Le contrat qui n’est pas assurance-vie

© Photo : Christophe Raynaud de Lage

Avignon 2012 fut, de l’avis de tous, un bon cru. Pour rendre compte de « mon » Avignon, je choisi cette année de reproduire des extraits d’entretiens des metteurs en scènes ou chorégraphes publiés dans les brochures remises aux spectateurs. Précède à ce « lu » mon avis sur ce que j’ai « vu »

 

L’écriture d’Elfriede Jelinek relève du cri. Même sourd, son flot ébranle tout lecteur. Sur scène, avec Le contrat des commerçants, Nicolas Stemann a réussi à lui conserver sa force. La prix Nobel de littérature peut faire confiance à son entremetteur favori, c’est sa cinquième pièce qu’il monte, et elle lui donne d’ailleurs toute liberté pour la projection de ses œuvres face au public. Car projection il y a ! Cris, chants et danses sont capables d’affronter les pires éléments, le mistral a d’ailleurs emporté le décor lors de la première représentation, et même un éventuel public désapprobateur à qui il est proposé de partir sans gêne « vous pouvez sortir quand vous voulez, on ne se vexera pas. Ya un bistrot dans la cour, à côté, allez vous détendre. Revenez c’est mieux… ou ne revenez pas, on ne sera pas fâchés… »

Nicolas Stemann fixe la règle du jeu dès l’ouverture du spectacle, présent sur le plateau qu’il ne quittera pas tel Tadeus Kantor et guidant sa troupe. Certes, ici il ne les mène pas à la baguette d’un chef d’orchestre mais il les encourage, les pousse… et intervient directement, interpellant même le public… sollicité pour répéter après lui du texte en allemand ! Pianiste accompli, il intervient régulièrement dans une pièce où la musique et la vidéo ont une place importante. Une puissance et une énergie sans faille de toute la troupe – merveilleuse durant quatre heures, ce Thalia Theater d’Hambourg qu’il nomme Brigade d’intervention rapide. Avec Les Contrats du marchand, nous sommes entraînés dans la folie de la crise financière où l’on se gave de billets – deux comédiennes en ingurgite un volume conséquent durant près d’un quart d’heure ! – et où l’on se voit dans le même temps volé de tous ses espoirs spéculatifs par la perte de ses économies, de ses meubles, de sa vie. Une vie gaspillée parce qu’idéalisée et projetée dans un avenir de sécurité (les économies) et de tristes rêves enfantins (la multiplication boursière des petits pains). Un présent petit-bourgeois terrible de conventions et d’accumulations factices enfermé dans une fragile bulle d’avenir, d’abord envolée, puis explosée. Sa Brigade est aussi d’urgence, celle de l’interrogation profonde au pourquoi de l’implication de tant de millions de personnes dans le système extravagant de l’argent-roi. Beaucoup plus extravagant que la pièce elle-même pourtant gravement déjantée. Car, cela est dit aussi, Elfriede Jelinek écrit chaque jour de nouveaux développements à sa pièce depuis des années et les livrent au metteur en scène qui demande alors de les lire, à la volée et en improvisation, comme « compléments du jour ». Car nous le savons mais nous l’oublions vite, dans la crise financière actuelle, il faut perpétuellement être en veille puisque le pire est toujours devant nous.

Entretien avec Nicolas Stemann, propos recueillis par Benjamin von Blomberg. Traduction Etienne Leterrier.

Il y a peu de tentatives pour représenter sur scène et sous forme théâtrale cette société financiarisée dans tout ce qu’elle peut avoir de terrible et d’abstrait. Même les rares exceptions, comme la pièce de Bertold Brecht, Sainte Jeanne des Abattoirs, n’y parviennent qu’en incarnant, en humanisant complètement les personnages et leur histoire. Mais chez Elfriede Jelinek, c’est de l’argent en soi dont il est question, de ce que l’argent est réellement, fondamentalement, c’est-à-dire un système de croyance à part entière. Dès que les hommes ne croient plus en l’argent, il ne reste plus que du papier imprimé, voire moins : un montant électronique volatile sur le silicium d’une carte à puce. (…) La question dès lors est de comprendre pourquoi la crise financière possède cette dimension tragique. Ce n’est pas chose facile, ici, de trouver un accès émotionnel aux choses, même si le théâtre est un art vivant. En fait, c’est comme une alerte au tsunami : vous avez beau scruter l’océan, tout semble désespérément calme… C’est la raison pour laquelle cette pièce commence par adopter la forme d’une comédie, pour ensuite évoquer le meurtrier autrichien qui, père de famille ayant perdu toutes ses économies en vaines spéculations, a fini par assassiner tous les siens à la hache. La tragédie, c’est que nous arrivons à comprendre que l’argent devient tout seulement lorsque nous l’avons perdu. Le philosophe Peter Sloterdijk a, à ce sujet, montré que les dix commandements de la Bible se renversaient en leur contraire, dès lors que l’on substituait une logique du profit à une justice divine. Il suffit que le prémisse soit : « Je suis l’argent, ton Dieu », pour qu’aussitôt on obtienne : « Tu as le droit de convoiter l’argent de ton prochain », « Tu as le droit de voler », « Tu as le droit de mentir et même, si besoin est, de tuer ». Et lorsque la valeur marchande supplante toutes les autres valeurs, on se trouve confronté à un grave problème, dès que nous n’avons plus d’argent. De la même façon qu’Elfriede Jelinek montre la vanité de la promesse de salut par le libre échange, elle dénonce la vacuité, l’absurdité du jargon de ses prédicateurs et de ses disciples.

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