Le déploiement du corps vers la liberté

Romeu Runa dans une chorégraphie de Miguel Moreira

Avignon 2012 fut, de l’avis de tous, un bon cru. Pour rendre compte de « mon » Avignon, je choisi cette année de reproduire des extraits d’entretiens des metteurs en scènes ou chorégraphes publiés dans les brochures remises aux spectateurs. Précède à ce « lu » mon avis sur ce que j’ai « vu ».

Il est seul sur scène. Au début plié comme un fœtus géant et au final pleinement déployé sur une tribune de fortune, espace élevé à la harangue des foules. Mis en scène autant qu’en chorégraphie par son collègue portugais comme lui Miguel Moreira, avec The Old King nous traversons les différentes étapes de combats – ici l’eau d’un jet puissant les contiendra tous – imposés à l’homme. Romeu Runa luttera et en sortira vainqueur. A ce dernier moment du spectacle, il tente de partager avec le public sa réussite : construire sa vie par son corps… mais il ne s’en suivra qu’une projection de borborygmes sans langue. On ne sait trop s’il ne peut et ne sait parler ou si son propos de liberté conquise de haute lutte trouve sa naissance dans une langue inconnue de nous. La prise en main de son destin est réussie, la communication avec l’autre –  ainsi peut-être que notre apprentissage – devra encore attendre tant le choc est brutal.

Entretien avec Romeu Runa et Miguel Moreira, propos recueillis par Renan Benyamina.

On a tendance à réduire le caractère mélancolique typiquement portugais au fado, mais il traverse toutes les formes d’art dans notre pays. Une question revient sans cesse dans la création portugaise : le sentiment tragique de la perte. Continue reading →

Un OVNI au côté de l’étoile Bowie

Une plongée dans la création de l’intime

Un passage dans le Off pour poursuivre mon parcours Avignon 2012. Renaud Cojo y présentait deux pièces*, je n’en ai vu qu’une Et puis j’ai demandé à Christian de jouer l’intro de Ziggy Stardust. Avec l’alias tué sur scène, le 3 juillet 1973 sur la scène de l’Hammersmith Odeon par son créateur David Bowie lui-même, Renaud Cojo, auteur, metteur en scène, photographe… et performer nous entraîne dans une intimité dévoilée particulièrement émouvante par sa représentation même. Il a en effet choisi d’intégrer dans son spectacle un guitariste fan et un chanteur qui joue au sosie, tous deux réels et repérés dans un journal local et une émission de télé-réalité. Le premier est présent sur scène, le second par la vidéo. Le même support est utilisé par un troisième alias de Zyggy Starduste, le metteur en scène lui-même puisqu’est projetée, grâce à une caméra cachée qui nous permet d’en découvrir la teneur (hilarante), un dialogue réel de Renaud Cojo/Zyggy Stardust (alias de l’alias) avec un psychiatre. Continue reading →

Solde humain sacrifié à 15 %

Photo : Michel Cavalca ©

Avignon 2012 fut, de l’avis de tous, un bon cru. Pour rendre compte de « mon » Avignon, je choisi cette année de reproduire des extraits d’entretiens des metteurs en scènes ou chorégraphes publiés dans les brochures remises aux spectateurs. Précède à ce « lu » mon avis sur ce que j’ai « vu ».

La force des outils, la peur qu’ils peuvent transmettre lorsqu’il s’agit de tondeuses à gazon tenues verticalement prêtes à décapiter un nez ou un taille haie électrique qui frôle les doigts des comédiens. Des outils qui tranchent, coupent et rabotent tout ce qui dépasse, tout ce qui alourdit. Tout ce qui dérange et n’est pas dans la feuille de route comptable. Il faut se libérer de ce poids des choses et de ce poids humain qui peut empêcher d’atteindre dans la légèreté les objectifs de l’euphorie libérale : les fameux 15 % de retour sur les fonds propres du capital. Car c’est là l’aune à laquelle chacun doit se mesurer comme à ses barres métalliques utilisées dans plusieurs scènes. On peut certes les ployer quelques instants mais leur rigidité impose vite à retrouver sa place, celle qui oblige à se tendre sur la pointe des pieds. Encore un effort pour atteindre leur hauteur si proche… fuyante et inaccessible. Toujours plus ! Les séquences s’enchaînent comme dans un film muet où l’on ne serait guère surpris de voir surgir Jacques Tati et ses pas hésitants devant les objets de ce « modernisme » de façade. Car on rit, régulièrement. Mais d’un rire glacé dans l’absence de toute chaleur humaine.

Entretien de Bruno Meyssat avec Jean-François Perrier

Nous avons longtemps été désarçonnés par cette finance qui se dérobe au regard, qui se présente tout d’abord comme abstraite, complexe. Mais au-delà de cette virtualité, ce qui est intéressant, ce sont les enjeux relationnels qu’elle révèle. En effet, il ne faut pas oublier que l’économie est une sécrétion de l’humain. C’est seulement en lisant des ouvrages d’économistes, qui décrivent le marché comme reflet cardinal de notre société, un lieu où les gens sont transportés par des sentiments et des peurs, que j’ai décidé de poursuivre ce projet. Au sein des mécanismes de la finance, nous retrouvons un tout autre paysage que celui des statistiques et des idéologies. Ce n’est donc pas le virtuel des mécanismes qui nous a intéressé, mais les projections que ce système engendre chez nous, tout autant que chez les agents des marchés. Ces projections ont des conséquences sur nos vies, surtout par l’attitude et la conduite des hommes qui utilisent ces mécanismes. C’est un domaine très concret, qui, comme tous les éléments bien réels, possède sa part d’ombre. (…) Les objets ont toujours eu un rôle déterminant et imprévisible dans mon parcours : ce sont eux qui font éclore les actions. Ils créent les situations dans lesquelles l’acteur peut extraire des actions demeurées jusqu’alors subliminales. Le travail d’improvisation que je mène avec mes acteurs est toujours précédé d’une phase patiente de collecte d’informations et de questions. Pour 15 % nous sommes allés de New-York à Cleveland, afin de réaliser cet itinéraire du lieu des causes de la crise vers celui des victimes, et avons ramené des objets trouvés dans la rue ou achetés dans des dépôts-vente ou des supermarchés, neuf ou usagés. (…) Par beauté, j’entends la nécessité de trouver un transport esthétique qui permette au spectateur de se projeter et de s’engager. Il faut toucher, émouvoir, afin d’impliquer celui qui assiste aux actes de la séance. Pour convoquer de la pensée, il semble qu’il faille engager le sensible, ne serait-ce que pour encourager l’effort de représentation à partir duquel la réflexion de chacun advient. Pourtant, il faut tenter une beauté juste, nécessaire, celle qui met en alerte.

Marche et vit !

© Photo François Stemmer

Avignon 2012 fut, de l’avis de tous, un bon cru. Pour rendre compte de « mon » Avignon, je choisi cette année de reproduire des extraits d’entretiens des metteurs en scènes ou chorégraphes publiés dans les brochures remises aux spectateurs. Précède à ce « lu » mon avis sur ce que j’ai « vu ».

La chorégraphie d’Olivier Dubois a été un temps fort du Festival. Les tambours qui scandent chaque pas du début à la fin de cette longue marche humaine nous entraînent dans une mécanique dont même les dérèglements n’interrompront pas le sens. Tragédie n’est pas tout à fait une chorégraphie et cela tombe bien, Olivier Dubois préfère se caractériser comme auteur que comme chorégraphe lui qui fut pourtant danseur dans les pièces d’Angelin Preljocal et Jan Fabre.

Neuf femmes et neuf hommes font face, simplement, nus et regard droit. Face au public vers lequel ils avancent sans cesse, face à leur destinée et sans faiblir apparemment dans un premier ordonnancement que l’espèce humaine semble avoir choisi comme moyen de survie. Du moins pendant une longue première période, rien ne distingue les gestes des uns et des autres. Malgré leur genre, ni leur taille, ni leur poids, ni leur âge qui le sont. Puis imperceptiblement, des ratés se font jour dans cette cadence génétique de l’espèce. Le hasard vient percuter l’apparente nécessité. Se révèlent alors les dysfonctionnements, les ratés, les glissements et frottements imprévus. Les moments de fractures et de vie personnelle surgissent. Et pourtant les tambours martèlent et martèlent toujours cette avancée vers l’inéluctable. Celle qui attend la communauté humaine qui toujours, Oliver Dubois nous la montre avec force. Elle se relève en chœur commun où les individus font face.

 

Entretien d’Olivier Dubois avec Renan Benyama

Je souhaite que le public soit pris dans un tumulte sonore et lumineux, alors que les corps martèlent et martèlent encore le sol jusqu’à ce que, peu à peu, on ne les voie presque plus. Il s’agit ainsi de laisser à chacun l’espace d’entrevoir sa propre humanité. (…) Un seul et même geste traverse Tragédie : il s’agit de la marche, du pas. Cette pièce va de la marche à l’exode en passant par la course. Les corps se déplacent comme des vagues qui construisent un limon, des strates, par allers-retours qui s’accélèrent jusqu’à un grand martèlement collectif, humain. A un moment donné, au fil de ces apparitions, de ces prises de paroles incorporées, on assiste à la disparition des identités et du genre. Ne restent que des plaques de peau, comme des plaques tectoniques. La peau qui gagne du terrain pour recouvrir le monde. Nous sommes six milliards d’humains sur terre. J’imagine que, nus et allongés, nous recouvririons le monde de nos peaux. (…) Le groupe présente une exceptionnelle amplitude d’âges, de 22 ans à 51 ans, mais aussi de peaux, d’histoires. C’était très important pour moi de travailler avec des individus qui soient déjà, en quelque sorte, porteurs de conscience. Qu’ils soient de notre temps, porteurs, peut-être, d’une petite tragédie… Des danseurs à même d’ouvrir des espaces et de savoir l’autre. (…) Les corps sont nus du début à la fin. Mais cette nudité n’est pas un événement en soi, il n’y a pas d’habillage ni de déshabillage. Ils sont éclairés par une lumière très blanche, assez crue. Ce parti pris permet de rappeler que la première leçon, quand on observe l’humanité, est anatomique. Ce sont des corps dignes, porteurs de leurs histoires individuelles, de l’histoire de leur genre, mais aussi de l’humanité qu’ils créent par leur rassemblement. (…) A mon sens le mot résistance est le cœur de mon travail, le pourquoi central de l’art. Résister, prendre la parole, survivre sont les artères indissociables de la création et, comme le disait Malraux, c’est « s’affirmer face à l’absolue réalité de la mort ». Une création comme acte politique. Mais ces engagements sont chez moi toujours destinés vers et pour quelque chose, et non pas contre. C’est une rage qui frappe et déjà reconstruit. C’est comme le doute, il me pousse inexorablement à chercher des réponses. Il n’empêche rien. Rage pour, doute pour…