Du « divertissement » trempé comme l’acier

Trente ans « d’improvisation » choisie – © Photo : Hugo Glendinning

Avignon 2012 fut, de l’avis de tous, un bon cru. Pour rendre compte de « mon » Avignon, je choisi cette année de reproduire des extraits d’entretiens des metteurs en scènes ou chorégraphes publiés dans les brochures remises aux spectateurs. Précède à ce « lu » mon avis sur ce que j’ai « vu ».

Les six membres de Force Entertainment sont tranchants comme l’acier de la ville de Sheffield où ils ont élu domicile sous les années Thatcher lorsque les subventions se sont taries. Depuis, ils dynamitent les conventions théâtrales et l’irrévérence peut sembler être, ajouté à leur humour natif, la marque de fabrique lors de leurs représentations volontairement foutraques. Avec The Coming Storm, surgit l’impossibilité de raconter son histoire. Chaque personnage tente de le faire… mais est interrompu sans cesse par un autre qui lui aussi tente de faire valoir l’extraordinaire de sa vie, de ses rêves manqués, de ses douleurs. Nul n’y parvient. Ni celui qui mime – avec pourtant de nombreuses répétitions – sa mort sur la chaise électrique , ni celui qui, par abandon de se faire entendre, ne fait que suggérer qu’un personnage « le killer » entre dans les histoires… des autres. Tentative désespérée puisque si nous ne connaîtrons jamais sa vie, il en sera de même pour celle des autres.Est-ce d’ailleurs si essentiel car, au final, que sommes-nous capables d’entendre de nous-mêmes et de communiquer ? De nos vies réelles ou inventées, ce qui est le cas dans la pièce puisque « extraits » de réalité et fiction s’y mêlent.

Entretien de Tim Etchells avec Marion Siéfert, traduit par Etienne Leterrier

Le titre parle du fait de se trouver au cœur des choses, d’un événement complexe et aux multiples facettes. Le second titre fait plutôt référence à l’arrivée imminente d’un événement complexe. (…) Il y a cette idée d’anticipation, mais aussi d’attente d’une destruction, d’un bruit, d’une énergie… The Coming Storm évoque aussi l’idée d’incomplétude et suggère de grands événements, qui ne sont pas encore arrivés, mais qui sont en chemin, et que nous devons deviner. Le futur, la fin d’un récit : autant de questions qui pointent à l’horizon. (…) Nous avons tout de suite aimé le nom de Forced Entertainment, car il combine quelque chose de positif, amical (le terme entertainment, « divertissement »), à une dimension plus problématique, plus difficile (connotée par l’adjectif forced « forcé »). Je ne pense pas que nous en ayons été conscients dès nos débuts, mais cette dualité est restée au cœur de notre travail. Par conséquent, ce nom a fini par devenir une sorte de manifeste. Je suppose qu’il traduit bien la relation avec le public qui nous intéresse. Comment penser cette relation, comment travailler avec elle : c’est pour nous un enjeu central. D’une certaine manière, chacun de nos spectacles réinvente cette relation, sans nécessairement installer une nouvelle scénographie. Mais en s’adressant toujours au spectateur, nous lui soumettons chaque fois des demandes, des invitations différentes. (…) Même si le versant ludique de nos créations est reflet tout autant d’une générosité que d’une exigence, notre relation au public est une attitude politique. Par notre travail nous essayons de montrer que, si l’on aspire à des changements politiques radicaux, il est également nécessaire d’appliquer ce souhait aux pratiques théâtrales et à la performance. Chacun de nos spectacles s’efforce donc de créer un contact, à la fois fondamental et fragile, qui dise : « Voilà où nous en sommes, voilà où vous êtes. Dans un instant, nous allons faire quelque chose tous ensemble. » Il est évident qu’à mes yeux, cette présence immédiate a un sens éminemment politique. J’essaie d’intégrer intimement la question politique à la forme artistique. Je cherche à établir avec le public une relation qui lui permette d’ouvrir un espace imaginaire et de devenir, en quelque sorte, co-auteur de la représentation.

Mouettes que nous sommes

La Mouette de Tchekhov en Avignon. © Photo Arthur Nauzyciel

Avignon 2012 fut, de l’avis de tous, un bon cru. Pour rendre compte de « mon » Avignon, je choisis cette année de reproduire des extraits d’entretiens des metteurs en scènes ou chorégraphes publiés dans les brochures remises aux spectateurs. Précède à ce « lu » mon avis sur ce que j’ai « vu ».

Dernière représentation pour la troupe et dernier spectacle pour moi. Dans la cour d’honneur envahie par une scénographie de Riccardo Hernandez qui l’embellit (s’il est possible) comme rarement. Les critiques semblent très partagés… Je viens aussi, ce qui est rare, pour un acteur : Laurent Poitrenaux que je considère comme étant aujourd’hui l’un des plus grands que nous puissions voir sur scène. Ce soir là, en Boris Alexéïévitch Trigorine, homme de lettres il fut encore remarquable bien que… poussé pour partie par le metteur en scène à une déclamation nécessaire à sa mise en scène « distanciée », il frôla d’un peu trop près le risque d’une diction – exceptionnelle comme toujours – qui peut devenir répétitive et mécanique. Et si effectivement nous ne sommes pas véritablement dans La Mouette d’Anton Tchekhov (bien que le texte soit respecté Arthur Nauzyciel revendique une adaptation) avec cette qualité d’histoire du quotidien qui semble couler si simplement, ici c’est d’une autre manière que le temps envahit la scène et les personnages. Nous sommes pleinement au cœur de l’échec de rencontre avec l’autre… Et comme rarement, on mesure combien c’est le cas pour tous les personnages qui s’exposent seuls comme jamais. Rien d’étonnant alors qu’ils soient tous des mouettes et qu’ils en portent indifféremment le masque. Sans compter cet étrange et terrible décor qui peut être vu comme autant de pièces gigantesques d’avion (le bel oiseau blanc ?) écrasé au sol après un accident de vol. De vie.

Extraits de l’entretien d’Arthur Nauzyciel avec Jean-François Perrier

Aujourd’hui, nous vivons dans un monde très dur pour les artistes. Nous vivons une époque de dévastation politico-culturelle, où précisément la poésie, le mystère et la politique font l’objet, sur des modes différents, d’une mise à mort calculée – mise à mort qui n’en finit pas de se propager à travers les esprits et installe progressivement les conditions d’un invivable pour tous. Or, plus le monde est mystérieux, plus il est habitable. (…) J’ai toujours pensé que le théâtre, la fiction, pouvait venir réparer ce que le réel avait cassé. Le temps de la représentation, on peut être consolé de l’inconsolable. Le théâtre relie les morts et les vivants car il est un lieu d’utopie et de représentation du monde. (…) Si l’on entend par « comédie » le lieu de la représentation, du jeu, du masque, des apparences, La Mouette est une comédie. Si c’est pour dire que c’est comique, je n’en suis pas persuadé. « Seul est beau ce qui est sérieux. Ne représentez que le grave et l’éternel », dit Dorn à Tréplev. La Mouette est une série d’amours déçues, de vies gâchées ou non accomplies, de suicides ratés : elle est traversée par la mort. C’est une pièce sur l’existence. Etre ou ne pas être. La pièce est impitoyable. Comme l’a dit Rimbaud : « Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d’hommes. »