« Le Montreuillois » , c’est donc ça ! ?

N'oubliez pas de dire merci au Maire ainsi qu'au grand "Conseil éditorial" pour cette publication qui fera ! C'est retour vers le futur, mais un futur vraiment antérieur.
N’oubliez pas de dire merci au Maire ainsi qu’au grand « Conseiller éditorial » pour cette publication qui fera date ! C’est retour vers le futur, mais un futur vraiment antérieur.

La dialectique peut-elle casser des briques ?, film d’inspiration situationniste construit sur le détournement des films kung-fu chinois, posait la question au début des années 1970. On peut constater, avec la livraison du nouveau bulletin municipal au titre proprement extraordinaire « Le Montreuillois » que la dialectique de comptoir peut aboutir sur le fond et la forme à ce qu’elle provoquait dans le film : une impuissance totale pour faire tomber les bureaucrates violents au pouvoir. Il reste à espérer qu’elle ne suive pas la conclusion du film : seule la violence peut agir.

Le bimensuel, qui sera peu lu comme son prédécesseur et comme tous les bulletins municipaux de France contrairement aux études complaisantes destinées à capter de la publicité, ne provoquera certes pas un tsunami. À peine une vaguelette dans un verre. Mais tout de même !

Le titre : une révélation.

Un titre c’est important sur le fond. Le maire lui-même, c’est normal car chacun sait qu’avec son conseiller en communication ayant œuvré plusieurs mois rémunéré par la mairie… et aujourd’hui devenu prestataire privé « chargé de la conception éditoriale » rémunéré par la société de communication créatrice du nouveau produit, tient à nous l’expliquer dans son éditorial : « Le Montreuillois, vous, Madame, vous, Monsieur, vous en êtes Un. Vous êtes, et nous sommes des êtres singuliers. En même temps, des dénominateurs communs nous réunissent. Le plus grand d’entre eux tient au fait que nous sommes montreuillois ». Bigre, voilà un raisonnement à renverser les tables.

Passons sur le « vous, Madame » un féminin peu apparent dans le titre. Mais allons à l’essentiel, car c’est à cet endroit qu’il y a la révélation principale : la volonté communiste de construire un homme nouveau ne faiblit pas. Elle renaît. Bon, l’empire s’est effondré sur ses propres insuffisances, crimes et turpitudes et incapacités fondamentales. Mais… il reste Montreuil ! Et le Montreuillois est l’homme valeureux, une sorte d’Astérix de la pensée et de l’action qui va redonner vie aux espoirs d’une humanité sur la connaissance de l’autre. Le maire s’interroge (et nous interroge par la même occasion) : « Qui est ce chauffeur de bus qui, dans le matin froid, nous conduit vers nos destinations ? » Il faut avoir l’esprit singulièrement échauffé et la main chaude pour écrire cela. Vous avez bien lu, on en est là !

Ainsi, la rhétorique communiste ancienne, aux trompettes claironnantes des collectivisations, celles des moyens de production et celles des esprits, veut créer Le Montreuillois en se couvrant d’un vernis nouveau clinquant d’une reconnaissance de nos individualités distinctes. Quelle contradiction, quel contresens… quelle manipulation (petite, il est vrai) ! Qui peut penser un instant que la pensée bolchévique s’inscrit désormais dans la logique libérale de la Révolution française ? Celle de la liberté d’être, justement.

Avec l’ancien titre « Tous Montreuil », on mesurait clairement que c’était la somme de tous qui faisait cette entité vivante, plurielle, riche de ses diversités. C’est directement lisible. Là on lit qu’il va falloir en être. Pas nécessairement dans l’arbre généalogique, car il y aurait beaucoup d’exclus… Mais on sent bien qu’il y a un moule. Serait-ce celui, stakhanoviste, de l’Homme de marbre ? Avec des médailles et des discours de récompense – sans parler de la Une du journal – lorsqu’il est « conforme » aux objectifs du Plan… ou sinon, c’est la disgrâce. Et chacun de se poser les questions qui hantent : « Suis-je Montreuillois ? » ; « Est-ce que j’ai bien agi ? » ; « Suis-je assez positif pour la ville ? Pour la majorité municipale » ; « Est-ce que je ne suis pas en train de m’éloigner ? » ; « Ai-je vraiment une tête de Montreuillois ? En ai-je envie ? » Bref : « suis-je Le Montreuillois ». Un jour aurons-nous le Montreuillois des Montreuillois, le plus capé ? Pour tout dire LE Montreuillois capitale.

Tous Montreuil agrégeait. Le Montreuillois divise.

La forme : la régression

Allons vite, ne soyons pas cruel. Je sais que le Vintage est à la mode. Mais quand même, trop, c’est trop. Le rouge, la mosaïque de photos pleine face (enfin la réalité bien cadrée, enfin de ceux qui aiment vivre à Montreuil. Ceux qui n’aiment pas, pas de photos. Punis.), la police (ni voyez pas malice ») de caractères ombrée…, on n’est pas dans le tract imprimé Stencil à l’encre violette qui tâche les doigts, mais c’est un retour graphique vers le futur très, mais vraiment très, antérieur. Du moins pour la Une. Les pages intérieures se suivent sans originalité (vous avez dit « conception éditoriale » ?) et c’est toujours la logique du roman-photo à l’ancienne qui préside (Montrons « les gens », ils aiment ça, ils nous le rendront.). On ne sait plus où on est, ce qui est somme toute logique puisque le but est de faire tourner les têtes dans l’ivresse du selfie. Et go ! Tourne, tourne. Il y a bien le nouveau cahier « La vie dans nos quartiers » (écrit en capitales et ombré sur fond rouge qui vibre à faire cligner les yeux). Sauf que c’est toujours pareil, le roman photo à la manière « façades Potemkine » continue. Et sauf que ce n’est pas toujours seulement les quartiers…

Là où le casque est enfoncé le plus profond, c’est avec le carnet des sapeurs-pompiers. Je sais, tout le monde les adore et moi aussi. On ne se moque pas. Gloire à eux. Sérieusement. Je les salue donc. Mais je ne sais si Le Montreuillois les honorent efficacement avec sa colonne de page 3 qui enfilent quatre brèves dont je cite les titres : « Accident de travail : une cheville fracturée » ; « Victime d’un malaise cardiaque » ; « Accident de la route sur la A3 » ; « Feu, étincelles et arcs électriques ». En voilà de l’info ! Mais, il se prend pour qui Le Montreuillois ? Un quotidien de la PQR ? Le conseiller éditorial va faire comment avec son bimestriel (pardon, celui du maire), comment va-t-il trier les interventions des pompiers. En effet, les pompiers interviennent beaucoup. Sacré boulot de rédacteur de choisir entre un feu de poubelle et la réanimation d’une victime de crise cardiaque. Les avis d’obsèques, c’est pour quand ?

Si ce n’était qu’imbécile, on pourrait s’en tenir à se moquer. Mais, c’est pitoyable et on en reste consterné.

Une vitrine de la politique d’aujourd’hui

Les politiques ont désormais une vision de la société « à leur format ». Petit format. D’ailleurs Le Montreuillois un est petit Montreuillois. Réduit à son unité qui se voudrait l’aune de tous. On y trouve, en partie, l’explication de cette distance qui sépare les citoyens de leurs élites et de leurs élus. Elle ne cesse de produire ses pires effets. Non seulement les dirigeants et les institutions ne son plus reconnus, mais désormais les Français les rejettent. Les élus sont de gauche, leur communication étale le rouge. Ils sont écologistes, elle broute dans le vert. C’est leur identité, mais ce n’est pas celle des Français. Ni des Montreuillois. De ces citoyens qu’ils devraient, élus, représenter tous. Rouge, vert, bleu, rose, orange… Ces gesticulations de communication (car qui peut dire qu’il y avait réellement besoin, au-delà des évolutions nécessaires et courantes de tout média, d’un nouveau journal ?). Les élus ainsi amidonnés dans leur routine dépassée et leurs jeux de « Mon empreinte, maintenant je la pose partout » ne servent pas la ville. En fait, avec ces petites pensées qui tournent en rond, ils sont le plus souvent serviles. Ces guerres de tranchées enfantines ne sont là que pour être au service de leur Parti. Ceux-là même qui les ont formaté… et parfois les nourrissent directement et indirectement depuis leurs biberons d’adulte. C’est l’ère de la régression.

Personnellement j’en prends le Parti d’en rire… mais c’est un rire triste. Et je n’oublie pas que ce plaisir du maire est réalisé avec les impôts des Montreuillois.

Fleur Pellerin rase le passé. En plus, c’est gratis ! / Emmanuel Macron récuse le « mandat impératif » / Le petit écran out des Yellow cab New-Yorkais / Le compromis historique du philosophe Pierre Manent / Le général Traquenard aux Nations-Unies.

 - Mon cher ami, je vous ai souvent dit que vous autres Occidentaux, vous manquez de cette sérénité qui vient d’une longue contemplation de l’horizon. Pour les Nations-Unies, il n’est pas indispensable de résoudre les problèmes. Naturellement, il faut essayer. Mais il s’agit pour nous moins de résoudre les problèmes que durer plus longtemps que ceux-ci. Notre but suprême, c’est la survie.
– Mon cher ami, je vous ai souvent dit que vous autres Occidentaux, vous manquez de cette sérénité qui vient d’une longue contemplation de l’horizon. Pour les Nations-Unies, il n’est pas indispensable de résoudre les problèmes. Naturellement, il faut essayer. Mais il s’agit pour nous moins de résoudre les problèmes que durer plus longtemps que ceux-ci. Notre but suprême, c’est la survie.

Sunday Press / 75

(…) Tout se combine dans ce moment Pellerin. La crise des finances publiques. La haine de l’État national. La haine du passé. La ministre a consacré les dernières Journées du patrimoine au « patrimoine du XXIe siècle ». « Le patrimoine en train de se faire : les créations architecturales et paysagères de ces quinze dernières années. » Pour « être aux côtés des créateurs du présent ». (…) Les vieilles pierres ne servent à rien. Les professionnels du patrimoine sont largués. Fleur Pellerin ne les écoute pas. Mais leur fait la leçon. « Aujourd’hui, il faut repenser l’accès aux arts et à la culture à l’aune des nouvelles générations, en partant de leurs codes, de leur désir d’expression. S’appuyer sur leurs pratiques culturelles spontanées », explique la ministre, citant « ceux qui graffent sur les murs ». Elle n’écoute même pas Jack Lang qui, trahi, s’énerve : « J’ai créé les Journées du patrimoine pour que les Français s’approprient ce bien collectif. L’État doit être pleinement préservé dans le maintien de ses responsabilités, scientifiques, techniques, juridiques, culturelles. Il faut un État volontaire. » L’ancien ministre s’applique à donner des exemples de ce qui ne sera plus possible avec la loi Pellerin. Comme son classement autoritaire, contre le maire, des halles du Boulingrin de Reims, premier voile de béton au monde (1929), aujourd’hui centre d’attraction de la ville. Mais Lang, ce moderne qui respectait le passé, est un ancien combattant pour Fleur Pellerin. Trop forte : elle zape Malraux et fait passer Jack pour un réac.

Éric Conan, Marianne, 23 au 29 octobre 2015, N° 966.

(…) « Mon obsession, c’est de réussir maintenant, d’obtenir des résultats et de faire bouger les lignes ! » confie Emmanuel Macron. (…) « La seule question qui vaille, se défend l’ambitieux, ce n’est pas de savoir si je veux participer à la recomposition de la gauche, devenir maire, Premier ministre ou pape, mais est-ce que j’ai envie d’être député en 2017 ? Trop de gens se font élire non pas dans l’optique d’exercer réellement la fonction de député, mais l’utiliser comme faire-valoir ou accéder à d’autres responsabilités. Je ne m’inscrirais pas dans une démarche qui ne serait pas pleinement sincère. » (…) Le ministre qui a égratigné les parcours d’élus, reproche aux politiques d’être obnubilés par le « mandat impératif », autrement dit, la représentation. « Dans le cadre de l’action politique, explique-t-il à « l’OBS », le besoin de la délibération est immense. Il faut faire émerger les problèmes dans la sphère politique. Le bon gouvernement se construit de manière laborieuse. »

Odile Benyahia-Kouider, L’OBS, 22 au 28 octobre 2015, n° 2659.

Pour les touristes, les écrans de télévision placés à l’arrière des taxis font partie du pittoresque de la ville. Mais pour la plupart des New-Yorkais, ils sont devenus une véritable nuisance. Dès que le yellow cab entame sa course, le jingle annonçant le système de tarification vous fait sursauter, avant que démarre la diffusion de programmes courts, allant de « Jeopardy », le jeu où il faut deviner la question à partir de la réponse, aux derniers spectacles de Broadway, en passant par une extrait du late-night-show de la veille, le tout bien entendu entrecoupé de publicités qui n’en finissent plus. Pour peu que le trajet dure plus d’un quart d’heure, la séance peut virer au supplice, car elle tourne en boucle jusqu’à ce que, d’un geste rageur, vous appuyiez sur le bouton off, en poussant un ouf de soulagement. Les fameux écrans, installés en 2007, ont fini par faire l’unanimité contre eux, au point que la Commission des taxis et limousines, qui régit la flotte new-yorkaise, a décidé, jeudi 15 octobre de les éradiquer progressivement au profit d’un système moins intrusif.

Stéphane Lauer, M le magazine du Monde, 24 octobre 2015, N°214.

(…) Le but est de permettre une participation plus complète et plus heureuse des musulmans à la vie nationale. Comment ? Il est entièrement légitime que la République interdise certaines conduites autorisées par l’islam, comme la polygamie et le voile intégral. Mais, en général, je suis sceptique sur l’efficacité d’une réforme des mœurs par la loi. Je crois davantage à une démarche indirecte qui inviterait les musulmans à sortir de leur quant-à-soi et à entrer vraiment dans la vie commune ce qui aurait des conséquences sur leur manière de vivre. Je suggère alors que l’on soit moins vétilleux, moins en garde, par exemple contre leurs pratiques alimentaires, afin que les musulmans soient plus confiants dans la société où ils se trouvent maintenant, que soit facilité leur engagement dans l’aventure française, et que leur avenir soit du côté de l’appartenance à cette nation européenne qu’est la France. (…) Il faut être exigeant sur l’aspect politique, c’est-à-dire sur l’indépendance organisationnelle, financière, intellectuelle, des musulmans français, ou des Français musulmans. Pour que les musulmans inscrivent leur vie dans l’espace français, les gouvernements doivent prendre certaines décisions. Depuis la constitution du Conseil français du culte musulman, il n’y a eu aucun progrès. Cette association est largement décorative et n’accomplit pas ce que l’on attendait d’elle. Elle est d’ailleurs extrêmement opaque et divisée, et le moins que l’on puisse dire est qu’elle n’inspire guère confiance ni aux musulmans ni aux autres. (…) Il est vrai que je prends très au sérieux la composante chrétienne de la France. Le langage public actuel tend à parler de la vie sociale uniquement en termes de droits individuels. C’est très réducteur car nous appartenons aussi à des groupes, à des formes de vie communes. Nous devons cerner plus précisément le caractère de cette France dans laquelle nos concitoyens musulmans s’inscrivent et dont ils doivent devenir les participants à part entière. On ne peut pas simplement dire que l’islam entre dans un pays laïc. Notre régime politique est laïc, mais notre pays est par ailleurs marqué par certaines traditions et une longue et complexe éducation, dont le christianisme fait partie. De même que nous avons décidé que la nation était derrière nous, nous pensons que la religion appartient au passé. C’est une double illusion. Évidemment, nous ne reviendrons pas à « la France toute catholique », mais dans la redéfinition constante de la communauté nationale, les religions, y compris le christianisme, auront leur part, proportionnelle à leur dévouement.

Pierre Manent, philosophe, propos recueillis par Léa Iribarnegaray et Anastasia Vécrin, Libération, 24&25 octobre 2015, N°10709.

(…) – Autrement dit, je ne fais rien ? demanda Traquenard, avec espoir. – C’est la meilleure attitude que les Nations-Unies puissent adopter dans les circonstances historiques difficiles que nous traversons. Durer, regarder tout cela sans se laisser tenter par les sollicitations et les tentatives de diversion qui cherchent à nous détourner de notre but. Lorsque nous serons une institution millénaire, nous pourrons jeter un regard de fierté sur le chemin parcouru malgré toutes les guerres. C’est ce qu’on appelle très exactement acquérir de la patine. Le Secrétaire général Traquenard ne paraissait pas rassuré. – Quand même, ne serait-ce qu’au point de vue de la sécurité, cela me paraît extrêmement inquiétant. Nous avons parmi les délégués de puissants dictateurs qui ont exterminés des populations entières et nous devons assurer leur protection. Cet homme est peut-être un dangereux illuminé. Il croit peut-être vraiment aux Nations-Unies ! Qui sait s’il n’ira pas jeter une bombe en plein Conseil de sécurité ou dans l’Assemblée… – Eh bien ? – Comment, eh bien ? Vous voyez ça, un attentat aux Nations-Unies ? – Cela prouvera à ceux qui en doutent qu’on nous prend au sérieux. Traquenard parut très frappé par cet argument. – Alors, on ne fait rien comme d’habitude ? – Cela me paraît évident. – Pas de décision ? – Pas de décision. – Bon, dans ce cas, passons à l’examen des autres problèmes.

Romain Gary (extrait abrégé de « L’Homme à la colombe »), le un, 21 octobre 2015, N° 79.

Une généalogie, des diversifications / La fin de l’homme rouge / Coca dans le rouge / Jean Nouvel pris dans les jeux de dupes / Le streaming et les espèces trébuchantes.

Sunday Press / 74

Coca-Colas a beau se mettre au vert, ses comptes continuent de plonger dans le rouge.
Coca-Colas a beau se mettre au vert, ses comptes continuent de plonger dans le rouge.

(…) Parler de race chez l’homme n’a aucun sens, explique la généticienne Évelyne Heyer. « Nous sommes une espèce sans grandes différences génétiques entre ses membres et nous partageons une même généalogie. » Nous descendons tous d’un groupe de 5 000 à15 000 reproducteurs, et cette origine commune, ajoute le généticien André Langaney, n’a pas empêché la diversification des caractères externes du corps, comme la taille ou la couleur de peau. « L’aspect physique s’est modelé, coloré et diversifié en fonction des milieux habités et des conditions de vie, créant des ressemblances entre individus de même origine et des différences très visibles entre populations. » La France n’est définitivement pas un pays de « race blanche »…

Weronica Zarachowicz, Télérama, 17 au 23 octobre 2015, N°3431.

(…) L’URSS était un pays imaginaire, un cas étrange, la seule nation qui, sauf en période de guerre, compta plus de fervents patriotes à l’étranger qu’à l’intérieur de ses frontières. Une nation définie par une forme de pouvoir déjà détruite au moment de sa proclamation. Il n’y avait pas de Soviets, mais des Soviétiques, nés dans l’irréel, et Svetlana Alexievitch est l’écrivain de leur confrontation avec le monde réel. Un tourbillon d’événements, qui commence dans les défaites d’Afghanistan et se poursuit lorsque ce monde qui croit à l’atome et à l’électricité explose avec Tchernobyl. La fin de l’homme rouge s’annonce. Le voici bientôt confronté à la lutte pour survivre, découvrant une réalité matérielle après tant d’années d’un déni théorique, institutionnalisé sous l’étrange appellation de matérialisme dialectique. La littérature avait l’obligation de se réclamer du réalisme, en travestissant la réalité sous peine de censure, d’exclusion de l’Union des écrivains, voire de mort, au long des années de terreur, puis de bannissement. Pour parvenir à un véritable réalisme, Svetlana Alexievitch n’avait d’autre moyen que de recueillir les paroles humaines, seules sources fiables d’information dans ce que le communiste croate Ante Ciliga avait appelé le « pays du mensonge déconcertant ».

Guy Konopnicki, Marianne, 16 au 22 octobre 2015, N°965.

Pour Coca-Cola, c’est le sucre qui pose problème. Même le Diet Coke – dont les ventes ont plongé de 6 % l’an dernier – ne soutient plus une industrie dépassée par les nouvelles préoccupations alimentaires. Le géant d’Atlanta est moins bien positionné que PepsiCo sur les eaux et les jus. Il dépend davantage des sodas, qui déclinent sur le marché américain pour la onzième année consécutive. Du coup, le group saupoudre le Coca-Cola Life de stévia, un édulcorant naturel, teste des innovations light dans sa filiale française et reconstruit son discours autour d’une nouvelle catégorie verte garantie « moins de calorie ». Cet été, il a pris une participation dans les jus californiens bios Suja. Pour compenser ses difficultés aux Etats-Unis (47 % du chiffre d’affaire), Coca accélère en Afrique, au Moyen-Orient et en Inde. Ces régions ne se soucient pas – encore – de leur tour de taille…

Les Échos Week-end, 16 octobre 2015, N°3.

(…) « J’ai été évincé du projet (la Philharmonie de Paris) dans des conditions scandaleuses, peste Jean Nouvel. On me dit capricieux : c’est hallucinant ! Qu’un architecte se batte pour que ses bâtiments se construisent correctement, ça me paraît normal… » « Il souhaite la perfection, et c’est bien légitime, estime l’ancien ministre de la culture, Jack Lang, président de l’Institut du monde arabe, dont il avait confié à Nouvel la réalisation. Il se montre très tenace et combatif lorsqu’il s’agit de tenir la ligne qu’il a proposée. » (…) « Nous avons donné le prix réel quelques mois après l’attribution du projet », insiste Jean Nouvel. « Il arrive que les administrations sous-évaluent le projet afin de le faire accepter par le Parlement ou le conseil municipal. Ce sont des pratiques courantes, s’agace Jack Lang. S’embarquer dans un projet sur des budgets fictifs… Je ne comprends pas ce jeu ! » Un jeu de dupes dans lequel il est coutume de rendre l’architecte responsable.

Louise Couvelaire, M le magazine du Monde, 17 octobre 2015, N°213.

(…) Une confusion se joue d’abord au niveau du prix de la musique : si un CD vendu 12 euros en magasin rapporte à l’artiste autour de 90 centimes, les choses ont changé avec l’apparition du magasin en ligne iTunes, lorsque les auditeurs se sont mis à acheter des chansons à l’unité plutôt que des albums, ramenant à 5 centimes le revenu de l’artiste par acte d’achat. Le streaming, qui exclut la possession du titre, rémunère quant à lui une écoute entre 0,7 et 0,9 centimes, selon les chiffres rendus publics par Spotify, leader du marché. « Les artistes qui se plaignent de ces différences de prix comparent des pommes et des oranges, analyse Denis Ladegaillerie fondateur et directeur général de Believe Digital, leader européen de la distribution numérique qui fournit la musique des labels dont il a la charge aux plateforme de streaming. En streaming, l’artiste est rémunéré à chaque écoute, là où le téléchargement permet une écoute illimitée pour un prix qui n’est versé qu’une seule fois. » Si 1,3 million d’auditeurs de Taylor Swift ont téléchargé un titre qu’ils écoutent à loisir, la chanson a pu être jouée au moins 100 millions de fois à l’écoute sur une plateforme de streaming, les revenus sont substantiels. « Il s’agit d’une question de temps, résume Martin Mills, à la tête de Beggars Group (Rough Trade, XL Recordings,…). Les revenus arrivent plus lentement, car il s’agit de micropaiements, mais ils seront plus importants au final. » Dont acte : selon un document que nous avons pu consulter, un célèbre rappeur français a ainsi rapporté à son distributeur, au titre du seul streaming payant et sur la seule plateforme Deezer, environ 40 000 euros en six mois pour une chanson écoutée 4 millions de fois. Selon le contrat qui lie le rappeur à la fois artiste et producteur – à ce distributeur, il en a touché 70 %. « Cela commence à peser sérieusement dans les revenus. Si le titre est diffusé en radio ou crée du bouche à oreille, il peut vite dépasser le million de streams », indique-t-on chez le distributeur. De passage à Rock en Seine, un artiste français, auteur de plusieurs hits en 2014, confirme : « Le streaming, c’est 10 000 à 15 000 euros par an pour moi. Pendant longtemps, ça ne représentait rien, mais c’est aussi parce que j’étais connu, donc peu écouté en streaming. »

Thomas Blondeau, Libération, 17&18 octobre 2015, N° 10703.

Paternalisme « du haut » et discrimination « du bas » / Les murs ont de l’avenir / Le contrôle des machines / La paperasserie efficace / La Californie Française.

Légende : Au-delà de l’absence de tel ou tel bassin de retenue des eaux, le déluge signe l’ineptie d’un mode de développement fondé sur le profit et la spéculation. © Jean-Christophe Magnenet / AFP
Au-delà de l’absence de tel ou tel bassin de retenue des eaux, le déluge signe l’ineptie d’un mode de développement fondé sur le profit et la spéculation. © Jean-Christophe Magnenet / AFP

Sunday Press / 73

Les calculs des big data prétendent décrire la société par le bas, directement depuis les comportements, sans avoir recours à des modèles ou à des catégorisations préalables, comme le font par exemple les catégories socioprofessionnelles. Il y a ce projet, d’inspiration libertaire ou libertarienne, de donner à la représentation de la société une forme plus conforme à la libre auto-organisation des individus, des actions et des marchés que ne le ferait une régulation paternaliste, « par le haut », avec des cadres, des catégories, des conventions. Les prophètes zélés américains des big data promeuvent cette idée qu’en calculant bien, avec les bonnes données, le gouvernement serait moins injuste, moins paternaliste, moins déformant que ne le sont les institutions ou les médias, parce qu’il aurait compris la société depuis les actions des individus. C’est évidemment un mythe qu’il faut déconstruire (…) La meilleure arme est d’opposer aux calculs d’autres calculs, en commençant par se demander si nous n’avons pas une autre définition de notre intérêt par rapport aux services que ces algorithmes rendent, et qui les obligerait à calculer autrement. Et, pour cela, il faut faire de la rétro-ingénierie, de la recherche, en s’appuyant sur l’État, sur le droit, sur les autorités, pour s’opposer à des calculs qui ne sont pas loyaux, et pour amener ces opérateurs à infléchir la manière dont ils produisent toute une série de choses qui peuvent être extrêmement néfastes… En calculant par le bas et sans catégories, on fabrique aussi du racisme, du sexisme ou de la discrimination.

Dominique Cardon, propos recueillis par Amaelle Guiton et Anastasia Vécrin, Libération, 10 et 11 octobre 2015, N° 10687.

(…) Le haro sur les murs est assez général. Il y a plusieurs raisons à cela. D’abord une partie des opinions publiques souhaiterait qu’il n’y ait pas de frontières. Des ponts, pas de murs… Ce point de vue utopique existe : une libre circulation des hommes dans un État-monde rêvé. En attendant ce monde meilleur, les frontières existent. Ensuite, les murs sont ressentis comme une affirmation du fort face au faible. C’est le fort qui refuse que le faible chez lui. En réalité, il s’agit d’une opposition du riche au pauvre. Le problème est là, dans ce déséquilibre profond entre les populations. Et puis le mur est un aveu d’échec. Cela révèle la misère de l’autre côté. On est du bon côté du mur ou du mauvais. Il y a celui qui meurt de faim et celui qui suit un régime pour maigrir… C’est ce différentiel qui fait naitre le sentiment de honte. Les murs exacerbent les tensions. Ils ne sont jamais une solution, de l’aveu même de ceux qui les font construire. Ils sont une réponse dans l’urgence. Les opinions occidentales ont cru, après la chute du mur de Berlin, en novembre 1989, à une fin de l’histoire et à la fin des murs… En réalité, les frontières conflictuelles se sont multipliées. Mon travail d’historien m’a conduit à cette conclusion : les murs ont de l’avenir.

Claude Quétel, historien, le un, 7 octobre 2015, N° 77.

« Nous ne sommes plus dans une perspective hippie, il n’y a plus rien de romantique, précise Dominique Wind un des co-fondateur d’Open State. Le réchauffement climatique tue des gens, il ne fera pas machine arrière et nous devons nous adapter. Mon rêve, ce serait d’inventer une imprimante 3D durable alimentée par l’énergie solaire, qui permette de fabriquer des pièces de rechange pour la machine que j’aurais créée. » L’autarcie survivaliste du Ravage de René Barjavel plutôt que le pastoralisme du Flower Power. De 8 heures à minuit, les innovateurs de POC21 (Proof of concept (démonstration de faisabilité), communauté de cent ingénieurs, designers, philosophes, ex-trader ou anciens squatters réunis durant cinq semaines, réunis pour phosphorer à des projets. Sur deux cents, douze ont été retenus) manipulent le bois et leurs intuitions, et jonglent avec l’esperanto des fab labs, ces lieux de fabrication décentralisés, sans brevet, qui fleurissent un peu partout en France. On cause « p2p learning », on pense « sustainable engineering », on fabrique « plug and play » et on s’étalonne grâce à des « reality checks ». Compris ? (…) À rebours de la chaîne industrielle, les inventeurs de POC21 rêvent de nous voir miniaturiser leurs idées pour construire de petits objets du quotidien. Ils ne veulent pas détruire les machines. Ils veulent en reprendre le contrôle.

Olivier Tesquet, Télérama, 10 au 16 octobre 2015, N°3430.

(…) Dans la plupart des sociétés existantes actuellement, ces rituels peuvent être ou non exécutés, mais c’est précisément la paperasse administrative, plus que toute autre forme de rituel, qui est socialement efficace de cette façon-là, qui effectue réellement le changement. Ma mère, par exemple, souhaitait être incinérée sans cérémonie ; néanmoins, mon principal souvenir de la maison funéraire est celui de l’aimable employé grassouillet qui m’a fait parcourir le document de quatorze pages qu’il devait remplir afin d’obtenir un certificat de décès, rédigé au stylo bille sur papier carbone pour qu’il sorte en trois exemplaires. « Combien passez-vous d’heures par jour à remplir des formulaires comme celui-ci ? » lui ai-je demandé. « Je ne fais que ça », a-t-il soupiré, en levant une main bandée à cause d’un début de syndrome du canal carpien. Il le fallait. Sans ces formulaires, ni ma mère ni aucune autre personne incinérée dans son établissement n’aurait pu être juridiquement, donc socialement, décédées.

David Graeber, anthropologue et économiste américain, L’OBS, 8 au 11 octobre 2015, n°2657.

(…) Tout devait être bétonné, asphalté, jusqu’au moindre bout de terrain. Tout poussait sur cette terre, les villas, les lotissements, les immeubles résidentiels, les hôtels, les casinos, les marinas et les ports de plaisance. Soixante-dix ans d’une ruée vers l’or avaient valu à ce bout de Côte-d’Azur le surnom de « Californie française ». Le mot ravissait Jacques Médecin, tout à la fois maire de Nice, député, président du Conseil général des Alpes-Maritimes et ministre du Tourisme ! (…) Éric Ciotti, président du même conseil général, s’empresse, quant à lui, de préciser que l’État a signé les permis de construire. Les services préfectoraux valident bien tout permis de construire, mais après avis favorable du maire. L’État a sans nul doute une grande part de responsabilité dans le désastre, ce qui ne saurait exonérer les élus locaux. D’autant que certains ne sont pas toujours insensibles au lobbying pratiqué par les professionnels de la construction ou par ceux du tourisme. Au demeurant, Éric Ciotti, aujourd’hui dans l’opposition, semble oublier que l’État n’a pas toujours été incarné par François Hollande.

Guy Konopnicki, Marianne, 9 au 15 octobre 2015, N° 964.