Donner « toutes les chances de… »; l’ironie est une conquête; information digne de foi; les mariages d’intérêt; 100 000 dollars par an.

Laurent Guimier, directeur de France-Info : "Il n’y a, aujourd’hui, plus beaucoup de sources d’information dignes de foi. "
Laurent Guimier, directeur de France-Info : “Il n’y a, aujourd’hui, plus beaucoup de sources d’information dignes de foi. “

Sunday Press 58

(…) La gauche s’excite sur l’idéal négatif de ne pas réserver l’enseignement aux héritiers. Le vrai idéal devrait être celui-ci : donner à tous les élèves la possibilité, l’occasion et la chance de découvrir les choses élevées de la culture, pour peut-être pouvoir l’aimer une fois adulte. À mes yeux, le grand mot d’un programme éducatif est de donner à tous « les chances de ». Non pas de lutter contre les inégalités de départ, mais donner à chacun des chances de développer son propre avenir culturel. Saint Thomas d’Aquin, ce grand penseur de la gauche, disait que la vie en société avait pour but de permettre à ses membres de développer leurs possibilités, de les faire passer de la puissance à la réalité. Au contraire un penseur de droite me confiait un jour : à quoi bon croire Bourdieu et Passeron (sociologues, auteur de La Reproduction, Minuit 1970) et dépenser des sommes immenses pour l’enseignement, alors qu’il existe une classe sociale aisée qui fournit gratuitement des rejetons éduqués dans leur famille, aptes à remplir les grandes tâches ? Inutile de dire que je suis opposé à cette vision là…

Paul Veyne, historien, professeur honoraire au Collège de France, spécialiste de la Rome antique, le un, 3 juin 2015, N° 59.

(…) Une identité plurielle, c’est de la géologie, une superposition de sédiments et de strates d’âges différents où la plus ancienne est curieusement la plus solide. La langue, la religion, la culture, qui remontent à la surface en cas de crise générale. C’est la revanche des tréfonds. La bévue de l’Occident, c’est : « le progressisme pour les nuls ». S’imaginer que, le nouveau effaçant l’ancien, on pourrait gommer Saddam Hussein, Kadhafi, les talibans, Bachar-El-Assad, etc., pour faire fleurir la Suisse du côté de l’Himalaya, de l’Oronte ou de la Mésopotamie. Non. En détruisant partout les États, nos fiers-à-bras ont porté les tribus au pouvoir. Ils devraient fréquenter les ethnographes et les historiens, pas les idéologues. La superstition de l’économie, avec un peu de morale en cache-sexe, ça en fait hélas des idiots stratégiques. (…) On a fait un peu vite avec « Je suis Charlie », un peu nombriliste. Le droit au blasphème n’en fait pas un devoir, notre prière de chaque jour. Et il faut, dans les rapports entre cultures, comme entre voisins de palier, un minimum de civilité. Toutes les agrégations humaines n’ont pas la même horloge, ne vivent pas au même siècle et si, nous, nous pouvons pratiquer le second degré avec les images depuis le quattrocento à peu près, beaucoup de cultures confondent encore présence et représentation. L’ironie, c’est une conquête. (…) Nous enlevons nos chaussures avant d’entrer dans une mosquée ; nous demandons aux jeunes musulmanes d’enlever leur voile avant d’entrer à l’école. Cela s’appelle la réciprocité. L’école républicaine possède une sacralité propre, Auschwitz aussi. D’autres espaces, d’autres dates ailleurs, sont des tabous. Je suis un relativiste de la sacralité. Il n’y a pas de sacré pour toujours, et ce n’est pas le même partout, mais il y en a toujours un, et dans tous les pays. (…) On ne peut tenter de devenir un écrivain sans s’écarter de la foire aux idées. Et cela malgré un vice de fabrication : je déteste les vues de l’esprit ; j’aime les coups de boutoir. Problème comment transformer une vue de l’esprit en coup de boutoir ? Comment éviter de penser, d’écrire ou de parler pour ne rien faire ? (…) Les extrémistes de la phrase, cela fait joujou en vase clos ! Mais, pour aboutir à des décisions il faut quitter l’université pour murmurer à l’oreille des décideurs. Ce n’est pas glorieux. Mauvais pour le prestige, mais inévitable quand on a la passion de faire – et pas seulement d’être. Quand je suis revenu en France au début des années 70, j’ai fait ce que j’ai pu… Jusqu’à m’apercevoir que je ne pouvais rien ! J’ai alors quitté l’officialité. (…) Les hommes de culture, question d’écosystème, ne sont plus aux affaires, et le seront de moins en moins. Julien Gracq me répétait souvent que la politique n’est pas une activité digne de l’esprit. Le rétrécissement du vocabulaire, le diktat du cours terme, la professionnalisation du métier et la foire sur la place lui donnent hélas raison. L’ère de la com met la pensée au rancart, vous n’avez le droit qu’à une brève passe d’armes, dont on ne retiendra que l’insignifiant, la saillie ou la provoc. Adieu donc, l’arène politique. Elle me barbe. (…) Pour être franc, la bisbille idéologique, je m’en tamponne le coquillard.

Régis Debray, philosophe et écrivain, Marianne, 5 au 11 juin 2015, N° 946.

(…) La presse traverse une crise de crédibilité. Il n’y a, aujourd’hui, plus beaucoup de sources d’information dignes de foi. Même une agence comme l’AFP est questionnée par des problèmes de crédibilité. Quand on est un média de service public comme France Info, on ne peut pas se permettre de dire n’importe quoi. Nous devons donc nous repenser comme une agence de presse qui produit de l’information, la chercher, la vérifier, la mettre en forme et la distribuer du mieux possible. (…) France Télévisions dispose d’un site de presse (francetvinfo.fr) et nous sommes la chaîne d’info du service public. Nous pouvons être complémentaires. À la demande de l’actionnaire, nous serons sûrement amenés à nous parler. Je suis pragmatique. Si, dans un premier temps, nous parvenons à définir un socle de base technique sur lequel il serait possible d’échanger nos contenus, ce serait déjà très bien.

Laurent Guimier, directeur de France Info, TÉLÉOBS, 6 au 12 juin 2015, N° 2639.

(…) Dès lors, chaque vente renforce la spirale baissière. A l’image de celle de 65 % du Nouvel Observateur au trio formé par Pierre Bergé, Xavier Niel et Matthieu Pigasse (par ailleurs actionnaires du Monde) en janvier 2014, pour 13,8 millions d’euros. « En un instant, la seule annonce de cette vente a fait subir une décote de 50 % au dossier de L’Express, dont le groupe Roularta envisageait déjà la vente », révèle une source. Dans ce contexte, l’angoisse peut gagner les propriétaires de journaux. Ne faut-il pas vendre au plus vite, avant la prochaine dévalorisation ? Peut-on encore attendre un retournement du marché ? Les exemples d’hésitation sont légion, comme en témoigne le cas de la famille Amaury, propriétaire du Parisien (ainsi que de L’Équipe). En 2010, Marie-Odile Amaury avait missionné la banque Rothschild pour céder son journal régional. Elle en attendait 200 millions d’euros. Une offre de Vincent Bolloré atteignait 130 millions d’euros, et Mme Amaury avait baissé son objectif à 150, mais ce différentiel n’a pu être comblé. Cinq ans plus tard, le groupe Amaury vient d’entrer en négociations exclusives avec un nouvel acheteur, LVMH, pour un prix qui serait plus proche de 50 que de 100 millions d’euros. Entretemps, la famille a dû éponger 37 millions de pertes… « C’est la concurrence qui fait monter les prix, rappelle M. Texier. Or, aujourd’hui, les acheteurs sont peu nombreux.» Animateurs du marché français par le passé, les grands groupes de médias étrangers s’en sont retirés, à l’exception du belge Rossel, qui vient d’investir dans 20 Minutes. Les grandes familles de l’univers de la presse s’en vont progressivement, à l’image des Hersant ou des Amaury. Reste une poignée d’acteurs récurrents, qui travaillent à atteindre une taille critique. D’où les mariages récents, ou en cours, entre Le Monde et Le Nouvel Observateur ; Libération et L’Express ; ou Les Échos et Le Parisien. Le seuil de 500 millions d’euros de chiffre d’affaires semble l’objectif souhaité pour créer un niveau suffisant de synergies et accélérer les transitions numériques. « C’est le temps des soldes, explique M. Texier. On passe d’une époque de survalorisation relative à une phase de sous-valorisation, peut-être momentanée. Les valeurs pourront remonter quand les modèles seront stabilisés. »

Alexis Delcambre et Samuel Laurent, Le Monde, 6&7 juin 2015, N° 21893.

(…) « Faustien ? Je n’ai jamais mis de pistolet sur la tempe de quiconque. Je prends un risque énorme, j’investis tout dans la logistique, je fais encadrer, je fournis le matériel, je trouve des galeries pour ces artistes, je crée de la valeur. Je ne suis pas un courtier immobilier, mais un promoteur. J’ai changé la carrière de 50 à 80 artistes. Si on vous donnait 100 000 dollars par an, vous ne seriez pas content ? Vous diriez qu’on profite de vous ? » (…) Le monde de l’art ? « Ils n’y connaissent rien, ni en histoire de l’art ni en économie. » Les écoles d’art ? « On y enseigne la culture de l’échec. » Les artistes ? « Ils sont intouchables, on les voit en parangons de la morale. Mais interrogez n’importe quelle galerie et elle vous dira leur degré de cupidité. » Il n’épargne pas non plus les galeries, dont certaines refusent aujourd’hui de lui vendre des œuvres de peur de les retrouver aux enchères : « Elles ont bousillé plus de carrières qu’elles n’en ont bâti. »

Stefan Simchowitz, marchand-collectionneur, M le magazine du Monde, 6 juin 2015, N° 194.

L’aventure sur parking du Kadjar de Renault

L'empreinte du Kadjar reste  sagement encadrée dans les voies de la civilisation.
L’empreinte du Kadjar reste sagement encadrée dans les voies de la civilisation.

Un nouveau modèle, qui plus est sur le secteur très convoité et en croissance des SUV, est toujours important pour une marque. Pour y tailler sa route, Renault présente son Kadjar. Avec, pour les amateurs, une belle gueule saluée par la critique qui note néanmoins que cette auto, si elle se donne  des airs de 4 x 4, se conduit comme une berline. Pour tout lancement d’un nouveau véhicule il faut une bonne publicité et l’axe choisi par la marque au losange est celui de l’aventure.

À découvrir les affiches présentes probablement dans toutes les villes de France, on se doit néanmoins de préciser : il s’agit d’une aventure bien ciblée pour un public choisi, réservée à l’urbain, madame, monsieur, enfants et leurs copains pour des week-end et vacances au grand air. En effet, si l’on porte une attention de quelques secondes aux photos, on voit clairement le message : l’aventure oui… mais l’aventure maîtrisée sinon « pépère ». Les deux clichés nous proposent de magnifiques paysages, presque « jusqu’au bout du monde », mais un monde qui reste civilisé… puisqu’il y a des parkings d’accueil pour le contempler.

Certes des parkings sommaires – juste des bandes blanches –, mais elles sont là pour éviter toute perte de repère à ces aventuriers en goguette qui veulent conserver leur confort, priorité des priorités.

En ce sens, cette publicité joue la « vérité ». Le Kadjar de Renault, avec ses gros pneus, peut rouler sur les pistes poussiéreuses et légèrement cailloutées, mais son empreinte majeure reste encadrée dans les voies de la civilisation.