Turner et Munch : le débat entre musée et pinacothèque

La magnifique exposition « Turner et ses peintres » du Grand Palais se terminera dans quelques courts jours et elle aura été un grand succès mérité * Nul doute que le nombre de spectateurs sera très important et sera souligné, ce qui est légitime.
Pourtant on peut s’interroger sur les jeux de chiffres qui, aujourd’hui, semblent plus importants que les artistes et leurs œuvres. La qualité de l’Art se mesurerait à la hausse des côtes (« Le nu au plateau de sculpteur » de Picasso vient de terrasser « L’homme qui marche » d’Alberto Giacometti. 106,4 millions de dollars contre 104,1) et au nombre de visiteurs captés. Outre le vertige qui prend face à la démesure des prix, le langage de compétition sportive est irritant. Et surtout déplacé.
A ce jeu de la question haletante pour certains : « Qui est le plus fort ? », récemment et une nouvelle fois, la Pinacothèque de Paris a fait valoir ses succès. L’étonnante et intéressante exposition « Edvard Munch ou l’anti-cri » **, qui sera prolongée d’un mois, a déjà « attiré plus de 200 000 spectateurs (la communication précédente avait mis en avant que « L’Âge d’Or hollandais » avait atteint le seuil des 700 000 visiteurs). » précise un communiqué qui annonce par ailleurs (et c’est l’essentiel) l’ouverture prochaine d’un nouveau bâtiment.
Le message n’est pas subliminal : « nous, ça marche, nous nous agrandissons. »
Car nul doute que ces batailles de chiffres vont nourrir le débat sur la gestion des musées… et leur nécessaire privatisation selon certains. On sent bien que la Pinacothèque, espace d’exposition entièrement financée par des fonds privés où se succèdent deux « grandes » expositions « civilisationnelles » par an, insiste sur la viabilité de son modèle économique… assurée sans conteste par les choix innovants de son directeur artistique expert. On note aussi que les espaces « services » et les opérations marketing ont une place non négligeable dans des locaux appartenant au Crédit agricole et d’une architecture resserrée. L’application iPhone, dernier dispositif mis en place depuis le 15 février dernier pour les visiteurs est évidemment payante à 2,99 €, ce qui n’est pas choquant en soi. Plus gênante est la publicité qui trône en bonne place au cœur même de l’exposition.
Actuellement, la Pinacothèque ne possède pas de collections. Pour en acquérir, en nombre et en qualité suffisante, le budget serait impensable. D’ailleurs pour combler ce « manque », le nouveau bâtiment de 3 000 m2 espère accueillir des collections permanentes (de 150 à 250 œuvres)… sous forme de prêts à long terme (de 1 à 10 ans, mais non rémunérés) venant de particuliers qui considèrent que leurs couloirs, salons ou caves ne sont pas suffisamment dignes pour leurs collections.
C’est pourquoi comparer les charges et les missions des musées nationaux qui sont un service public culturel essentiel (de constitution de patrimoine qui fait sens, de rénovation, de présentation, et d’éducation artistique) à de telles initiatives n’est pas sérieux. Et ce n’est pas « la preuve par neuf » du nombre de visiteurs lors des expositions qui le serait davantage.
Un propos nous éclaire. Lors d’une conférence sur les musées du XXIe siècle, Luis Monreal, directeur de la fondation de la banque espagnole La Caixa, faisait le constat suivant : « Alors que les musées européens, pour la plupart financés par le secteur public, envisagent une diversification de leurs ressources économiques (…) comme aux Etats-Unis, les musées américains, privés pour la plupart, tentent d’importer la solide tradition de service public que proposent les institutions de l’autre côté de l’Atlantique »
Les tenants des expositions muséales « divertissantes » (même sans œuvres majeures) qui seraient à opposer aux savantes (et donc ennuyeuses) proposées par les musées publics feraient bien de ne pas s’emballer. Notamment sur les chiffres.
Joseph Mallord William Turner et Edvard Munch méritent mieux que cela.

* L’exposition présentée au Grand Palais, retrace et illustre la construction de la vision des paysages du peintre britannique Joseph Mallord William Turner (1775-1851). Elle réunit, souvent pour la première fois, les œuvres de Turner mais aussi celles de ses prédécesseurs auxquels il s’est souvent mesuré pour mieux s’en inspirer : Canaletto, Le Lorrain, Rembrandt, Rubens… La rétrospective établit également des ponts avec les œuvres de ses contemporains tel Bonington ou Constable. Présentée à la Tate Britain de Londres, puis à Paris jusqu’au 24 mai, elle sera ensuite exposée au Musée du Prado à Madrid de juin à septembre prochain.

** L’exposition « Edvard Munch ou l’anti-cri » est ouverte à la Pinacothèque de Paris jusqu’au 8 août 2010.

Sauvegarder la part(ie) artistique

« Orfeo », la création du nouveau spectacle de Dominique Hervieu et José Montalvo dont la première était prévue hier soir, n’a pu être présentée au public suite à un mouvement de grève. Comme d’autres j’attendrai quelques jours pour découvrir la dernière chorégraphie de ces deux innovants créateurs dont les chemins professionnels se séparent.
Cette grève, fait exceptionnel pour le jour d’une première, m’invite à ce propos bien que je ne connaisse pas les véritables fondements du conflit opposant la directrice du Théâtre national de Chaillot et les syndicats. Je sais simplement que les réformes proposées pour une révision des conventions collectives en sont le cadre.

Toutefois les quatre assemblées générales nécessaire pour exprimer la revendication principale des syndicats est : « que le moment choisi pour discuter de ces conventions n’est pas le bon ». Il est vrai que Dominique Hervieu va prochainement quitter ses fonctions de directrice de Chaillot pour prendre la tête de la Biennale et de la Maison de la Danse de Lyon… et que la révision des conventions collectives était, pour partie, motivée par son projet artistique. Dominique Hervieu étant sur le départ, on peut penser que les revendications ne sont plus d’une urgente actualité et considérer, par exemple, qu’il sera temps d’en discuter plus tard avec son ou sa remplaçante. Que Chaillot « revienne » à une personnalité du théâtre ou que l’institution soit à nouveau sous la responsabilité d’une personnalité de la danse, et l’on sait que les pas de deux entre la danse et Chaillot ont été contrariés, trop souvent, par des a priori et peut-être par des manques d’écoute.

Une nouvelle fois et sans oublier la tutelle, à savoir le ministère de la Culture, on peut regretter que de telles extrémités privent le public, mais aussi les artistes, d’une soirée majeures pour l’une des plus grosses productions chorégraphiques de l’année.

Si, comme nous le lisons dans la presse, la part artistique de Chaillot – c’est-à-dire ce qui reste pour la production des créations après les dépenses liées au bâtiment et au personnel – se limite à 1,2 million d’euros sur un budget global de 18, on peut s’interroger et considérer que la convention doit être impérativement analysée de près et revue. Moins de 7 % consacré à la création, qui reste quand même le cœur de métier, n’est pas un chiffre acceptable. Soit les subventions ne sont pas à la hauteur des besoins, soit les productions font systématiquement dans la démesure – mais encore faudrait-il définir la démesure artistique ! – soit des frais autres pèsent trop lourd.

Chaillot, avec sa taille, son histoire – il fut le lieu symbolique du théâtre populaire, notamment associé aux grands noms tels que Jean Vilar puis Antoine Vitez et fut affecté au TNP jusqu’en 1972 – sa réputation et son rayonnement, éclaire une question majeure pour le soutien à la création et l’existence durable des grandes scènes, et particulièrement des CDN (Centres Dramatiques Nationaux).

Le Nouveau Théâtre de Montreuil est un CDN. En ce qui concerne son budget 2010, et justement pour garantir une part artistique à la hauteur des ambitions, les collectivités territoriales, ville de Montreuil et conseil général de Seine-Saint-Denis, ont augmenté leurs subventions.

J’ai eu le plaisir de demander et d’obtenir de mes collègues, en tant qu’adjoint à la Culture, une aide conséquente qui a été suivie d’un apport lui-aussi en hausse de la DRAC (Direction régionale des affaires culturelles) d’Ile-de-France. Il s’agit là de la conséquence d’une belle logique non écrite, celle des financements croisés. Une logique qui pourrait être mise à mal dans l’avenir selon certains scénarios du ministère de la Culture. Elle aurait donc pu ne pas être considérée comme automatique, mais nous avons pu vérifier, sans surprise d’ailleurs, que les professionnels du secteur savent apprécier, par leur expérience et leur sérieux, les sujets sur le fond. Et les défendre.

Car si les ateliers Hip-Hop avec des jeunes montreuillois, comme les merveilleux spectacles de Mourad Merzouki ou Ibrahim Sissoko ont pu enflammé la scène du CDN, c’est pour partie grâce à ces fonds. Des sommes pourtant affectées dans un contexte de contraintes financières délicat. Que ce soit pour l’Etat, le conseil général et la ville. Des sommes qui ont aussi été appréciées suite à une analyse fine avec l’équipe du Nouveau Théâtre de Montreuil. Notamment avec son administrateur dont la charge, en l’espèce, est de privilégier la part artistique dans ses dépenses. Ce qui est le cas au CDN de notre ville.

On ne peut que souhaiter qu’il en soit de même au théâtre de Chaillot.

Le bon accord pour l’avenir des Musicales

Dimanche après-midi, l’Eglise Saint Pierre – Saint Paul de Montreuil accueillait un des huit concerts organisés en 2010 par l’association Les Musicales.
Invitée d’honneur, la chorale d’enfants Ars Nova arrivée l’avant-veille du Nord de l’Argentine aux confins de la Bolivie *. Bien peu d’heures avaient donc pu réunir Ars Nova à l’ensemble vocal Soli-Tutti et à d’autres chœurs de l’Ile-de-France ** pour répéter un programme exigeant. Car à certains moments c’est près de 150 choristes qui se produisaient devant une assistance supérieure au double.

Le programme de plus de deux heures a alterné des chants populaires, dont certains très anciens puisque portés par le peuple Inca alors maître de ses terres, mais aussi des compositions contemporaines et, fait notable et beaucoup plus rare, deux créations. La première de Laura Briones, née en Argentine, la seconde du compositeur espagnol, Enrique Munoz.

Lors de son introduction, le représentant des Musicales a indiqué le soutien de la ville de Montreuil… tout en indiquant la forte baisse de la subvention 2010 et son annonce tardive.

Etant en charge du dossier à l’époque en tant qu’adjoint à la Culture, je me dois de dire qu’il n’y avait là aucune fausse note dans le propos. Je préciserai plus loin… qu’il en manquait peut-être quelques-unes. Il est tout à fait exact qu’une baisse conséquente de moyens octroyés par la ville a touché Les Musicales et, de la même manière, son annonce a été tardive. Mais il est intéressant de se souvenir du contexte.

En effet, la majorité d’alors était en plein débat sur les moyens les plus appropriés et les moins douloureux pour présenter un budget 2010 équilibré, juste et ambitieux. Pour y parvenir, tous les adjoints – à deux reprises successives – ont revu à la baisse leurs dépenses. Pour nous, qui nous retrouvons maintenant dans le groupe d’opposition RSM (Renouveau socialiste montreuillois), ce double effort devait aboutir à un budget sans hausse d’impôts. Evidemment de tels ajustements ont pris du temps d’où l’impossibilité de voter, comme les années précédentes à Montreuil mais comme dans beaucoup de villes de France, le budget en décembre.

Malheureusement, nous avons du constater qu’il y avait une sorte de double peine : baisse des subventions et une hausse des impôts que nous avons refusé de voter. Suite à notre vote « contre », la Maire a décidé du retrait de nos délégations et de nos titres.

En tant que désormais Conseiller municipal, j’œuvrerai – dans la limite de mes moyens actuels – pour que 2011 ne soit pas la répétition de 2010.

C’est aussi pourquoi je reviens sur « le manque de notes » évoqué plus haut. L’explication, légitimement revendicatrice, donnée en public par Les Musicales était certes sans fausse note mais elle « en manquait » pour reprendre à l’inverse le propos attribué par Milos Forman dans son Amedeus au bien peu mélomane empereur d’Autriche Joseph II : « Mozart, n’y a-t-il pas trop de notes dans votre musique ? ».

En effet, deux précisions. Les représentants de l’association Les Musicales, que j’avais reçu deux fois, savaient que le budget 2010 serait difficile et probablement voté tardivement. Et cela dès septembre, d’où mon invitation à la prudence concernant la construction de la programmation et l’impression de la plaquette. Enfin, je continue à penser que les meilleurs contacts entre Les Musicales et le Conservatoire de Montreuil peuvent produire les meilleurs effets. Je ne doute pas que prochainement les choristes qui s’y perfectionnent et s’y entrainent puissent un jour rejoindre les autres chœurs d’Ile-de-France invités.

Cet esprit d’écoute et de partage, je le crois sincèrement, peut garantir un avenir durable au très beau travail de l’équipe des Musicales.

* Ars Nova se produira à l’Unesco le 25 mai, pour fêter le processus d’affranchissement de l’Espagne réalisé le 25 mai 1810 suite à l’épisode de la « Révolution de mai » inspirée des idéaux de la Révolution Française. Cette date a marqué le début de l’indépendance des pays d’Amérique du Sud.
** Chœur de Saint-Ouen; Petit chœur de Saint-Denis ; Ensemble Evadé de Montreuil ; Chœur Arpeggione de Montfermeil ; Chœur du Conservatoire du Blanc-Mesnil ; Chorale Just Sing de Saint-Denis & Accords et âmes ; Chœur du collège Pablo Neruda de Pierrefitte & Chœurs du Val-de-Marne, du Val d’Oise et des Hauts-de-Seine.

Le triomphe des âmes montreuilloises du Hip-Hop

C’est une véritable communion festive qui s’est produite le vendredi 15 mai au Nouveau Théâtre de Montreuil. Pas besoin de facebook pour que se retrouvent des centaines de jeunes Montreuillois (les marches envahies d’un public débordant d’enthousiasme et plus nombreux que les sièges offerts) face à leur danse, le Hip-Hop, cette danse qui est à tel point leur langage qu’ils semblent, bien que dans la salle, être sur scène avec les danseurs. Tout simplement parce qu’ils étaient aussi face à leur « autre eux-mêmes », à leur référence, à leurs modèles, à leurs amis parfois.

Après Mosaïque son spectacle merveilleux et lors du débat animé par Marc Le Glatin, directeur du Théâtre de Chelles (77), Ibrahim Sissoko d’Etha-Dam, n’a pas hésité à évoquer « la boucle de tant d’années qui me fait revenir ce soir à Montreuil… alors que je n’ai pas été entendu par la ville pendant ce temps-là. Temps où j’ai été obligé de poser mes valises ailleurs ». En l’espèce dans les murs du bel espace Michel Simon de Noisy-le-Grand qui l’a accueilli, ce qui me permet de saluer ici mon ami Emmanuel Constant, vice-président de la Culture au Conseil général de Seine-Saint-Denis et adjoint à l’Education de notre ville voisine.

C’est vrai, Etha-Dam – qui n’a pourtant jamais cessé d’animer des ateliers Hip-Hop auprès des jeunes des cités de Montreuil ce qui nous a permis mesurer sur scène en ouverture de Mosaïque le talent abouti et prometteur de cette relève de la compagnie – n’avait jusqu’à présent jamais eu une telle reconnaissance sur notre ville.

Moi-même, comme je l’ai dit à Ibrahim Sissoko, je n’avais pas mesuré dans les premiers mois de mon mandat d’adjoint à la Culture quel était l’enracinement profond de sa compagnie. Il m’a fallu du temps pour apprécier la force d’Etha-Dam, mais d’autres aussi comme Choréam, Hamalian’s et Macadam… Elles sont les fondatrices du style Hip-Hop montreuillois et d’autres poursuivront le chemin.

Mais ce vendredi soir, avec mes collègues et amis Mouna Viprey et Hafid Bendada, qui a beaucoup œuvré avec moi pour la réussite de cette soirée, je crois que nous avons renoué des fils essentiels d’une politique culturelle traductrice de la joie, de la volonté de partage, de la tolérance et du talent des jeunes Montreuillois. Quel plaisir de voir un public découvrir pour la première fois une salle qu’ils n’avaient jamais fréquenté. Une première !

Que l’équipe du CDN de Montreuil, les Directions des services culturels et de la jeunesse en soient une nouvelle fois remerciées.

Que le futur ne laisse pas s’échapper à nouveau les âmes fortes de notre Hip-Hop Montreuillois