huitième siècle, ne sont plus justifiables que de la police correctionnelle, et dans le cas seulement où ils se livrent à des manœuvres frauduleuses, quand ils effraient leurs pratiques dans le dessin d’extorquer de l’argent, ce qui constitue une escroquerie. Malheureusement l’escroquerie et souvent le crime accompagnent l’exercice de cette faculté sublime. (…) L’avilissement des mots est une de ces bizarreries des mœurs qui, pour être expliquée, voudrait des volumes. Écrivez à un avoué en le qualifiant d’homme de loi, vous l’aurez offensé tout autant que vous offenseriez un négociant en gros de denrées coloniales à qui vous adresseriez ainsi votre lettre : « Monsieur un tel, épicier. » Un assez grand nombre de gens du monde qui devraient savoir, puisque c’est là toute leur science, ces délicatesses du savoir-vivre, ignorent encore que la qualification d’homme de lettres est la plus cruelle injure qu’on puisse faire à un auteur. Le mot monsieur est le plus grand exemple de la vie et de la mort des mots. Monsieur veut dire monseigneur. Ce titre, si considérable autrefois, réservé maintenant aux rois par la transformation de sieur en sire, se donne à tout le monde ; et néanmoins messire, qui n’est pas autre chose que le double du mot monsieur et son équivalent, soulève des articles dans les feuilles républicaines, quand par hasard, il se trouve mis dans un billet d’enterrement. Magistrats, conseillers, jurisconsultes, juges, avocats, officier ministériels, avoués, huissiers, conseils, hommes d’affaires, agents d’affaires et défenseurs, sont les Variétés sous lesquelles se classent les gens qui rendent la justice ou qui la travaillent. Les deux derniers bâtons de cette échelle sont le praticien et l’homme de loi. Le praticien, vulgairement appelé recors, est l’homme de justice par hasard, il est là pour assister l’exécution des jugements, c’est, pour les affaires civiles, un bourreau d’occasion. Quant à l’homme de loi, c’est l’injure particulière à la profession. Il est à la justice, ce que l’homme de lettres est à la littérature. Dans toutes les professions, en France, la rivalité qui les dévore, a trouvé des termes de dénigrement. Chaque état a son insulte. Le mépris qui frappe les mots homme de lettres et homme de loi s’arrête au pluriel. On dit très-bien sans blesser personne les gens de lettres, les gens de loi. Mais, à Paris, chaque profession a ses Oméga, des individus qui mettent le métier de plain-pied avec la pratique des rues, avec le peuple. Aussi l’homme de loi, le petit agent d’affaires existe-t-il encore dans certains quartiers, comme on en trouve encore à la Halle, le prêteur à la petite semaine qui est à la haute banque ce que monsieur Fraisier était à la compagnie des avoués. Chose étrange ! Les gens du peuple ont peur des officiers ministériels comme ils ont peur des restaurants fashionables. Ils s’adressent à des gens d’affaires comme ils vont boire au cabaret. Le plain-pied est la loi générale des différentes sphères sociales. Il n’y a que les natures d’élites qui aiment gravir les hauteurs, qui ne souffrent pas en se voyant en présence de leurs supérieurs, qui se font leur place, comme Beaumarchais laissant tomber la montre d’un grand seigneur essayant de l’humilier ; mais aussi les parvenus, surtout ceux qui savent faire disparaître leurs langes, sont-ils des exceptions grandioses. (…) Lorsque les morts ne jouissent d’aucune célébrité, n’attirent aucun concours du monde, il y a toujours trop de voitures. Les morts doivent avoir été bien aimés dans leur vie pour qu’à Paris, où tout le monde voudrait trouver une vingt-cinquième heure à chaque journée, on suive un parent ou un ami jusqu’au cimetière. Mais les cochers perdraient leur pour-boire, s’ils ne faisaient pas leur besogne. Aussi, pleines ou vides, les voitures vont-elles à l’église, au cimetière, et reviennent-elles à la maison mortuaire, où les cochers demandent un pour-boire. On ne se figure pas le nombre des gens pour qui la mort est un abreuvoir. Le bas clergé de l’Église, les pauvres, les croquemorts, les cochers, les fossoyeurs, ces natures spongieuses se retirent gonflées en se plongeant dans un corbillard. »

Balzac (Honoré de), Les parents pauvresLe cousin Pons, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 2ème trimestre 1983.

 

COLUM MCCANN, LA LIBÉRATION ET LE PARDON / (…) Si jeune à cette époque. Vingt-deux, vingt-trois ans au plus. Déjà commandant, la haine durcie au fond de lui, et pourtant elle croyait trouver un point sensible. Elle imaginait que ses mots iraient chercher, derrière ses yeux, le bon endroit de la mémoire, une prière, une parole, un souvenir maternel qu’elle saurait réveiller. Il avait grandi sans bréviaire, sans comptines enfantines, ignorait tout de leurs rythmes. Ne connaissait que les hymnes paramilitaires, des hymnes de droite, dont elle ne savait rien. Elle était sûre de parvenir à l’émouvoir – mais il demeurait distant, hors d’atteinte. Même quand d’autres personnes l’avaient rejointe en captivité : des travailleurs humanitaires, des militants, des professeurs, ainsi que, quelques jours seulement, un candidat sénateur de gauche. Cinq mois dans la jungle, quatre semaines dans un refuge, six mois en tout. Le regard fixe de cet homme, toujours à mille mètres. Il avait un grain de beauté sur la joue. Y était-il encore ? Hier soir, elle a touché le fantôme de son visage, l’écran chargé d’électricité statique. Enfin, elle aurait dû remarquer s’il ne l’avait plus. Comment n’y avait-elle pas pensé ? Pourquoi n’avait-elle pas enregistré l’émission ? Elle aurait pu la détruire, se débarrasser de lui. Qu’ai-je fait ? Pardonnez-moi, Seigneur. Un jour, il lui avait retiré son foulard et le lui avait fourré dans la bouche pour ne plus l’entendre, de sorte qu’à la fin elle était restée allongée, docile, un vague sentiment de liberté dans l’humiliation, avec la pensée d’un ailleurs, l’ouest de l’Irlande, les murs de pierre, la pluie constante sur les champs, le visage de sa mère, rouge de honte, la silhouette de son père avançant dans l’allée, son frère dans la rue, qui s’éloignait d’elle, l’enfance disparue, une goutte de sueur à lui sur son nez, puta, le son de sa voix, calme, contrôlée, puta.

McCann (Colum), Traité, Belfond, avril 2016.

COLUM MCCANN, L’ANGE POIGNARDÉ / (…) Jamie est arrivé juste en dessous du mec à la corde. Il lui a dit quelque chose, l’autre a hoché la tête et s’est redressé une seconde pour regarder ses copains en haut sur la rampe. Ils lui ont donné un peu de mou. Il était vraiment doué, tout en se balançant, il a réussi à sortir un paquet de cigarettes de sa poche. Il l’a ouvert et il a fait une pirouette pour se mettre comme un ange juste au-dessus de Jamie. Jamie a tendu le bras pour prendre la clope, il l’a calée entre ses lèvres et peut-être qu’il a dit merci ou quelque chose. L’autre allait se déplacer quand le couteau s’est planté dans son coude. J’ai vu sa tête complètement ébahi. Il a regardé son bras, le temps qu’il commence à saigner, ensuite il a roulé sur lui-même pour essayer de donner un coup de pied, mais Jamie lui a planté la lame dans la jambe. Le bébé a hurlé et le cheval avait peur, un des mecs a crié en haut. C’est là que je me suis rappelé, c’est les Roumains, parce qu’ils criaient dans leur langue. J’ai repensé au jour où on a refusé de les servir au Well. Tommy disait qu’ils avaient bien de la chance de se balader dans le coin, même de boire un coup, ces connards qui viennent nous piquer nos jobs. Ils avaient pas dit un mot, sauf merci, à moi, et ils avaient filé. Mais putain, ce qu’ils gueulaient là-haut avec leur copain qui pissait le sang, vraiment bizarre de saigner comme ça dans les airs, comme un jet de peinture dans le ciel, quand les autres le remontaient. Il était pas mort, bien sûr, mais ils le tiraient vers le ciel. J’ai regardé Jamie, il était super-calme. Il a fait demi-tour avec le cheval et il est parti tranquillement. Il avait toujours la gamine sous le bras, la cigarette au bec, et il avait lâché le couteau, les yeux pleins de larmes. Adossée au mur, j’ai jeté un coup d’œil vers la cité. Les gens sortaient des couloirs et y en avait qui regardaient, penchés sur les balcons. Personne disait rien. Y avait Tommy, aussi, avec les petits. Il avait l’air de sourire, et ça se voyait qu’il était pour Jamie et que, là-bas tout seul dans son coin, il lui tapait dans les couilles, au Roumain, il lui cassait la gueule, il lui vidait les poches et il le renvoyait chez lui, avec ses gosses basanés, avec les côtes cassées et des dents en moins, et je me suis dit que peut-être moi aussi, ça me plairait de voir ça, j’en ai eu des frissons, soudain il faisait très froid, j’ai eu envie de serrer le bambin de Jamie dans mes bras comme il le serrait lui.

McCann (Colum), Comme s’il y avait des arbres, Belfond, avril 2016.

COLUM MCCANN, LA PEUR ÉTOUFFANTE ET LA SURDITÉ DE L’AUTRE / (…) Alan répondit à la sixième sonnerie. Bon sang. Qu’avait-elle fait ? Avait-elle perdu la tête ? Il allait appeler la police, les garde-côtes, et il fallait compter trois ou quatre heures de route depuis Dublin. Rappelle-moi si tu le retrouves. Dépêche-toi ! Retrouve-le ! Putain, Rebecca ! Il coupa brusquement, laissant place à un silence violent. Lorsqu’elle referma Skype, l’image de Tomas revint à l’écran. Elle courut dans sa propre chambre, se battit avec sa vieille combi. Le néoprène la grattait partout, lui serrait la poitrine, lui éraflait le cou. Les nuages menaçant dehors. Elle scruta l’horizon. Ces îles au loin, bossues comme des baleines. L’eau grise et le ciel gris. Très probablement, il avait nagé vers le nord. Évitant les contre-courants. Ce qu’ils avaient fait, cet été, sans jamais s’éloigner du rivage, en déchiffrant le message de l’eau. Là où elle moussait sur les rochers ; où elle se repliait sur elle-même. Un petit bateau pêchait à la traine au fond de la baie. Rebecca lui fit de grands signes – ridicule, elle le savait –, puis descendit la pente, ses pieds glissant sur la piste mouillée. Elle s’arrêta avant d’atteindre la plage : les tennis de Tomas étaient là, le bout pointé vers la mer. Comment avaient-elles pu lui échapper tout à l’heure ? Cela, elle s’en souviendrait toujours : elle les tourna dans l’autre sens, comme si, d’un moment à l’autre, il devait revenir les chausser, grimper jusqu’au cottage, se réfugier dans la chaleur. Pas d’empreintes de pas dans le sable : la croûte était trop dure. Pas de blouson non plus. Avait-il mis son duffel-coat ? L’hypothermie ne prenait que quelques minutes. Avec cette combinaison trop grande, le risque était accru. Où s’arrêterait-il ? Depuis combien de temps était-il parti, maintenant ? Elle s’était réveillée si tard. Ce vin. Beaucoup trop bu. Elle ajusta le bonnet sur sa tête, remonta la fermeture éclair de sa combinaison. Les bordures étaient raides. Rebecca pataugea, plongea. Le froid la transperça. Ses bras se relevaient, retombaient. Elle marqua un temps, regarda derrière elle, se força à continuer. La douleur à l’épaule. Elle voyait son visage à chaque nouvelle brasse : la cagoule noire, les cheveux blonds, les yeux bleus. Au-delà de l’aiguille, elle poursuivit le long de la côte, le bruit des vagues dans les oreilles, une autre forme de surdité, le sang refluant de ses doigts, ses orteils, son esprit.

McCann (Colum), Sh’khol, Belfond, avril 2016.

COLUM MCCANNN, LES LIENS DE L’ATTENTE / (…) Au printemps, il avait accepté d’écrire une nouvelle pour le magazine d’un quotidien, qui serait publiée à la Saint-Sylvestre. Un travail facile, avait-il tout d’abord pensé. Fin mai, il a commencé à ébaucher quelques images susceptibles de fonctionner, mais il s’est rendu compte qu’il se débattait, qu’il perdait le cap. Pendant une quinzaine de jours au début de l’été, il a couru après les idées, composé quelques paragraphes, laissant plusieurs d’entre eux en suspens. Il a compris qu’il remettait la chose à plus tard, qu’il la repoussait au fond de son esprit. De temps en temps, il revenait sur ses notes, mais les délaissait une fois de plus. (…) De garde dans la nuit afghane – il vaudrait mieux être précis : disons juchée sur une saillie au-dessus du village de Loi Kolay –, elle aurait devant elle la vallée de Korengal, une cathédrale de ténèbres. Elle se dresserait dans le théâtre sauvage de tous les avant-postes. Des couches d’obscurité pèsent sur des montagnes déjà sombres ; une région où les arbres rabougris semblent vouloir se détacher des pentes et se jeter dans la vallée ; partout le givre éclaire la nuit, soulignant les contours des sacs de sable, du fer à béton, de la mitrailleuse Le Browning M-57, l’impossible étendue au loin, l’énormité du ciel noir, il fait si froid que la jeune marine, appelons-la Sandi, porte une cagoule sous son casque, que les pointes de ses cils ont gelé. Ses poumons lui paraissent imprégnés de glace et, quand elle regarde par un interstice entre deux sacs, elle grelotte si fort qu’elle a peur d’ébrécher ses dents. Sa phobie à elle, car elle a les hanches larges, de petits seins, elle ne se trouve pas jolie ; une impression qui, à vingt-six ans, ne l’a jamais quittée ; mais elle est fière de ses dents blanches, solides, et lorsqu’elle étire sa cagoule jusqu’au bas du cou, le tissu laisse un goût synthétique sur sa langue – râpeux, rêche.

McCann (Colum), Quelle heure est-il, maintenant, là où vous êtes ?, Belfond, avril 2016.

COLUM MCCANN, LES YEUX DU DEDANS ET DU DEHORS / (…) Tiens, c’est intéressant. La poche des pyjamas est cousue à gauche, sur le cœur. Avec une visée médicale ? Une sorte de boite à gants pour les docteurs ? Un endroit où ranger stents, tubes et comprimés en cas de crise cardiaque ? Les accessoires de l’âge. Une question à poser au vieil ami le Dr Marion. Pourquoi la poche sur le cœur, Jim ? Ce n’est peut-être qu’un caprice de la mode. Qui a eu l’idée de coudre des poches sur les pyjamas, d’ailleurs ? Pour quoi faire ? Y conserver un bout de pain, un cracker, une biscotte, en cas de fringale nocturne ? Y entreposer d’anciennes lettres d’amour ? Servir d’écrin à l’alter ego qui attend, là-bas, dans les coulisses ? (…) Il fut un temps où bien plier son journal était un art. À l’époque notamment où ils passaient l’été dans l’île. Un jeune blanc-bec assis dans le train de Long Island avec les autres costards-cravates. Un talent spectaculaire, même, de savoir plier son journal en longues sections bien nettes. La chorégraphie de la navette. Le ballet du matin tôt. Ils étaient capables de s’asseoir alignés trois par trois, les genoux parallèles, et de tourner les pages sans que leurs coudes se touchent. Un travail scientifiquement organisé. Les plus méticuleux parvenaient à délimiter quatre fins couloirs dans une grande page, tel un costume sur mesure, et poursuivaient leur article de colonne en colonne. Le monde était encore poli et respectueux. Cartables, parapluies et je vous tiens la porte. Parfois un crétin n’arrivait à rien, s’agitait dans un froissement de papier, impertinent, jouant des coudes comme d’un accordéon, cette espèce-là qui ne retrouvait jamais sa carte d’abonnement, renversait son café, toujours à fouiller, tâtonner, dans le bruit et la confusion. Au moins, on n’avait pas à supporter les téléphones portables en ce temps-là. (…) Il reste au bord du trottoir devant le passage piéton. Pourquoi les feux rouges sont-ils là pour nous humilier ? Il pouvait jadis traverser sans que le petit bonhomme se mette à clignoter. À peine atteint le milieu de la rue, aujourd’hui, voilà que le bipède rouge repart dans ses singeries. Il n’est rien qu’il déteste plus que de voir les voitures essayer de grapiller quelques centimètres. Vous avez fait votre temps, Mendelsshon. Au revoir et merci, maintenant on file en Floride. Ou en Caroline du Nord. Le bipède, là-bas, n’est pas pressé, c’est un fait avéré. Les voilà qui recommencent à klaxonner. La grossièreté intrinsèque de cette ville ne cesse de le sidérer. Collision simultanée de huit millions d’existences. De minuscules atomes qui rebondissent sans cesse les uns les autres. Oui, oui, madame, vous allez les bouger, vos fesses, mais du calme, votre altesse, que je bouge d’abord les miennes. Ce côté purement crâne de New York lui plaisait tant jadis. La ville vous consommait et vous jetait, une fois usé. À mesure que les années passaient, il s’est mis à penser qu’un minimum de respect serait bienvenu. Après tout, il s’était consacré à elle. Avait siégé au tribunal. Assisté aux réunions du parti. Juge à la Cour suprême. Le titre est élégant, plus que la réalité : il s’est tapé toutes les sales affaires. Le tribunal ? Une chambre de compensation, plutôt, à l’usage de tous les assassins, gredins, faisans et malfaisants à l’œuvre sous le soleil de Brooklyn. Coups de couteau aveugles. Homicide avec préméditation. Successions. Injonctions. Annulations. Des rames et des rames de papier. Sans jamais tirer sa révérence ni défaillir, mêmes aux moments les plus durs. Fidèle au système. Juriste dans une entreprise, il aurait doublé son salaire. Alors, après avoir enduré ça, il aurait apprécié quelques remerciements de la part des rouspéteurs. Quelques instants de plus sur le passage piétons, s’il vous plaît. Renonçant à une carrière rémunératrice, il s’est mis au service du public, tout ça pour quoi ? Pour cette jeune tchotchke dans un 4×4 noir immatriculé dans le New Jersey, qui ne semble vouloir qu’une chose : l’aplatir d’un coup d’accélérateur. Le regard agressif et le brillant à lèvres derrière la danse des essuie-glaces. Une ex-Juicy. Elle tapote des doigts sur son volant. Ne croyez pas que je ne vous voie pas, jeune femme. Je sais que j’avance à la vitesse d’une tortue, que rien ne vous ferait autant plaisir que coller le pied au plancher, harponner la pauvre Sally au passage et nous tirer tous deux, accrochés au pare-chocs, le long de la Quatre-vingt sixième.

McCann (Colum), Treize façons de voir, Belfond, avril 2016.

BALZAC, L’AMOUR ET LA HAINE, LE TRAVAIL MORAL ET LE LABEUR DE L’ART

(…) Après bientôt trois ans, Lisbeth commençait à voir les progrès de la sape souterraine à laquelle elle consumait sa vie et dévouait son intelligence. Lisbeth pensait, madame Marneffe agissait. Madame Marneffe était la hache, Lisbeth était la main qui la manie, et la main démolissait à coups pressés cette famille qui, de jour en jour, lui devenait plus odieuse, car on hait de plus en plus, comme on aime tous les jours davantage, quand on aime. L’amour et la haine sont des sentiments qui s’alimentent par eux-mêmes ; mais, des deux, la haine a la vie la plus longue. L’amour a pour bornes des forces limitées, il tient ses pouvoirs de la vie et de la prodigalité ; la haine ressemble à la mort, à l’avarice, elle est en quelque sorte une abstraction active, au-dessus des êtres et des choses. Lisbeth, entrée dans l’existence qui lui était propre, y déployait toutes ses facultés ; elle régnait à la manière des jésuites, en puissance occulte. Aussi la régénérescence de sa personne était-elle complète. (…) Le travail moral, la chasse dans les hautes régions de l’intelligence, est un des plus grands efforts de l’homme. Ce qui doit mériter la gloire dans l’Art, car il faut comprendre sous ce mot toutes les créations de la Pensée, c’est surtout le courage, un courage dont le vulgaire ne se doute pas, et qui peut-être est expliqué pour la première fois ici. Poussé par la terrible situation de ces chevaux à qui l’on met des œillères pour les empêcher de voir à droite et à gauche du chemin, fouetté par cette dure fille, image de la Nécessité, cette espèce de Destin subalterne, Wenceslas, né poëte et rêveur, avait passé de la Conception à l’Éxécution, en franchissant sans les mesurer les abîmes qui séparent ces deux hémisphères de l’Art. Penser, rêver, concevoir de belles œuvres, est une occupation délicieuse. C’est fumer des cigares enchantés, c’est mener la vie de la courtisane occupée à sa fantaisie. L’œuvre apparaît alors dans la grâce de l’enfance, dans la joie folle de la génération, avec les couleurs embaumées de la fleur et les sucs rapides du fruit dégusté par avance. Telle est la Conception et ses plaisirs. Celui qui peut dessiner son plan par la parole, passe déjà pour un homme extraordinaire. Cette faculté, tous les artistes et les écrivains la possèdent. Mais produire ! mais accoucher ! mais élever laborieusement l’enfant, le coucher gorgé de lait tous les soirs, l’embrasser tous les matins avec le cœur inépuisé de la mère, le lécher sale, le vêtir cent fois des plus belles jaquettes qu’il déchire incessamment ; mais ne pas se rebuter des convulsions de cette folle vie et en faire le chef-d’œuvre animé qui parle à tous les regards en sculpture, à toutes les intelligences en littérature, à tous les souvenirs en peinture, à tous les cœurs en musique, c’est l’Éxécution et ses travaux. La main doit s’avancer à tout moment, prête à tout moment à obéir à la tête. Or, la tête n’a pas plus les dispositions créatrices à commandement, que l’amour n’est continu. (…) Si Paganini, qui faisait raconter son âme par les cordes de son violon, avait passé trois jours sans étudier, il aurait perdu, selon son expression, le registre de son instrument ; il désignait ainsi le mariage existant entre le bois, l’archet, les cordes et lui ; cet accord dissous, il serait devenu soudain un violoniste ordinaire. Le travail constant est la loi de l’art comme celle de la vie ; car l’art, c’est la création idéalisée. Aussi les grands artistes, les poëtes complets n’attendent-ils ni les commandes, ni les chalands, ils enfantent aujourd’hui, demain, toujours. Il en résulte cette habitude du labeur, cette perpétuelle connaissance des difficultés qui les maintient en concubinage avec la Muse, avec ses forces créatrices. Canova vivait dans son atelier, comme Voltaire a vécu dans son cabinet. Homère et Phidias ont du vivre ainsi.

Balzac (Honoré de), Les parents pauvres – La cousine Bette, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 2ème trimestre 1983.

 

MURAKAMI, LES IDÉAUX USURPÉS, LES GENS CREUX, DIEU ET LA CAUSE PERDUE

(…)

– Les gays, les lesbiennes, les hétéros, les féministes, les cochons de fascistes, les communistes, les Hare Krishna, et j’en passe, aucun d’eux ne me dérange. Peu m’importe de savoir quel drapeau ils brandissent. Ce que je ne supporte pas, ce sont les gens creux. Ceux-là me font perdre tout contrôle. Je finis par dire des choses que je ne devrais pas dire. Tout à l’heure, j’aurais dû les laisser parler, prendre ça à la légère. Ou alors j’aurais pu appeler Mlle Saeki et la laisser s’en charger. Elle est capable d’affronter ce genre de personnes en gardant le sourire jusqu’au bout. Moi, j’en suis incapable. Je ne sais pas me contrôler, c’est mon point faible. Et sais-tu pourquoi c’est une faiblesse ?

– Parce que si vous deviez vous occuper sérieusement de tous ceux qui manquent d’imagination, ce sait épuisant et surtout cela n’aurait jamais de fin.

Exactement, dit-il en pressant légèrement sur sa tempe la gomme de son crayon. C’est tout à fait ça. Mais rappelle-toi ceci, Kafka Tamura : ceux qui ont arraché son ami d’enfance, l’amour de sa vie, à Mlle Saeki, étaient de cette sorte. Des esprits étroits, sans aucune imagination et très intolérants. Les thèses déconnectées de la réalité, les termes vidés de leur sens, les idéaux usurpés, les systèmes rigides. Voilà ce qui me fait vraiment peur. Je crains toutes ces choses et je les exècre du fond du cœur. Qu’est-ce qui est juste ? Bien sûr, c’est important de savoir ce qui est juste et injuste. Mais, la plupart du temps, les erreurs de jugement peuvent être rectifiées. Quand on a le courage de reconnaître ses erreurs, on peut les réparer. Or l’étroitesse d’esprit et l’intolérance sont des parasites qui changent d’hôte et de forme, et continuent éternellement à prospérer. Je sais que c’est une cause perdue, mais je refuse que ce genre de choses entre ici.

Il désigne les étagères du bout de son crayon. Naturellement, il parle de la bibliothèque en général.

Je ne peux pas me contenter d’en rire et de les ignorer.

(…)

– Alors, écoute, benêt, les dieux existent seulement dans la conscience humaine. Et c’est un concept qui n’a pas arrêté de changer selon les circonstances, surtout au Japon. La preuve, avant la guerre, Dieu, c’était l’empereur, mais quand le général MacArthur lui a intimé l’ordre de quitter cette fonction, il a fait un beau discours pour déclarer : « Écoutez-moi tous, à partir de maintenant, je ne suis plus Dieu » et, en 1946, c’était terminé. Pour te dire à quel point les dieux japonais sont accommodants. Ils changent de statut comme ça, il suffit qu’un militaire américain avec des lunettes de soleil sur le nez et une pipe bon marché au bec le leur ordonne et pfut ! ils files leur démission. Si tu crois qu’il existe, il existe. Si tu n’y crois pas, il n’existe pas. Alors pourquoi on ferait du mouron à cause de lui ?

– Bon, alors…

– Alors, tu me la sors de là, cette pierre ? J’en assume toute la responsabilité. Je ne suis ni Dieu ni Bouddha, mais j’ai tout de même quelques relations. Aucune malédiction ne s’abattra sur toi, je m’en porte garant.

– Vous en prenez vraiment la responsabilité ?

– Je ne reviens jamais sur ce que j’ai dit.

Hoshino tendit les mains et souleva la pierre, avec autant de précautions que si c’était une mine antipersonnel.

– Elle est sacrément lourde.

– C’est une pierre, pas flan de soja.

– Même pour une pierre, elle est vraiment lourde. Et que voulez-vous que j’en fasse maintenant ?

– Emporte-la chez toi, et pose-la à ton chevet. Ensuite, il se passera ce qu’il se passera.

– Vous voulez que je porte cette pierre jusqu’à l’hôtel ?

– Si c’est trop lourd, tu n’as qu’à prendre un taxi,

– Mais on a vraiment le droit de l’emporter ?

– Écoute, mon petit Hoshino. Tout en ce monde est constamment en mouvement. La Terre, le temps, les idées, l’amour, la vie, la foi, la justice, le mal. Tout est fluide, tout est transitoire. Rien ne reste éternellement au même endroit, sous la même forme. L’univers lui-même est une sorte d’énorme service postal.

– Ah !

– Cette pierre est là, temporairement, sous sa forme de pierre. Le cours de l’univers ne vas pas changer parce que tu l’aides à se déplacer un peu plus vite.

– Mais qu’a-t-elle de si important, cette pierre ? Elle n’a pas l’air si extraordinaire que ça, à vue d’œil.

– Pour tout te dire, cette pierre n’a en elle-même aucune importance. Les circonstances exigent la participation d’un certain objet, et il se trouve qu’il s’agit de cette pierre. Comme l’a si bien dit l’écrivain russe Anton Tchekov : « Si un revolver apparaît dans une histoire, à un moment donné, il faut que quelqu’un s’en serve. » Tu comprends ce que cela signifie ?

– Non.

– Ça m’aurait étonné. Tu ne comprends jamais rien. Je t’ai juste posé la question par politesse.

– Trop aimable.

– Ce que Tchekov voulait dire, c’est que la nécessité est un concept indépendant. La nécessité a une structure différente de la logique, de la morale ou de la signification. Sa fonction repose entièrement sur le rôle. Ce qui n’est pas indispensable n’a pas besoin d’exister. Ce qui a un rôle à jouer doit exister. C’est cela, la dramaturgie. La logique, la morale ou la signification, quant à elles, n’ont pas d’existence en tant que telles, mais naissent d’interrelations. Tchekov, en voilà un qui s’y connaissait en dramaturgie !

– J’y comprends rien, c’est trop compliqué ce que vous dîtes.

– La pierre que tu tiens entre tes mains, c’est le revolver dont parle Tchekov. Et il va falloir que quelqu’un tire. C’est en ce sens que cette pierre est spéciale. Mais elle n’est pas sacrée pour autant. Aussi tu n’as pas à t’en faire pour cette histoire de malédiction.

Hoshino fronça les sourcils.

– Cette pierre est un revolver ?

– Au sens métaphorique, oui. Aucune balle ne va en sortir, tranquillise-toi.

Murakami (Haruki), Kafka sur le rivage, 10/18, octobre 2014.

BALZAC ET LES FIGURES ENCOMBRANTES / (…) L’atelier peint en fond de briques, le carreau soigneusement mis en couleur brune et frotté, chaque chaise munie d’un petit tapis bordé, le canapé, simple d’ailleurs, mais propre comme celui de la chambre à coucher d’une épicière, là, tout dénotait la vie méticuleuse des petits esprits et le soin d’un homme pauvre. Il y avait une commode pour serrer les effets d’atelier, une table à déjeuner, un buffet, un secrétaire, enfin les ustensiles nécessaires aux peintres, tous rangés et propres. Le poêle participait à ce système de soin hollandais, d’autant plus visible que la lumière pure et peu changeante du nord inondait de son jour net et froid cette immense pièce. Fougères, simple peintre de Genre, n’a pas besoin des machines énormes qui ruinent les peintres d’Histoire, il ne s’est jamais reconnu de facultés assez complètes pour aborder la haute peinture, il s’en tenait encore au Chevalet. Au commencement du mois de décembre de cette année, époque à laquelle les bourgeois de Paris conçoivent périodiquement l’idée burlesque de perpétuer leur figure, déjà bien encombrante par elle-même, Pierre Grassou, levé de bonne heure, préparait sa palette, allumait son poêle, mangeait une flûte trempée dans du lait, et attendait pour travailler, que le dégel de ses carreaux laissât passer le jour. Il faisait sec et beau. En ce moment, l’artiste qui mangeait avec cet air patient et résigné qui dit tant de choses, reconnut le pas d’un homme qui avait eu sur sa vie l’influence que ces sortes de gens ont sur celle de presque tous les artistes, d’Élias Magus, un marchand de tableaux, l’usurier des toiles.

Balzac (Honoré de), Pierre Grassou, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 2ème trimestre 1995.

BALZAC ET LES ÉQUATIONS SOCIALES ALGÉBRIQUES / J’avançai la tête et reconnus les deux interlocuteurs pour appartenir à cette gent curieuse qui, à Paris, s’occupe exclusivement des Pourquoi ? des Comment ? D’où vient-il ? Qui sont-ils ? Qu’y a-t-il ? Qu’a-t-elle fait ? Ils se mirent à parler bas, et s’éloignèrent pour aller causer plus à l’aise sur quelque canapé solitaire. Jamais mine plus féconde ne s’était ouverte aux chercheurs de mystères. Personne ne savait de quel pays venait la famille de Lanty, ni de quel commerce, de quelle spoliation, de quelle piraterie ou de quel héritage provenait une fortune estimée à plusieurs millions. Tous les membres de cette famille parlaient l’italien, le français, l’espagnol, l’anglais et l’allemand, avec assez de perfection pour faire supposer qu’ils avaient dû long-temps séjourner parmi ces différents peuples. Étaient des bohémiens ? étaient-ce des flibustiers ?

– Quand ce serait le diable ! disaient de jeunes politiques, ils reçoivent à merveille.

– Le comte de Lanty eût-il dévalisé quelque Casauba, j’épouserai bien sa fille ! s’écriait un philosophe. (…) La réserve que monsieur et madame de Lanty gardaient sur leur origine, sur leur existence passée et sur leurs relations avec les quatre parties du monde n’eût pas longtemps été un sujet d’étonnement à Paris. En nul pays peut-être l’axiome de Vespasien n’est mieux compris. Là, les écus mêmes tâchés de sang ou de boue ne trahissent rien et représentent tout. Pourvu que la haute société sache le chiffre de votre fortune, vous êtes classé parmi les sommes qui vous sont égales, et personne ne vous demande à voir vos parchemins, parce que tout le monde sait combien peu ils coûtent. Dans une ville où les problèmes sociaux se résolvent par des équations algébriques, les aventuriers ont en leur faveur d’excellentes chances. En supposant que cette famille eût été bohémienne d’origine, elle était si riche, si attrayante, que la haute société pouvait bien lui pardonner ses petits mystères. Mais, par malheur, l’histoire énigmatique de la maison Lanty offrait un perpétuel intérêt de curiosité, assez semblable à celui des romans d’Anne Radcliffe. Les observateurs, ces gens qui tiennent à savoir dans quel magasin vous achetez vos candélabres, ou qui vous demandent le prix du loyer quand votre appartement leur semble beau, avaient remarqué, de loin en loin, au milieu des fêtes, des concerts, des bals, des raouts donnés par la comtesse, l’apparition d’un personnage étrange. C’était un homme. La première fois qu’il se montra dans l’hôtel, ce fut pendant un concert, où il semblait avoir été attiré vers le salon par la voix enchanteresse de Marianina.

– Depuis un moment, j’ai froid, dit à sa voisine une dame placée près de la porte.

L’inconnu, qui se trouvait près de cette femme, s’en alla.

– Voilà qui est singulier ! j’ai chaud, dit cette femme après le départ de l’étranger. Et vous me taxerez peut-être de folie, mais je ne saurais m’empêcher de penser que mon voisin, ce monsieur vêtu de noir qui vient de partir, causait ce froid.

Bientôt l’exagération naturelle aux gens de la haute société fit naître et accumuler les idées les plus plaisantes, les expressions les plus bizarres, les contes les plus ridicules sur ce personnage mystérieux. Sans être précisément un vampire, une goule, un homme artificiel, une espèce de Faust ou de Robin des bois, il participait, au dire des gens amis du fantastique, de toutes ces natures anthropomorphes.

Balzac (Honoré de), Sarrasine, éditions Michel de L’Ormeraie, illustrations de Charles Huard, 2ème trimestre 1995.

BALZAC ET L’OR QUI TUE L’AMOUR (…) – Que je meure sans confession, me dit-il avec violence, si ce que je vais vous dire n’est pas vrai. J’ai eu vingt ans comme vous les avez en ce moment, j’étais riche, j’étais beau, j’étais noble, j’ai commencé par la première des folies, l’amour. J’ai aimé comme l’on n’aime plus, jusqu’à me mettre dans un coffre et risquer d’y être poignardé sans avoir reçu autre chose que la promesse d’un baiser. Mourir pour elle me semblait toute une vie. En 1760, je devins amoureux d’une Vendramini, une femme de dix-huit ans, mariée à un Sagredo, l’un des plus riches sénateurs, un homme de trente ans, fou de sa femme. Ma maîtresse et moi nous étions innocents comme deux chérubins, quand le sposo nous surprit causant d’amour ; j’étais sans armes, il me manqua, je sautai sur lui, je l’étranglai de mes deux mains en lui tordant le cou comme à un poulet. Je voulus partir avec Bianca, elle ne voulut pas me suivre. Voilà les femmes ! Je m’en allai seul, je fus condamné, mes biens furent séquestrés au profit de mes héritiers ; mais j’avais emporté mes diamants, cinq tableaux de Titien roulés, et tout mon or. J’allai à Milan, où je ne fus pas inquiété : mon affaire n’intéressait pas l’État. (…) Étourdi de cette confidence, qui dans mon imagination prenait les proportions d’un poëme, à l’aspect de cette tête blanchie, et devant l’eau noire des fossés de la Bastille, eau dormante comme celle des canaux de Venise, je ne répondis pas. Facino Cane crut sans doute que je le jugeais comme tous les autres, avec une pitié dédaigneuse, il fit un geste qui exprima toute la philosophie du désespoir. Ce récit l’avait reporté peut-être à ses heureux jours, à Venise : il saisit sa clarinette et joua mélancoliquement une chanson vénitienne, barcarolle pour laquelle il retrouva son premier talent, son talent de patricien amoureux. Ce fut quelque chose comme le Super flumina Babylonis. Mes yeux s’emplirent de larmes. Si quelques promeneurs attardés vinrent à passer le long du boulevard Bourdon, sans doute ils s’arrêtèrent pour écouter cette dernière prière du banni, le dernier regret d’un nom perdu, auquel se mêlait le souvenir de Bianca. Mais l’or reprit bientôt le dessus, et la fatale passion éteignit cette lueur de jeunesse.

Balzac (Honoré de), Facino Cane, Michel de l’Ormeraie, 2ème trimestre 1985. Illustration de Charles Huard

BALZAC ET LES DUPERIES DE L’AMOUR (…) Les femmes savent donner à leurs paroles une sainteté particulière, elles leurs communiquent je ne sais quoi de vibrant qui étend le sens des idées et leur prête de la profondeur ; si plus tard leur auditeur charmé ne se rend pas compte de ce qu’elles ont dit, le but a été complètement atteint, ce qui est le propre de l’éloquence. La princesse aurait en ce moment porté le diadème de France, son front n’eût pas été le plus imposant qu’il l’était sous le beau diadème de ses cheveux élevés en natte comme une tour, et ornés de ses jolies bruyères. Cette femme semblait marcher sur les flots de la calomnie, comme le Sauveur sur les vagues du lac de Tibériade, enveloppée dans le suaire de cet amour, comme un ange dans ses nimbes. Il n’y avait rien qui sentît ni la nécessité d’être ainsi, ni le désir de paraître grande ou aimante : ce fut simple et calme. Un homme vivant n’aurait jamais pu rendre à la princesse les services qu’elle obtenait de ce mort. D’Arthez, travailleur solitaire, à qui la pratique du monde était étrangère, et que l’Étude avait enveloppé de ses voiles protecteurs, fut la dupe de * cet accent et de ces paroles. Il fut sous le charme de ces exquises manières, il admira cette beauté parfaite, mûrie par le malheur, reposée dans la retraite ; il adora la réunion si rare d’un esprit fin et d’une belle âme. Enfin il désira recueillir la succession de Michel Chrestien. Le commencement de cette passion fut, comme chez la plupart des profonds penseurs, une idée. En voyant la princesse, en étudiant la forme de sa tête, la disposition de ses traits si doux, sa taille, son pied, ses mains si finement modelées, de plus près qu’il ne l’avait fait en accompagnant son ami dans ses folles courses, il remarqua le surprenant phénomène de la seconde vue morale que l’homme exalté par l’amour trouve en lui-même. Avec quelle lucidité Michel Chrestien n’avait-il pas lu dans ce cœur, dans cette âme, éclairée par les feux de l’amour ? Le fédéraliste avait donc été deviné, lui aussi ! il eût sans doute été heureux. Ainsi la princesse avait aux yeux de d’Arthez un grand charme, elle était entourée d’une auréole de poësie. Pendant le dîner, l’écrivain se rappela les confidences désespérées du républicain, et ses espérances quand il s’était cru aimé ; les beaux poëmes que dicte un sentiment vrai avaient été chantés pour lui seul à propos de cette femme. Sans le savoir, Daniel allait profiter de ces préparations dues au hasard. Il est rare qu’un homme passe sans remords de l’état de confident à celui de rival, et d’Arthez le pouvait alors sans crime. En un moment, il aperçut les énormes différences qui existent entre les femmes comme il faut, ces fleurs du grand monde, et les femmes vulgaires, qu’il ne connaissait cependant encore que sur un échantillon ; il fut donc pris par les coins les plus accessibles, les plus tendres de son âme et de son génie. Poussé par sa naïveté, par l’impétuosité de ses idées à s’emparer de cette femme, il se trouva retenu par le monde et par la barrière que les manières, disons le mot, que la majesté de la princesse mettait entre et lui.

Balzac (Honoré de), Les secrets de la princesse de Cadignan, Michel de l’Ormeraie, 2ème trimestre 1985. Illustration de Charles Huard

BALZAC ET LA RÉHABILITATION DES FORÇATS (…) Cette nuit, en tenant dans ma main la main glacée de ce jeune mort, je me suis promis à moi-même de renoncer à la lutte insensée que je soutiens depuis vingt ans contre la société toute entière. Vous ne me croyez pas susceptible de faire des capucinades, après ce que je vous ai dit de mes opinions religieuses… Eh ! bien, j’ai vu, depuis vingt ans, le monde par son envers, dans ses caves, et j’ai reconnu qu’il y a dans la marche des choses une force que vous nommez la Providence, que j’appelais le hasard, que mes compagnons appellent la chance. Toute mauvaise action est rattrapée par une vengeance quelconque, avec quelque rapidité qu’elle s’y dérobe. Dans ce métier de lutteur, quand on a beau jeu, quinte et quatorze en main avec la primauté, la bougie tombe, les cartes brûlent, ou le joueur est frappé d’apoplexie !… C’est l’histoire de Lucien. Ce garçon, cet ange, n’a pas commis l’ombre d’un crime ; il s’est laissé faire, il a laissé faire ! Il allait épouser mademoiselle de Grandlieu, être nommé marquis, il avait une fortune ; eh ! bien, une fille s’empoisonne, elle cache le produit d’une inscription de ses rentes, et l’édifice si péniblement élevé de cette fortune s’écroule en un instant. Et qui nous adresse le premier coup d’épée ? un homme couvert d’infamies secrètes, un monstre qui a commis dans le monde des intérêts, de tels crimes (voir La Maison Nucingen), que chaque écu de sa fortune est trempé des larmes d’une famille, par un Nucingen qui a été Jacques Collin légalement et dans le monde des écus. Enfin vous connaissez tout aussi bien que moi les liquidations, les tours pendables de cet homme. Mes fers estampilleront toujours mes actions, même les plus vertueuses. Être un volant entre deux raquettes, dont l’une s’appelle le bagne, et l’autre la police, c’est une vie où le triomphe est un labeur sans fin, où la tranquillité me semble impossible. Jacques Collin est en ce moment enterré, monsieur de Granville, avec Lucien, sur qui l’on jette actuellement de l’eau bénite et qui part, pour le Père-Lachaise. Mais il me faut une place où aller, non pas y vivre, mais y mourir… Dans l’état actuel des choses, vous n’avez pas voulu, vous, la justice, vous occuper de l’état-civil et social du forçat libéré. Quand la loi est satisfaite, la société ne l’est pas, elle conserve ses défiances, et elle fait tout pour se les justifier à elle-même ; elle rend le forçat libéré un être impossible ; elle doit lui rendre tous ses droits, mais elle lui interdit de vivre dans une certaine zone. La société dit à ce misérable : Paris, le seul endroit où tu peux te cacher, et sa banlieue sur une telle étendue, tu ne l’habiteras pas !… Puis elle soumet le forçat libéré à la surveillance de la police. Et vous croyez qu’il est possible dans ces conditions de vivre ? Pour vivre, il faut travailler, car on ne sort pas avec des rentes du bagne. Vous vous arrangez pour que le forçat soit clairement désigné, reconnu, parqué, puis vous croyez que les citoyens auront confiance en lui, quand la société, la justice, le monde qui l’entoure n’en ont aucune. Vous le condamnez à la faim ou au crime. Il ne trouve pas d’ouvrage, il est poussé fatalement à recommencer son ancien métier qui l’envoie à l’échafaud. Ainsi, tout en voulant renoncer à une lutte avec la loi, je n’ai point trouvé de place au soleil pour moi. Une seule me convient, c’est de me faire le serviteur de cette puissance qui pèse sur nous, et quand cette pensée m’est venue, la force dont je vous parlais s’est manifestée clairement autour de moi. « Trois grandes familles sont à ma disposition. Ne croyez pas que je veuille les faire chanter… Le chantage est un des plus lâches assassinats. C’est à mes yeux un crime d’une plus profonde scélératesse que le meurtre. L’assassin a besoin d’un atroce courage. Je signe mes opinions ; car les lettres qui font ma sécurité, que me permettent de vous parler ainsi, qui me mettent de plain-pied en ce moment avec vous, moi le crime et vous la justice, ces lettres sont à votre disposition…

Balzac (Honoré de), Splendeurs et misères des courtisanes – quatrième partie / La dernière incarnation de Vautrin, Michel de l’Ormeraie, 2ème trimestre 1985. Illustration de Charles Huard

BALZAC ET LA SUBTILITÉ DES JUGES / (…) Lucien ne répondit plus. La réflexion était venue trop tard, comme chez tous les hommes qui sont esclaves de la sensation. Là est la différence entre le poëte et l’homme d’action : l’un se livre au sentiment pour le reproduire en images vives, il ne juge qu’après ; tandis que l’autre sent et juge à la fois. Lucien resta morne, pâle, il se voyait au fond du précipice où l’avait fait rouler le juge d’instruction à la bonhomie de qui, lui poëte, il s’était laissé prendre. Il venait de trahir non pas son bienfaiteur, mais son complice qui, lui, avait défendu leur position avec un courage de lion, avec une habilité tout d’une pièce. Là où Jacques Collin avait tout sauvé par son audace, Lucien, l’homme d’esprit, avait tout perdu par son inintelligence et par son défaut de réflexion. Ce mensonge infâme et qui l’indignait servait de paravent à une plus infâme vérité. Confondu par la subtilité du juge, épouvanté par sa cruelle adresse, par la rapidité des coups qu’il lui avait portés en se servant des fautes d’une vie mise à jour comme de crocs pour fouiller sa conscience, Lucien était là semblable à l’animal que le billot de l’abattoir a manqué. Libre et innocent, à son entrée dans ce cabinet, en un instant, il se trouvait criminel par ses propres aveux. Enfin, dernière raillerie sérieuse, le juge, calme et froid, faisait observer à Lucien que ses révélations étaient le fruit d’une méprise. Camusot pensait à la qualité de père prise par Jacques Collin, tandis que Lucien, tout entier à la crainte de voir son alliance avec un forçat évadé devenir publique, avait imité la célèbre inadvertance des meurtriers d’Ibicus.

Balzac (Honoré de), Splendeurs et misères des courtisanes – troisième partie / Où mènent les mauvais chemins, Michel de l’Ormeraie, 2ème trimestre 1985. Illustration de Charles Huard

UMBERTO ECO ET HUMPHREY BOGART / (…) « Je suis venu avec d’autres infos, naturellement tirées de mes dossiers personnels. Le 5 juin 1990, le marquis Allessandro Gerini, organisme ecclésiastique sous le contrôle de la Congrégation salésienne. Jusqu’à ce jour, on ne sait pas où cet argent a fini. Certains insinuent que les salésiens l’auraient reçu, mais feraient mine de rien, pour des raisons fiscales. Plus vraisemblablement, ils n’ont encore rien touché, et on murmure que la cession dépend d’un mystérieux médiateur, peut-être un homme de loi, réclamant toutefois une commission qui a tout l’air d’un véritable pot de vin. Par ailleurs, on raconte que ceux qui ont favorisé cette opération feraient aussi partie des milieux salésiens, et nous nous trouverions donc en face à un partage illégal du magot. Pour l’instant, ce ne sont que des rumeurs mais je peux essayer d’en savoir plus.

– Faites, avait dit Simei, mais ne créez pas de conflits avec les salésiens ni avec le Vatican. Éventuellement, on titrera Les salésiens victimes d’une escroquerie ?, avec un point d’interrogation. Comme ça on ne créée pas d’incident avec eux.

– Et si nous mettions Les salésiens dans l’œil du cyclone ? » avait demandé Cambria, inopportun comme à son habitude.

J’étais intervenu avec sévérité : « Je croyais avoir été clair. Dans l’œil du cyclone, pour nos lecteurs, ça veut dire dans le pétrin, et on peut s’y être mis soi-même.

– En effet, a dit Simei. Limitons-nous à diffuser des soupçons généralisés. Il y a quelqu’un qui pêche en eaux troubles, et même si nous ne savons pas qui c’est, nous lui ferons certainement peur. Cela suffit. Ensuite, nous en tirerons profit, ou plutôt notre éditeur, le moment venu. Bravo Lucidi, continuez. Le plus grand respect pour les salésiens, je vous en prie, mais qu’ils s’inquiètent un peu eux aussi, ça ne fait pas de mal.

Pardon, avait demandé Maia avec timidité, mais notre éditeur approuve ou approuvera cette politique, comment dire, du dossier et l’insinuation ? Juste pour savoir.

– Nous ne devons pas rendre compte de nos méthodes à l’éditeur, avait réagi, indigné, Simei. Personne n’a jamais essayé de m’influencer, d’aucune façon. Allez, au travail. »

Ce jour-là, j’avais eu un entretien très privé avec Simei. Je n’avais certes pas oublié les « mémoires », et j’avais déjà rédigé un premier jet de quelques chapitres du livre Domani : ieri. J’y parlais plus ou moins des réunions de rédaction, mais en intervertissant les rôles, c’est-à-dire en montrant un Simei prêt à affronter une dénonciation même si ses collaborateurs lui conseillaient la prudence. J’allais jusqu’à penser ajouter un tout dernier chapitre où un haut prélat proche des salésiens lui passaient un coup de fil d’une voix sucrée l’invitant à ne pas s’occuper de la malheureuse histoire du marquis Gerini. Sans parler d’autres coups de téléphone, pour la prévenir amicalement que ce ne serait pas bien de salir le Pio Albergo Trivulzio. Mais Simei avait repris la célèbre réplique d’Humphrey Bogart : « C’est la presse, ma jolie, et tu n’y peux rien ! »

Eco (Umberto), Numéro zéro, éditions Grasset, mai 2015.

GUAY DE BELLISSEN ET LES COEURS ASSASSINÉS DE L’AMÉRIQUE / (…) J’aime autant Iris que Jodie. Mais il faut que je revienne à la réalité cinq minutes. Iris n’est pas pour moi, elle est beaucoup trop jeune, mais Jodie je pourrais vraiment l’avoir. Iris n’existe pas, je ne suis pas fou. Jodie prend la place de toute chose : l’amour, la rage, la tristesse, le mal de vivre, le bonheur en suspens. Je veux dire, elle tient mes sentiments entre ses mains. Et je ne sais presque rien sur elle, des bribes trouvées dans les journaux. Elle habite Los Angeles et a joué dans la série Mayberry quand elle avait six ans. J’envoie des lettres à toutes les chaînes de télévision pour qu’on les rediffuse. J’écris « John Hinckley, avocat à la cour » pour que les mecs se sentent intimidés. Ça ne donne rien. Aimer à ce point quelqu’un ça donne l’impression d’être un drap suspendu à une corde à linge en plein soleil, ça fait de petits mouvements lents dans le bide et c’est chaud. Aimer à ce point, c’est avoir quelque chose dans la peau dont on voudrait se débarrasser. Cacher les preuves, changer son sang, partir loin, ne plus revenir vers soi, juste pour changer de disque. Aimer à ce point, ça prend un temps fou sur l’existence, la vraie, celle que je ne joue plus. Si je quitte Jodie, il me reste quoi ? Porter le deuil d’une jeunesse bâclée ? Non, merci. Dans une interview à un grand quotidien, j’apprends qu’elle est nominée aux Oscars et qu’elle voudrait bien être écrivain. J’ai lu trois livres dans toute ma vie. Je vais m’envoyer tous les classiques, Huckleberry Finn, Gatsby le Magnifique, Hamlet, et tout un tas de conneries dont je ne connais pas les noms. Je dois devenir brillant, incollable sur la littérature. Ce qu’elle connaît, je dois le connaître. Lui en foutre plein la vue.

Guay de Bellissen (Héloïse), Les enfants de chœur de l’Amérique, éditions Anne Carrière, août 2015.

BALZAC ET L’AMOUR À LA BOURSE

– C’est mon plan, dit Esther. Aussi ne te dirai-je plus jamais rien qui te chagrine, mon bichon d’éléphant, car tu es devenu candide comme un enfant… Parbleu, gros scélérat, tu n’as jamais eu d’innocence, il fallait bien que ce que tu en as reçu en venant au monde reparût à la surface ; mais elle était enfoncée si avant qu’elle n’est revenue qu’à soixante-six ans passés… et amenée par le croc de l’amour. Ce phénomène a lieu chez les très-vieillards… Et voilà pourquoi j’ai fini par t’aimer, tu es jeune, très-jeune… Il n’y a que moi qui aurai connu ce Frédéric-là… moi seule !… car tu étais banquier à quinze ans… Au collège, tu devais prêter à tes camarades une bille à la condition d’entre rendre deux… (Elle sauta sur ses genoux en le voyant rire.) – Eh ! bien, tu feras ce que tu voudras ! Hé ! mon Dieu, pille les hommes… va, je t’y aiderai. Les hommes ne valent pas la peine d’être aimés, Napoléon les tuait comme des mouches. Que ce soit à toi ou au Budget que les Français paient des contributions, qué que ça leur fait !… On ne fait pas l’amour avec le Budget, et ma foi… – va, j’y ai bien réfléchi, tu as raison… – tonds les moutons, c’est dans l’Évangile selon Béranger… Embrassez votre Esder… Ah ! dis donc, tu donneras à cette pauvre Val-Noble tous les meubles de l’appartement de la rue Taitbout ! Et puis, demain, tu… lui offriras cinquante mille francs… ça te posera bien, vois-tu, mon chat. Tu as tué Falleix, on commence à crier après toi… Cette générosité-là paraîtra babylonienne… et toutes les femmes parleront de toi. Oh !… il n’y aura que toi de grand, de noble dans Paris, et le monde est ainsi fait que l’on oubliera Falleix. Ainsi c’est, après tout, de l’argent placé en considération !…

– Ti has raison, mon anche, ti gonnais le monte, répondit-il, ti seras mon gonzeil.

– Hé ! bien, reprit-elle, tu vois comme je pense aux affaires de mon homme, à sa considération, à son honneur… Va, va me chercher les cinquante mille francs…

Elle voulait se débarrasser de monsieur Nucingen pour faire venir un Agent de change et vendre le soir même à la Bourse l’inscription.

Balzac (Honoré de), Splendeurs et misères des courtisanes – deuxième partie / À combien l’amour revient aux vieillards, Michel de l’Ormeraie, 1er trimestre 1985. Illustration de Charles Huard

BALZAC ET LE MODELAGE D’UNE COURTISANE

(…) – Quelle perte irréparable fait l’élite de la littérature, de la science, de l’art et de la politique ! dit Blondet. La Torpille est la seule fille de joie en qui s’est rencontrée l’étoffe d’une belle courtisane ; l’instruction ne l’avait pas gâtée, elle ne sait ni lire ni écrire : elle nous aurait compris. Nous aurions doté notre époque d’une de ces magnifiques figures/aspasiennes sans lesquelles il n’y a pas de grand siècle. Voyez comme la Dubarry va bien au dix-huitième siècle, Ninon de l’Enclos au dix-septième, Marion de Lorme au seizième, Impéria au quinzième, Flora à la république romaine, qu’elle fit son héritière et qui put payer la dette publique avec cette succession ! Que serait Horace sans Lydie, Tibulle sans Délie, Catulle sans Lesbie, Properce sans Cynthie, Démétrius sans Lamie, qui fait aujourd’hui sa gloire ?

– Blondet, parlant de Démétrius dans le foyer de l’Opéra, me semble un peu trop Débats, dit Bixiou à l’oreille de son voisin.

– Et sans toutes ces reines, que serait l’empire des Césars ? disait toujours Blondet. Laïs, Rhodope sont la Grèce et l’Égypte. Toutes sont d’ailleurs la poësie des siècles où elles ont vécu. Cette poësie, qui manque à Napoléon, car la veuve de sa grande armée est une plaisanterie de caserne, n’a pas manqué à la Révolution, qui a eu madame Tallien ! Maintenant, en France où c’est à qui trônera, certes, il y a un trône vacant ! A nous tous, nous pouvions faire une reine. Moi, j’aurais donné une tante à La Torpille, car sa mère est trop authentiquement morte au champ du déshonneur ; Du Tillet lui aurait payé un hôtel, Lousteau une voiture, Rastignac des laquais, des Lupeaulx un cuisinier, Finot des chapeaux (Finot ne put réprimer un mouvement en recevant cette épigramme à bout portant), Vernou lui aurait fait des réclames, Bixiou lui aurait fait ses mots ! L’aristocratie serait venue s’amuser chez notre Ninon, où nous aurions appelé les artistes sous peine d’articles mortifères. Ninon II aurait été magnifique d’impertinence, écrasante de luxe. Elle aurait eu des opinions. On aurait lu chez elle quelque chef-d’œuvre dramatique défendu qu’on aurait au besoin fait faire exprès. Elle n’aurait pas été libérale, une courtisane est essentiellement monarchique. Ah ! quelle perte ! elle devait embrasser tout son siècle, elle aime avec un petit jeune homme ! Lucien en fera quelque chien de chasse !

Balzac (Honoré de), Splendeurs et misères des courtisanes – première partie / Comment aiment les filles, Michel de l’Ormeraie, 1er trimestre 1985. Illustration de Charles Huard

OLIVIER ROLIN ET L’HUMANITÉ DES VICTIMES –  (…) Il a convenu avec sa femme qu’ils se retrouveraient sous la colonnade, à l’entrée du théâtre. Elle l’attend en vain, les derniers spectateurs sont entrées depuis longtemps, secouant la neige de leur manteau, ôtant leurs caoutchoucs, la sonnerie a retenti, il n’arrive pas, la neige strie le halo mauve qui entoure les étoiles rouges au sommet des tours du Kremlin, il n’arrivera pas, à cette heure-là il se trouve non loin du Bolchoï, à quelques centaines de mètres à peine, mais séparé d’elle pourtant par une distance immense, dans un monde dont il est beaucoup plus difficile de revenir que du monde sous-marin de Sadko * : l’« isolateur intérieur » de la Loubianka, siège de la Guépéou.

Je ne sais pas si Alexeï Féodossiévitch avait senti la menace se rapprocher, mais je suppose que oui – à moins sa foi communiste ne l’ait rendu complètement aveugle. En tant que fils de noble et frère d’un émigré, il était de toute façon un candidat naturel aux soupçons des paranoïaques de la police politique. Depuis un certain temps, le cercle se resserrait autour de lui. Pas seulement de lui, le propre de la terreur que Staline commençait à faire régner est que nul n’en était épargné, si haut placé fût-il, si fidèle exécutant des basses œuvres. Il n’est personne qui ne soit un mort en sursis. Les enquêteurs du NKVD qui vont l’interroger seront un jour pas très lointain interrogés eux-mêmes et fusillés, de même que le terrible Iagoda, le commissaire du peuple à l’Intérieur, le maître de la Loubianka. Le cercle ne se resserrait donc pas autour de lui seulement : mais de lui aussi. Il y avait eu, en mars 1933, la découverte dans les rangs du Commissariat du peuple de la Terre, dont dépendaient ses services, d’une prétendue organisation contre-révolutionnaire formée majoritairement d’individus « d’origine bourgeoise et grand propriétaire ». Trente-cinq « comploteurs » avaient été fusillés avec leur chef, Moïse Wolfe. Puis il y avait eu les articles venimeux d’un type qui était pourtant un de ses subordonnés, N. Spéranski.

Vangengheim avait contribué à l’introduction dans les cercles météorologiques soviétiques de la « théorie norvégienne », c’est-à-dire, pour faire vite, d’une théorie de la naissance des dépressions à partir des ondulations d’un front mettant en contact air polaire et air tropical. L’un des concepteurs de cette théorie qui sera massivement adoptée au vingtième siècle, le Suédois (en dépit de son nom) Bergeron, avait été invité à venir faire des conférences en URSS, des articles avaient paru dans des revues spécialisées, notamment celui d’un jeune collaborateur du Bureau du temps, Sergueï Khromov, intitulé « Nouvelles idées dans la météorologie et leurs implications philosophiques ». Des « nouvelles idées », vraiment ? Voilà qui est suspect. Comme si Marx-Engels-Lénine-Staline ne suffisaient pas, n’avaient pas réponse à tout… Spéranski accuse l’écervelé de n’avoir pas fait référence à Lénine (« il semble incroyable que l’on puisse « par hasard » oublier Lénine »), pire encore, de ne pas citer les œuvres de Staline parmi les ouvrages recommandés ! Il invite à « repousser décidemment la propagande de classe étrangère dissimulée sous des déguisements marxistes ». Et, dans un autre article, il remet ça, tonnant contre « le tas de détritus répandus à dessein par des mains ennemies » et un « courant menchéviste manifeste dans la presse du service hydro-météorologique ». Oubli de Lénine et Staline, propagande de classe étrangère, courant menchéviste : ce sont des mots terribles dans l’URSS d’alors, et surtout celle qui est en train de naître, des mots qui tuent. Vangengheim comprend très bien que c’est lui, le patron de Khromov, le directeur de la revue qui a publié ce « tas de détritus » qui est visé : il souligne au crayon rouge les passages les plus assassins.

Finalement, en novembre 1933, c’est un de ses proches collaborateurs du Bureau central du temps, Mikhaïl Loris-Mélikov, qui est arrêté à Léningrad. Interrogé, il se met à table, dénonce l’existence d’une organisation contre-révolutionnaire dans le Service hydro-met, dont le professeur Vangengheim, « d’un tempérament autoritaire et carriériste, politiquement hostile au Parti », est l’organisateur clandestin. Le but de la conspiration : saboter la lutte contre la sécheresse en désorganisant le réseau des stations et en falsifiant les prévisions (c’est bien la première fois que de mauvais pronostics peuvent valoir la mort). Et Loris-Mélikov balance largement, pas seulement son patron mais d’autres collaborateurs, dont un certain Kramaleï, d’origine noble comme lui (et ayant, comme Vangengheim, un frère émigré, servant dans la Légion étrangère française). On arrête donc Kramaleï, qui confirme les dires de Loris-Mélikov et ajoute d’autres noms. Dès lors, le dossier des limiers de la Guépéou est suffisamment étoffé pour qu’on puisse procéder à l’arrestation de Vangengheim.

* Sadko est un opéra de Rimski-Korsakov contant les aventures sous-marines du marchand Sadko avec la fille du roi de la Mer

Rolin (Olivier), Le météorologue, Seuil Paulsen, octobre 2014.

BALZAC ET LE BONHEUR INCOMPLET (…) Il aurait bien voulu se dépraver le cœur, se le cuirasser, perdre ses illusions, apprendre à tout écouter sans rougir, à parler sans rien dire, à pénétrer les secrets intérêts des puissances… Bah ! il eut bien de la peine à se munir de quatre langues, c’est-à-dire à s’approvisionner de quatre mots contre une idée. Il revint veuf de plusieurs douairières ennuyeuses, appelées bonnes fortunes à l’étranger, timide et peu formé, bon garçon, plein de confiance, incapable de dire du mal des gens qui lui faisaient l’honneur de l’admettre chez eux, ayant trop de bonne foi pour être diplomate, enfin ce que nous appelons un loyal garçon.

– Bref un moutard qui tenait ses dix-huit mille livres de rente à la disposition des premières actions venues, dit Couture.

– Ce diable de Couture a tellement l’habitude d’anticiper les dividendes, qu’il anticipe le dénoûment de mon histoire. Où en étais-je ? Au retour de Beaudenord. Quand il fut installé quai Malaquais, il arriva que mille francs au-dessus de ses besoins furent insuffisants pour sa part de loge aux Italiens et à l’Opéra. Quand il perdait vingt-cinq ou trente louis au jeu dans un pari, naturellement il payait ; puis il dépensait en cas de gain, ce qui nous arriverait si nous étions assez bêtes pour nous laisser prendre à parier. Beaudenord, gêné dans ses dix-huit mille livres de rente, sentit la nécessité de créer ce que nous appelons aujourd’hui le fond de roulement. Il tenait beaucoup à ne pas s’enfoncer lui-même. Il alla consulter son tuteur : « Mon cher enfant, lui dit d’Aiglemont, les rentes arrivent au pair, vends tes rentes, j’ai vendu les miennes et celles de ma femme. Nucingen a tous mes capitaux et m’en donne six pour cent ; fais comme moi, tu auras un pour cent de plus, et ce un pour cent te permettra d’être tout-à-fait à ton aise. » En trois jours, notre Godefroid fut à son aise. Ses revenus étant dans un équilibre parfait avec son superflu, son bonheur matériel fut complet. S’il était possible d’interroger tous les jeunes gens de Paris d’un seul regard, comme il paraît que la chose se fera lors du jugement dernier pour les milliards de générations qui auront pataugé sur tous les globes, en gardes nationaux ou en sauvages, et de leur demander si le bonheur d’un jeune homme de vingt-six ans ne consiste pas : à pouvoir sortir à cheval, en tilbury, ou en cabriolet avec tigre gros comme le poing, frais et rose comme Toby, Joby, Paddy ; à avoir, le soir, pour douze francs, un coupé de louage très convenable ; à se montrer élégamment tenu suivant les lois vestimentales qui régissent huit heures, midi, quatre heures et le soir ; à être bien reçu dans toutes les ambassades, et y recueillir les fleurs éphémères d’amitiés cosmopolites et superficielles ; à être d’une beauté supportable, et à bien porter son nom, son habit et sa tête ; à loger dans un charmant petit entresol arrangé comme je vous ai dit que l’était l’entresol du quai Malaquais ; à pouvoir inviter des amis à vous accompagner au Rocher-de-Cancale sans avoir… interrogé préalablement son gousset, et n’être arrêté dans aucun de ses mouvements raisonnables par ce mot : « Ah ! et de l’argent ? » à pouvoir renouveler les bouffettes roses qui embellissent les oreilles de ses trois chevaux pur sang, et à avoir toujours une coiffe neuve à son chapeau. Tous, nous-mêmes, gens supérieurs, tous répondraient que ce bonheur est incomplet, que c’est la Madeleine sans autel, qu’il faut aimer et être aimé, ou aimer sans être aimé, ou être aimé sans aimer, ou pouvoir aimer à tort et à travers.

Balzac (Honoré de), La maison Nucingen, Michel de l’Ormeraie, 4ème trimestre 1984. Illustration de Charles Huard

ECHENOZ DÉGAINE CHEZ LES BARBOUZES / (…) L’on peut, l’on doit admettre que du point de vue de Clément Pognel, cela fait beaucoup pour une journée. Il pourrait encore s’accommoder de son entretien avec Lessertisseur, du traitement qu’il lui a infligé dans le parking de la rue d’Abbeville, de ce qu’il a compris quant au petit doigt de Lucile, il le pourrait. Tout ça ne change pas grand-chose et on peut faire avec. Mais il est d’abord très embarrassant que Tausk ait rencontré Marie-Odile. Puis, que celle-ci ait découvert l’inexistence de Titan-Guss mène Pognel au-delà de l’embarras. Tout risque d’être cuit. Il pourrait prendre le temps de réfléchir, se débrouiller, concevoir une autre fable pour se couvrir, ne serait-ce que provisoirement. Il le pourrait, il en a vu d’autres mais il n’y pense pas, ne l’envisage même pas, se voit dos au mur, coincé dans une impasse obscure, sans rien à quoi se raccrocher, sans autre issue que de se débarrasser du premier danger venu, face à lui.

C’est ainsi que n’ayant rien prémédité, n’y pensant à vrai dire pas vraiment, Clément Pognel a extrait son Astra Cub de sa poche et, sans viser spécialement quoi que ce soit, il a juste tiré sur ce qui se trouvait en face de lui : cette fois le projectile .25 ACP s’étant introduit par l’œil droit dans la boîte crânienne de Marie-Odile Zwang, celle-ci est morte sur le coup, sous le regard placide de l’animal Biscuit qui n’a même pas sursauté sous l’effet de la détonation. Après quoi, Pognel est resté assis un long moment sur sa chaise, considérant sans expression le corps de Marie-Odile. Puis, cessant de le considérer, il est allé chercher le téléphone mobile de la défunte sur le plan de travail où refroidissait l’omelette et il a composé un numéro. En attendant que ça sonne à l’autre bout, il a prélevé un morceau de cette omelette, l’a avalé sans le mâcher pendant que Biscuit commençait à flairer le cadavre de sa patronne, hésitant à goûter, par curiosité, au sang qui suintait de son orbite.

Echenoz (Jean), Envoyée spéciale, Les éditions de Minuit, janvier 2016.

BALZAC ET LES LIEUX DU COMMUN -/ (…) D’abord, Birotteau n’eut qu’une cuisinière, il se logea dans l’entresol situé au-dessus de sa boutique, espèce de bouge assez bien décoré par un tapissier, et où les nouveaux mariés entamèrent une éternelle lune de miel. Madame César apparut comme une merveille dans son comptoir. Sa beauté célèbre eut une énorme influence sur la vente, il ne fut question que de la belle madame Birotteau parmi les élégants de l’Empire. Si César fut accusé de royalisme, le monde lui rendit justice à sa probité ; si quelques marchands voisins envièrent son bonheur, il passa pour en être digne. Le coup de feu qu’il avait reçu sur les marches de Saint-Roch lui donna la réputation d’un homme mêlé aux secrets de la politique et celle d’un homme courageux, quoiqu’il n’eût aucun courage militaire au cœur et nulle idée politique dans la cervelle. Sur ces données, les honnêtes gens de l’arrondissement le nommèrent capitaine de la garde nationale, mais il fut cassé par Napoléon qui, selon Birotteau, lui gardait rancune de leur rencontre en vendémiaire. César eut alors une certaine importance. (…) Le parfumeur venait d’être élu juge au Tribunal de Commerce. Sa probité, sa délicatesse connue et la considération dont il jouissait lui valurent cette dignité qui le classa désormais parmi les notables commerçants de Paris. Pour augmenter ses connaissances, il se leva dès cinq heures du matin, lut les répertoires de jurisprudence et les livres qui traitaient des litiges commerciaux. Son sentiment du juste, sa rectitude, son bon vouloir, qualités essentielles dans l’appréciation des difficultés soumises aux sentences consulaires, le rendirent un des juges les plus estimés. Ses défauts contribuèrent également à sa réputation. En sentant son infériorité, César subordonnait volontiers ses lumières à celles de ses collègues flattés d’être si curieusement écoutés par lui : les uns recherchèrent la silencieuse approbation d’un homme censé profond, en sa qualité d’écouteur ; les autres, enchantés de sa modestie et de sa douceur, le vantèrent. Les justiciables louèrent sa bienveillance, son esprit conciliateur, et il fut souvent pris pour arbitre en des contestations où son bon sens lui suggérait une justice de cadi. Pendant le temps que durèrent ses fonctions, il sut se composer un langage farci de lieux communs, semé d’axiomes et de calculs traduits en phrases arrondies qui doucement débitées sonnaient aux oreilles des gens superficiels comme de l’éloquence. Il plut ainsi à cette majorité naturellement médiocre, à perpétuité condamnée aux travaux, aux vues du terre à terre.

Balzac (Honoré de), César Birotteau, Michel de l’Ormeraie, 4ème trimestre 1984. Illustration de Charles Huard

HARRISON ET LA NATURE DE LA NATURE / (…) J’avais à peine la quarantaine lorsque la botanique et un certain nombre d’autres sujets devinrent pour moi plus intéressant que la géologie. Le pétrole et les droits d’exploitation des minerais, voire même de l’eau, font dans l’Ouest l’objet de querelles impitoyables. Toute cette agressivité devenait souvent trop épuisante, mais je pouvais aisément me rabattre sur l’héritage que m’avait laissé ma mère. J’ai toujours vécu assez sobrement et en tout cas dans des lieux jugés inintéressants par la plupart des gens ayant la même formation que moi. Ce n’est pas le résultat d’une absurde excentricité, cela tient davantage à mon dégoût précoce pour le travail au service d’une abstraction baptisée entreprise. J’ai rendu de brèves visites à des amis, hommes et femmes, dans les enclaves huppées de Berverly Hills ou de Palm Beach et ces lieux m’ont toujours paru déprimants et comiques. Je préfère l’odeur des chèvres, des moutons, des poulets, des vaches, les cris des vendeurs des rues, même l’odeur de ce que cuisinent mes voisins et les hurlements de leurs enfants. Aujourd’hui, je vis dans un certain isolement, mais simplement. J’aime être au plus près des processus vitaux, de la faune à la flore en passant par les gens. J’aime mes amis, les riches comme les pauvres, mais en compagnie des premiers je me moque des boucliers, des barrières et autres protections qui les tiennent à l’écart de tous sauf de leurs pairs. La vie est brève. Pourquoi ne pas vivre sur un pied d’égalité avec toutes les créatures ? L’un de mes amis très riche soutient que la vie est vraiment longue, une différence d’opinion qui m’amuse. Il est assez bizarre, mais peut-être que je le suis aussi. Le tout-venant de n’importe quelle culture a tendance à ne pas être très admirable.

Harrison (Jim), La route du retour, Christian Bourgeois éditeur, septembre 1998.

BALZAC ET LES MASQUES DE PARIS / Un des spectacles où se rencontre le plus d’épouvantement est certes l’aspect général de la population parisienne, peuple horrible à voir, hâve, jaune, tanné. Paris n’est-il pas un vaste champ incessamment remué par une tempêtes d’intérêts sous laquelle tourbillonne une moisson d’hommes que la mort fauche plus souvent qu’ailleurs et qui renaissent toujours aussi serrés, dont les visages contournés, tordus, rendent par tous les pores l’esprit, les désirs, les poisons dont sont engrossés leurs cerveaux ; non pas des visages, mais bien des masques : masques de faiblesse, masques de force, masques de misère, masques de joie, masques d’hypocrisies ; tous exténués, tous empreints des signes ineffaçables d’une haletante avidité ? Que veulent-ils ? De l’or, ou du plaisir ? Quelques observations sur l’âme de Paris peuvent expliquer les causes de sa physionomie cadavéreuse qui n’a que deux âges, ou la jeunesse ou la caducité : jeunesse blafarde et sans couleur, caducité fardée qui veut paraître jeune. En voyant ce peuple exhumé, les étrangers, qui ne sont pas tenus de réfléchir, éprouvent tout d’abord un mouvement de dégout pour cette capitale, vaste atelier de jouissances, d’où bientôt eux-mêmes ils ne peuvent sortir, pour justifier psychologiquement la teinte presque infernale des figures parisiennes, car ce n’est pas seulement par plaisanterie que Paris a été nommé un enfer. Tenez ce mot pour vrai. Là, tout fume, tout brûle, tout brille, tout bouillonne, tout flambe, s’évapore, s’éteint, se rallume, étincelle, pétille et se consume. Jamais vie en aucun pays ne fut plus ardente, ni plus cuisante. Cette nature sociale toujours en fusion semble se dire après chaque œuvre finie : « À une autre ! » comme se le dit la nature elle-même. Comme la nature, cette nature sociale s’occupe d’insectes, de fleurs d’un jour, de bagatelles, d’éphémères, et jette aussi feu et flamme par son éternel cratère. Peut-être avant d’analyser la cause générale qui en décolore, blêmit, bleuit et brunit plus ou moins les individus. À force de s’intéresser à tout, le Parisien finit par ne s’intéresser à rien. Aucun sentiment ne dominant sur sa face usée par le frottement, elle devient grise comme le plâtre des maisons qui a reçu toute espèce de poussière et de fumée. En effet, indifférent la veille à ce dont il s’enivrera le lendemain, le Parisien vit en enfant quel que soit son âge. Il murmure de tout, se console de tout, se moque de tout, oublie tout, veut tout, goûte à tout, prend avec passion, quitte tout avec insouciance ; ses rois, ses conquêtes, sa gloire, son idole, qu’elle soit de bronze ou de verre ; comme il jette ses bas, ses chapeaux et sa fortune. À Paris, aucun sentiment ne résiste au jet des choses, et leur courant oblige à une lutte qui détend les passions : l’amour y est un désir, et la haine une velléité ; il n’y a là de vrai parent que le billet de mille francs, d’autre ami que le Mont-de-Piété. Ce laissez-aller général porte ses fruits ; et, dans le salon, comme dans la rue, personne n’y est de trop, personne n’y est absolument utile, ni absolument nuisible : les sots et les fripons, comme les gens d’esprit ou de probité. Tout y est toléré, le gouvernement et la guillotine, la religion et le choléra. Vous convenez toujours à ce monde, vous n’y manquez jamais. Qui donc domine en ce pays sans mœurs, sans croyance, sans aucun sentiment : mais d’où partent et où aboutissent tous les sentiments, toutes les croyances et toutes les mœurs ? L’or et le plaisir. Prenez ces deux mots comme une lumière et parcourez cette grande cage de plâtre, cette ruche à ruisseaux noirs, et suivez-y les serpenteaux de cette pensée qui l’agite, la soulève, la travaille ? Voyez. Examinez d’abord le monde qui n’a rien ?

Balzac (Honoré de), Histoire des treize (Troisième épisode) – La fille aux yeux d’or, Michel de l’Ormeraie, 3ème trimestre 1984. Illustration de Charles Huard

BALZAC ET LES ÂMES MULTIPLES / (…) Il adorait madame Jules sous une nouvelle forme, il l’aimait avec la rage de la jalousie, avec les délirantes angoisses. Infidèle à son mari, cette femme devenait vulgaire. Auguste pouvait se livrer à toutes les félicités de l’amour heureux, et son imagination lui ouvrit alors l’immense carrière des plaisirs de la possession. Enfin, s’il avait perdu l’ange, il retrouvait le plus délicieux des démons. Il se coucha, faisant mille châteaux en Espagne, justifiant madame Jules par quelque romanesque bienfait auquel il ne croyait pas. Puis il résolut de se vouer entièrement, dès le lendemain, à la recherche des causes, des intérêts, du nœud que cachait ce mystère. C’était un roman à lire ; ou mieux, un drame à jouer, et dans lequel il avait son rôle. Une bien belle chose est le métier d’espion, quand on le fait pour son compte et au profit d’une passion. N’est-ce pas se donner les plaisirs du voleur en restant honnête homme ? Mais il faut se résigner à bouillir de colère, à rugir d’impatience, à se glacer les pieds dans la boue, à transir et brûler, à dévorer des fausses espérances. Il faut aller, sur la foi d’une indication, vers un but ignoré, manquer son coup, pester, s’improviser à soi-même des élégies, des dithyrambes, s’exclamer niaisement devant un passant inoffensif qui vous admire ; puis renverser des bonnes femmes et leurs paniers de pommes, courir, se reposer, rester devant une croisée, faire mille suppositions… Mais c’est la chasse, la chasse dans Paris, la chasse avec tous ses accidents, moins les chiens, le fusil et le tahiau ! Il n’est de comparable à ces scènes que celles de la vie des joueurs. Puis besoin est d’un cœur gros d’amour ou de vengeance pour s’embusquer dans Paris, comme un tigre qui veut sauter sur sa proie, et pour jouir alors de tous les accidents de Paris et d’un quartier, en leur prêtant un intérêt de plus que celui dont ils abondent déjà. Alors, ne faut-il pas avoir une âme multiple ? n’est-ce pas vivre de mille passions, de mille sentiments ensemble ?

Balzac (Honoré de), Histoire des treize (Premier épisode) – Ferragus, chef des Dévorants, Michel de l’Ormeraie, 3ème trimestre 1984. Illustration de Charles Huard

BALZAC ET LA FEMME DE CONVENANCE ENFERMÉE / (…) – Coquette ?… je hais la coquetterie. Être coquette, Armand, mais c’est se promettre à plusieurs hommes et ne pas se donner. Se donner à tous est du libertinage. Voilà ce que j’ai cru comprendre de nos mœurs. Mais se faire mélancolique avec les humoristes, gaie avec les insouciants, politique avec les ambitieux, écouter avec une apparente admiration les bavards, s’occuper de guerre avec les militaires, être passionnée pour le bien du pays avec les philanthropes, accorder à chacun sa petite dose de flatterie, cela me paraît aussi nécessaire que de mettre des fleurs dans nos cheveux, des diamants, des gants et des vêtements. Le discours est la partie morale de la toilette, il se prend et se quitte avec la toque à plumes. Nommez-vous ceci coquetterie ? Mais je ne vous ai jamais traité comme je traite tout le monde. Avec vous, mon ami, je suis vraie. Je n’ai pas toujours partagé vos idées, et quand vous m’avez convaincue, après une discussion, ne m’en avez-vous pas vue toute heureuse ? Enfin je vous aime, mais seulement comme il est permis à une femme religieuse et pure d’aimer. J’ai fait des réflexions. Je suis marié, Armand. Si la manière dont je vis avec monsieur de Langeais me laisse la disposition de mon cœur, les lois, les convenances m’ont ôté le droit de disposer de ma personne. En quelque rang qu’elle soit placée, une femme déshonorée se voit chassée du monde, et je ne connais encore aucun exemple d’un homme qui ait su ce à quoi l’engageaient alors nos sacrifices. Bien mieux, la rupture que chacun prévoit entre madame de Beauséant et monsieur d’Ajuda, qui, dit-on, épouse mademoiselle de Rochefide, m’a prouvé que ces mêmes sacrifices sont presque toujours les causes de votre abandon. Si vous m’aimiez sincèrement, vous cesseriez de me voir pendant quelque temps ! Moi, je dépouillerai pour vous toute vanité ; n’est-ce pas quelque chose ? Que ne dit-on pas d’une femme à laquelle aucun homme ne s’attache ? Ah ! elle est sans cœur, sans esprit, sans âme, sans charme surtout. Oh ! les coquettes ne me feront grâce de rien, elles me raviront les qualités qu’elles sont blessées de trouver en moi. Si ma réputation me reste, que m’importe de voir contester mes avantages par des rivales ? elle n’en hériteront certes pas. Allons, mon ami, donnez quelque chose à qui vous sacrifie tant ! Venez moins souvent, je ne vous en aimerai pas moins.

Balzac (Honoré de), Histoire des treize (Deuxième épisode) – La Duchesse de Langeais, Michel de l’Ormeraie, 3ème trimestre 1984. Illustration de Charles Huard

BALZAC ET LA MORALE / (…) La morale, jeune homme, commence à la loi, dit le prêtre. S’il ne s’agissait que de religion, les lois seraient inutiles : les peuples religieux ont peu de lois. Au-dessus de la loi civile, est la loi politique. Eh ! bien, voulez-vous savoir ce qui, pour un homme politique, est écrit sur le front de votre dix-neuvième siècle ? Les Français ont inventé, en 1793, une souveraineté populaire qui s’est terminée par un empereur absolu. Voilà pour votre histoire nationale. Quant aux mœurs : madame Tallien et madame de Beauharnais ont tenu la même conduite. Napoléon épouse l’une, fait d’elle votre impératrice, et n’a jamais voulu recevoir l’autre, quoiqu’elle fût princesse. Sans-culotte en 1793, Napoléon chausse la couronne de fer en 1804. Les féroces amants de l’Égalité ou la Mort de 1792, deviennent, dès 1806, complices d’une aristocratie légitimée par Louis XVIII. À l’étranger, l’aristocratie, qui trône aujourd’hui dans son faubourg Saint-Germain, a fait pis : elle a été usurière, elle a été marchande, elle a fait des petits pâtés, elle a été cuisinière, fermière, gardienne de moutons. En France donc, la loi politique aussi bien que la loi morale, tous et chacun ont démenti le début au point d’arrivée, leurs opinions par la conduite, ou la conduite par les opinions. Il n’y a pas eu de logique, ni dans le gouvernement, ni chez les particuliers. Aussi n’avez-vous plus de morale. Aujourd’hui, chez vous, le succès est la raison suprême de toutes les actions, quelles qu’elles soient. Le fait n’est donc plus rien en lui-même, il est tout-entier dans l’idée que les autres s’en forment. De là, jeune homme, un second précepte : ayez de beaux dehors ! cachez l’envers de votre vie, et présentez un endroit très brillant.

Balzac (Honoré de), Illusions perdues (partie 3), Les souffrances de l’inventeur, Michel de l’Ormeraie, 3ème trimestre 1984. Illustration de Charles Huard.

PHILIP KERR ET LE MASSACRE DE KATYN

(…) – Eh bien, ici, ils auraient perdu leur temps. Nous n’avons rien trouvé en guise de trésor funéraire pour la vie future sur ces pauvres bougres. Je dirais que le NKVD les a délestés de tout ce qui pouvait avoir de la valeur

– Une pratique courante avec les communistes, pas vrai ? La redistribution des richesses. »

Blobel sourit de sa petite plaisanterie. Qui était meilleure que la mienne, mais je n’étais pas vraiment d’humeur à rigoler, pas avec l’estomac en capilotade.

« Dites-moi, capitaine Gunther, allez-vous brûler ces cadavres ?

– Non, répondis-je. Les aspects politiques de la situation sont très délicats et semblent écarter cette possibilité. C’est ce qui m’a été dit par le ministère. Nous avons donc décidé de laisser les Polonais régler la question eux-mêmes. Ils devraient être ici demain. Il semble plus probable qu’il faudra les réinhumer. Pour le moment en tout cas.

– Tous ? »

Je haussai les épaules.

« Ce n’est pas à moi de me prononcer, Dieu merci. Je ne suis qu’un simple policier.

– J’ai déjà entendu ça. » Blobel sourit. « Du reste, ajouta-t-il, les brûler n’est pas si facile non plus. Surtout quand les cadavres sont humides. Croyez-moi, j’en sais quelque chose. Et, bien évidemment, c’est un tel gaspillage d’essence et de bois de chauffage précieux. Sans compter que, une fois que vous les avez brûlés et réduits à presque rien, il y a encore la cendre à éliminer. Il faut la camoufler aussi. Et, de surcroit, il y a peu de temps pour faire les choses convenablement.

– Ah ! Pourquoi ça ?

Les Russes vont arriver, bien sûr. Dans moins de six mois, toute cette zone aura été envahie.

Et vous pouvez parier votre dernier mark qui, si vous ne brûlez pas ces foutus cadavres jusqu’à ce qu’il ne subsiste qu’une fine couche de scories, les Russes feront tout leur possible pour prouver que c’est nous qui les avons exécutés.

– Là-dessus, vous avez raison. » Je crachais ; c’était ça ou vomir. L’odeur commençait vraiment à m’incommoder, ainsi que la conversation. « Vous en avez vu suffisamment ? lui demandai-je.

Kerr (Philip), Les ombres de Katyn, Éditions du masque, février 2015.

(…) BALZAC ET LES JOURNALISTES – Le peuple hypocrite et sans générosité, reprit Vignon, il bannira de son sein le talent comme Athènes a banni Aristide. Nous verrons les journaux, dirigés d’abord par des hommes d’honneur, tomber plus tard sous le gouvernement des plus médiocres qui auront la patience et la lâcheté de gomme élastique qui manquent aux beaux génies, ou à des épiciers qui auront de l’argent pour acheter des plumes. Nous voyons déjà ces choses-là ! Mais dans dix ans le premier gamin sorti du collège se croira un grand homme, il montera sur la colonne d’un journal pour souffleter ses devanciers, il les tirera par les pieds pour avoir leur place. Napoléon avait bien raison de museler la Presse. Je gagerais que, sous un gouvernement élevé par elles, les feuilles de l’Opposition battraient en brèche par les mêmes raisons et par les mêmes articles qui se font aujourd’hui contre celui du roi, ce même gouvernement au moment où il leur refuserait quoi que ce fût. Plus on fera de concessions aux journalistes, plus les journaux seront exigeants. Les journalistes parvenus seront remplacés par des journalistes affamés et pauvres. La plaie est incurable, elle sera de plus en plus maligne, de plus en plus insolente ; et plus le mal sera grand, plus il sera toléré, jusqu’au jour où la confusion se mettra dans les journaux par leur abondance, comme à Babylone. Nous savons, tous tant que nous sommes, que les journaux iront plus loin que les rois en ingratitude, plus loin que le plus sale commerce en spéculations et en calculs, qu’ils dévoreront nos intelligences à vendre tous les matins leur trois-six cérébral ; mais nous y écrirons tous, comme ces gens qui exploitent une mine de vif-argent en sachant qu’ils y mourront.

Balzac (Honoré de), Illusions perdues (partie 2), Un grand homme de province à Paris, Michel de l’Ormeraie, 3ème trimestre 1984. Illustration de Charles Huard.

BALZAC, LA VERTU RIDICULE / (…) Nos ridicules sont en grande partie causés par un beau sentiment, par des vertus ou par des facultés portées à l’extrême. La fierté que ne modifie pas l’usage du grand monde devient de la roideur en se déployant sur de petites choses au lieu de s’agrandir dans un cercle de sentiments élevés. L’exaltation, cette vertu dans la vertu, qui engendre les saintes, qui inspire les dévouements cachés et les éclatantes poësies, devient de l’exagération en se prenant aux riens de la province. Loin du centre où brillent les grands esprits, où l’air est chargé de pensées, où tout se renouvelle, l’instruction vieillit, le goût se dénature comme une eau stagnante. Faute d’exercice, les passions se rapetissent en grandissant des choses minimes. Là est la raison de l’avarice et du commérage qui empestent la vie de province. Bientôt, l’imitation des idées étroites et des manières mesquines gagne la personne la plus distinguée. Ainsi périssent des hommes nés grands, des femmes qui, redressées par les enseignements du monde et formées par des esprits supérieurs, eussent été charmantes.

Balzac (Honoré de), Illusions perdues (partie 1), Les Deux Poètes, Michel de l’Ormeraie, 3ème trimestre 1984. Illustration de Charles Huard.

FAULKNER ET L’ATTACHE DU MARIAGE / (…) Prenez un type qui tombe malade, un type jeune, qui n’a pratiquement aucune attache, et qui doit venir passer deux ans dans un trou à plus de cinq cents kilomètres du premier feu rouge, là où il y a rien que le silence, le soleil et ces foutues étoiles qui toute la nuit arrêtent pas de le regarder. Pas étonnant qu’il fasse guère attention à quelqu’un qui est là que pour lui faire à bouffer, lui couper son bois et aller lui chercher de l’eau dans un seau en fer-blanc jusqu’à une source à un kilomètre de là, pour le laver comme un gosse. Puis il a guéri, et c’est pas moi qui lui reprocherai de pas s’être aperçu qu’elle avait un poids de plus à porter, surtout si c’était rien que trois petits microbes.

– Alors, je ne sais pas ce que vous appelez des attaches, lui dis-je. Si le mariage n’en est pas une.

– Vous y êtes. Le mariage en est une. Seulement ça dépend un peu de celle avec qui on est marié. Vous savez quelle est mon opinion personnelle, moi qui les ai observés près de dix ans, une fois par semaine, le mardi, et qui leur ai trimbalé dans les deux sens leurs lettres ou leurs télégrammes ?

Faulkner (William), Idylle au désert, Gallimard, septembre 1985.

BALZAC ET DON JUAN / (…) Il éprouvait ces frissons indicibles que donne le sirroco de dettes. Il comptait sur un hasard. Il avait toujours gagné à la loterie depuis cinq ans, sa bourse s’était toujours remplie. Il se disait qu’après Chesnel était venu du Croisier, qu’après du Croisier jaillirait une autre mine d’or. D’ailleurs il gagnait de fortes sommes au jeu. Le jeu l’avait sauvé déjà de plusieurs mauvais pas. Souvent, dans un fol espoir, il allait perdre au salon des Étrangers le gain qu’il faisait au Cercle ou dans le monde au whist. Sa vie, depuis deux mois, ressemblait à l’immortel final du Don Juan de Mozart ! Cette musique doit faire frissonner certains jeunes gens parvenus à la situation où se débattait Victurnien. Si quelque chose peut prouver l’immense pouvoir de la Musique, n’est-ce pas cette sublime traduction du désordre, des embarras qui naissent dans une vie exclusivement voluptueuse, cette peinture effrayante du parti pris de s’étourdir sur des dettes, sur les duels, sur les tromperies, sur les mauvaises chances ? Mozart est, dans ce morceau, le rival heureux de Molière. Ce terrible final ardent, vigoureux, désespéré, joyeux, plein de fantômes horribles et de femmes lutines, marqué par une dernière tentative qu’allument les vins du souper et par une défense enragée ; tout cet infernal poëme, Victurnien le jouait à lui tout seul ! Il se voyait seul, abandonné, sans amis, devant une pierre où était écrit, comme au bout d’un livre enchanteur, le mot FIN. Oui ! tout allait finir pour lui. Il voyait par avance le regard froid et railleur, le sourire par lequel ses compagnons accueilleraient le récit de son désastre. Il savait que parmi eux, qui hasardaient des sommes importantes sur les tapis verts que Paris dresse à la Bourse, dans les salons, dans les cercles, partout, nul n’en distrairait un billet de banque pour sauver un ami. Chesnel devait être ruiné. Victurnien avait dévoré Chesnel.

Balzac (Honoré de), Le cabinet des antiques, Michel de l’Ormeraie, 3ème trimestre 1984. Illustration de Charles Huard.

FAULKNER : LA BOUTEILLE ET LE MARIAGE /(…) Quelqu’un marmonna derrière Max : « Y a pas à dire, ce type de Princeton, il a une bonne descente. Il lui reste un litre de gnôle, et de première bourre. »

Hap White se glissa près de Maxwell et lui dit d’une voix basse, mal assurée : « Eh, Max, cette licence.. »

Maxwell le regarda froidement. « Quelle licence ? »

Hap se tamponna le front avec un mouchoir. « Tu sais bien, cette licence de mariage, pour toi et Doris. On… on voudrait te l’acheter, puisque tu n’en as plus besoin pour toi.

– J’suis pas vendeur, et d’ailleurs elle te servirait à rien du tout. Les noms sont déjà inscrits dessus.

– Ça peut s’arranger, insista Hap. C’est facile, Max. Johns… Jornstadt. Tu piges ? Sur le papier, c’est du pareil au même, et puis, que je sache, un gratte-papier de campagne, ça n’écris pas pour se faire lire. Tu piges ?

– Oui, j’y suis, fit Max, calme, très calme.

– Pas de problème avec Doris, poursuivit Hap. À propos, voici un message qu’elle t’envoie. »

Max lu le message griffonné et sans signature, de l’écriture enfantine de Doris : « Fiche-moi la paix, espèce de vieux bigame ! » Il fronça les sourcils, l’air sombre.

« Alors, Max ? » continua Hap.

Les mâchoires serrées, bien dessinées, Maxwell avait un air farouche.

« Non, je ne la vends pas, mais je la joue aux dés avec Jornstadt : la licence contre sa bouteille.

– Allons, Max, sois sérieux, protesta Hap. Jornstadt ne sait pas jouer aux dés. C’est un type du Nord. Il ne sait même pas les lancer.

– On additionne, sans plus, dit Max. Deux manches gagnantes. C’est à prendre ou à laisser. »

Hap trottina jusqu’à Jornstadt et lui murmura quelques mots. L’étudiant de Princeton protesta, puis finit par donner son accord.

« Bon, fit Hap. Voici la bouteille. Tu mets la licence par terre à côté.

Faulkner (William), Une épouse pour deux dollars, Gallimard, septembre 1985.

GILLES KEPEL ET LA « DJIHADOSPHÈRE » FRANÇAISE / (…) Dans cet « avenir radieux » nouvelle manière, le drapeau rouge a viré au brun des partis autoritaires ou à la bannière verte du Prophète. Les conflits naguère standardisés par la lutte des classes n’opposent plus le prolétariat à la bourgeoisie, mais, selon les uns, les « Français » à l’« Empire mondialisé » (réminiscence du complot judéo-maçonnique des années 1930) ainsi qu’aux immigrés, et, selon les autres, les « musulmans » aux kuffar (« mécréants » en arabe coranique). Ces deux visions du monde redéfinissent les appartenances de groupe, solidarités comme inimitiés, selon des critères qui ne s’affichent plus comme sociaux, même si, dans les faits, ils s’alimentent d’un sentiment ou d’une hantise de déclassement. La communauté imaginaire dont leurs adeptes se réclament est transversale et hétérogène. Elle s’agrège d’abord à des certitudes morales perçues comme menacées et à la construction d’une éthique de substitution, dont serait dépourvue une vie politique institutionnelle faite de compromissions et de corruption.

(…) Violence et dégradation éloignent l’ensemble du pays d’un sentiment de solidarité avec les jeunes de banlieue, sapant toute velléité politique d’action sociale.

(…) Beaucoup plus que l’affaire Merah, dont la nouveauté avait pu laisser espérer qu’elle ne serait qu’un accident conjoncturel, le carnage de janvier est perçu comme le comble d’une série d’attentats qui visent à saper les fondements du pacte social et politique par lequel se définit la société française et, par-delà, les sociétés européennes et occidental en général. L’objectif du terrorisme djihadiste est de la faire s’effondrer par implosion, en mobilisant derrière ses activistes et ses « martyrs » les enfants radicalisés de l’immigration rétrocoloniale en provenance du monde musulman. Mais aussi en agrégeant à ceux-ci l’ensemble des mécontents haïssant un système qui les exclut, en particulier parmi une jeunesse désemparée et sans perspective, pour qui la conversion à l’islamisme djihadiste s’articule ou se substitue au militantisme d’extrême gauche comme d’extrême droite. En ce sens, les mécanismes en jeu dans les événements des 7-9 janvier évoquent ceux qu’a anticipés Houellebecq dans Soumission. Mais la résilience de la société réelle, qu’expriment les immenses manifestations du 11 janvier et les réactions passionnées que celles-ci suscitent à leur tour, montre une voie alternative, bien qu’ardue, aux simplifications fulgurantes de l’œuvre de fiction.

(…) L’objectif stratégique d’Abu Musab al-Suri, (ingénieur syrien quadragénaire naturalisé espagnol rédacteur, en janvier 2005, des mille six cents pages de l’Appel à la résistance islamique mondiale, mélange d’encyclopédie militante et de mode d’emploi du djihad), à travers la multiplication des actions terroristes, est, on l’a vu, l’implosion de la société par un processus gradué de guerre d’enclaves qui aboutira à la destruction de l’Occident, en commençant par l’Europe qui en constitue le ventre mou. Dans cette perspective, il est primordial de dresser les unes contre les autres les composantes ethno-culturelles des sociétés européennes, en homogénéisant une communauté musulmane qui se désavoue de la société globale et engage le combat contre elle. L’une des principales ressources politiques pour parvenir à ce « désaveu » – traduction de l’arabe bara’a – est la mise en exergue de la victimisation, dont l’exacerbation de l’ « islamophobie » est l’instrument le plus efficace. En dénonçant celle-ci sans relâche, en en faisant une tare congénitale des sociétés européennes, et en la substituant à l’antisémitisme comme pêché cardinal de l’Occident, les islamistes d’établir des frontières communautaires culturellement infranchissables pour tous les Européens d’ascendance musulmane, de manière à les transformer en membres exclusifs de la communauté qu’ils aspirent à diriger. (…) La surenchère à la lutte contre l’islamophobie est ainsi devenu un enjeu dans la compétition pour l’hégémonie sur la communauté, dont aucun concurrent ne peut se dispenser sous peine de disqualification.

Kepel (Gilles), Terreur dans l’hexagone, genèse du djihad français, Gallimard, décembre 2015.

FAULKNER ET LES IMPULSIONS DU FOND / (…) C’est alors qu’un des incidents des plus regrettables se produisit. Cette troisième fois, soit que la corde eût glissé, soit qu’elle se fût rompue, Mr. Faulkner et la vache déboulinèrent violemment au fond de la ravine, Mr. Faulkner par-dessous.

Plus tard – dans la soirée, pour être précis – je me rappelai qu’au moment où nous regardions Oliver se hisser hors du ravin, j’avais eu l’impression que la pauvre bête me transmettait, comme par télépathie (une femelle, remarquez bien, une femelle seule parmi trois hommes), non seulement sa terreur, mais ce qui en faisait l’objet : ce qui, pour une femelle, est bien pire que la crainte d’une blessure physique ou d’une souffrance : une de ces incursions dans le domaine privé de la femme, là où, victime désarmée de son propre corps, elle semble se voir comme l’objet d’un malin pouvoir d’ironie et d’outrage ; accident rendu plus amer encore du fait que ceux qui en seront témoins, si galants hommes soient-ils, ne parviendront jamais à l’oublier et, aussi longtemps qu’elle vivra, parcourront la surface de la terre avec ce souvenir dans l’esprit ; … oui, d’autant plus amer que les témoins sont des gentilshommes, des gens de la même classe qu’elle. N’oubliez pas que la pauvre bête, épuisée, terrifiée, avait été, pendant tout l’après-midi, la victime aveugle et angoissée de circonstances qu’elle ne pouvait comprendre : qu’elle avait subi les fantaisies d’un élément qu’elle craignait instinctivement et que, pour finir, elle venait d’être précipitée violemment au fond d’un précipice dont elle était bien persuadée ne plus jamais revoir le bord… Des soldats m’ont raconté (j’ai servi en France dans Y.M.C.A.) qu’au début d’une action, il n’était pas rare qu’il leur arrivât, si prématurément que ce fût, de ressentir une certaine impulsion, un certain désir, suivis d’un résultat fort logique et fort naturel, et dont l’accomplissement est à la fois incontestable et, comme de juste, irrévocable. En un mot, d’angoisse et de désespoir que la pauvre bête venait de passer.

Faulkner (William), L’après-midi d’une vache, Gallimard, septembre 1985

STEFÁNSSON ET LES CHAGRINS D’AMOUR / (…) « J’ignore si, en te voyant, je t’embrasserais ou je te tuerais », « Don’t know if I saw you if you if I would kiss you or kill you », chantait Bob Dylan dans les écouteurs au moment où le plat pays de Danemark disparaissait de la vue, relayé par la haute mer, jamais calme et en proie à des déchaînements tout aussi violents que ceux qui agitent l’homme. Ensuite, les nuages ont occulté la vue. Nous revenons parfois à la souffrance. À nos regrets, à la nostalgie. Et remuons le couteau dans la plaie. Nous ne sommes pas très bien, la vie constitue en écheveau de plus en plus complexe, comme si l’homme peinait toujours plus à la cerner. Nous prenons des calmants, des excitants, des tranquillisants pour supporter le quotidien. Les années passent, le but de la vie demeure vague, nous ne comprenons presque rien, nous prenons du poids, nos nerfs s’usent puis se rompent et nous sommes constamment affligés par l’insatisfaction et les désirs inassouvis. Nous rêvons d’une solution, aspirons à l’azur et l’éther, mais n’ayant ni le temps, ni la sérénité, ni l’endurance qu’il faut pour les atteindre, nous avalons, reconnaissants, les solutions hâtives, les plats préparés, le sexe à la-vite, tout ce qui procure une solution d’urgence, nous vivons l’époque de l’instantané. Les manuels de développement personnel nous promettent une vie meilleure et un peu plus de profondeur dans nos existences : panoplie de dix conseils pour arrêter de boire, arrêter de grossir, de souffrir, d’avoir peur, dix conseils pour mieux vivre, ils sont rarement plus de dix, nous peinerions à en mémoriser plus, ils sont au nombre de dix comme les doigts, comme les commandements. Dix conseils pour mieux vivre. J’aurais mieux fait de ne pas écouter cette fichue chanson, a-t-il pensé, alors qu’il volait par-dessus les nuages et la haute mer, au-dessus de ces dix-huit cailloux verdoyants, c’est pourtant ce qu’il a fait, quatre fois, cinq fois, allait-il l’embrasser ou la tuer la prochaine fois qu’il la verrait ? Pénétrez au plus profond de la plaie, prône le manuel intitulé Dix conseils pour guérir d’un chagrin d’amour, c’est ainsi que surmonterez la souffrance. Ari connaît bien ce livre, c’est lui qui en a dirigé la publication pour une maison d’édition danoise, l’ouvrage s’est vendu à cent soixante mille exemplaires en l’espace de cinq mois, c’est qu’elles sont légions, les peines de cœur – les journaux islandais ont évidemment relayé l’information, en cédant à la manie locale qui consiste à exagérer les prouesses du compatriote : « Un éditeur islandais conquiert le marché du livre au Danemark ! »

Stefánsson (Jón Kalman), D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds, Gallimard, mai 2015.

(…) Louis. – Annabelle * mon amour d’Annabelle combien de fois t’ai-je blessée je le sais je plantais mes paroles dans tes chairs comme l’Indien d’Amérique dans la squaw ses couteaux devant la cible rouge tu étais ma cible mon but le pays que je voulais atteindre j’habitais un pays froid une île au milieu d’un lac gelé cette chose était à moi on ne reste très longtemps sans respirer au fond des lacs mais on peut vivre des années à leur surface avec un cœur gelé j’ai vécu des années à leur surface avec un cœur gelé j’ai vécu des années avec un cœur gelé aujourd’hui parfois je descends avec toi au fond de ce lac par-delà les derniers jardins et je réchauffe mon petit cœur sec auprès du tien qui était grand cela le réchauffe-t-il que je vienne te voir dis hier je suis descendu m’as-tu vu j’ai embrassé tes lèvres m’as-tu vu Annabelle me vois-tu quand je te donne la visite du matin la visite du midi et la visite du soir me vois-tu mon Annabelle je vois souvent tes yeux ouverts ils me regardent mais toi me vois-tu ils sont verts comme l’eau du lac tu flottes tu souris tu as la blancheur du lys je suis scaphandrier souvent la vitre par laquelle je te regarde s’emplit de buée est-ce l’eau du lac sont-ce tes larmes est-ce que je pleure dans le scaphandre est-ce que mon cœur est sec est-ce que mon cœur est moite frémit-il à nouveau est-ce que je revis lorsque nous nageons ensemble dans l’eau verte du lac et que tes dentelles forment des chemins phosphorescents que nous empruntons je poursuis ta chevelure c’est une joie je poursuis les perles de mercure qui s’échappent de tes lèvres quand tu me parles c’est une joie je poursuis la sirène d’eau douce la sirène de rivière la sirène de lac que tu fus cette sirène échouée que j’ai emprisonnée loquetée sur le caillou sec et glacé qu’était mon cœur j’avais un cœur glacé une petite bille noire comme la crotte d’un lapin le soir quand tu te refusais à moi je rentrais dans mon cabinet et dans mon fauteuil de manufacturier je défaisais ma chemise et regardais mon cœur…

* Annabelle en référence au dernier poème « Annabel Lee » d’Edgar Allan Poe.

Rambert (Pascal), Argument, Les Solitaires Intempestifs, décembre 2015.

FAULKNER ET LE VERDICT DES CHIFFRES (…) « Et pourquoi viendrait-il ? Vous viendriez, vous, si on vous avait fait poireauter pendant quatre ans, et qu’on vous nommait au grade de sous-lieutenant comme s’il s’agissait de l’ordre de la Jarretière ? Il a de l’amour propre, ce type, et il a fichtrement raison. »

Après le dîner, MacWyrglinchbeath alla consulter le sergent responsable du mess. Puis il alla consulter l’ordonnance du commandant. Puis il retourna dans sa baraque, s’assit sur son lit et entreprit de faire ses comptes. À présent l’éclairage lui était fourni, il avait donc toujours le même bout de chandelle mais il en était à son deuxième crayon, lequel était d’ailleurs passablement usé. Il calcula le prix approximatif d’un uniforme neuf, avec les accessoires et sans oublier les frais de blanchisserie. Puis il évalua le coût mensuel moyen des repas du mess, fit les totaux, qu’il déduisit de la solde d’un sous-lieutenant. Comparant le résultat avec son revenu net actuel, il médita longuement le verdict des chiffres, muet et pourtant irréfutable. Enfin, il referma son calepin, autour duquel il entortilla un bout de ficelle graisseux.

Le lendemain matin, il demanda à voir son chef d’escadrille. « Les p’tits veulent bien faire, c’est sûr, dit-il pour s’excuser. Le commandant aussi. J’vous remercie tous. Mais, chef, ça peut pas marcher, vous savez bien que ça peut pas marcher.

Faulkner (William), L’esprit d’économie, Gallimard, septembre 1985.

FAULKNER ET L’ÉVASION WHISKY (…) – Tu veux bien répéter ? fit le médecin. En clair, s’il te plait.

– C’est tout, dit Mr. Acarius. L’Homme. Mes semblables. L’humanité. Je serai avec l’homme victime de ses appétits les plus vils et luttant pour s’arracher à son abjection. C’est peut-être même ma faute si je suis incapable de me défoncer avec autre chose que du whisky ; ce sera donc au whisky dans un trou capitonné, dans un lieu où pour un prix modique ceux dont les pauvres nerfs sont écorchés se voient accorder la paix, la tranquillité, la compassion, la compréhension…

– Quoi ? fit le médecin.

… et il est possible que ce qui pousse mes compagnons vers l’hôpital – trop de maîtresses ou trop d’épouses, ou trop d’argent, ou trop de responsabilités, ou toute autre raison qui incite à l’évasion les gens qui ont les moyens de se payer l’évasion au prix de cinquante dollars la journée – ne mérite pas d’être mentionné dans la même phrase que ce qui pousse vers l’alcool à brûler celui qui ne peut s’offrir quelque chose de mieux. Du moins nous aurons raté notre évasion ensemble et ensemble nous apprendrons au bout du compte que l’évasion, ça n’existe pas, qu’on ne s’évade jamais et que, bon gré mal gré, il faut faire sa rentrée dans le monde, s’y supporter, supporter les blessures, les angoisses, les suffocations et qu’une fois la tentative effectuée et la certitude acquise, les hommes doivent s’entraider et s’apporter mutuellement le réconfort.

Faulkner (William), Mr Acarius, Gallimard, septembre 1985.

FAULKNER ET LES EFFIGIES DE MARBRE (…) Et maintenant déjà nous pouvions les voir, gigantesques et blancs, plus grands sur leurs piédestaux de marbre que la clôture croulant sous les roses et le chèvrefeuille, se dessinant, parmi les arbres mêmes, magnolias, cèdres et ormes, contemplant l’est à jamais de leurs yeux de marbre vides – non pas des symboles : non pas des anges de miséricorde ou des séraphins ailés ou des agneaux ou des bergers, mais les effigies des gens eux-mêmes, tels qu’ils avaient été dans la vie, en marbre maintenant, pérennes, inaccessibles, héroïques par leur taille, s’élevant haut au-dessus de leur poussière dans l’implacable, exubérant mais sévère, sculptés dans la pierre italienne par de coûteux artistes italiens et acheminés à grand prix par voie de mer pour venir s’ajouter au nombre des sentinelles invincibles qui gardent le temple de nos mœurs sudistes, valables pour le banquier et le marchand et le planteur ni plus ni moins que pour le dernier métayer qui ne possédait ni la charrue qu’il guidait ni le mulet qui la tirait, et qui décrétèrent, exigèrent que, si spartiate que fût la vie, dans la mort le sens des dollars et des cents était aboli ; que peu importait que Grand-mère eût fendu du bois pour son fourneau jusqu’au jour même de sa mort, car elle devait entrer dans la terre en satin et en acajou et en poignée d’argent même si les deux premiers étaient synthétiques et le troisième allemand – cérémonie nullement en l’honneur de la mort ni même du moment de la mort, mais l’honneur de la dignité : l’homme victime de l’accident ou même du meurtre figuré en effigie non à l’instant de son trépas mais au faite de sa sublimation, comme si dans la mort enfin il niait à jamais les douleurs et les folies des affaires humaines.

Faulkner (William), Sépulture Sud, Gallimard, septembre 1985.

FAULKNER : C’ÉTAIT DANS UNE RAVINE (…) À cette époque, Zilphia était maigre comme un clou, avec un visage pâle, hanté, et de grands yeux encore indomptés. Elle allait à l’école et en revenait à côté de sa mère, et son petit visage était comme un masque tragique. La troisième année elle refusa un jour d’aller à l’école. Elle ne voulut pas dire pourquoi à Mrs. Gant : qu’elle avait de n’être jamais vue dans la rue sans sa mère. Mrs. Gant lui interdisait de s’arrêter. Au printemps, elle retomba malade d’anémie, de nervosité, de solitude et de véritable désespoir.

(…) Un après-midi, Zilphia et le garçon étaient couchés sous la couverture.

C’était dans une ravine, dans les bois en bordure de la ville, à portée de voix de la route. Il y avait environ un mois qu’ils faisaient cela, couchés, comme en rêve, sous une poussée de puberté mutuelle, magnétique, côte à côte, yeux clos et ne parlant même pas. Quand Zilphia ouvrit les yeux, elle vit au-dessus d’elle le visage inversé de Mrs. Gant et son corps en raccourci contre le ciel.

« Lève-toi », dit Mrs Gant. Zilphia, étendue, immobile, leva les yeux vers elle. « Lève-toi, putain », dit Mrs Gant.

Le lendemain, Zilphia quitta l’école. Sous un tablier de toile cirée elle s’assit sur une chaise près de la fenêtre qui donnait sur la place ; tout à côté, la machine de Mrs Gant tournait, tournait.

Faulkner (William), Miss Zilphia Gant, Gallimard, septembre 1985.

FAULKNER ET L’AMULETTE (…) Ce bruit parut en engendrer un autre qui s’amplifia rapidement : levant la tête, je pus voir un feu rouge et cette aile pâle sur l’eau, apparemment empreinte d’une luminosité propre, qui grandissaient, passaient et déclinaient, et je pensai au centaure de Conrad, mi-homme, mi-remorqueur, remontant et descendant le fleuve au galop, toujours avec cette diligence de myope aux aguets, résolu mais sans but, oublieux de tout, hormis ce qui se trouvait exactement sur sa route, et devenant alors une menace effroyable et violente. Puis cela disparut, le son mourut aussi, et je me rallongeai, cependant que mes muscles étaient parcourus de secousses et de soubresauts qu’accompagnait dans mes oreilles l’écho évanescent du labeur immémorial et du déferlement sans fin de la mer. (…) Il y avait un hublot dans la cloison. Pete passa sans difficulté. Mais le nègre, qui avait le torse nu, était pas mal ensanglanté, car ils l’avaient laissé tomber sur les bouteilles cassées et ensuite piétiné, sans parler de la blessure elle-même qui se remit à saigner lorsque je le déplaçai. Je l’enfonçai dans le hublot, entrai dans la cambuse en faisant le tour de la cloison et tentai de le tirer vers l’intérieur. J’essayai de glisser ma main le long de son corps et d’attraper la ceinture de son pantalon, mais à nouveau il resta coincé et quelque chose se rompit : ma main ne tenait plus qu’un bout de ficelle auquel était accrochée son amulette – une blague à tabac en toile contenant trois petites boules dures – l’amulette qui, avait-il dit, le protégerait de tout ce qui lui arriverait d’au-delà de l’eau ; le sac souillé pendait au bout de la ficelle. Mais enfin je réussis à le faire passer par le hublot. Ma main me faisait mal à nouveau, et tout d’un coup nous dépassâmes le côté sous le vent de l’île et le bateau se mit à rouler un peu, et je m’appuyai contre le réchaud à pétrole tout incrusté de graisse, me demandant où était le bicarbonate. Je ne le trouvai pas, mais trouvai la bouteille de Pete, celle qu’il avait apportée à bord avec lui à la La Nouvelle-Orléans. Je la pris et bus un grand coup. Dès que j’eus avalé, je sus que j’allais avoir mal au cœur, mais je continuai d’avaler. Puis je m’arrêtai et je pensai qu’il me fallait essayer de monter sur le pont, mais je cessai de penser à quoi que ce soit et, me penchant au-dessus du réchaud, je vomis. J’eus mal au cœur un bon moment, mais après cela je bus encore une fois et alors je me sentis mieux.

Faulkner (William), Il était un petit navire, Gallimard, septembre 1985.

FAULKNER ET LE PRÊTRE AU SANG BOUILLONNANT (…) Il aurait voulu connaître un répit ; que s’apaisent ces appétits de chair et de sang qui, lui avait-on enseigné, étaient pernicieux. Il espérait parvenir à un état semblable au sommeil, un état où la clameur de son sang serait réduite au silence. Ou plutôt, domptée. Pour qu’au moins elle cesse de le tourmenter : il se trouverait à une hauteur telle que les voix, perdant graduellement de leur force, n’arriveraient plus jusqu’à lui, échos perdus au milieu des canyons et des sommets majestueux de la gloire de Dieu.

Mais rien n’était venu. Au séminaire, quand il avait conversé avec un prêtre, il regagnait son dortoir en proie à une profonde jubilation spirituelle, une émotion si intense que son corps n’était plus qu’une enseigne lumineuse portant un message enflammé destiné à ébranler le monde. Ses doutes étaient alors dissipés ; il n’hésitait plus, il ne pensait plus. Le but de l’existence était clair : il fallait souffrir, offrir son sang, sa chair et ses os à seule fin d’atteindre la gloire éternelle, projet magnifique et stupéfiant qui ne tenait pas compte du fait que les Savonarole et les Thomas Becket n’étaient pas créés par leur époque, mais par l’Histoire. Faire partie des élus malgré les désirs et les harcèlements de la chair, parvenir à l’union spirituelle avec l’Infini, mourir : comparé à cela, que valait le plaisir physique que son sang réclamait à grands cris ?

Mais dès qu’il se retrouvait avec les autres séminaristes, tout cela était vite oublié. Leur point de vue, leur manque de sensibilité constituaient pour lui une véritable énigme. Comment pouvait-on être à la fois de ce monde et hors de ce monde ? Un doute terrible le tenaillait : ne passait-il pas sans s’en apercevoir à côté de quelque chose d’essentiel ? Après tout, la vie n’était peut-être rien d’autre que ce que chacun d’entre nous en faisait au cours de ce bref passage de soixante-dix années. Qui le savait ? Comment le savoir ?

Faulkner (William), Le prêtre, Gallimard, septembre 1985.

FAULKNER ET LE CENTRE DU MONDE (…) Frankie, allongée sur son lit, songeait à toutes les autres filles de par le monde qui, étendues sur leur lit dans l’obscurité, songeait à leur bébé à naître. On est comme le centre du monde, pensait-elle. Elle se demandait d’ailleurs combien de centres du monde il y avait ; et si le monde était une boule avec, dessus, des vies humaines pareilles à des chiures de mouche, ou si la vie de chacun était le centre d’un monde, auquel cas chacun ne voyait que son propre monde, et rien d’autre. Tout cela devait lui paraître sacrément drôle, à celui qui avait tout agencé ! Mais peut-être que lui aussi était le centre d’un monde, et qu’il ne voyait que ce monde-là, et rien d’autre. Et lui aussi, d’ailleurs, n’était peut-être qu’une chiure de mouche sur le monde de quelqu’un d’autre. Mais elle trouvait plus rassurant de penser qu’elle était le centre du monde. Que son ventre était le centre du monde. Pas question que ça change, se dit-elle farouchement. Je n’ai pas besoin de Johnny ; je n’ai pas besoin de ma mère.

« Seigneur Jésus, qu’est-ce qu’on va devenir ? gémissait la mère. Avec une fille enceinte à la maison, de quoi je vais avoir l’air, moi, devant mes amis ? Qu’est-ce que je vais bien pouvoir leur dire ?

– Pourquoi leur dire quoi ce soit ? disait Frankie d’un ton las.

– Qui s’occupera de toi ? Qui te donnera un foyer ? Tu t’imagines que tu vas te trouver un type que te prendra avec ton gosse ?

Frankie regarda sa mère pendant un long moment. « Et toi, tu crois toujours que j’attends le milliardaire qui en pincera pour moi ? Tu devrais pourtant me connaître mieux que ça.

– Alors, qu’est-ce tu comptes faire ? Tu penses vraiment que c’est la solution, pour toi et pour moi, que t’épouses ton gars ? Qu’est-ce que tu lui trouves ? »

Frankie tourna son visage défait vers le mur. « Je te le répète, maman. J’ai pas besoin qu’un homme s’occupe de moi.

– Mais bonté divine, qu’est-ce que tu vas bien pouvoir faire ? demanda la mère exaspérée, le visage en larmes.

Pourquoi t’as fait ça ?

À nouveau, Frankie tourna les yeux vers sa mère. « Espèce d’idiote. J’ai pas fait ça pour que Johnny m’épouse, ni pour lui soutirer quoi que ce soit. J’ai pas besoin de Johnny. J’ai pas besoin d’un homme pour m’entretenir. J’en aurai jamais besoin. Et si tu pouvais en dire autant, tu resterais pas là à pleurnicher et à t’apitoyer tout le temps sur ton sort… parce que ton sort, tu l’as bien voulu. »

Ayant ainsi réaffirmé son intégrité, elle avait l’impression, selon les mots de Johnny qu’elle était restée longtemps dans le noir, et que tout à coup quelqu’un avait allumé l’électricité. La vie lui semblait si évidente, si inéluctable qu’elle se demandait pourquoi elle s’était tant de mauvais sang, et, bizarrement, elle eut une pensée pour son père, qu’elle avait à peine connu. Elle le revoyait, riant aux éclats, la soulevant au-dessus de sa tête ronde aux cheveux blonds, et la berçant vigoureusement entre ses mains calleuses. Une image de son enfance lui revenait en mémoire, un père sombrant au milieu des vagues vertes, mourant, mais triomphant.

Dans le lit voisin, les sanglots de la mère s’apaisaient. Bientôt ce fut le silence, l’obscurité, la respiration régulière du sommeil. Frankie, allongée sur son lit dans l’obscurité bienveillante, caressait doucement son ventre de jeune femme, le regard perdu dans un monde obscur, comme des centaines d’autres filles qui pensaient à leur amant et à leur bébé à naître. Elle se sentait aussi impersonnelle que la terre ; elle était une parcelle ensemencée, féconde, exposée au soleil et aux intempéries, et celui depuis bien avant le registre du temps ; et cette parcelle de terre dormait, attendant la fin du sombre hiver et l’éveil de son printemps, avec toute la souffrance et toute la violence de finalités inéluctables, tendues vers une beauté qui ne disparaîtra jamais de la face de ce monde.

Faulkner (William), Frankie et Johnny, Gallimard, septembre 1985.

FAULKNER ET LA DERNIÈRE EAU NOIRE (…) L’écorce pourrie glissa sous ses pieds, se sépara du tronc et tomba dans le noir ruisseau murmurant. Tout se passa comme si, resté sur la rive, il maudissait son corps maladroit qui glissait et tentait de garder l’équilibre. Tu vas mourir, disait-il à son corps, sentant de nouveau la Présence imminente autour de lui, maintenant que son effort de concentration mentale était vaincu par la pesanteur. Pendant un instant de temps suspendu lui fut communiquée, par une vision pure, sans intervention de l’intellect, la présence de l’eau noire en attente, du tronc perfide, des arbres animés d’un pouls et d’une respiration, et des branches dressées comme une invocation à un dieu obscur et caché ; puis les arbres et le ciel basculèrent lentement à sa vue. Dans sa chute étaient la mort, et un rire morne, plein de dérision. Il mourut, mourut encore – mais son corps disait non à la mort. Puis l’eau le prit.

Puis l’eau le prit. Mais il y avait autre chose que l’eau. Elle courait, obscure, entre son corps et ses vêtements, et il sentit ses cheveux se plaquer sur son crâne. Mais, sous sa main, tressaillante, une cuisse glissa comme un serpent ; parmi les bulles noires, il sentit une jambe nerveuse ; et lorsqu’il coula, la pointe d’un sein lui effleura le dos. Dans le lent chaos de l’eau troublée, il vit la mort comme une femme resplendissante et noyée qui l’attendait ; il vit un corps étincelant, torturé par l’eau ; et ses poumons, rejetant l’eau, aspirèrent une bouffée d’air mouillé.

L’eau brassée vint clapoter à sa bouche, essayant d’y entrer, et la lumière du jour, emprisonnée sous le ruisseau, remonta à la surface au gré des remous. Des méplats chatoyants apparurent, brisèrent la surface et s’éloignèrent ; alors, fouettant l’eau, conscient de ses chaussures détrempées, de ses vêtements alourdis et de ses cheveux plaqués sur son visage, il la vit s’élancer, ruisselante, sur la berge.

Fouaillant l’eau, il se lança à sa poursuite. Il lui sembla qu’il n’atteindrait jamais l’autre rive. Ses lourds vêtements saturés d’eau collaient à lui comme des sirènes, comme des femmes ; il vit se parsemer d’étoiles l’eau brisée de sa tentative. Enfin, il se trouva dans l’ombre des saules et sentit sous sa main la terre humide et glissante. Là était une racine, ici, une branche, il se releva, entendant l’eau dégoutter de ses vêtements, sentant ceux-ci s’alléger, puis s’alourdir à nouveau.

Faulkner (William), Nympholepsie, Gallimard, septembre 1985.

FAULKNER FACE À LA MONTAGNE (…) – C’est que du fric, il en avait le caïd », dit le garçon qui n’avait pas bougé d’un pouce ; on s’attendait à ce qu’il essuyât la table, mais non, ç’aurait été parfaitement inutile. Il demeurait là debout, immobile. « Depuis quatre ou cinq ans, Brix et Hiller le baladaient dans la région… des ascensions faciles, entre deux fusions de sociétés qui lui rapportaient chaque fois deux millions de couronnes, de francs ou de lires. Remarquez, il aurait pu faire des ascensions plus difficiles ; il était un peu plus âgé que vous, pas tellement, après tout, mais ça ne lui disait rien. Il faisait de la montagne pour s’accorder une détente, ou peut-être pour avoir sa photo dans son journal local. Mais on ne fait pas de la montagne pour se détendre. C’est se voler soi-même ; en plus du temps, vous dépensez tout votre argent, même celui qui devait servir à payer le dentiste de Madame ; mais il y avait l’appât du gain, de la rallonge, et l’échéance du mariage était maintenant assez proche pour que Brix se dise sans doute qu’il n’aurait plus guère l’occasion de mettre un sou de côté. Toujours est-il que Rupin prit tout en main ; la cérémonie eut lieu ; c’est lui qui conduisit l’épouse à l’autel et signa le registre.

Faulkner (William), Neige, Gallimard, septembre 1985.

FAULKNER ET LES MÉDAILLES MILITAIRES (…) Debout au soleil et dans le vent, flanqué de son aide de camp, de son second – le colonel commandant la base aérienne – et aussi de quelques épouses, légitimes ou non, le général lisait à voix haute le document qu’ils connaissaient tous depuis la veille :

« … à la date du … mars 1918, l’escadrille prendra l’air immédiatement et sans délai, en état d’armement, avec promptitude et circonspection, pour une destination désignée ici sous le nom de destination zéro. »

Il plia le papier, le rangea, et son regard se posa sur les trois chefs d’escadrille au garde-à-vous, puis sur les hommes qui se tenaient derrière eux, jeunes gens recrutés aux quatre coins de l’Empire (sans oublier Sartoris, le Mississipien, qui avait cessé d’être britannique depuis cent quarante-deux ans) puis, encore derrière, sur les avions bien alignés, qui attendaient, ternes et mat, dans l’éclat intermittent du soleil à travers lequel leur parvenait encore la voix du général égrenant une fois de plus la vieille rengaine : Waterloo, les terrains de jeux d’Eton, et ce coin d’Angleterre éternelle. Enfin la voix s’enfonça dans les profondeurs du temps, évoquant du néant tout un peuple ombreux de cavaliers : Fontenoy, Azincourt, Crécy, le Prince Noir – et Sartoris murmura du coin des lèvres, à l’adresse de son voisin : « Qui c’est ce nègre ? Peut-être bien Jack Johnson. »

Le général avait achevé sa harangue. Il leur faisait face, vieil homme bienveillant sans doute mais infiniment moins martial que son superbe aide de camp, une capitaine des Horse Guards, tout d’acier et de sang avec le bandeau rouge de sa casquette, les pattes de collet, le brassard et les pattes d’épaules – entrelacs d’acier soigneusement fourbis qui brillaient telles des pierres précieuses, à l’endroit même de son corps où un vent violent soufflant depuis des siècles lui avait arraché l’antique cotte d’armes de Crécy et d’Azincourt, laissant pour seuls vestiges ces tortillons. « Au revoir et bonne chance, et flanquez-leur une peignée », dit le général. Il répondit au salut des trois chefs d’escadrille. Ceux-ci exécutèrent un demi-tour. Britt, le plus ancien dans le grade, avec sa Military Cross, sont Étoile de Mons, sa Distinguished Flying Cross et son ruban de Gallipoli (il était encore plus chamarré au-dessus de la poche gauche que le capitaine des Guards lui-même), dévisagea d’un regard froid chacun des pilotes et parla comme il savait le faire, d’une voix coupante, aussi précise qu’un bistouri, une voix qui atteignait toujours les oreilles qu’elle visait, sans aller plus loin, et en tout cas sans jamais revenir jusqu’au général.

« Débrouillez-vous pour rester en formation au moins jusqu’à la Manche ; en tout cas, donnez aux contribuables une bonne impression de vous tant que vous survolerez l’Angleterre. Question : si vous êtes à la traîne, si vous devez atterrir derrière les lignes ennemies, qu’est-ce que vous faites ?

– On met le feu au coucou, répondit une voix.

– Si vous avez le temps. Ça n’a pas grande importance. Mais si vous cassez du bois derrière nos lignes en France, et même en Angleterre, qu’est-ce que vous devez faire absolument ? »

– Cette fois, douze voix répondirent : « Rapporter la montre de bord.

– Très bien. Alors, on y va. »

Faulkner (William), Avec promptitude et circonspection, Gallimard, septembre 1985.

FAULKNER ET LES FRENCH LETTERS (…) Quand le repas fut terminé, le cuisinier demanda à Elmer ce qu’il avait l’intention de faire. Elmer n’y avait pas pensé ; il crut soudain qu’on lui rendait sa propre destinée, comme si on lui avait tendu un bébé inconnu dans la salle d’attente d’une gare. Le cuisinier donna un coup de pied furibond dans la porte du poêle : « Et si on allait la faire, cette putain de guerre ? » Aucun doute, il rappelait quelqu’un à Elmer, surtout quand il vint le voir la veille du jour où le bataillon d’Elmer devait prendre le train pour Halifax. Il s’assit sur la couchette d’Elmer et se mit à maudire la guerre, le gouvernement canadien, le corps expéditionnaire canadien – corps d’armée, brigade, bataillon et escouade – lui-même et Elmer – passé, présent et avenir – parce qu’on l’avait fait caporal et cuisinier. « Alors, j’y vais pas, dit-il. Et je crois que j’irai jamais. Il va falloir que tu débrouilles tout seul. Tu peux t’en sortir. Te laisse pas bourrer le mou par les Canadiens français ou par ces salopards d’Anglais, nom de Dieu. Tu les vaux bien, même si t’as pas de galons sur les manches ou de ces saloperies de glands de cuivre sur les épaulettes. Tu les vaux bien, et tu vaux même dix fois mieux que la plupart, l’oublie pas. Tiens, prend ça, et le perds pas. » C’était une boîte à tabac. Elle contenait des aiguilles de toutes tailles, du fil, une paire de petits ciseaux, un rouleau de papier adhésif et une douzaine de ces objets que les Anglais appellent malicieusement French letters, et les Français non moins malicieusement des capotes anglaises. Puis, toujours en jurant, il quitta Elmer, qui ne le revit jamais.

Faulkner (William), Portrait d’Elmer, Gallimard, septembre 1985.

FAULKNER ET LES IMPÔTS (…) – Je suis écrivain. C’est un homme qui écrit des choses pour les journaux et le reste. »

Elle grommela. « J’ les connais. » Elle grommela de nouveau sans cesser de tirer sur le tuyau de sa pipe, parlant dans un nuage de fumée, modelant ses mots dans la fumée pour que l’œil les entende. « J’ les connais. Vous êtes pas le premier écrivain à qui on a eu affaire.

– Non ? Quand… »

Elle tira une bouffée sans me regarder. « Pas longtemps, du reste. Not’ maître Henry, il est descendu en ville, il a été le trouver dans son bureau, et il l’a chassé dans la rue à coups de fouet, même que le fouet s’enroulait autour de lui comme autour d’un chien. » Elle fumait en tenant sa pipe dans sa main, qui n’était pas plus grande que celle d’une poupée. « C’est comme ça que vous prenez avantage du fait que vous êtes écrivain pour venir vous mêler de ce qui vous regarde pas dans la maison du colonel.

– Ce n’est plus la maison du colonel Stupen, maintenant. Elle appartient à l’État. À n’importe qui.

– Et pourquoi ça ?

– Parce que les impôts n’ont pas été payés pendant quarante ans. Vous savez ce que c’est les impôts ? »

Faulkner (William), Évangeline, Gallimard, septembre 1985.

FAULKNER ET LA BAGARRE (…) Stowers le frappa après avoir exécuté une sorte de grand bond, et ils s’empoignèrent. Là-dessus, Mr. Bowman s’écarta un peu et s’approcha du petit gros, lequel tenait encore les deux valises.

« C’est une erreur, monsieur, dit le petit gros. J’en jure Dieu. Je jure Dieu qu’il n’a rien fait à sa femme. Il ne la connaît même pas. Et même s’il la connaissait, y a pas un homme vivant qu’ait plus de respect pour les femmes que lui.

– Vous voulez vous battre, vous aussi ? demanda Mr. Bowman.

– Je le jure et que Dieu me vienne en aide, monsieur.

– Allez. Je vais poser le revolver par terre entre nous. Allez. »

Le train entrait en gare dans un rugissement et un crissement de freins. Le grand mince jeta un regard par-dessus son épaule, allongea un coup de poing à Stowers, puis fit demi-tour et s’éloigna d’un bond. Stowers bondit à sa poursuite, puis fit volte-face et revint en courant ramasser son revolver ; à ce moment deux badauds se saisirent de lui et l’immobilisèrent malgré ses mouvements forcenés et ses jurons.

Quand le train s’ébranla, Mr. Bowman et Stowers revinrent au buggy ; Stowers se tapotait la bouche et crachait. « Nom de Dieu, dit-il, je me suis laissé emporté un moment. J’étais si furieux… Il n’arrêtait pas de dire qu’il n’était pas celui que je cherchais.

– Aucune importance, dit Mr. Bowman. Il ne s’est pas mal défendu. Le mien n’a même pas levé le poing.

Faulkner (William), Un Homme dangereux, Gallimard, septembre 1985.

(…) « Je n’en ai jamais vu plus de cinq, dit-elle. Joanna a dit qu’il y en avait d’autres devant la maison, encore à cheval. Mais je ne les ai jamais vus. Il n’y en a que cinq qui ont fait le tour pour entrer par la porte de la cuisine. Ils sont arrivés à la cuisine et ils sont entrés. Ils sont entrés sans même frapper. Joanna venait de crier dans le vestibule que la cour était pleine de Yankees et je venais de me détourner du fourneau où je faisais chauffer du lait pour lui… » Pas un geste, pas même un mouvement de la tête ou des yeux pur indiquer Gordon. « Je venais de lui dire : “Cesse de glapir et prends-moi ce bébé’’ quand ces cinq vagabonds sont entrés dans ma cuisine sans même soulever leurs chapeaux… » Gordon était toujours incapable de bouger. Comme les autres, il restait là, entouré de visages ahuris au milieu desquels ceux de sa mère et de Blount étaient penchés l’un vers l’autre au-dessus du pot de fleurs, l’un froid mais plein de vie sous les cheveux blancs, l’autre évoquant quelque fragile objet de prix sur le point de choir d’une cheminée ou d’une étagère sur un sol dallé, la voix s’élevant comme un murmure plein de passion et de mort :

« Oui. Oui. Continuez. Et puis quoi ?

Faulkner (William), Une revanche, Gallimard, septembre 1985.

(…) Au croisement de Main Street et de Madison Avenue, le jour suivant, les passants, paysans du Mississipi et de l’Arkansas, employés et sténographes, lisaient, à la une des journaux : SUICIDE DU PRÉSIDENT. Un de nos éminents concitoyens se tire une balle dans la tête. L’héritier d’une vieille famille de Memphis, met fin à ses jours ; il laisse une grand-mère et sa tante célibataire… Le Dr Gavin Blount… issu d’une vieille famille… personnage éminent de la vie sociale de notre ville… président des Gardes Nonconnah, la plus prestigieuse de nos associations… la famille n’était pas dans la gêne… son geste demeure inexplicable…

La sensation dura trois jours. Elle fut le sujet de conversation des pronostiqueurs de maison de jeu, des sténographes et des employés, des banquiers et des avocats qui habitaient les belles demeures de Sandeman Avenue et de Blount Avenue. Puis on n’en parla plus : la nouvelle avait été chassée par une élection ou quelque autre événement. Ceci se passait en août. En novembre, l’enveloppe arriva à l’adresse de Martin : le carton aux armoiries consistant en tiges de coton égrenées croisées de sabres, et les lettres gravées en relief : Bal des Gardes Nonconnah, le 2 décembre 1930 à 22 heures ; enfin, tracés d’une main experte, les mots : Miss Laverne Martin et son cavalier.

Comme l’avait prédit le Dr Blount, elle ne s’y amusa pas. Elle rentra avant minuit, en taille, dans sa robe noire un peu trop élégante, un peu trop soignée, et elle trouva son père, ses pieds déchaussés posés sur le manteau de la cheminée, plongé dans une dernière édition du journal qui donnait les noms des filles, des débutantes, ainsi que, pour chacune, une photographie un peu floue, prise au flash. Elle entra en pleurant et en courant sur ses petits talons durs et cassants. Il la prit sur ses genoux, lui donnant de petites tapes dans le dos, tandis qu’elle continuait à sangloter dans un total et abject abandon. « Allons, allons », disait-il en tapotant le dos agité de soubresauts sous la robe neuve, la robe de dentelle noire coûteuse et recherchée qui, pendant deux heures, était restée juxtaposée aux robes blanches et pastel des filles des grandes famille de Sandeman et de Belvedere, comme si elle avait habillé un spectre, et qu’on verrait peut-être encore deux fois, chatoyante, impérieuse, provocante, aux bals de la Grotte, de chez Pete et autres lieux équivoques des environs de la ville. « Allons, allons. L’imbécile. Le bougre d’imbécile. On aurait pu faire quelque chose de cette ville, lui et moi. »

Faulkner (William), Histoire triste, Gallimard, septembre 1985.

(…) Et elle continuait de dire à son père que ses cavaliers avaient pour nom Blount et Sandeman.

Il ne les voyait jamais. Il était trop occupé ; d’ailleurs, il avait trouvé comment influencer ce type pour qui l’argent ne comptait pas. De toute façon, il n’aurait pas fait d’objection du moment que ce n’étaient pas des voyous du genre Popeye, Monk, ou Red, ceux qu’il utilisait « ni plus ni moins qu’une mule ou qu’une charrue. Mais pas de voyous disait-il. Je ne veux pas te voir avec des voyous ».

C’était la seule restriction qu’il imposait à sa fille. Car il était trop occupé ; c’était l’année suivante, à la fin de l’hiver, alors qu’il était assis à son bureau, les pieds posés sur le tiroir, pensant au Dr Blount, que tout à coup il découvrit la solution. Il était évident qu’on ne pouvait pas influencer cet homme-là par l’appât du gain ; la solution, c’était de lui proposer de financer la construction du nouveau manège, en échange de quoi le nom de sa fille figurerait sur la liste annuelle des invités du bal.

Il ne venait pas à l’esprit qu’il pût échouer. Il partit aussitôt, à pied, sans se presser. C’était comme si tout était réglé, comme si deux lettres, l’une posant la question, l’autre fournissant la réponse, tombaient simultanément dans une boite aux lettres. Jusqu’à ce qu’il franchît le seuil du bâtiment, il ne pensa même pas à Blount. Je l’imagine, cet homme si ordinaire qu’on le remarquerait à peine dans la rue, marchant d’un pas assuré, entrant dans l’immeuble après avoir marqué un temps d’arrêt, son visage s’éclairant d’une illumination subite, d’une certitude, tandis que les ombres tutélaires levaient haut derrière lui leurs mains triomphantes. Et puis il reprend sa marche après cette pause à peine perceptible, il monte au dixième étage et pénètre dans le cabinet qu’on lui a naguère enjoint de quitter ; en une seule phrase, il fait carrément son offre : « Mettez le nom de ma fille sur la liste, et je ferai construire un musée qu’on baptisera du nom de votre grand-père qui a été tué dans la cavalerie de Forrest en 1864. »

Faulkner (William), Le Caïd, Gallimard, septembre 1985.

(…) C’est alors qu’il l’entendit – le petit rire aigu, absurde et semblable à un hennissement, mais délicieux, qui faisait fondre ses entrailles – et qu’il vit la petite robe pâle et le corps de roseau au moment où, accompagnée de Skeet, elle traversait la pelouse et s’avançait vers le magnolia. « Et maintenant, tête de pioche, où est-il ?

– Tu l’as déjà eu.

– Tu m’as dit que tu m’en redonnerais un coup que je l’aurais amenée.

– Non, j’ai pas dit ça. J’ai dit que tu t’attendrais de l’avoir amenée pour boire le coup dont je t’ai parlé cet après-midi, mais t’as pas voulu attendre.

C’est pas vrai. Cet après-midi j’ai dit qui si tu me donnais un coup, j’irai la chercher et t’as dit d’accord, et puis ce soir t’as dit que tu m’en donnerais un quand je serais revenu avec elle ; elle est là ; où est la bouteille ? » De nouveau Skeet saisit la bouteille à travers la chemise, et de nouveau il le repoussa : « D’accord, dit Skeet. Si tu veux pas m’en donner un, je bouge pas d’ici. » Alors, une fois de plus, il s’accroupit pour voir contre le ciel le profil carré de Skeet pendant que celui-ci buvait à la bouteille, et une fois de plus il lui arracha : cette fois sa colère n’était pas feinte.

« Tu veux tout boire ? cria-t-il, d’une voix rendue sifflante par l’affolement.

– Bien sûr dit Skeet, pourquoi pas ? Elle en veut pas, et toi t’aimes pas.

– T’en fais pas pour ça, dit-il en tremblant. Il est à moi, non ? Il est pas à moi, peut-être ?

– Si, si, t’énerves pas. » Il les contempla tous les deux. « Vous venez en ville, maintenant ? »

– Mais j’ai dit à sa tante Etta que j’allais voir le film, dit Susan.

  • Non, répéta-t-il, nous n’allons pas en ville. Tu peux t’en aller, maintenant. Vas-y. »

Skeet les contempla encore un moment. « D’accord », dit-il enfin. Ils le regardèrent s’éloigner sur la pelouse.

Faulkner (William), Clair de lune, Gallimard, septembre 1985.

(…) Elle avait épousé un homme dont elle haïssait la conduite et les opinions, mais dont elle devait s’occuper avec une tendresse obligée. Souvent elle était aux anges quand du Bousquier mangeait ses confitures, quand il trouvait le dîner bon ; elle veillait à ce que ses moindres désirs fussent satisfaits. S’il oubliait la bande de son journal sur une table ; au lieu de la jeter, madame disait : « René, laissez cela, monsieur ne l’a pas mis là sans intention ». Du Bousquier allait-il en voyage, elle s’inquiétait du manteau, du linge ; elle prenait pour son bonheur matériel les plus minutieuses précautions. S’il allait au Prébaudet, elle consultait le baromètre dès la veille pour savoir s’il ferait beau. Elle épiait ses volontés dans son regard, à la manière d’un chien qui, tout en dormant, entend et voit son maître. Si le gros du Bousquier, vaincu par cet amour ordonné, la saisissait par la taille, l’embrassait sur le front, et lui disait : « Tu es une bonne femme ! » des larmes de plaisir venaient aux yeux de la pauvre créature. Il est probable que du Bousquier se croyait obligé à des dédommagements qui lui conciliaient le respect de Rose-Marie-Victoire, car la vertu catholique n’ordonne pas une dissimulation aussi complète que le fut celle de madame du Bousquier. Mais souvent la sainte femme restait muette en entendant les discours que tenaient chez elle les gens haineux qui se cachaient sous les opinions royalistes-constitutionnelles. Elle frémissait en prévoyant la perte de l’Église ; elle risquait parfois un mot stupide, une observation que du Bousquier coupait en deux par un regard. Les contrariétés de cette existence ainsi tiraillée finirent par hébéter madame du Bousquier, qui trouva plus simple et plus digne de concentrer son intelligence sans la produire au dehors, en se résignant à mener une vie purement animale. Elle eut alors une soumission d’esclave, et regarda comme une œuvre méritoire d’accepter l’abaissement dans lequel la mit son mari. L’accomplissement des volontés maritales ne lui causa jamais le moindre murmure. Cette brebis craintive chemina dès lors dans la voie qui lui traça le berger ; elle ne quitta plus le giron de l’Église, et se livra aux pratiques religieuses les plus sévères, sans penser ni à Satan, ni à ses pompes, ni à ses œuvres. Elle offrit ainsi la réunion des vertus chrétiennes les plus pures, et du Bousquier devint certes l’un des hommes les plus heureux du royaume de France et de Navarre.

Balzac (Honoré de), La vieille fille, Michel de l’Ormeraie, 3ème trimestre 1984. Illustration de Charles Huard

(…) Karen avait un air hagard. Sa proposition l’avait stupéfiée. Elle sait qu’il s’agit d’une opération secondaire. Elle sait que l’opération principale est énorme. Il ne peut pas lui en révéler le but. Nous allons tuer M. Hoover et faire porter le chapeau à Marsh Bowen.

Ils vont instrumentaliser une convergence. Marsh sera impliqué à l’avance par des pistes constituées de documents fabriqués. Ils remonteront jusqu’à l’année zéro et s’étendront au-delà de l’an 2000. Ils recruteront un tireur d’élite. Bob Relyea a tué MLK. Il pourrait tuer de nouveau. L’assassin est un policier noir homosexuel. Il tue le symbole le plus évident de l’autorité blanche de son époque et met fin à ses jours aussitôt après. Des documents mis en place à cet effet révèlent une politique publique qui a mal tourné. Marsh Bowen a été rongé par une folie incubée par la politique. Le FBI le suborne et l’envoie en mission d’infiltration. Il subit une transformation radicale. En même temps, il tente d’exploiter sa situation. Il est en proie à ses propres démons d’ordre sexuel, qui suscitent chez lui une honte difficile à supporter. La « Fusillade entre militants noirs » a provoqué la mort de deux enfants. Marsh Bowen reprend sa carrière dans la police avec les honneurs, des honneurs qu’il doit au massacre de deux innocents. C’est M. Hoover qui a imaginé le contexte général. L’agent spécial Dwight C. Holly l’a mis en place.

Ils vont créer un journal intime de Marsh Bowen. Il détaillera l’ascension d’un jeune Noir à la conversation brillante et psychiquement déconnecté. Les entrées de ce journal décriront son étrange amitié avec l’agent spécial Holly. L’agent Holly a soulagé sa conscience auprès de Marsh Bowen. Il lui a exposé la guerre du FBI contre le mouvement pour les droits civiques et décrit la haine raciale intense de M. Hoover. (…) Travaux d’écriture et confection d’empreintes : il faut soigner les détails. Des mots doux entre homos griffonnés sur des serviettes en papier. Des extraits d’un faux journal intime. Des empreintes décalquées et déposées sur des romans pornos pédés et des textes de propagande. (…) Il écrivait avec des mouvements saccadés, irréguliers. « J’adore ta coupe de cheveux ! » ; « C’est quand tu veux, chéri », suivi d’un numéro de téléphone maculé. « Je t’ai vu à la télé !!!! J’arrive pas à croire que c’est toi que je vois ici ! » Des styles d’écriture différents. Du papier gaufré. Des débris ramassés au fond d’une poche. Petites touches réalistes pour indiquer un style de vie.

Ellroy (James), Underworld USA, Rivages, décembre 2009.

(…) Notre époque parlant beaucoup d’impérialisme culturel et d’identité, nous oublions que la modernisation par adoption de mœurs étrangères joue dans l’histoire un rôle encore plus grand que le nationalisme ; la culture d’autrui est adoptée, non comme étrangère, mais comme étant la vraie façon de faire, dont on ne saurait laisser le privilège à un étranger qui n’en est que le premier possesseur. Ceux qui aiment à s’affliger redoutent une uniformisation ; en réalité, des innovations naissent sans cesse n’importe où et se diffusent au loin. Les civilisations n’ont pas de patrie et ont toujours ignoré les frontières politiques, religieuses ou culturelles qui séparent les troupeaux humains. Nietzsche admirait l’énergie avec laquelle les Romains s’étaient emparés des valeurs grecques comme d’un bien propre. Sur cette partie du globe où le grec était la langue internationale de la culture et du commerce, l’hellénisme était toujours la civilisation « mondiale » qui impressionnait tous les peuples, le prestigieux modèle étranger qu’on imitait et en même temps le miroir où les différents peuples croyaient retrouver leurs propres traits sous une forme plus vraie. S’helléniser, c’était rester soi-même tout en devenant soi-même ; c’était se moderniser.

Veyne (Paul), Palmyre, l’irremplaçable trésor, Albin Michel, novembre 2015.

(…) Peter pleurait : on eût dit qu’en voyant sa vie temporairement troublée par une femme, il faisait jouer, comme un homme, sa réserve secrète de vanité masculine. Mais elle lui prit la main et, à sa suite, il gravit l’escalier saumon. Au tournant, elle fit une pause, avec toute la langueur d’un lis abîmé, et elle nous regarda un moment de ses yeux noirs dans lesquels était tout le désespoir d’une race assujettie et d’un sang appauvri et stérilisé, mais pleins de la connaissance des chagrins séculaires des Noirs et des Blancs : tout comme un chien voit et entend des choses que nous ne voyons ni n’entendons. Puis elle disparut, et bientôt les sanglots de Peter s’apaisèrent.

Tandis que Spratling achevait son dessin, j’assistais à l’avènement de l’après-midi ; je vis, dans la lumière du soleil, l’argent faire place à l’or (si je m’éveillais d’un long sommeil, je crois que je distinguerais l’après-midi du matin à la seule couleur du soleil) dans un souverain mépris pour l’art, le vice, et tout ce qui fait un monde ; et j’entendais les phrases entrecoupées d’une race qui répond immédiatement aux appels de la chair, et puis qui, momentanément libérée des compulsions du corps, s’en va travailler dans la sueur et les chansons pour se voir de nouveau attirée par une satisfaction temporaire, éphémère, qui ne peut pas durer. Le monde : mort et désespoir, faim et sommeil. Et c’est la fin qui traîne le corps le long du chemin jusqu’à ce que la vie se lasse du fardeau.

Spratling acheva son dessin, et nous passâmes dans le couloir d’azur ineffable aussi paisible que le sommeil. Là, entre deux murs, dans la rue pavée, était le printemps et là, à une fenêtre, son chagrin oublié, était Peter, qui disait :

« Quand vous reviendrez, je parie que je saurai faire tourner cette toupie. »

Faulkner (William), Peter, Gallimard, septembre 1985.

(…) Guéry lâcha son arme. Pete s’approcha de lui. Pete s’élança, propulsé par son seul bras. Il montra les dents. Il mordit. Il referma les mâchoires sur la joue de Guéry. Il lui laboura le visage de ses doigts. Il lui arracha un œil. Guéry hurla. Guéry lança son poing. Guéry frappa des dents découvertes. Pete referma les mâchoires sur sa main. Pete broya des os. Pete fit un V avec les doigts de sa main valide. Guéry poussa un cri strident. À plein décibels. C’était à mi-chemin entre la lamentation et la vocifération. Pete fit remonter sa main. Pete lui déchira les tissus de la gorge. Pete fit céder ses vertèbres. Pete continua vers les mâchoires et les dents. Guéry eut un spasme. Pete libéra son bras. Pete creusa un trou jusqu’au coude. Guéry eut un spasme. Pete roula sur lui-même pour prendre du recul. Pete prit appui et le poussa avec ses pieds. Il lança des coups de pied à Guéry. De toutes ses forces. Il le fit passer par-dessus bord. Il l’expédia dans la mer. Il l’entendit tomber à l’eau. Il entendit un dernier cri. Il aspira une lampée d’air. Il réussit à s’emplir les poumons. Il parvint à se dégager en rampant. Il rampa. Il rampa en appui sur un bras. Un bruit lui parvint à travers le pont en teck. C’est Stanton. Il est dans la cale. Un raclement d’acier contre de l’acier. Il est dans le compartiment de stockage. Il charge des fusils. L’acier claque contre l’acier. Pete aspira de l’air. Pete roula sur lui-même pour se redresser. Pete parvint à se mettre à genoux. Sa vessie explosa. Sa respiration s’arrêta. Il s’emplit les poumons à fond. Il se hissa sur ses pieds. Il se mit en route. Il tituba, déséquilibré par son bras mort. Il marchait en crabe. Il atteignit l’escalier arrière. Il se lança contre la porte. Il s’était élancé de guingois. Zéro – pas assez de force – rien à faire. Il lança des coups de pied dans la porte. Il poussa la porte. Il poussait de guingois. Zéro – pas assez de force – rien à faire. Une barricade. Qui résiste aux coups de boutoir. Un escalier inaccessible, là-dessous. Pete s’agenouilla. Pete s’allongea sur le flanc. Pete entendit des échos transmis par le bois de teck. Pete entendit de l’acier racler de l’acier. C’est environ un mètre plus loin. C’est environ trois mètres sur la gauche. Le pont est usé, là-bas. Il est râpé dans l’épaisseur. Il est fragile. Pete traîne sa carcasse. Pete chercha son souffle. Pete parvint à se mettre à genoux. Il se traîna. Il avança sur les genoux. Il atteignit le puits de l’ancre. Il se leva. Il invoqua Barb. Il se cala en appui sur ses jambes.. Il lança son bras droit devant lui. Il le passa autour de la tige d’ancre. Il se releva d’une secousse. Sa respiration explosa. Sa respiration tint bon. Son bras gauche s’enflamma. Il tituba. Il dériva de quatre pas vers tribord. Il recula de cinq-six pas. Il laissa l’ancre tomber. Elle fendit le pont. Elle le fit exploser. Elle brisa net le teck râpé. Elle tomba dans la cale. Elle tomba tout droit. Elle aplatit John Stanton comme une crêpe.

Ellroy (James), American Death Trip, Rivages / Thriller, février 2001.

(…) Des Cubains traînaient d’un côté. Des Blancs guinchaient le boogie de l’autre. Une rangée de caravanes plâtrée d’affiches les séparait. Sur sa gauche : kermesse du Klan, stand de tir du Klan, vendeur à la criée en train de faire l’article pour des insignes du Klan. À sa droite : le camp de Blessington, en copie conforme. Pete arpentait le côté bouseux. Des capuchons à pointe se pointaient sur lui – hé, mec, où t’as mis ton drap ? Les insectes bombardaient la croix. Venaient se chevaucher à leurs bourdonnements tirs de carabine et bruits de cible. L’humidité était proche de 100 p. 100. Les brassards nazis se vendaient deux dollars quatre-vingt-dix-neuf. Les poupées vaudous de rabbins juifs – une affaire : trois pour cinq dollars.

Pete avançait le long des caravanes. Il vit un panneau d’homme-sandwich posé contre une vieille Airstream : « WKKK – CROISADE ANTI-COMMUNISTE DU REV. EVANS. » Un haut-parleur hi-fi était boulonné à l’essieu. En sortait un bafouillé de crachotements, du plus pur baratin délire complètement marteau.

Il regarda par la fenêtre. Il vit une vingtaine de chats en train de pisser, en train de chier, en train de baiser. Un taré de grande taille hurlait dans un microphone. Un chat était occupé à jouer des griffes côté câblages ondes courtes, sur le point de se faire frire dans un monde meilleur.

Ellroy (James), American Tabloid, Rivages / Thriller, août 1995.

(…) Vous vous présentez devant le bureau 321. Celui-ci est fermé. Vous frappez et patientez. Vous frappez à nouveau et tentez d’actionner la poignée. La porte s’ouvre sans difficulté sur une pièce petite, du même acabit que le bureau de Madame Lacciota mais entièrement vide à l’exception d’un poste téléphonique posé sur le sol. Vous refermez la porte et vous dirigez à nouveau vers les ascenseurs. Vous vous êtes peut-être trompé de bureau ou d’étage, qui sait ? Pris d’un doute vous revenez sur vos pas pour vérifier le cartel apposé sur la porte : Service des admissions / Bernard Quatremer, responsable des quitus / bureau 321.

Le téléphone, posé à même le sol à l’intérieur du bureau 321 devant lequel vous êtes à nouveau, sonne. Vous ne savez pas quoi faire. Il sonne à nouveau. Vous entrez. Le téléphone sonne une troisième fois. En vous penchant vous tendez la main vers le combiné. Vous hésitez. La sonnerie retentit encore. Vous décrochez le combiné. Quatremer ! qu’est-ce que vous foutez ? on est tous à l’auditorium, on vous attend. Dépêchez-vous mon vieux.

La personne au bout du fil – un homme – raccroche aussitôt. Vous faîtes de même de votre côté.

Ce mot : auditorium a éveillé en vous une hypothèse. Vous repartez vers les ascenseurs, vous les appelez tous les trois mais l’un d’eux est déjà là, vide. Vous montez dedans et vous cherchez ce que vous avez cru voir tout à l’heure. En face du bouton numéroté 50, quatre lettres vous avaient interloqué : AUDT. Désormais vous pensez que c’est l’auditorium qu’on désigne par là. Vous croyez sans doute y trouver une explication. Vous appuyez sur ce bouton.

En sortant de l’ascenseur au 50e étage vous entrez dans un vaste espace. Une petite foule éparse fait du surplace. Peut-être quarante personnes au total. Le plateau est entièrement ouvert, sans cloison donc mais sur une forêt de piliers. On retrouve là les mêmes fauteuils en plus grand nombre, répartis par petits troupeaux autour de certains piliers. Vous remarquez rapidement que personne ne se parle. Chacun vaque dans son propre coin par lot de deux à trois personnes, rarement quatre, sans cohérence notable avec les groupements de fauteuils. Plusieurs dames sont vêtues du tailleur orange. Des messieurs sont en costume noir. Pas tous. L’endroit semble être un auditorium mais il n’y a rien ici à voir ou à entendre.

Couty (Guillaume), Le Dernier fermera la porte, aNTIDATA, janvier 2015.

(…) « J’ai attendu un bon moment, mais elle ne descendait pas ; alors j’ai dit au chauffeur de rester là, que j’allais remonter la chercher, et je suis remonté en courant. Comme je ne la voyais pas dans le vestibule, je suis retourné dans la salle de bal. » Il resta un moment plongé dans un désespoir silencieux.

« Eh bien ? » souffla l’autre.

Il soupira. « Je crois que je vais abandonner, je vous jure : plus rien à voir avec les femmes. Quand je suis entré, je l’ai d’abord cherchée des yeux. Quand j’ai fini par l’apercevoir, elle dansait avec un autre homme, un grand type comme vous. Je ne savais que penser. J’ai décidé qu’il devait être un de ses amis, et qu’elle dansait avec lui en attendant que je vienne la chercher : elle n’avait pas dû comprendre que je devais l’attendre dans la rue. C’est ce qui m’a trompé.

« Je suis resté sur le pas de la porte jusqu’à ce que son regard accroche le mien, et je lui ai fait signe. Elle m’a fait un geste de la main comme pour signifier qu’elle souhaite que j’attende la fin de la danse, et c’est ce que j’ai fait. Mais quand la musique s’est arrêtée, ils sont allés vers une table et il a appelé un garçon pour commander quelque chose. Et elle ne m’a même pas regardé !

« Alors j’ai commencé à me fâcher. Je suis allé jusqu’à eux. Je ne voulais pas qu’ils voient, et que tout le monde voie, que j’étais en colère, alors je me suis penché vers eux, et elle m’a regardé et elle a dit : « Ça alors ! Voilà Herbie qui est de retour. Je croyais que vous m’aviez abandonnée, et ce charmant monsieur a aimablement proposé de me ramener chez moi. – Bien sûr que je vous ramènerai », dit le grand type en me regardant de ses gros yeux : « Qui c’est ? – Un de mes amis, dit-elle. – Eh bien, à cette heure, les petits garçons comme lui devraient être au lit. »

Faulkner (William), Don Giovanni, Gallimard, septembre 1985.

(…) Il eut finalement l’idée d’élever des moutons dans son marécage en pensant que la laine devait pousser comme tout le reste, et que si les moutons passaient tout leur temps dans l’eau, comme les arbres, leur toison serait naturellement plus riche. Quand il en eut noyé environ une douzaine, il leur fabriqua des ceintures de sauvetage en jonc. Mais alors, il découvrit que les alligators les attrapaient.

L’un de ses fils aînés (il devait avoir environ douze fils) ayant découvert que les alligators ne mangeaient pas les béliers à cornes, le vieux sculpta des imitations de cornes de trois pieds dans des racines et les fixa sur la tête de ses moutons. Mais pour donner le change aux alligators, il ne mit pas de cornes à tous les moutons. D’après le pilote, il avait prévu d’en perdre un certain nombre chaque année, mais de cette façon il réussit à limiter le nombre des décès.

Bientôt il leur apparut que les moutons apprenaient à aimer l’eau, qu’ils nageaient partout, et qu’au bout de six mois ils ne voulaient plus en sortir. Quand vint le temps de la tonte, il dut emprunter un canot à moteur pour leur faire la chasse. Quand ils finirent par en attraper un et qu’ils le sortir de l’eau, il n’avait plus de pattes : elles s’étaient atrophiées, et avaient fini par disparaître.

Faulkner (William), Al Jackson, Gallimard, septembre 1985.

(…) La vieille femme leva sa canne : « Veux-tu te taire ! »

– Touche-moi donc ! Touche-moi donc ! répéta Juliette dans un murmure menaçant.

– Tu me mets au défi, c’est bien ça ? trembla la vieille. Et bien prends ç, tiens, petite saleté ! » La canne tomba sur la poitrine de Juliette et un vent glacé souffla dans sa tête. Elle arracha la canne de sa grand-mère et la brisa sur son genou ; l’autre recula de frayeur. Juliette jeta les morceaux de la canne au feu, et d’une voix aussi légère et aussi sèche qu’une coquille d’œuf, elle répéta mécaniquement : « C’est de ta faute ! C’est de ta faute ! »

La rage de la vieille femme avait disparu. « Ne me tourmente pas, ma fille. Tu ne peux donc pas me laisser tranquille au coin du feu sans venir me harceler. J’ai pas encore vu un Bunden qui n’en faisait pas autant. Toi et ton nègre ! Attends donc que j’aie disparu : ça ne va pas tarder, Dieu merci. Alors tu pourras remplir la maison de nègres pour te servir. » Elle traversa péniblement la pièce et se dirigea vers l’ombre monstrueuse et basse de son lit, qui restait fermé hiver comme été. « Si ça te plait pas ici, ton mari te fera peut-être cadeau d’un cuisinier. » Elle gloussa méchamment, puis grogna en tâtonnant dans l’obscurité.

Faulkner (William), Adolescence, Gallimard, septembre 1985.

(…) À Paris, il existe plusieurs espèces de femmes ; il y a la duchesse et la femme de financier, l’ambassadrice et la femme du consul, la femme du ministre qui est ministre et la femme de celui qui ne l’est plus ; il y a la femme comme il faut de la rive droite et celle de la rive gauche de la Seine ; mais en province il n’y a qu’une femme, et cette pauvre femme est la femme de province. Cette observation indique une des grandes plaies de notre société moderne. Sachons-le bien ! la France au dix-neuvième siècle est partagée en deux grandes zones : Paris et la province ; la province jalouse de Paris, Paris ne pensant à la province que pour lui demander de l’argent. Autrefois, Paris était la première ville de province, la Cour primait la Ville ; maintenant Paris est toute la Cour, la Province est toute la Ville. Quelque grande, quelque belle, quelque forte que soit à son début une jeune fille née dans un département quelconque ; si, comme Dinah Piédefer, elle se marie en province et si elle y reste, elle devient bientôt femme de province. Malgré ses projets arrêtés, les lieux communs, la médiocrité des idées, l’insouciance de la toilette, l’horticulture des vulgarités envahissent l’être sublime caché dans cette âme neuve, et tout est dit, la belle plante dépérit. Comment en serait-il autrement ? Dès leur bas âge, les jeunes filles de province ne voient que des gens de province autour d’elles, elles n’inventent pas mieux, elles n’ont à choisir qu’entre des médiocrités, les pères de province ne marient leurs filles qu’à des garçons de province ; personne n’a l’idée de croiser les races, l’esprit s’abâtardit nécessairement ; aussi dans beaucoup de villes, l’intelligence est-elle devenue aussi rare que le sang y est laid. L’homme s’y rabougrit sous les deux espèces, car la sinistre idée des convenances de fortune y domine toutes les conventions matrimoniales. Les gens de talent, les artistes, les hommes supérieurs, tout coq à plumes éclatantes s’envole à Paris. Inférieure comme femme, une femme de province est encore inférieure par son mari.

Balzac (Honoré de), La muse département, Michel de l’Ormeraie, 3ème trimestre 1984. Illustration de Charles Huard

(…) La Pagode est flanquée de dragons aux yeux protubérants. La nuit, leurs langues s’allument et s’agitent de droite à gauche. Le patron du Hop Sing Tong *, c’est Oncle Ace Kwan. Sa gargote a pour clients des Blancs radins et Chinetoques aux papilles gustatives occidentales. Les flics de L.A. y dînent gratis. Dudley traverse le restaurant. Il reconnaît le maire, Bowron, et le D.A. ** McPherson, le nez plongé dans leurs nouilles sautées ; Fretch B., animateur infatigable de manifestations promotionnelles et crétin parfait ; McPherson, gros consommateur de neuroleptiques et notoire amateur de bois d’ébène. Il fréquente la Casbah de Minnie Roberts où il se paye deux coquettes Congolaises en même temps. Une porte encastrée mène au sous-sol. Dudley descend l’escalier. Il exerce une pression sur un panneau mural. Le panneau coulisse. Des émanations le prennent aussitôt à la gorge. Une fumerie d’opium. Lumière pauvre, une vingtaine de couchettes sur le sol. Des cuvettes d’eau, des tasses et des louches. Des Chinois décharnés en sous-vêtements, qui tètent leur pipe. Dudley compte les fumeurs. Aaaah, seize camés dans les vapes. Dudley referme le panneau. Le sous-sol recèle des labyrinthes sous la Wolfsschanze ***. Des murs en ciment, des moisissures, des portes en fer forgé. Le bureau d’Ace Kwan – un vrai bunker SS. Dudley frappe et entre. Oncle Ace est accroupi sur le coffre-fort posé au sol. Il a 66 ans et il est d’une maigreur de phtisique. Il porte un bonnet de père Noël. Il amalgame l’atroce et l’ambiance des fêtes.

– Alors, quoi de neuf, Dudster ?

– Une situation délicate, mon frère jaune.

– Comment se fait-il ?

– Il y a un cadavre de Blanc dans le terrain vague, de l’autre côté de la rue. Vos hommes devraient le recouvrir de chaux vive et poster un vigile le temps que la terre l’absorbe.

Ace s’assied et croise les jambes. Il est célèbre pour son agilité. C’est l’un des particularités de ces païens.

* Tongs : associations formées au sein des communautés d’immigrants chinois et souvent rivales, comme ici le Hop Sing et les Quatre Familles.

** District attorney.

*** La tanière du loup.

Ellroy (James), Perfidia, édition Rivages, avril 2015.

(…) Depuis 1830, plus spécialement, les idées devinrent les valeurs ; et, comme l’a dit un écrivain assez spirituel pour ne rien publier, on vole aujourd’hui plus d’idées que de mouchoirs. Peut-être, un jour, verrons-nous une Bourse pour les idées ; mais déjà, bonnes ou mauvaises, les idées se cotent, se récoltent, s’importent, se portent, se vendent, se réalisent et rapportent. S’il ne se trouve pas d’idées à vendre, la Spéculation tâche de mettre des mots en faveur, leur donne la consistance d’une idée, et vit de ses mots comme l’oiseau de ses grains de mil. Ne riez pas ! Un mot vaut une idée dans un pays où l’on est plus séduit par l’étiquette du sac que par le contenu. N’avons-nous pas vu la Librairie exploitant le pittoresque, quand la littérature eut tué le mot fantastique. Aussi le Fisc a-t-il deviné l’impôt intellectuel, il a su parfaitement mesurer le champ des Annonces, cadastrer le Prospectus, et peser la pensée, rue de la Paix, hôtel du Timbre. En devenant une exploitation, l’intelligence et ses produits devaient naturellement obéir au mode employé par les exploitations manufacturières. Donc, les idées conçues, après boire, dans le cerveau de quelques-uns de ces Parisiens en apparence oisifs, mais qui livrent des batailles morales en vidant bouteille ou levant la cuisse d’un faisan, furent livrés, le lendemain de leur naissance cérébrale, à des Commis-Voyageurs chargés de présenter avec adresses, urbi et orbi, à Paris et en province, le lard grillé des Annonces et des Prospectus, au moyen desquels se prend, dans la souricière de l’entreprise, ce rat départemental, vulgairement appelé tantôt l’abonné, tantôt l’actionnaire, tantôt membre correspondant, quelquefois souscripteur ou protecteur, mais partout un niais.

Balzac (Honoré de), L’illustre Gaudissart, Michel de l’Ormeraie, 3ème trimestre 1984. Illustration de Charles Huard

(…) Quelques gens d’esprit n’apprendraient peut-être pas sans plaisir les étranges développements que l’abbé Birotteau et mademoiselle Gamard donnaient à leurs opinions personnelles sur la politique, la religion et la littérature. Il y aurait certes quelque chose de comique à exposer : soit les raisons qu’ils avaient tous deux de douter sérieusement, en 1826, de la mort de Napoléon ; soit les conjectures qui les faisaient croire à l’existence de Louis XVII, sauvé dans le creux d’une grosse bûche. Qui n’eût pas ri de les entendre établissant, par des raisons bien évidemment à eux, que le roi de France disposait seul de tous les impôts, que les Chambres étaient assemblées pour détruire le clergé, qu’il était mort plus de treize cent mille personnes sur l’échafaud pendant la Révolution ? Puis ils parlaient de la Presse sans connaître le nombre des journaux, sans avoir la moindre idée de ce qu’était cet instrument moderne. Enfin, monsieur Birotteau écoutait avec attention mademoiselle Gamard, quand elle disait qu’un homme nourri d’un œuf chaque matin devait infailliblement mourir à la fin de l’année, et que cela s’était vu ; qu’un petit pain mollet, mangé sans boire pendant quelques jours, guérissait de la sciatique ; que tous les ouvriers qui avaient travaillé à la démolition de l’abbaye Saint-Martin étaient morts dans l’espace de six mois ; que certain préfet avait fait tout son possible, sous Bonaparte, pour ruiner les tours de Saint-Gatien, et mille autres contes absurdes.

Balzac (Honoré de), Le curé de Tours, Michel de l’Ormeraie, 1984. Illustration de Charles Huard

(…) Il s’était promis qu’après – si jamais il rentrait un jour à la maison-, il penserait quotidiennement à la chance qu’il avait eue d’avoir survécu, d’être toujours vivant. Mais lentement, insidieusement, sans même s’en rendre compte, il avait oublié d’y penser. Et maintenant, c’était uniquement lors de célébrations – Thanksgiving, anniversaires, Noël – qu’il se rappelait sa promesse. Et aussi quand il était confronté à l’horreur. De petites horreurs, comparées à ce qu’il avait vécu, mais des horreurs tout de même. Peut-être était-ce pour cette raison qu’il avait choisi ce métier. Pour garder à l’esprit combien les choses pouvaient être soudaines, brutales, terribles. Pour se rappeler à jamais combien la vie était fragile. Précieuse, mais terriblement fragile. Mais par-dessus tout, ceux qui étaient revenus de la guerre étaient hantés par les fantômes de ceux qui n’en étaient pas revenus. L’incrédulité initiale laissait rapidement place au sentiment qu’on devait faire quelque chose de spécial, quelque chose de rare, de significatif, d’extraordinaire, de sa vie. Puis arrivait un sentiment de culpabilité quand on s’apercevait qu’on n’en faisait rien, et qu’on n’en ferait probablement jamais rien. Ce que ceux qui n’étaient pas revenus de la guerre ne sauraient jamais, c’était que tout ce qu’on désirait, c’étaient les petites choses, les routines étriquées, les détails insignifiants de la normalité. On ne voulait pas se distinguer, être visible, remarqué. L’invisibilité avait été le secret de la survie. Il était contre-nature d’essayer de changer une habitude qui garantissait un avenir.

Ellory (R.J.), Les Neuf Cercles, éditions Sonatine, octobre 2014.

(…) Par suite de leur isolement, et poussés par cette nécessité morale de s’intéresser à quelque chose, les célibataires sont conduits à remplacer les affections naturelles par des affections factices, à aimer des chiens, des chats, des serins, leur servante ou leur directeur. Ainsi Rogron et Sylvie étaient arrivés à un amour immodéré pour leur mobilier et pour leur maison, qui leur avaient coûté si cher. Sylvie avait fini, le matin, par aider Adèle