Un ennemi du peuple

© Photo : Christophe Raynaud de Lage

Avignon 2012 fut, de l’avis de tous, un bon cru. Pour rendre compte de « mon » Avignon, je choisi cette année de reproduire des extraits d’entretiens des metteurs en scènes ou chorégraphes publiés dans les brochures remises aux spectateurs. Précède à ce « lu » mon avis sur ce que j’ai « vu ».

Je ne sais si ce fut LE spectacle de ce Festival. Toujours est-il que, croyant assez bien connaître la pièce d’Ibsen pour l’avoir vu à plusieurs reprises, la mise en scène de Thomas Ostermeier m’a époustouflé. Son Ennemi du peuple me restera inoubliable. Jamais le propos ne m’a semblé aussi vrai. Sur la politique d’abord – le sujet de la pièce – et sur les hommes qui font la politique, qu’ils aient choisi « d’en être » directement en étant élus (le maire Peter Stockmann) ou d’y participer activement en tant que citoyen engagé comme son frère écologiste, le Dr. Stockmann, médecin et scientifique reconnu avant de devenir honni de tous. Il apprend à ses dépens qu’il ne suffit d’agir pour éviter le scandale d’une pollution des Thermes de la ville pour avoir le soutien de l’opinion publique. Ces flots, censés être réparateurs et non toxiques, sont en effet la renommée de la cité et la richesse réelle ou espérée pour beaucoup. Thomas Ostermeyer dessine si précisément les caractères que l’on mesure comme jamais les contradictions qui font bouillir la politique et les hommes dans une même arène. Est-ce que le maire n’est qu’un être sans scrupules et vise uniquement à ce que les Bains fonctionnent… au bénéfice de ses réélections futures ? Ne veut-il pas, comme il l’affirme (doit-on le croire ?) qu’il décidera des changements techniques nécessaires à la pureté de l’eau de manière progressive. Compatibles avec le budget de la ville… sans augmenter les impôts ! Ne doit-on pas l’écouter d’autant plus que son « idéaliste » de jeune frère, dans sa rigueur et pureté de scientifique, ne sous-estime pas et veut bien reconnaître les marges d’erreurs importantes qui peuvent modifier son appréciation « catastrophiste » ? Oui, les hommes doutent et les politiques doivent agir. À cet endroit, sur cette ligne de crête qu’est la démocratie, les sentiments individuels se heurtent à l’écoute et à la compréhension du « collectif ». Le moment terrible où le scientifique tente de défendre son point de vue dans une assemblée manipulée par des bretteurs habiles à jouer de l’émotion et de l’emportement pour étouffer la raison est révélateur des limites de l’exercice et des effondrements qui peuvent se produire alors. Henrik Ibsen, en son temps, avait été jugé populiste puis davantage encore par des lectures postérieures. Ce n’est pas l’avis de Thomas Ostermeier qui vise à nous montrer combien il serait bon de voir au-delà du noir et du blanc. D’ailleurs chez lui, par une scène finale de quelques poignées de secondes, ne découvre-t-on pas un Dr. Stockmann trinquant d’un bon vin avec sa femme tout en contemplant cet héritage maudit – des actions des Thermes –  offert par son beau-père… Et le couple d’échanger un regard complice. Il n’est pas certain que l’eau pure qu’ils espéraient voir couler des fontaines de jouvence des Thermes dont ils sont aussi désormais propriétaires soit, à cet instant, celle qui donne vie à leurs artères…

Entretien avec Thomas Ostermeier, propos recueillis par Jean-François Perrier

C’est une interrogation fondamentale aujourd’hui, alors que nous sommes soumis à une dictature du marché. Comment peut-on faire pour mettre la raison plutôt que le profit au cœur de nos existences ? C’est un sujet que j’ai déjà abordé en mettant en scène Mesure pour Mesure de Shakespeare. À cela, il faut ajouter deux autres questions : celle de la radicalité de la pensée et des choix de vie, et celle de la possibilité ou de l’impossibilité d’une véritable démocratie dans un système capitaliste où le libéralisme sauvage écrase tout. (…) Ibsen ne fait du docteur Stockmann un héros totalement positif, mais le présente comme un homme qui peut se tromper, qui commet des fautes, qui peut être d’une radicalité totale et donc, parfois, apparaître comme une caricature, ce qui peut le rendre comique. Il ressemble à des hommes politiques que j’ai pu fréquenter, imbus de leurs certitudes et, en même temps, profondément humains une fois sortie de leur statut public (…) Je crois qu’Ibsen se bat contre la fausse démocratie, celle qui est dominée par l’économie. Cela l’entraîne cependant vers des terrains proches de ceux de l’extrême droite et je considère cette dérive comme une vraie tragédie. C’est justement ce que je voudrais faire comprendre aux spectateurs. Il y a un vrai danger dans ce glissement de la critique de la démocratie bourgeoise vers la critique de la démocratie tout court.

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