La Mort de Danton, par François Orsoni, au théâtre de la Bastille

© Photo Victor Tonelli

De l’écrivain météore Georg Büchner, mort à 24 ans en laissant La Mort de Danton, Léonce et Léna, Woyzeck et Lenz… François Orsoni présente en ce moment sa mise en scène de La Mort de Danton. Une simplicité de scénographie très bien menée autour d’une longue table où les nombreuses scènes vont se succéder avec clarté. Une troupe d’acteur plutôt homogène d’où émerge néanmoins l’excellent Jean-Louis Coulloc’h. Nous sommes au cœur des dernières tourmentes de la Terreur, avec la fin de Danton qui entraînera celle de Robespierre. Comme dans le Danton de Wajda, nous atteignons ici le cœur de ces hommes d’exception agis autant qu’agissant. Ils ont fait la Révolution, mais la Révolution les a faits. Le chemin qu’ils ont tracé dans la gloire, le sang et l’horreur, ils l’ont suivi jusqu’à son terme en en devenant aussi les victimes. Maximilien Robespierre l’incorruptible, Georges Danton le jouisseur, Camille Desmoulins l’idéaliste… comme tous les enfants des Lumières dont les idées ont rayonné dans toute l’Europe, tous par Büchner révèlent leur part d’intime, leur humanité.

Jusqu’au 4 mars. Représentation à 20h00.

76, rue de la Roquette. 75011 – Paris

Réservations : 01 43 57 42 14

/ Extrait /

LACROIX. Pourquoi as-tu laissé les choses en arriver à ce point ?

DANTON. À ce point ? À la fin je trouvais ça vraiment ennuyeux. Porter partout le même habit, avec ses plis aux mêmes endroits ! C’est à faire pitié. N’être plus qu’un misérable instrument, où une seule corde ne produit plus qu’une seule note ! J’en ai ma claque. Je voulais me la couler douce. J’ai réussi, la Révolution me met au repos, mais autrement que je ne pensais. D’ailleurs, sur quoi s’appuyer ? Nos putains pourraient s’en prendre aux sœurs dévotes de la guillotine, mais je ne vois rien d’autre. On peut compter sur ses doigts : les jacobins ont déclarer que la vertu est à l’ordre du jour, les cordeliers m’appellent le bourreau d’Hébert, la Commune fait pénitence, la Convention, –bon, ça serait encore un moyen ! mais on aurait un autre 31 mai, ils ne céderaient pas de bon gré. Robespierre, c’est le dogme de la Révolution, on ne peut pas tirer un trait là-dessus. Ça ne marcherait pas. Nous n’avons pas fait la Révolution, c’est la Révolution qui nous a faits. Et si ça marchait, j’aimerais mieux être guillotiné que faire guillotiner. J’en ai assez, pourquoi les hommes que nous sommes devraient combattre d’autres hommes ? Nous ferions mieux de nous asseoir et de rester en repos. Il y a eu un défaut quand on nous a fabriqués, il nous manque un je ne sais quoi, mais nous n’allons pas nous étriper pour le trouver, alors à quoi bon nous taper les uns sur les autres ? Allez, nous sommes de piètres alchimistes.

CAMILLE. En style plus pathétique cela donnerait : combien de temps l’humanité éternellement affamée va-t-elle dévorer ses propres membres ? ou encore : combien de temps, naufragés sur une épave, en proie à une soif extinguible, devrons-nous sucer le sang de nos veines ? ou encore, combien de temps nous faudra-t-il, algébristes en pleine chair, rechercher l’x inconnu, éternellement inaccessible, pour transcrire nos calculs avec des membres déchiquetés ?

DANTON. Tu es un écho sonore.

Büchner (Georg), La Mort de Danton, GF Flammarion, avril 1997.

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