La Politics embrasse Montreuil

Les expositions Politics, car elles sont nombreuses puisque ce ne sont pas moins de 46 artistes qui ont répondu à l’appel de l’association La vie de bureau, sont désormais présentes dans plusieurs lieux de la ville. Le pari est gagné : il s’agit bien d’une exposition collective comme Montreuil sait en produire grâce à l’énergie de ses créateurs. Des accrochages à voir jusqu’au 6 mai, date politique majeure pour les Français. Hier, un débat entre « représentants politiques » et acteurs de la vie culturelle était organisé par les initiateurs de Politics, Isabelle Cochereau et Freddy Cats que l’on ne saurait trop remercier pour cette belle initiative. Il se trouve qu’aux côtés d’autres « collègues » conseillers municipaux et d’un candidat à l’élection législative, on m’avait sollicité au titre d’ancien adjoint à la culture. J’ai tenté, comme il était demandé lors des échanges de préparation par le médiateur/animateur, de m’en tenir à la responsabilité et aux leviers d’action en matière culturelle des élus en charge de la culture. Sans vouloir, d’aucune manière, me mêler aux enjeux présents des élections proches ou futures. Au risque de détonner un peu… mais ma conception de la politique est qu’au-delà de rhétoriques parfois enflammées, la connaissance des dossiers – humble et toujours imparfaite – est indispensable pour ne pas perdre pied avec le réel, pour la connaissance du possible et pour ouvrir des perspectives qui ne soit pas trompeuses pour tous. La défiance vis-à-vis du politique est suffisante et porteuse de tant de dangers qu’il me semble ne pas devoir en ajouter dans la légèreté des propos et qu’être concret n’est pas s’éloigner des attentes et des besoins. C’est le sens que j’ai voulu donner à mon introduction ci-dessous dont cette version écrite est légèrement plus développée que celle que j’ai exposée hier midi. Le propos est particulièrement centré sur le spectacle vivant et mérite d’être davantage développé sur l’émergence particulière des musiques et danses actuelles. Enfin, je n’aborde pas la question de la lecture, de la particularité des nouvelles médiathèques, deux domaines où l’irruption de l’électronique (tablettes de lecture, Internet) appelle réflexion.

Parce que la politique culturelle ne dépend pas uniquement des élus en charge en de la Culture (nous verrons comment et pourquoi), mon propos veut insister particulièrement sur la particularité essentielle, selon moi, du domaine réservé à cette action publique et politique. Ce que je me suis efforcé de faire lorsque j’étais adjoint à la Culture en tant qu’élu RSM (Renouveau Socialiste Montreuillois).

Mais tout d’abord quelques éléments qui expliquent, pour partie et malheureusement, la confusion, croissante ces dernières années, sur la donnée même de politique culturelle, comme sur la simple notion de culture.

Le pouvoir a une longue histoire quasi perverse avec la culture. Il est attiré par elle, il aime en afficher l’apparat… et dans le même temps il craint sa liberté, ses provocations et, c’est un paradoxe, cherche pour les deux raisons… à la maîtriser. Son moyen est on ne peut  plus simple, il ne faut jamais l’oublier : c’est lui, le pouvoir, qui finance.

Car, même en cette époque de libre marché de la concurrence, tous les pouvoirs savent que la culture n’existe que si elle est financée par les deniers publics. Le pouvoir en joue.

La culture est le mot valise par excellence. La culture est partout puisque même un blue jean peut être génial comme a dit Alain Finkielkraut… Plus sérieusement : il ne viendrait à personne l’idée que l’Education nationale… ce n’est pas de la culture, ou que notre gastronomie (patrimoine Unesco) n’en est pas non plus. Le propos vaut pour le geste de l’artisan, le talent inné – ou disons précoce – d’un Mozart du Hip-Hop ou d’un Rembrandt du tag. Tout cela participe effectivement de notre culture. C’est même dans les richesses diverses de nos populations mêlées du monde que l’on puise avec bonheur dans toutes nos cultures pour faire culture. Ici à Montreuil, avec ce que font nos amis de l’association La vie de bureau avec la fête des morts par exemple qui doit évidemment beaucoup au Mexique. Oui, c’est vrai, la culture est partout… Et c’est justement pour cela qu’il faut l’approcher avec le plus de discernement pour éviter qu’elle ne se perde.

Cela est d’autant plus important que, pour toutes ces raisons, la culture doit être un droit pour tous. Car nous savons bien qu’elle peut changer notre façon de vivre, voire qu’elle peut orienter notre vie. Elle est un ciment de notre vivre-ensemble humaniste.

Certains d’entre nous, pour des raisons qui ne sont pas toujours explicables, désirent être artistes. Certains le sont et en vivent. D’autres n’y parviennent pas. D’autres, pour des raisons de marché et de circonstances, sont reconnus par leurs pairs…  et pas plus. Enfin, il en est qui sont reconnus par le grand public, ce qui est alors merveilleux car l’échange est ainsi créé. C’est cet objectif que doit viser tout responsable politique en charge du dossier « culture ».

C’est pourquoi, je veux parler d’abord et avant tout des artistes. Parce qu’en concentrant mon propos sur eux je parle aussi du public, du citoyen. De l’humain.

 J’en viens donc à l’essentiel pour ouvrir le débat : la politique culturelle d’un Etat, d’une ville (territoire sur lequel je me limiterai) ne dépend pas que du « ministère » ou de la « délégation » culture.

J’ai parlé de l’Education nationale, ce me semble évident que la bataille pour des vrais cours de dessin ou de musique est essentielle. Mais je pourrai poursuivre en évoquant la mode, la gastronomie ou le design ou la science. D’ailleurs ne dit-on pas de certains pays que ce sont leur culture. Sur ces trois domaines viennent à l’esprit l’Italie, la France et la Chine par exemple. On dit aussi d’autres pays qu’ils ont une culture plus scientifique, les pays anglo-saxons le plus souvent, et par exemple que leurs musées de « vulgarisation » sont meilleurs que les nôtres.

Donc la culture est présente en bien des endroits de notre vie et peut éclairer avec bonheur bien des voies. Et il est juste de dire que le « public culturel », c’est naturellement tout le monde.

Mais quand on parle public, selon moi, des éclaircissements sont absolument nécessaires pour ne pas se tromper à son égard et ne pas le leurrer. Un débat récent entre Robin Renucci et Didier Bezace, tous deux comédiens et metteurs en scène a mis en lumière crûment les dérives possibles. Si le second a centré son propos sur la nécessité de financer les artistes, la création et la production, le premier est allé jusqu’à proposer de remplacer le ministère de la culture par le ministère de l’élévation ! Laïque s’entend…

Belle déclaration, mais en quoi cette proposition ne concernerait-elle que les responsables « culture » ? Il concerne tous les politiques. Les politiques d’éducation (nationale), de la ville, de l’agriculture, de l’aménagement du territoire, du handicap, etc. tous ou presque ont une part de responsabilité dans la diffusion et la démocratisation culturelle, tous ont des leviers d’actions possibles. Pour commencer par la maîtrise au mieux de notre langue commune, je pense à notre Président actuel qui l’écorche tant.

En conséquence, il y a une spécificité des « mandats » propre à la Culture… auquel, comme vous savez, au niveau national est associé la Communication et pas seulement parce qu’elle est un vecteur de Culture elle-aussi. Mais c’est une autre histoire…

Alors quelle est cette spécificité qu’il faut absolument préserver ? Tout simplement celle qui est à la source de tous : la création. La puissance publique, en soutenant les artistes, doit absolument lui permettre d’être vivante en tous domaines (spectacle vivant, arts plastiques, cinéma,…). C’est seulement ainsi que la Culture vit et ne s’enferme pas sur un passé. On découvre plus en profondeur Shakespeare aujourd’hui par les mises en scène de Peter Brook, de Vincent Macaigne, ou de notre amie montreuilloise Cendre Chassane et de tant d’autres contemporains qu’en allant au théâtre du Globe à Londres. Sarah Bernhardt et Louis Jouvet étaient d’immenses comédiens, serions-nous sensibles à leur déclamation comme l’était leur public à l’époque ? Certainement pas. Et nous avons absolument besoin de créations contemporaines.

Alors dans une ville, Montreuil, ou ailleurs, que peut faire un élu en charge de la culture ?

C’est en fait très simple, il y a le soutien à la création, à la production, et la capacité à assurer la diffusion.

Tout artiste ou toute compagnie peut demander un soutien. Et chacun sait que tous ne peuvent l’obtenir. D’ailleurs certains n’en demandent aucun sans pour autant être freinés dans leur œuvre.

Se pose alors le problème de choix puisque, malgré les écoles performantes, publiques, associatives ou privées (conservatoire de théâtre ou de musique, école des Beaux-Arts qui d’ailleurs ne peuvent au final que toucher un petit nombre), des artistes autodidactes de talent émergent aussi… Qui aider ? Comment ?

1 / Ce n’est pas l’élu qui choisit. Fort heureusement, depuis quelques courtes décennies, des professionnels formés, passionnés parfois, sont présents dans l’administration ou dirigent des structures culturelles. Le politique doit savoir les écouter, leur faire confiance et doit leur demander des scénarios de faisabilité selon les objectifs qu’il fixe. Le choix est au final fait par l’élu, mais sur la base de ce savoir-faire. Le choix dépend alors de la plus grande égalité de traitement entre les Arts, des contraintes financières du moment, des possibilités budgétaire entre « fonctionnement » et « investissement », etc. Le choix doit être aussi réalisé au meilleur moment, il faut savoir le faire pas trop tôt… ni trop tard.

2 / Avec chaque artiste, c’est un « contrat » qui doit être passé sur la base d’un projet d’action sur le long terme. Sur une durée suffisamment longue (3 ans) et renouvelable, disons une fois. Avec une évaluation annuelle qui permet de cerner mieux encore les objectifs, d’améliorer le projet. Il peut arriver aussi qu’un projet artistique unique mérite d’être soutenu. Mais toujours, je veux insister sur ce point, l’artiste doit être aidé pour qu’il puisse rencontrer au mieux son public, voir – lorsque c’est pertinent et possible – l’associer dans son processus de création (participation aux répétitions, aux lectures, ouverture d’ateliers, etc.) ce qui peut aller jusqu’à l’intégrer dans la création.

3 / Il faut souligner que le soutien d’une collectivité territoriale est fort heureusement le plus souvent croisé avec le soutien d’autres. Les co-productions sont désormais largement majoritaires, quasi systématiques. Les mises en réseau systématiquement recherchées. Les partenaires financiers se multiplient. Ce qui une bonne chose et la seule solution pour obtenir la taille critique pour le plus grand nombre possible d’initiatives… dont le nombre restera obligatoirement limité. La tentation du saupoudrage existe, mais c’est alors un ballon d’oxygène insuffisant pour créer “à plein” de l’espoir initial, ce qui ne peut amener que déception et ressentiment des deux parties, collectivité et créateur.

4 / On le voit, c’est donc bien de choix et de financement qu’il s’agit. Vous savez que les collectivités territoriales financent à 75 % la politique et les actions culturelles en France. A l’heure où l’Etat réduit ses subsides – espérons que cela va changer après le 6 mai ! – on mesure l’importance des financements locaux, donc des villes. Ces financements seuls peuvent permettre la production d’un spectacle ou le montage d’un événement. Les moyens peuvent être de différentes natures : une aide financière, la mise à disposition de locaux de répétition, de diffusion, de stockage de matériel, la mise à disposition de médiateurs professionnels car c’est un métier, le financement d’emplois-tremplin, etc.).

Mais ce qui demeurent essentiel, c’est que les choix doivent être réalisés sur une « pertinence artistique » reconnue… avec tous les risques d’erreurs, les commissaires d’exposition en connaissent les tourments. Les choix ne se font donc pas sur le « besoin d’animation » de tel ou tel quartier, de reconnaissance de telle ou telle activité de personnes ou de groupes parce qu’ils seraient investis dans la société. Ces objectifs, pour essentiels qu’ils soient, ne peuvent être de « première intention ». La première volonté du politique c’est d’aider au surgissement d’un vrai propos d’artiste.

Ne risque-t-on pas alors de voir l’artiste agir pour lui seul, sans se soucier du public ? Non, absolument pas. Au politique, dans le contrat d’objectif, de préciser et d’aider au mieux à ce que l’artiste puisse toucher son public. Je dis son public, car comment peut-on imaginer qu’une même personne aime le théâtre autant que le cinéma, autant que la musique… d’ailleurs quel type de théâtre, de danse, de musique ?  Cela peut arriver, mais c’est assez rare. La culture ne se consomme pas comme un menu complet. C’est plutôt pour chacun un choix à la carte. C’est pourquoi je reste toujours stupéfait de cette sorte de culpabilisation à ne pas avoir réussi la démocratisation culturelle parce que des publics se retrouveraient fréquemment, ici à écouter du rock ou du slam, là au cinéma ou au théâtre… et, ce qui n’est pas “plus loin”, dans les stades. En revanche, la responsabilité publique est de faire en sorte que le plus grand nombre d’offres soit possible, car il est de son devoir de permettre des contacts réguliers et de qualité avec tous les Arts.

Aider à la rencontre du public, bien sûr c’est aussi un objectif de l’artiste, qui imagine le contraire ? Toutefois, il faut veiller à ne pas lui demander plus qu’il ne peut faire au risque de ne plus avoir le temps de créer. Heureusement les exemples sont légions où l’on voit un engagement immense des artistes auprès du jeune public, des collégiens, etc. Mais c’est aussi à la puissance publique d’aider à ce qu’on appelle la médiation. C’est un métier, c’est une organisation lourde mais dont les résultats sont immenses. Il suffit de regarder les publics nouveaux, croisés, régénérés en permanence qui viennent par exemple au Nouveau Théâtre de Montreuil. Contrairement à des affirmations de personnes que l’on voit peu dans les salles, ce ne sont pas que les « fidèles » ou les abonnés qui viennent. Ni non plus que les intellectuels du « Grand Paris ». Il est en de même, grâce au talent particulier et à l’engagement importants des équipes, aux théâtres de La Noue ou de la Girandole, aux Instants Chavirés et à la Maison populaire.

Certes, les barrières sociales restent très difficiles à casser, notamment pour les adultes. Ce mur est une torture et le franchir  mérite un travail, permanent, pugnace et inventif.

Mais là encore, il y a des solutions dont une première : l’élu en charge de la culture doit travailler avec ses collègues de la vie associative, de la vie des quartiers, des personnes âgées, etc. La politique culturelle, parce qu’elle est transversale, doit être articulée avec les autres.

Il est d’ailleurs à noter que les artiste eux-mêmes savent obtenir du soutien auprès de plusieurs « portes » : les budgets de la politique de la ville (via le CUCS), les budgets dévolus à la vie des associations. De la même manière les centres culturels, les services municipaux de la jeunesse, font culture.

Mais, j’y reviens une dernière fois, ils ne sont pas d’aide à la création. Et si le mandat dévolu à la culture oublie ce cœur « de métier », on tombe presque instantanément dans le saupoudrage clientéliste, le divertissement (nécessaire et que j’aime par ailleurs) et l’abandon de l’ambition de faire émerger les créateurs d’aujourd’hui et de demain.

Après la création, il y a la diffusion. Ici, je serai bref. Les années de grande construction d’infrastructure sont passées car beaucoup a été fait. Beaucoup, mais pas tout. Par exemple à Montreuil il manquait une salle pour les Arts plastiques, c’est en cours, et il manque toujours une salle digne de ce nom pour la musique, notamment les musiques actuelles. On sait aussi qu’une nouvelle médiathèque est nécessaire. On sait de même que la maintenance en « bon état » de trop nombreux lieux culturels a pris un énorme retard et qu’en conséquence les travaux sont coûteux.

A ce niveau aussi, on mesure que la politique culturelle passe par du financement. Le soutien moral, aussi sympathique et réconfortant soit-il, n’est qu’encouragement… disons secondaire.

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