Pape et peintres de caractère

Deux tableaux magnifiques. Le premier de Velasquez est considéré comme un chef d’oeuvre du portrait. Le maître espagnol avait si bien saisi le caractère du pape Innocent X (qui oserait ce jour porter fièrement un tel prénom ?) que ce dernier, face à son propre regard, a eu ce mot lucide : « C’est trop vrai ! » Le second est de Francis Bacon. L’anglais, en hommage à Vélasquez qu’il admirait (comme Picasso d’ailleurs), a réalisé plusieurs études à partir du tableau. En voici une. Pas celle que l’on peut voir au musée du Vatican qui est aussi très belle… mais moins « dérangeante ». Le tableau de Velasquez est installé au Palais Doria Pamphilj, musée privé possession d’un des descendants de la famille du pape. Rome ne s’est pas construite en un jour…

Ils ont couru. Ils l’ont eu.

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Ils avaient probablement quitté en hâte une belle automobile comme celle-là. Au flanc qui affiche la plus belle des missions : « Guardia di Finanza ». Le premier avait une belle foulée, régulière malgré le souffle occupé par intermittence à produire un filet strident par l’entremise d’un petit sifflet brillant. Il allait vite d’une enjambée souple et sa casquette ne tremblait pas sur sa tête droite et rigide. Plus vite que celui qu’il pistait et que son acolyte, le second lui aussi sanglé d’une large bande de cuir à travers sa poitrine. Elle semblait l’étouffer car il était plus gros. Plus âgé aussi. Pas essoufflé, mais presque. Et pourtant c’est lui qui a eu le dernier mot. Il avait anticipé le crochet qui se voulait un revers et il a coupé la trajectoire de l’échappé. Au rugby aussi on dit interception, et le policier d’expérience n’a eu besoin que d’un coup d’épaule pour la réussir. Le fugitif ne faisait pas le poids. Un demi-quintal d’écart et il fut projeté à terre au pied d’une des quatre statues de l’extraordinaire Fontaine des quatre fleuves du Bernin, au centre de la Piazza Navona. Etait-ce au pied du Nil dont le personnage a le visage recouvert d’un voile car à l’époque la source du grand fleuve était encore inconnue ? Je ne sais. Le vendeur à la sauvette était serré. De près, et il ne venait ni du Nil, ni du Rio del Plata, ni du Gange, ni du Danube. Jeune Birman ou Thaïlandais, et à 17 ou 18 ans, la seule géographie qu’il connaisse est celle de l’exil. Le premier policier s’est mis alors à ramasser méthodiquement les breloques et les bibelots éjectés du carton envolé lors du placage. Bien maigre butin. Mais qui pourtant doit valoir probablement une mise de fond équivalente une semaine de vente dont le principal bénéficiaire est le racketteur. Planqué lui. Les deux membres de la Guardia di Finanza ont fait leur travail. La source du fleuve des détournements financiers, ce n’était pas leur travail. Pas ce soir. Jamais pour eux probablement d’ailleurs. Espérons que leurs collègues en charge auront le même succès… s’ils arrivent à remonter à la source. A Rome. Ou à Paris. Ou ailleurs. Les prédateurs sont des pèlerins d’un genre particulier et tous leurs chemins ne mènent pas à Rome.

Un ennemi du peuple

© Photo : Christophe Raynaud de Lage

Avignon 2012 fut, de l’avis de tous, un bon cru. Pour rendre compte de « mon » Avignon, je choisi cette année de reproduire des extraits d’entretiens des metteurs en scènes ou chorégraphes publiés dans les brochures remises aux spectateurs. Précède à ce « lu » mon avis sur ce que j’ai « vu ».

Je ne sais si ce fut LE spectacle de ce Festival. Toujours est-il que, croyant assez bien connaître la pièce d’Ibsen pour l’avoir vu à plusieurs reprises, la mise en scène de Thomas Ostermeier m’a époustouflé. Son Ennemi du peuple me restera inoubliable. Jamais le propos ne m’a semblé aussi vrai. Sur la politique d’abord – le sujet de la pièce – et sur les hommes qui font la politique, qu’ils aient choisi « d’en être » directement en étant élus (le maire Peter Stockmann) ou d’y participer activement en tant que citoyen engagé comme son frère écologiste, le Dr. Stockmann, médecin et scientifique reconnu avant de devenir honni de tous. Il apprend à ses dépens qu’il ne suffit d’agir pour éviter le scandale d’une pollution des Thermes de la ville pour avoir le soutien de l’opinion publique. Ces flots, censés être réparateurs et non toxiques, sont en effet la renommée de la cité et la richesse réelle ou espérée pour beaucoup. Thomas Ostermeyer dessine si précisément les caractères que l’on mesure comme jamais les contradictions qui font bouillir la politique et les hommes dans une même arène. Est-ce que le maire n’est qu’un être sans scrupules et vise uniquement à ce que les Bains fonctionnent… au bénéfice de ses réélections futures ? Ne veut-il pas, comme il l’affirme (doit-on le croire ?) qu’il décidera des changements techniques nécessaires à la pureté de l’eau de manière progressive. Compatibles avec le budget de la ville… sans augmenter les impôts ! Ne doit-on pas l’écouter d’autant plus que son « idéaliste » de jeune frère, dans sa rigueur et pureté de scientifique, ne sous-estime pas et veut bien reconnaître les marges d’erreurs importantes qui peuvent modifier son appréciation « catastrophiste » ? Oui, les hommes doutent et les politiques doivent agir. À cet endroit, sur cette ligne de crête qu’est la démocratie, les sentiments individuels se heurtent à l’écoute et à la compréhension du « collectif ». Le moment terrible où le scientifique tente de défendre son point de vue dans une assemblée manipulée par des bretteurs habiles à jouer de l’émotion et de l’emportement pour étouffer la raison est révélateur des limites de l’exercice et des effondrements qui peuvent se produire alors. Henrik Ibsen, en son temps, avait été jugé populiste puis davantage encore par des lectures postérieures. Ce n’est pas l’avis de Thomas Ostermeier qui vise à nous montrer combien il serait bon de voir au-delà du noir et du blanc. D’ailleurs chez lui, par une scène finale de quelques poignées de secondes, ne découvre-t-on pas un Dr. Stockmann trinquant d’un bon vin avec sa femme tout en contemplant cet héritage maudit – des actions des Thermes –  offert par son beau-père… Et le couple d’échanger un regard complice. Il n’est pas certain que l’eau pure qu’ils espéraient voir couler des fontaines de jouvence des Thermes dont ils sont aussi désormais propriétaires soit, à cet instant, celle qui donne vie à leurs artères…

Entretien avec Thomas Ostermeier, propos recueillis par Jean-François Perrier

C’est une interrogation fondamentale aujourd’hui, alors que nous sommes soumis à une dictature du marché. Comment peut-on faire pour mettre la raison plutôt que le profit au cœur de nos existences ? C’est un sujet que j’ai déjà abordé en mettant en scène Mesure pour Mesure de Shakespeare. À cela, il faut ajouter deux autres questions : celle de la radicalité de la pensée et des choix de vie, et celle de la possibilité ou de l’impossibilité d’une véritable démocratie dans un système capitaliste où le libéralisme sauvage écrase tout. Continue reading →

Le contrat qui n’est pas assurance-vie

© Photo : Christophe Raynaud de Lage

Avignon 2012 fut, de l’avis de tous, un bon cru. Pour rendre compte de « mon » Avignon, je choisi cette année de reproduire des extraits d’entretiens des metteurs en scènes ou chorégraphes publiés dans les brochures remises aux spectateurs. Précède à ce « lu » mon avis sur ce que j’ai « vu »

 

L’écriture d’Elfriede Jelinek relève du cri. Même sourd, son flot ébranle tout lecteur. Sur scène, avec Le contrat des commerçants, Nicolas Stemann a réussi à lui conserver sa force. La prix Nobel de littérature peut faire confiance à son entremetteur favori, c’est sa cinquième pièce qu’il monte, et elle lui donne d’ailleurs toute liberté pour la projection de ses œuvres face au public. Car projection il y a ! Cris, chants et danses sont capables d’affronter les pires éléments, le mistral a d’ailleurs emporté le décor lors de la première représentation, et même un éventuel public désapprobateur à qui il est proposé de partir sans gêne « vous pouvez sortir quand vous voulez, on ne se vexera pas. Ya un bistrot dans la cour, à côté, allez vous détendre. Revenez c’est mieux… ou ne revenez pas, on ne sera pas fâchés… »

Nicolas Stemann fixe la règle du jeu dès l’ouverture du spectacle, présent sur le plateau qu’il ne quittera pas tel Tadeus Kantor et guidant sa troupe. Certes, ici il ne les mène pas à la baguette d’un chef d’orchestre mais il les encourage, les pousse… et intervient directement, interpellant même le public… sollicité pour répéter après lui du texte en allemand ! Pianiste accompli, il intervient régulièrement dans une pièce où la musique et la vidéo ont une place importante. Une puissance et une énergie sans faille de toute la troupe – merveilleuse durant quatre heures, ce Thalia Theater d’Hambourg qu’il nomme Brigade d’intervention rapide. Avec Les Contrats du marchand, nous sommes entraînés dans la folie de la crise financière où l’on se gave de billets – deux comédiennes en ingurgite un volume conséquent durant près d’un quart d’heure ! – et où l’on se voit dans le même temps volé de tous ses espoirs spéculatifs par la perte de ses économies, de ses meubles, de sa vie. Une vie gaspillée parce qu’idéalisée et projetée dans un avenir de sécurité (les économies) et de tristes rêves enfantins (la multiplication boursière des petits pains). Un présent petit-bourgeois terrible de conventions et d’accumulations factices enfermé dans une fragile bulle d’avenir, d’abord envolée, puis explosée. Sa Brigade est aussi d’urgence, celle de l’interrogation profonde au pourquoi de l’implication de tant de millions de personnes dans le système extravagant de l’argent-roi. Beaucoup plus extravagant que la pièce elle-même pourtant gravement déjantée. Car, cela est dit aussi, Elfriede Jelinek écrit chaque jour de nouveaux développements à sa pièce depuis des années et les livrent au metteur en scène qui demande alors de les lire, à la volée et en improvisation, comme « compléments du jour ». Car nous le savons mais nous l’oublions vite, dans la crise financière actuelle, il faut perpétuellement être en veille puisque le pire est toujours devant nous.

Entretien avec Nicolas Stemann, propos recueillis par Benjamin von Blomberg. Traduction Etienne Leterrier.

Il y a peu de tentatives pour représenter sur scène et sous forme théâtrale cette société financiarisée dans tout ce qu’elle peut avoir de terrible et d’abstrait. Même les rares exceptions, comme la pièce de Bertold Brecht, Sainte Jeanne des Abattoirs, n’y parviennent qu’en incarnant, en humanisant complètement les personnages et leur histoire. Mais chez Elfriede Jelinek, c’est de l’argent en soi dont il est question, de ce que l’argent est réellement, fondamentalement, c’est-à-dire un système de croyance à part entière. Continue reading →