La radicalité romanesque de Truffaut ; la diversité de supports d’Hokusai ; la révolution des modérés de Kahn ; la microchirurgie littéraire de Modiano ; la garde partagée de Dolan.

Serge Tubiana : « Truffaut n’avait qu’une passion, le cinéma »
Serge Tubiana, directeur de la Cinémathèque française : « Truffaut n’avait qu’une passion, le cinéma ».

Sunday Press / 25

(…) Le cinéma passait avant tout. Il y a une ligne de force évidente dans ses films : les hommes y apparaissent fragiles et timides, et ce sont les femmes qui décident… Pendant longtemps, on l’a considéré comme un cinéaste gentil, qui s’interroge sur l’enfance, les rapports entre hommes et femmes. C’est très réducteur. Ce que je vois surtout dans ses films, c’est l’ombre de la mort. À chaque fois, il pointe les rapaces qui planent au-dessus de nous et menacent l’harmonie, l’amour. En fait, plus qu’une radicalité formelle, comme chez Godard, il y a chez Truffaut une radicalité narrative et romanesque, qui traverse toute son œuvre.

Serge Toubiana, à propos de la rétrospective consacrée à François Truffaut à la Cinémathèque française jusqu’au 25 janvier, M le magazine du Monde, 4 octobre, n°159.

(…) C’est « incomparable » qui serait le mot juste : vous tous qui dessinez, venez ici prendre une leçon d’Hokusai Sensei. Dans l’histoire de cet art, il y a, pour faire court, les grottes de Lascaux, Dürer, Holbein, Ingres, et lui. (…) On est sidéré par la diversité des supports utilisés, du précieux panneau de soie au papier d’un sac à gâteaux publicitaire, mais surtout par la variété et l’inventivité des thèmes, sans oublier la magnificence de ses paysages, à laquelle la plupart de ses personnages semblent indifférents.

Harry Bellet, à propos de l’exposition « Hokusai » au Grand Palais jusqu’au 18 janvier, le Monde, 4 octobre, n°21683.

(…) La rébellion qui change le monde implique toujours, au sein même de la négation, une affirmation. Quand de Gaulle fait entendre son non tonitruant à la défaite et à Vichy, il dit surtout oui à la France et à l’idée qu’il s’en fait. Quand Hugo prononce son non tonitruant à Napoléon III et à l’empire, il dit oui à la République. Quand Zola rompt des lances avec l’état-major et avec tous ceux qui ont condamné Dreyfus, il proclame la supériorité de la justice sur la raison d’État. On s’en rend donc compte : le non devient une force motrice, explosive que s’il recèle un oui. (…) L’excès d’injustice, d’arbitraire, d’insécurité et de violence finit toujours par provoquer une réaction. Par susciter un coup d’arrêt. Mais les coups d’arrêts les plus efficaces viennent des modérés. Ce sont eux qui sont les plus légitimes pour s’exclamer : « Ah, ça, non ! » Leur sursaut d’indignation peut provoquer un bouleversement radical de l’ordre inique du monde. C’est Mirabeau – et non Robespierre – qui a permis à la France de secouer le joug de l’Ancien Régime. C’est Washington, quintessence du modéré, qui a permis à la révolution américaine de se tenir. La révolution de 1848 est associée au nom d’un autre modéré, Lamartine. Et celle de 1870, au nom de Gambetta.

Jean-François Kahn, Marianne, du 3 au 9 octobre, N°911.

(…) Ce que j’aime, dans l’écriture, c’est plutôt la rêverie qui la précède. L’écriture en soi, non, ce n’est pas très agréable. Il faut matérialiser la rêverie sur la page, donc sortir de cette rêverie. Parfois, je me demande comment font les autres ? Comment font ces auteurs qui, comme Flaubert le faisait au XIXe siècle, écrivent et réécrivent, refondent, reconstruisent, condensent à partir d’un premier jet dont il ne reste finalement rien ou presque dans la version finale du livre ? Ça me semble assez effrayant. Personnellement, je me contente d’apporter des corrections sur un premier jet, qui ressemble à un dessin qui aurait été fait d’un seul trait. Ces corrections sont à la fois nombreuses et légères, comme une accumulation d’actes de microchirurgie. Oui, il faut trancher dans le vif comme le chirurgien, être assez froid vis-à-vis de son propre texte pour le corriger, supprimer, alléger. Il suffit parfois de rayer deux ou trois mots sur une page pour que tout change. Mais tout ça, c’est la cuisine de l’écrivain, c’est assez ennuyeux pour les autres…

Patrick Modiano, interview de Nathalie Crom, Télérama, du 4 au 10 octobre, N°3377.

(…) Réalisateur, acteur, scénariste, producteur, costumier, monteur, Xavier Dolan va jusqu’à concevoir lui-même ses dossiers de presse, ces fascicules destinés aux journalistes lors de la sortie d’un film. Il fait tout, entretien un rapport artisanal à son métier en vrai controlfreak et éternel insatisfait : « Ça n’est jamais comme il veut », reprend Nancy Grant (sa productrice depuis « Tom à la ferme »). « Si tu ne fais pas de cinéma, tu ne peux pas être ami avec lui, estime Monia Chokri (une de ses amies et comédienne fétiche). Le cinéma, c’est sa vie, d’ailleurs, il n’a pas de vie. » À Montréal, il habite le quartier arty du Mile End, décor des « Amours imaginaires », y croise le réalisateur Denis Villeneuve ou le groupe Arcade Fire et passe des après-midi entiers avec ses copines, actrices et muses. « Xavier entretient un rapport fusionnel avec ses comédiennes, dit Monia Chokri, on l’a en garde partagée. » Ses scénarios se nourrissent tous de leurs relations. Son côté Almodovar. « Nous sommes frère et sœur, mère et fils, père et fille… amoureux, un peu. Ça dépend des moments, note Suzanne Clément, fidèle depuis « J’ai tué ma mère ». Xavier n’a aucune pudeur à tout prendre et à tour transformer. »

Sophie Grassin et Nicolas Schaller sur Xavier Dolan, Le Nouvel Observateur, du 2 au 8 octobre, N°2604.