Traces du passé pour notre humanité future

Photo de Vincent Arbelet

Il est rare de voir un écran « de cinéma » au centre d’un plateau de théâtre comme c’est le cas au théâtre Berthelot avec Le chercheur de traces. Il plus étonnant encore de voir les acteurs, habillés des costumes qu’ils portent sur scène, être sur l’écran et nous projeter avec eux, par leurs entrées et sorties sur la « pellicule », dans un passé qui veut interroger sur notre présent et notre futur. Avec cette mise en scène, Bernard Bloch*, a utilisé ce dispositif naturellement : « Au cours de l’écriture de l’adaptation, il m’est apparu qu’une part essentielle de ce qu’avait provoqué chez moi le récit d’Imre Kertész** était absent. Il manquait l’absence, justement. Cette impossibilité de faire revivre ce qui a disparu, d’en retrouver les traces sensibles, de le ré-éprouver… Le cinéma s’est alors imposé à moi comme l’ouverture d’une autre scène. Pour rendre palpable cette absence j’ai donc imaginé, parallèlement à la narration de ce qui arrive sur scène, le scénario d’un film. »Hier soir, lors du débat avec les spectateurs qui a suivi la représentation, le directeur de la compagnie Montreuilloise Le Réseau a même fait part de son étonnement soir après soir : « J’ai l’impression que les acteurs qui sont sur l’écran ne  jouent pas de la même manière… alors qu’ils sont enregistrés ».

De fait, avec Le chercheur de traces, on peut parler d’un projet théâtral de nature très particulière. Les membres de l’équipe ont eux-mêmes fait leur chemin de chercheur de traces en participant collectivement, lors de plusieurs voyages, à ce travail d’équipe de cinéma autour de Dominique Aru la réalisatrice. Une sorte de théâtre hors-les-murs, non pour une représentation – encore que le film en soit pour partie le témoin – mais au but de création. Peu d’entre eux connaissaient les lieux de « l’incident » comme l’écrit l’auteur, Imre Kertész prix Nobel de littérature en 2002. « L’incident »… n’est pourtant rien d’autre que l’existence de l’industrie de mort imaginée pour l’élimination des juifs européens dans les camps d’extermination et de concentration nazis. Imre Kertész a mis plusieurs années à écrire Le chercheur de traces, texte qui ne dépasse pas 100 pages. Le chemin fut peut-être aussi long pour lui qu’il l’est pour le personnage principal, « l’envoyé » qui veut revivre son histoire en tant qu’acteur. Imre Kertész, juif Hongrois, fut déporté à l’âge de 14 ans à Auschwitz, puis transféré à Buchenwald. Un long chemin en forme de quête dont l’enjeu est la mémoire avec ses pièges.

La magnifique utilisation du cinéma sur le plateau nous plonge dans cette expérience vécue par beaucoup qui, lorsque l’on revient sur des lieux de vie, après des années, nous trahissent par leurs changements. Perte des traces, perte des visages. Et ces femmes et ces hommes vivants que l’on croise sur ces voies du passé, sont-ils des « acteurs » anciens. Et dans la pièce, s’agit-il de victimes ou de bourreaux ? Plus simplement les quidams du présent sont-ils hors de l’Histoire, hors racines. Sont-ils emmurés dans un silence de honte… ou d’approbation comme le furent tant de leurs aînés prêts à apporter le « malheur à ceux qui vivent sur la terre. » Ne risque-t-on pas sur les lieux de « l’incident » de se sentir à nouveau agressé ? Ne doit-on pas hurler sa solitude pour exiger lucidité, connaissance et mobilisation comme seule possibilité d’éviter l’éternel recommencement de l’horreur ? Peut-on et a-t-on le droit de rester emmuré dans son silence ?

Le chercheur de traces échoue. Il ne peut pas partager. Mais grâce à cette œuvre d’Imre Kertész, et aussi à cette éclairante mise en scène qui « actualise » l’histoire pour la prolonger dans le futur, on peut mesurer que l’art aide à choisir un destin. Celui de vivre, jour après jour, comme est écrit sur le programme : « En sublimant sa propre vie, Kertész nous Un destin qui se fonde sur ce qui s’est réellement passé, sans se vautrer dans une sidération compassionnelle et stérile : Imre Kertész nous donne la force de nous soulever contre ce qui nous écrase. Il exalte, malgré tout, « la folle beauté du monde. »

Merci aux acteurs, Xavier Béjà, Philippe Dormoy, Evelyne Pelletier, Jacques Pieiller de nous faire vivre cet espoir d’humanité, y compris dans leurs intimes et poignants moments de silence.

 

Au Théâtre Berthelot jusqu’au 9 avril. Mercredi (séance scolaire à 14h30), jeudi, vendredi à 20h30. Samedi à 15h30 et 20h30.

Réservations 01 41 72 10 35 ou resa.berthelot.montreuil.fr


* Le chercheur de traces a été joué au CDN de Dijon et au CDN d’Alsace à Strasbourg. Le spectacle sera en tournée d’octobre à décembre 2011 à la Filature (scène nationale de Mulhouse) et à la Comédie de l’Est à Colmar.

Production : Le réseau (théâtre), compagnie de Bernard Bloch, et (CAP)* – tous deux installés à Montreuil, avec le soutien de la Région Ile-de-France, du département de Seine-Saint-Denis et de la Ville de Montreuil – Coproduction : Théâtre Dijon Bourgogne CDN – TJP CDN d’Alsace – La Filature, scène nationale de Mulhouse – Arcadi – CIDH (Centre international des Droits de l’Homme). Avec le soutien de la Fondation pour la mémoire de la Shoah et du Jeune Théâtre National et de la Ville de Strasbourg.

Ce texte a reçu l’aide à la création du Centre National du Théâtre. L’Arche est agent théâtral du texte représenté. Le réseau (théâtre) est une compagnie subventionnée par le Ministère de la culture et de la communication – DRAC Ile-de-France.

** L’œuvre d’Imre Kertész est publié chez Actes Sud.

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