L’impossible révolution du général Motors

J’ai dans mon cœur un général motors est un parcours dans ce rêve trompeur d’une ville dévoreuse de ceux qui l’ont construit et ogre d’elle-même. © Photo de répétition par Frédéric Desmesure.
« J’ai dans mon cœur un général motors », la pièce de Julien Villa, est un parcours dans ce rêve trompeur d’une ville dévoreuse de ceux qui l’ont construit et ogre d’elle-même. © Photo de répétition par Frédéric Desmesure.

Avec J’ai dans mon cœur un général motors, Julien Villa signe là sa première création – hormis celles créées dans le cadre du Festival de Villeréal – avec la compagnie Vous êtes ici créée par Samuel Vittoz, Jeanne Candel, Samuel Achach et lui-même. On vit les rêves, la vitalité, la destruction de Detroit qui, de symbole du capitalisme américain, est devenu un temps l’espoir d’une révolution afro-américaine et l’exemple même, plus tard, de la faillite absolue d’un système. Detroit… « Et j’ai vu en effet des grands bâtiments trapus et vitrés, des sortes de cages à mouches sans fin, dans lesquelles on discernait des hommes à remuer, mais remuer à peine, comme s’ils se débattaient plus que faiblement contre je ne sais quoi d’impossible. C’était ça Ford ? Et puis tout autour et au-dessus jusqu’au ciel un bruit lourd et multiple et sourd de torrents d’appareils, dur, l’entêtement des mécaniques à tourner, rouler, gémir, toujours prêtes à casser et ne cassant jamais. « C’est donc ici que je me suis dit… C’est pas excitant… » C’était même pire que tout le reste. » Bardamu découvre ainsi Detroit dans Le voyage au bout de la nuit et se mêle à la foule silencieuse et résignée de tous ceux qui, comme lui, font la queue pour prendre un poste chez Ford. Et Céline donne alors la parole brièvement au médecin examinateur des corps qui vont trimer : « C’est de chimpanzés dont nous avons besoin… Un conseil encore. Ne parlez plus jamais de votre intelligence ! »

Detroit une des plus légendaires expressions du rêve américain, la quatrième ville du pays à son apogée avec près de deux millions d’habitants. L’American way of life n’existe pas sans l’automobile, elle en est la déesse. À Detroit, il y a Ford bien sûr, mais aussi General Motors et Chrysler – les Big Three – qui à elles trois dominent le monde. C’était l’époque où Charles Wilson, le PDG de la firme automobile devenu secrétaire à la Défense en 1953 déclarait : « Ce qui est bon pour General Motors est bon pour les États-Unis ». Mais voilà, le général Motors a perdu tous ses galons et la ville des moteurs « Motown (contraction de Motor Town) » est aujourd’hui en ruine. Au sens propre. Désormais dix-huitième ville du pays, tombée à moins de sept cent mille habitants, et avec une dette de plus de dix-huit milliards de dollars, elle fut la première grande ville américaine à demander une mise en faillite.

Blancs et noirs sont présents sur le plateau pour dérouler cette histoire de vie et de mort. En effet, dès 1930 et surtout après 1950, les noirs sont venus en grand nombre du Sud pour se nourrir de la démesure automobile et de ses productions. Ils y allaient en fait être dévorés. On suit donc le parcours de Berry Gordy, qui après avoir été boxeur et travaillé à l’usine Lincoln-Mercury, deviendra le producteur fondateur du légendaire label musical… Motown. Durant ces années 60, il produit principalement des chanteurs Afro-Américains. Diana Ross, Marvin Gaye, The Temptations, The Four Tops, Stevie Wonder, The Jackson Five caracolent avec d’autres en tête des hit-parades pop. L’usine à tubes était née, après les chaines de voitures, Detroit fabriquait les vinyles à la chaine avec le même succès. Berry Gordy et Diana Ross, peau « café au lait », furent les premiers milliardaires noirs.

Un certain capitalisme noir était né. Preuve d’une intégration réussie ? Naturellement, nous en sommes loin ! En juillet 1967 les plus violentes émeutes de l’histoire des États-Unis éclatent dans les quartiers Est. Elles seront sanglantes et on dénombrera 43 morts. Les blancs quittent la ville qui deviendra majoritairement noire au début des années 70 et élira son premier maire de couleur en 1973.

J’ai dans mon cœur un général motors est un parcours dans ce rêve trompeur d’une ville dévoreuse de ceux qui l’ont construit et ogre d’elle-même. Le maître de cérémonie est Berry Gordy, sa force, l’amour qu’il a pour son père, mais aussi son cynisme avec sa femme, ses enfants et la vie. Le père est la conscience quasi muette du peuple noir. Par ses rares mots, voire par ses actes de violence vis-à-vis de son fils, il le met en garde contre l’illusion d’une fausse richesse qui serait accordée ainsi à son peuple. Il sait que le blues de son Sud, avec sa fraternité, s’est perdu. Il n’en retrouve rien dans les tubes sucrés de son fils. La femme est une Redneck, ces nuques rouges, Australiens, Canadiens, Écossais ou Irlandais, qui ont trimé dans les poussières des canicules brûleuses de récolte comme métayers exploitables corps et bien. À merci. Elle aussi, avec sa rage de vivre, d’en être de la société « cosy » est venue chercher le bonheur à Detroit. Ils ont deux filles, l’une quelque peu débile, l’autre vaguement chanteuse, révoltée et admirative des Black Panthers, surtout droguée. Tous forment une famille totalement déjantée tant ils sont tous profondément, à leur manière, déglingués, apathiques et violents selon les moments. Ils font comme si… mais ils n’en sont pas du Detroit rayonnant. Ils sont le Detroit du précipice.

C’est une des forces de la pièce d’avoir une scénographie qui utilise le chaos du décor de la ville comme un élément important de l’action. Capots, calandres, pots d’échappement d’automobiles, morceaux épars et rouillés du passé du général motors, vieux téléviseur, réfrigérateur et radios cassés, tordus et éventrés, pochettes et disques 33 tours jonchant le sol, paille jaune et fraîche de l’histoire et du soleil perdus, sont autant d’objets brillants devenus les tristes carcasses du rêve américain.

Le texte a été construit selon le principe de l’« écriture au plateau », c’est-à-dire créé par tous les acteurs. On en connaît l’efficacité dans la puissance de jeu. On a pu en voir la force avec Sylvain Creuzevault dans son Le Capital, pièce où il avait d’ailleurs plusieurs compères d’écriture et de jeu commun à J’ai dans mon cœur un général motors, dont le metteur en scène Julien Villa. Ici, si les séquences s’enchaînent parfaitement, si les acteurs sont au diapason, notamment une comédienne-chanteuse pleine de gouaille, de lucidité, de naïveté et d’émotion, le fil conducteur s’embrouille à certains moment dans toutes ces contorsions et distorsions.

Il n’empêche que le travail d’ensemble, sa créativité, sa justesse de parti-pris et de jeu, est très intéressant. Et, il faut le souligner, à de nombreux moment la pièce est très drôle dans sa cruauté. À Detroit, le capitalisme ne sera pas dynamité de l’intérieur par la révolution. Il explosera lui-même… avant de renaître, on n’ose dire comme de plus belle. Dans les toutes dernières répliques, la fille perdue dans ses vapeurs et ses rêves a ce mot qui ne vaut pas que pour les « Detroiyens et Détroyennes » comme il est dit dans la pièce et qui pourrait être celui de tous les protagonistes : « Je me suis trompée de drogue ».

Jusqu’au 3 avril

Théâtre de la Bastille

76, rue de la Roquette – 75011 Paris

Réservations : 01 43 57 42 14

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