Jan Fabre : la vie (donc la mort) – et inversement – à Gennevilliers

Photo © Wonge Bergmann

Survivre. Mieux, vivre ! Jan Fabre est non seulement un poète, mais c’est un homme de théâtre important. Certes ses textes provoquent. Certaines de ses mises en scène aussi, mais que provoque-t-il d’autre au final que notre maladie d’habitude à ne plus voir les ressorts les plus profonds de nos êtres ? Avec le monologue Drugs kept me alive (Les drogues m’ont maintenu en vie) c’est notre passage éclair dans le monde qui illumine le plateau. Nous sommes des survivants et l’acteur Antony Rizzi, par ailleurs danseur qui fut durant 20 ans l’un des principaux danseurs et assistant de William Forsythe et nommé deux années consécutive meilleur danseur en Allemagne dans le Ballet Internationals yearly annual, en est un exceptionnel. Il ingurgite en enfilade ces ‘démangeurs’ de sang et ces envoûteurs cérébraux : les substances psychotropes et médicamenteuses pour l’ivresse de vie qu’elles procurent. « Suis-je malade ? » répète-t-il tout en se jetant dans ce magma qui le maintient en vie. A la recherche de l’extase maximum dont il sait qu’elle ne dure que quelques instants… sauf si la foi religieuse en était une. Ce dont il doute fort… Pied de nez à la mort ou plutôt pleine conscience de la vie. La phrase de fin est de l’humaniste de la Renaissance, auteur de l’Éloge de la folie, Érasme : « Notre vie est une bulle de savon ».

Au théâtre de Gennevilliers, le T2G, ce dimanche à 17h00 pour la dernière séance. Trois autres solos de Jan Fabre « L’empereur de la perle » ; «Étant donnés » ; Preparatio mortis » sont joués jusqu’au 1er décembre. Réservations : 01 41 32 26 26. www.theatre2gennevilliers.com

A Montreuil : « Mission » théâtre

Bruno Vanden Broecke. Exceptionnel acteur !

Comment mieux dire que le théâtre fait politique et actualité lorsque l’on sort de la salle Maria Casarès de Montreuil après avoir vu la pièce Mission de David Van Reybrouck mise en scène par Raven Ruëll. Un missionnaire, présent depuis 50 ans dans la République démocratique du Congo est de retour, pour quelques semaines de repos,  dans sa Belgique. Et, seul, il nous parle… de son choix de vie : être missionnaire. Il se lance alors dans des phrases dont beaucoup semblent ne pas se terminer tant elles sont courtes, interrompues. Et pourtant, rapidement, ces quelques mots le plus souvent prononcés de manière douce, nous emmènent dans une découverte précise, sans concessions, d’une Afrique où les gestes, les regards, les écoutes du « père blanc » nous rapprochent de nous-même. Aucun ne manque. Car il ne s’agit pas seulement d’un missionnaire de l’Église de Rome confronté aux meilleurs moyens humains de soulager, d’aider, de sauver ses frères. Il s’agit de la mission que nous tentons tous d’attacher à nos vies. Quand on le peut et si l’on en a la lucidité. Durant près de deux heures qui ne paraissent qu’une petite heure, ces mots, souvent très loin –vraiment très loin parfois – de toute religion, nous éclairent sur ce qui est au cœur de tous ces humains qui se regardent comme égaux. L’acteur, Bruno Vanden Broecke, est tout simplement stupéfiant. A la première, ce ne furent pas moins de six rappels ! Après cette pièce, pour qui lit le journal sur les luttes à nouveau engagées entre le Rwanda et la République démocratique du Congo, c’est la mission, non seulement des casques bleus qui surgit des lignes des reporters, c’est la nôtre.

Salle Maria Casarès jusqu’au 30 novembre

63, rue Victor Hugo. 93100 -Montreuil

lundi,, mercredi, vendredi, samedi à 20h30

mardi, jeudi à 19h30

relâche le dimanche

 

Espoirs déçus, amours impossibles, projets avortés… et dignité préservée

Photo © Viktor Vassiliev

« Vous avez déjà vu Les Trois Sœurs un certain nombre de fois ? Allez à Bobigny. La pièce de Tchekhov vous est totalement inconnue ? Allez-y aussi (…) Alors on s’attache à eux tous, dans ce spectacle de plus en plus bouleversant à mesure que les espoirs se brisent les uns après les autres, et qui explose à la fin dans le cri dément, sauvage, de Macha voyant partir Verchichine, avec qui, au moins, elle a connu l’amour : si là vous n’êtes pas déchiré, cloué sur votre fauteuil, c’est que le théâtre ne peut rien pour vous. » Voilà « l’attaque » et « la chute » de la critique de Fabienne Darge dans Le Monde du 15 novembre. Que dire d’autre quand on a vu la mise en scène de Lev Dodine avec son extraordinaire troupe du Théâtre Maly Drama de Saint-Pétersbourg qu’il dirige depuis 30 ans ? Ajouter peut-être cette phrase du metteur en scène : « L’acteur ne doit jamais cesser d’apprendre. C’est seulement là qu’il peut étonner. La répétition c’est une suite d’étonnements. Je dois étonner les comédiens en proposant un tournant inattendu, et les comédiens doivent m’étonner à leur tour par une réponse inattendue. Tout cela n’a un sens que lorsque la quête du nouveau a lieu, de ce que l’acteur n’a jamais encore fait et qu’il ne sait pas encore faire. Le talent, l’envergure et l’âge artistique d’un comédien se mesurent selon le nombre d’étés et d’hivers de la vie, où il est capable de chercher et de trouver ce qu’il ne sait pas encore faire. ». Le dernier mot à Anton Tchekhov avec la dernière réplique de la pièce prononcée par Olga : « Oh, mes sœurs, mes chéries, notre vie n’est pas encore terminée. Nous vivrons ! La musique est si gaie, si joyeuse; encore un peu, on croirait savoir pourquoi l’on vit, pourquoi l’on souffre. Si l’on pouvait savoir ! Si l’on pouvait savoir ! »

A la MC 93 de Bobigny, 9 boulevard Lénine. Site Internet : www.MC93.com. Tél : 01 41 60 72 72 / Facebook MC93Théâtre

L’invraisemblance de notre réalité

Un secrétaire d’État qui ne peut en croire ses yeux…

URGENT LA DERNIÈRE CE SOIR ! Un cocktail détonnant mixant deux univers. Celui de Thomas Pynchon dans son roman Vineland et des films des Marx Brothers. Littérature et cinéma ensemble ? Oui, car la pièce World of Wires de Jay Scheib est adaptée du roman Simulacront-3 de Daniel F. Galouye (1964) et du film Welt am Draht (1973) de Rainer Werner Fassbinder. Nous sommes en pleine science-fiction où les mondes parallèles se croisent. Nous sommes dans un univers de câbles informatiques qui débouchent sur autant de tiroirs et de territoires. Au gré des disparitions, chacun, surtout le spectateur, s’interroge sur la notion d’identité car nous pénétrons de plus en plus profondément dans un programme informatique, simulateur d’événements sociaux, politiques et économiques. Où est notre monde ? Sommes-nous enfermés dans un monde virtuel ?

World of Wires est une pièce virtuose où Jay Scheib manie la vidéo (encore un câble permanent attaché à l’homme pour une représentation de ce qui se passe sur le plateau) en suivant de près tous les personnages. Deux spectacles en un. Le vrai (?) de théâtre et un autre mouvant d’images projetées sur une toile décor – qui sera détruite dans un des nombreux moments de « folie » des situations et personnages – puis sur des écrans. La troupe de comédien déploie une énergie rare de la nature de celle que provoque Vincent Macaigne. Rien ne semble pouvoir résister à son passage. C’est encore ce soir à la Mac de Créteil, la dernière. A ne pas rater.

World of Wires par Jay Scheib (1h30)

Première en France dans le cadre du Festival d’automne de Paris – Spectacle créé le 6 janvier 2012 à The Kitchen (New York).

Mac de Créteil (Créteil maison des Arts) – Tél : 01 45 13 19 19