NOTRE REGARD AVEUGLÉ PAR L’ABSENCE

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Douze aveugles en pleine nature attendent le retour d’un prêtre qui les a guidés jusque là. Mais ce prêtre est mort parmi eux, mais ils sont perdus, ils ne le savent pas encore. Nous sommes mêlés à eux dans un brouillard intense qui ne se dissipera que lentement.

Le texte est un entrelacs de motifs simples, une partition précise de silences et de mots, de répétitions, de cris confus et de respirations. Plus qu’une scénographie, il exige la constitution d’un véritable paysage de la voix. Le metteur en scène, Daniel Jeanneteau, choisit de ne rien traiter du visible : ni costumes, ni décor, ni lumières. Son dispositif mêle public et acteurs en un groupe indifférencié. Des voix, anonymes, qui s’interpellent, s’interrogent. Qui nous interrogent. Le son, magnifique (Alain Mahé en collaboration avec l’Ircam), si dense et si clair avec notre cécité.

Extrait(s) :

La jeune aveugle.  – Je ne me suis jamais vue.

Le plus vieil aveugle. – Nous ne nous sommes jamais vus les uns les autres. Nous nous interrogeons et nous nous répondons ; nous vivons ensemble, nous sommes toujours ensemble, mais nous ne savons pas ce que nous sommes !… Nous avons beau nous toucher des deux mains ; les yeux en savent plus que les mains…

Maeterlinck (Maurice), Petite trilogie de la mort, Archive & Musée de la littérature, février 2012.

 LES AVEUGLES / MISE EN SCÈNE DANIEL JEANNETEAU. A la scène Watteau de Nogent-sur-Marne. Les vendredi 14 et samedi 15 mars. Réservation 01 48 72 94 94, du mardi au samedi de 14h00 à 19h00.

ALAIN RESNAIS DANS L’HISTOIRE DU CINÉMA DE GEORGES SADOUL

Alain Resnais

Auteur de nombreux ouvrages de référence, président de l’Association de la Critique Française de Cinéma, professeur à l’Institut de Hautes Études Cinématographiques et à l’Institut de Filmologie de la Sorbonne, Georges Sadoul, par ailleurs conférencier mondialement réputé, à écrit une somme : Histoire du cinéma mondial. Il est décédé en 1967… mais déjà il avait mesuré le talent d’Alain Resnais. Extraits : (…)Le film sur l’art, genre nouveau créé pendant la guerre par l’italien Luciano Emmer (Jérome Bosch, Giotto, etc.) s’est développé en France. Sa plus puissante personnalité est Alain Resnais. Après avoir conté un peu trop littéralement la vie de Van Gogh par ses tableaux, il s’appuya sur le Guernica de Picasso, pour donner, avec l’aide d’Éluard, un merveilleux poème lyrique sur la guerre d’Espagne. Plus tard, Les Statues meurent aussi (avec la collaboration de Chris Marker) fut interdit par la censure pour avoir lié colonisation et décadence de l’art noir. Nuit et Brouillard fut un réquisitoire ému et pudique contre l’horrible extermination des camps nazis. (…) Certains films sur l’art (Luciano Emmer, Resnais, Arcady) appartiennent plus aux arts plastiques qu’au film documentaire proprement dit. (…) Les producteurs, surpris de voir des films à petit budget (au-dessous de 50 millions d’anciens francs) rapporter bien davantage que des superproductions dispendieuses, donnèrent en 1958-1961 leur chance à plus de cent nouveaux venus. Le déchet fut grand, mais de nombreux auteurs véritables se révélèrent. On peut en situation quelques-uns dans deux groupes : « Les gens des Cahiers » et les amis d’Alain Resnais. Pour Alain Resnais, le court métrage avait été une école où, dix ans durant, il aiguisa sa personnalité et sa rigueur dans le montage. Son premier long métrage, Hiroshima mon amour, fut un film clef, partout passionnément admiré ou discuté. Il y façonna avec une brûlante autorité ses deux héros (Emmanuelle Riva et Eiji Okada), il y opéra une véritable reconstruction du temps et de l’espace ; la rigueur de son montage lui permit de combiner (comme dans Guernica ou Nuit et Brouillard) des éléments filmiques disparates : actualités, documentaire ou mises en scène réalisés par lui ou par d’autres. La revendication de la dignité humaine et la dénonciation du péril atomique, la tragédie des amants trop vite désunis furent traités avec un lyrisme violent et fier. Plus tard Resnais poussa à leur comble ses recherches précédentes dans une œuvre difficile : L’année dernière à Marienbad. Ses héros, presque des fantômes, étaient reclus dans un palace baroque et un parc géométrique. Les obscurités du scénario (dû à Robbe-Grillet) n’empêchèrent pas ce film d’être moins un retour à 1915-1925, aux vamps ou à l’ancienne avant-garde, qu’un portrait métaphorique des milieux dirigeants français en 1961. Avec Cayrol, Resnais montra dans Muriel ou le temps d’un Retour le présent d’une ville, d’un couple déjà mûr et d’un jeune homme, sans cesse mis en cause par le souvenir des guerres de 1940 et d’Algérie. Puis il donna La guerre est finie.

Sadoul (Georges), Histoire du cinéma mondial (9ème édition), Flammarion, février 1979