Faim de théâtre

 

 

Un festival gourmand de publics

Le chagrin des ogres, pièce du jeune metteur en scène belge Fabrice Murgia a été un cri d’enfant lancé au public du théâtre Saint-Maur (94). Le cri de la vie encore pleine d’espoir qui n’accepte pas de mourir. Le texte et la mise en scène, du même auteur, nous éclaire crûment sur les solitudes angoissées et les appels à l’aide révoltés d’une adolescence – souvent paradoxalement prolongée –qui restent invisibles des adultes. Sur le plateau, ils n’apparaissent que dans la pénombre, enfermés dans des pièces, appartements, caves, grottes… on ne sait trop. Boîtes hors de la vue de ceux qui ne sont éclairés que par les éclats de lumières éphémères où le rêve est écrasé par l’activisme et la consommation. Avec cette pièce (et vingt-six autres), l’édition 2010 de la biennale des Théâtrales Charles Dullin a pleinement atteint son objectif : « Parler du et au présent ».

Comment ce festival de la création contemporaine en Val-de-Marne a-t-il réussi, en peu d’années, à s’installer si pleinement auprès de ses publics et des professionnels ? Cela mérite d’être rapidement expliqué tant les propositions innovantes peuvent être riches d’expérience.

Il faut commencer par dire qu’il s’agit d’une initiative du Conseil général du Val-de-Marne, une manière de souligner l’importance, pour ceux qui pourraient la négliger, des collectivités territoriales. N’oublions pas que la réforme de Nicolas Sarkozy aboutit tout simplement à la disparition des Conseils généraux… Son président, Christian Favier, dont l’éditorial est titré « Un festival à l’écoute de ses publics » insiste sur l’importance : « du caractère fédérateur réunissant pas moins de dix-neuf structures partenaires. » Du 5 novembre au 12 décembre. *

Ce premier point –probablement unique – est essentiel. Le travail commun au service d’un même objectif de tous les lieux de théâtre du département, salles municipales, scène nationale et Centre dramatique national est sans conteste le fondement le plus solide permettant l’élargissement des publics.

C’est sur cette base qu’une autre originalité a pu s’épanouir : les Colporteurs. Ces « passeurs du théâtre d’aujourd’hui », imaginés et accompagnés par Guillaume Hasson, le directeur artistique des Théâtrales Charles Dullin, ont depuis les deux dernières biennales, créé un réseau devenu une véritable école de spectateurs. Ils sont issus, par un travail aussi patient que passionné, du tissu associatif local, des lieux de théâtre partenaires… et de tous leurs amis et proches gagnés à la fièvre festivalière et, par contagion au spectacle vivant durant toute l’année. Et cela par de nombreuses manières dont simplement parfois les covoiturages organisés et la navettes mises à disposition qui furent des premiers lieux de rencontres.

A ce propos, faut-il à nouveau oser écrire qu’à Montreuil, une navette « culturelle » ou une utilisation particulière de nos taxis municipaux « Tacos » fut évoquée en son temps par votre serviteur alors adjoint à la culture… mais que nous attendons toujours de la majorité municipale qu’elle traduise en actes sa volonté de réduire la fracture, notamment culturelle, entre le haut et le bas Montreuil par un moyen pourtant si simple et peu coûteux ?

Aujourd’hui, dans le Val-de-Marne, les colporteurs sont organisés en plusieurs groupes d’une dizaine de personnes. Durant le festival, ils participent à différentes rencontres avec les metteurs en scène et auteurs, mais il y a aussi leur apport en amont, notamment par une diffusion du « Pass » offrant le tarif réduit de groupe, et plus étonnant encore, leur analyse critique aval du résultat. En effet, grâce à un « Bilan-Parloir-Forum », ils sont sollicités à donner leur point de vue sur l’édition passée.

Autre singularité des Théâtrales Charles Dullin : le « Traveling 94 ». L’auteur y est privilégié… mais il doit répondre présent par un ancrage territorial de son art. En résidence dans une structure, il doit écrire une pièce qui fasse corps avec la vie du département. Cette année, ils étaient deux, Carole Thibaut et Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre (dont nous avons pu voir la saison passée « Le Roland » au Nouveau Théâtre de Montreuil). La première s’est immergée dans le monde des Halles de Rungis et le second dans un night-club surplombant l’autoroute A 106. Deux spectacles courts en sont nés, Jean le Fort et Métropolis, joués la même soirée. Trois scènes les ont accueilli.

Et enfin, la master class. Ariane Mnouchkine, directrice de la troupe du Théâtre du Soleil installée à La Cartoucherie (Vincennes), en était la directrice pédagogique. Durant près de huit heures elle a proposé une « exploration théâtrale » (terme qu’elle préfère à celui de master class) à une trentaine de praticiens amateurs, venus d’ateliers de théâtre ou de classes de Conservatoire, et environ le même nombre d’acteurs culturels. Tous du département du Val-de-Marne. Des rencontres que la directrice de la plus grande troupe française (plus de soixante-dix personnes à l’année) considère comme majeures car elle sait plus que d’autres que les amateurs sont le futur du théâtre. Elle en fut avec ses compagnons de l’ATEP (Association Théâtrale des Etudiants de Paris).

Jacques Lassalle, fondateur du Studio Théâtre de Vitry, avait tenu la première master class il y a deux ans. Territoire décidemment riche de talents !

Pour terminer en parlant toujours de territoire, revenons un instant à Montreuil… En effet, la « montreuilloise » Maria Cristina Mastrangali est la conseillère au développement artistique des Théâtrales Charles Dullin aux côtés de Guillaume Hasson qui en est le directeur artistique. Beaucoup de Montreuillois ont pu voir ses spectacles au Théâtre Berthelot et apprécié le travail d’écriture qu’elle a réalisé dans son quartier de la Boissière. Avec sa compagnie Octogone, laboratoire de création théâtrale, elle œuvre sans relâche, notamment par des commandes à auteur, avec la volonté persistante de s’ouvrir au public scolaire, au public dit « éloigné ». Rien de plus logique qu’on la retrouve à son aise et avec bonheur chez nos voisins du Val-de-Marne.

* www.lestheatrales.com

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