L’Albatros de Montreuil vole avec Le Méliès

 

Semaine faste pour Montreuil et le cinéma dans la presse ! Après le Monde qui ouvrait une pleine page sur l’originalité, la qualité et les succès du Méliès, c’est au tour, aujourd’hui, de Libération d’en consacrer trois dans son cahier de l’été. A l’honneur les films de l’Albatros, qui furent produits par cette extraordinaire société de production de cinéma installée à Montreuil par des exilés russes en 1920. Méliès et Albatros, ces deux oiseaux de bonheur, les spectateurs et cinéphiles de Montreuil (et d’ailleurs) ont pu en mesurer les qualités puisqu’un cycle, mené avec l’indispensable concours de l’association Renc’Art au Méliès, s’est traduit par plusieurs projections soigneusement choisies au début de l’année.  Suivis de débats où des experts, dont certains du Nouveau Théâtre de Montreuil (CDN), ont apporté leur concours.

Texte de Clément Ghys ci-dessous (et dans Libération du jour, en kiosque jusqu’à ce soir… Défendez la presse.)«C’était plein d’émigrés qui couchaient dans les loges parce qu’ils ne savaient pas où aller […]. C’était bourré de gens très bien, des ex-fonctionnaires, des avocats, des médecins… Le tailleur et raccommodeur était un général tsariste ; le cuisinier, un pope ; le chef machiniste, un colonel cosaque ; l’électricien, un prof de physique à l’université de Moscou. Tout cela parlait russe.» C’est ainsi que l’acteur et réalisateur Charles Vanel décrivait dans ses mémoires l’effervescence qui agitait un hangar de Montreuil dans les années 20. Au 52, rue du Sergent-Bobillot, on parlait russe. Et, surtout, on tournait des films, muets, au sein des studios de l’Albatros, une colonie d’exilés, désargentés et déclassés, qui firent du cinéma pendant plus d’une décennie.

Rostov, Moscou et Paris

Retour aux années 10. Tandis que la Russie tsariste est en train de devenir l’URSS, une scène nationale naît. Des réalisateurs comme Yakov Protazanov ou Yevgeni Bauer tournent des mélos, des sagas historiques et un certain style russe s’élabore. La Première Guerre mondiale isole le pays, et l’industrie cinématographique, en plein essor, est contrôlée par une poignée de producteurs. Parmi eux, Joseph N. Ermolieff. Né en 1889, il a été embauché en 1907 par la société française Pathé, venue s’installer à Moscou, en tant que projectionniste. Il gravit très vite les échelons, devient en quelques années directeur de l’entreprise en Russie. Il fonde sa propre compagnie, la Société Ermolieff, d’abord à Rostov puis à Moscou au milieu des années 10. Il engage les réalisateurs Yakov Protazanov et Alexandre Volkoff. La Révolution d’octobre arrive. La panique est générale. Certains studios de cinéma sont pillés. Pas particulièrement opposé au bolchevisme, mais pas non plus partisan, Ermolieff fuit, avec ses équipes de techniciens, d’acteurs et de réalisateurs, en Crimée, à Yalta, pas encore sous contrôle soviétique. L’urgence de la situation motive l’exil plus que les opinions politiques.

En 1920, l’Armée rouge a gagné et Lénine met en application un décret sur la nationalisation des industries cinématographiques. L’équipe des studios Ermolieff décide alors de rejoindre la France, via Constantinople. De ce voyage, sujet d’un film de Protazanov, Une angoissante aventure, l’un deux, Alexandre Morskoï se souviendra dans ses notes : «Tout au fond de l’âme, inavoué, impossible tremblotte ; un désir : l’étranger… Ce serait bien […] On se coucherait sans peur, on se lèverait sans angoisse.»

Arrivé à Paris, Ermolieff reprend contact avec son ancien employeur, la société Pathé, qui lui loue un hangar à Montreuil, une ancienne écurie transformée en studio, les box de chevaux étant devenus des loges, une verrière surplombant le bâtiment. La maison de production Ermolieff-Cinémas naît le 27 avril 1920. A Paris, la bande d’exilés a rencontré un autre Russe, Alexandre Kamenka, homme d’affaires arrivé en France en 1918, qui joue d’emblée un rôle important dans la fondation de la société.

La Russie est alors à la mode. Quelques années plus tôt, Diaghilev remplissait les salles avec ses ballets, la mode s’inspire du folklore et, dans l’imaginaire collectif, on croit en un Orient idéal et mystérieux et en une «âme russe». A Paris, les émigrés sont devenus des immigrés, véhiculant avec eux un fantasme et une imagerie que la révolution dans leur pays natal accentue. Ils se mettent à tourner des films, ceux que l’on attend d’eux. Les premières productions sont orientalistes et représentent un univers rempli de princesses, de tsarines, où le Japon se mêle à l’Arabie, à la Chine ou à la Russie.

Le premier grand succès, public et critique, tourné à Montreuil est une adaptation des Mille et Une Nuits, de Victor Tourjansky. La presse de l’époque loue la qualité du film, des costumes et des décors, un journaliste écrivant alors : «Nul besoin d’aller à Los Angeles pour produire des somptuosités ; on fait tout aussi bien à Montreuil !» Les productions Ermolieff apparaissent alors comme un rempart français contre le déferlement des films américains, tant seule cette bande de Russes peut rivaliser grâce à son savoir-faire technique avec les studios de Hollywood.

A Montreuil, les techniciens, parfois improvisés – le déclassement leur permettant d’exercer des professions qui étaient interdites à leur rang dans la Russie tsariste – maîtrisent les méthodes du théâtre et du ballet. C’est dans l’invention des décors que les productions Ermolieff sont les plus novatrices. Sous la verrière, ils construisent des installations où, comme le confiait François Albera, auteur d’une monographie sur les Films de l’Albatros, en 1995 à Libération, «pour donner profondeur et relief, on jouait sur la précision et la complexité […] : beaucoup de meubles en diagonale ou en quinconce, une multiplication des colonnades et bibelots, une profusion d’objets en volume qui contraignent l’acteur à des déplacements en zigzag, ce qui confère espace et mouvement à la scène».

Si, dans leur Russie natale, c’est la théorie qui guide ces questions, avec notamment la prolifération des avant-gardes, les cinéastes de Montreuil œuvrent dans le pragmatisme. Pour les affiches des films, s’ouvre à Montreuil un atelier de graphisme attaché aux studios qui vont singulariser les productions de l’Albatros. Même si le public ne le sait pas, elle relève d’une esthétique reconnaissable d’un film à l’autre. D’autant que les productions Ermolieff évoluent rapidement, abandonnant le filon épuisé de l’orientalisme et de ses surenchères, pour se tourner vers le modernisme et un certain fonctionnalisme. Des meubles du Corbusier ou de Breuer apparaissent dans les plans.

Des réalisateurs français invités

L’évolution n’est pas seulement artistique. En 1922, Joseph N. Ermolieff quitte la société, part pour l’Allemagne et revend ses parts à Alexandre Kamenka et Noé Bloch. Le premier achète une entreprise de distribution et renomme les Films Ermolieff en Société des Films Albatros. Une rumeur dira que le nom d’oiseau était une référence au bateau qui emmena la troupe de Yalta à la France, il semble qu’il s’agissait plus d’une tradition pour les maisons de production de l’époque de prendre comme emblème un animal. Le slogan de la nouvelle société sera «Debout dans la tempête».

Joseph N. Ermolieff était un homme d’affaires, Alexandre Kamenka se rêve en directeur artistique. Il recrute des nouveaux graphistes pour le département affiches et surtout tente de «dérussifier» les productions. Au sein de l’équipe, quelques-uns pensent que le bolchevisme ne va pas durer et que l’intégration en France, et donc l’apprentissage de la langue, est inutile, comme l’embauche de personnel français. Alexandre Kamenka va s’opposer à cette idée, comprenant que l’URSS est partie pour durer un certain temps. Il signe un accord pour exporter des productions de l’Albatros en Russie, où les critiques sont mitigés sur ces productions d’émigrés, a priori ennemis du peuple. Alexandre Kamenka publie également une revue, en russe, Kinotvortchestvo, qui fait la promotion des films qui sortent de Montreuil, tentant ainsi la réconciliation entre les émigrés, la France et le cinéma soviétique.

L’année 1924 est un tournant. Suite à un conflit entre Kamenka et Bloch, ce dernier quitte la société, emportant avec lui des piliers fondateurs : les réalisateurs Tourjansky, Volkoff, des décorateurs comme Louchakoff. Yakov Protazanov est aussi parti. Alexandre Kamenka, seul aux manettes, invite des réalisateurs français à venir travailler dans les studios de Montreuil. Il cherche alors à accueillir une nouvelle génération d’auteurs, considérés comme avant-gardistes. Le plus marquant sera Jean Epstein. Sollicité par Alexandre Kamenka et par l’acteur vedette de l’Albatros, Ivan Mosjoukine (lire ci-contre), il réalise le Lion des Mogols. Le film, qui connaît un grand succès à sa sortie en 1924, évoque, en fiction, l’aventure de ses producteurs. Un prince, Roundghito-Sing (Ivan Mosjoukine), fuit son royaume en déréliction et part en exil. Il se retrouve, un peu par hasard, sur le tournage d’un film et devient une star de cinéma. Orientalisme, modernité, thème de l’exil et de l’identité, le scénario colle au parcours des Films de l’Albatros.

A Montreuil, Jean Epstein réalisera également l’Affiche,le Double Amour, se voyant offrir des moyens techniques et financiers qui le font sortir de sa démarche expérimentale. De même pour Marcel L’Herbier qui signe un autre succès de la société, Feu Mathias Pascal, avec un Michel Simon débutant. René Clair vient également utiliser les caméras du studio de Montreuil : il met en scène Un chapeau de paille d’Italie, la Proie du vent. Sous la verrière, les techniciens parlent toutes les langues, les cinéastes sont français, les acteurs russes, les figurants ou décorateurs viennent de toute l’Europe.

La route du parlant

Mais, à la fin des années 20, l’Albatros a du plomb dans l’aile. Les difficultés financières se multiplient. Le cinéma américain est en train de gagner la bataille du cinéma commercial, l’âge d’or hollywoodien est en train de naître. Pour sauver la mise, Kamenka commence à produire des œuvres moins pointues, des comédies à tendance vaudeville. L’expérimentation qui animait le studio quelques années plus tôt a disparu. A partir de 1927, l’arrivée du cinéma parlant, venu des Etats-Unis, donne le coup de grâce. Non seulement le studio n’est pas prêt, mais il se heurte à une difficulté de taille : les acteurs, souvent russes, ont des accents trop marqués pour être compréhensibles du public français. Les films muets, de moins en moins achetés, sont bradés, tandis que les autres maisons de production, aux effectifs francophones, prennent la route du parlant.

Les Films de l’Albatros ne s’en remettront pas. Les équipes se dispersent. Pour Alexandre Kamenka, le chant du cygne sera une collaboration avec Jean Renoir. Le cinéaste, qui dans son autobiographie se présentait comme un «admirateur enthousiaste des films muets tournés par cette société» et affirmait que «le parlant avait été leur Waterloo», tourne en 1936 les Bas-Fonds, avec Jean Gabin et Louis Jouvet, produit par le Russe. C’est avec le nom de ce film que Kamenka baptisera sa nouvelle société au moment de la Seconde Guerre mondiale. Il clôt ainsi l’aventure des Films de l’Albatros. Il déposera toutes les archives de son ancienne société à la Cinémathèque française dont il deviendra président d’honneur puis président-fondateur jusqu’à sa mort, en 1969.

Après son séjour en Allemagne, Ermolieff, qui a continué d’implanter partout des sociétés de production à son nom, est revenu en France puis est parti aux Etats-Unis où il continue de travailler dans le cinéma. Il décède en 1962. Au cours de ses voyages, il ne retrouvera jamais l’excitation qu’il connut à Montreuil. Où une poignée d’exilés russes s’étaient pris en pleine tête les bouleversements de leur époque, sans les provoquer et même en les fuyant, et les avaient filmés.

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