Sunday Presse 80 // La parole libérée / Quelle « politique arabe » ? / Nanni Moretti sans idolâtrie particulière / Djihad et anciens gauchistes / Une patiente stratégie de contrôle social

Nanni Moretti : "Mon premier court métrage, qui s’appelait La Défaite (1973), tourné en super-8, se moquait d’un militant gauchiste. J’espère n’avoir jamais été comme lui."
Nanni Moretti : « Mon premier court métrage, qui s’appelait La Défaite (1973), tourné en super-8, se moquait d’un militant gauchiste. J’espère n’avoir jamais été comme lui. »

(…) La première question, la plus importante, concerne les rapports de l’islam et de l’islamisme. Et même, plus précisément, des musulmans avec les islamistes. Jusqu’ici, contre tout bon sens, la vulgate officielle prétendait que les deux choses n’avaient « rien à voir ». Qu’une telle ineptie, sortie tout droit du ministère de la Vérité dans un roman d’Orwell, ait pu régner tranquillement dans une démocratie libérale en dit long sur la puissance de la persuasion, qui spécule sur l’espèce de pétrification sociale provoquée par l’énormité de la proposition pour la faire accepter sans murmure. Il coule de source en effet que, si tous les musulmans ne sont pas islamistes, tous les islamistes sont bel et bien musulmans. Et encore, que si tous les fondamentalistes musulmans ne sont pas terroristes, tous les terroristes musulmans sont fondamentalistes. Qu’en conclure ? Non pas qu’il faille jeter la suspicion sur le grand nombre qui est sain, sous prétexte qu’il renferme en lui le petit nombre qui est gangrené, mais, au contraire, tout faire pour dissocier le grand nombre du petit. La guerre dans laquelle nous entrons est à bien des égards, comme ce fut le cas pour le conflit algérien, une guerre civile, avec pour enjeu une population au contact des deux belligérants. La règle d’or d’une telle guerre peut s’énoncer ainsi : il faut combattre le terrorisme comme s’il n’y avait pas de musulmans en France ; il faut vivre avec les musulmans comme s’il n’y avait pas de terrorisme.

Cette réintroduction de la masse musulmane dans l’ensemble national s’était révélée impossible, aussi longtemps que le terrorisme islamiste, comme en janvier, ciblait ses victimes : les juifs, les journalistes critiques. Les tueries aveugles du 13 novembre ont opéré cette mutation : les musulmans sont des cibles comme les autres ; nous les voyons chaque jour en tirer les conséquences et proclamer leur horreur de ces abominables coreligionnaires. Il y a bel et bien, comme en temps de guerre, un impératif d’union sacrée, qui ne doit laisser de côté aucune fraction de la population.

Jacques Julliard, Marianne, 27 novembre au 3 décembre 2015, N° 972.

(…) Il faut rappeler ce que les mots veulent dire. Il y aurait une politique arabe de la France, et elle serait anti-islamique. En fait, l’expression « politique arabe » a été surtout utilisée en fonction de l’attitude que l’on a pu adopter à l’égard d’Israël. C’est en effet depuis la confrontation entre Israéliens et Palestiniens, ou plutôt entre Israéliens et Arabes, que l’expression a été le plus volontiers employée. On peut rappeler aussi que cette politique arabe a débuté avec la campagne d’Égypte, qu’elle s’est poursuivie avec la colonisation, lors de l’expédition de Suez contre Nasser, puis de la guerre d’Algérie. Enfin, l’expression « politique arabe » sera nettement orientée quand le général de Gaulle décidera d’annuler tous les privilèges, notamment militaires, que la France avait accordés à Israël. À ce moment-là, il y avait une certaine cohérence arabe.

Aujourd’hui, il ne reste rien de cette unité. Jamais les pays arabes n’ont été aussi divisés ni aussi inconstants. Jamais l’Islam n’a été aussi déchiré. Qui peut donner aujourd’hui la définition durable d’une « politique arabe et islamophile » ? Comment comprendre que la France, ou même la coalition internationale qui est déjà un progrès, puisse s’imposer une conception claire du monde qu’elle prétend désormais combattre ? L’ennemi, est-ce d’abord Bachar al-Assad avec ses deux cent mille victimes, ou est-ce Daech qui ne cesse d’augmenter le nombre de territoires qu’il contrôle ? La Russie n’a pas arrêté de changer d’adversaire, la Turquie non plus. L’Iran qui lutte contre Daech, ou l’Arabie Saoudite qui continue de fournir une aide financière et militaire considérable à presque toutes les branches de cet État islamique qui vient de se déchainer contre la France ? (…) Alors quand on pense aux responsabilités que peuvent avoir des dirigeants qui s’égarent et égarent tant de peuples, on est assez effrayé par l’idée d’une intervention renforcée en Syrie. Tandis que, sans aucun doute, une guerre de longue durée se profile, je suis contraint de regretter qu’on se soit rallié à la plus dangereusement facile des solutions.

Jean Daniel, L’OBS, 26 novembre au 2 décembre 2015, N° 2064.

(…) Je ne pense pas avoir été un jour habité par des certitudes idéologiques. Il y a toujours eu un mouvement double chez moi. Mon regard a pu bien sûr être très critique sur la droite, mais aussi sur mon propre camp, à savoir la gauche. Je pense même qu’à 20 ans, dans ma période la plus engagée, je n’étais pas quelqu’un de dogmatique. Mon premier court métrage, qui s’appelait La Défaite (1973), tourné en super-8, se moquait d’un militant gauchiste. J’espère n’avoir jamais été comme lui.

On en revient à l’incompréhension, à la confusion. Sans préjuger de rien, je constate par exemple que cette manière de vivre consistant à être connecté à tout et à tous en même temps est quelque chose qui m’est assez étranger. Je ne me sens ni meilleur ni pire qu’un autre là-dessus, c’est juste que je n’ai pas d’idolâtrie particulière pour ces nouvelles technologies prétendument inévitables.

Nanni Moretti, TÉLÉRAMA, 28 novembre au 4 décembre 2015, N° 3437.

(…) Ce djihad mûrit entre 2005 et 2012. Dans la communauté ariégeoise d’Artigat, composée d’anciens gauchistes qui passent à la charia et au djihad. Et aussi dans les prisons. Ce sont les prémices de Daech. À Fleury-Mérogis, j’ai vu comment Djamel Beghal, le Français le plus gradé d’Al-Quaïda, était isolé juste au-dessus des cellules de Chérif Kouachi et Amédy Coulibaly. Les gars se parlaient par la fenêtre. Des yo-yo pendaient entre les deux étages. Ce contact fut le moment fondateur de ce qui, dix ans plus tard, a abouti aux attentats de janvier contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher. Après sa libération, Coulibaly sera mis en avant comme exemple d’insertion, en même temps qu’il s’entraîne au tir. Il sera de nouveau arrêté pour avoir essayé de faire évader l’artificier de Khaled Kelkal, Smaïn Aït Ali Belkacem. On le libère avant la fin de sa peine. L’administration ne tarit pas d’éloges sur son compte : il a passé un brevet de secourisme ! On lui enlève son bracelet électronique dès mai 2014, tant il est formidable. Il peut se consacrer aux attentats de janvier 2015.

Gilles Kepel, le un, 25 novembre 2015, N° 84.

Dans le monde arabe, nous avons trois liens défectueux : le rapport à la liberté, à la mort et à la femme. Nous sommes dans des sociétés qui refusent le « je » et l’individu. Le rapport à la mort est intoxiqué par l’offre religieuse. Reste le rapport à la femme. J’ai fini par comprendre que, lorsque nous avons un lien simple avec la femme, nous avons un lien normal avec la vie, l’espace public, avec la liberté, avec l’amour, le désir et le corps. Pour moi, c’est l’indice majeur, le marqueur d’une société.

Au vu de la situation actuelle qui prévaut dans le monde arabe, estimez-vous que les révolutions de 2011 ont été des échecs ?

Qui a parlé d’échec ? C’est la théorie des haricots magiques. Il suffirait de les semer pour que ça pousse immédiatement. Je vous rappelle que trois siècles ont été nécessaires pour voir les prémices de la démocratie en Occident. Et on demande aux Arabes d’y parvenir en une année ! Une démocratie se construit. Dans « Histoire », il y a le mot temps. Ces révolutions ont mis fin à l’immense immobilisme qui a suivi les décolonisations. L’Histoire est en marche, et c’est déjà quelque chose de fabuleux.

Il y a des consensus qui se créent, avec beaucoup de sang, de douleur et de violence, mais ils n’en seront que plus solides.

Comment cette influence croissante des islamistes se perçoit-elle dans la vie quotidienne ?

Le basculement est phénoménal. Il y a la multiplication des fausses polémiques autour des thèmes religieux. Le port du voile s’est généralisé. Il y a une mosquée tous les dix mètres mais pas d’espaces verts, pas de stades, pas de crèches, pas de librairies. On voit des barbus qui organisent des prières sur certaines plages pendant l’été, une façon de culpabiliser les personnes présentes. D’autres font du porte-à-porte dans les quartiers pour obtenir la fermeture d’un débit de boissons. C’est une stratégie de contrôle social, un travail très patient.

Kamel Daoud, écrivain algérien, propos recueillis par Charlotte Bozonnet, Le Monde, 29&30 novembre 2015, N° 22043.Facebook

Philippe Martinez et la CGT en live

© Photo Gilles Rolle / REA
© Photo Gilles Rolle / REA

Il y a comme un silence de la CGT, au coeur des événements tragiques que nous connaissons, qui dépasse le simple respect de la période du deuil national et qui ne doit pas nous faire oublier, et regretter en ce qui me concerne, la position du principal syndicat ouvrier sur les décisions gouvernementales soutenus par la quasi unanimité des élus de la Nation qui se redécouvre.

En effet, le tout compte fait très récent secrétaire général Philippe Martinez, reçu – au même titre que toutes les personnalités importantes – par François Hollande sur le sujet, a eu une position que l’on entend peu… Il faut dire qu’elle étonne, pour ne pas qu’elle détonne. Si elle n’est sûrement pas personnelle, elle n’apparaît pas partagée par tous ses camarades de combat. Et tout compte fait on peut se demander si dans sa recherche délicate et difficile du bon leader maximum, la Cgt à tiré le bon numéro pour remplacer le déjà fantasque Thierry Lepaon, empêtré et au final effacé suite à son affaire d’appartement et de bureau remis à neuf à grand frais dépassant le tarif syndical admissible.

En effet, le 18 novembre, seule expression forte pour l’instant, un communiqué de la Cgt, s’opposant à la guerre menée contre Daesh déclarait : « La guerre ne règle rien, au contraire. C’est le terreau sur lequel le terrorisme se développe, poussant des populations entières sur le chemin de l’exil. » Les terroristes, en combattant avec leur drapeau, mènent leur guerre sur notre territoire, et nous ne devrions pas le mener sur le leur ! Avec ses propos tout en finesse d’analyse, la centrale de Montreuil va, dans tous les cas, à l’encontre de la majorité des Français, des partis politiques et des parlementaires. Certes, on peut avoir raison contre tous… Et fort heureusement, la démocratie étant le débat, cette expression doit être entendue.

Mais en la circonstance on peut néanmoins émettre des doutes sur la lucidité pleine et entière de Philippe Martinez. On savait qu’il avait déjà déclaré « La Cgt n’est pas malade » lorsqu’il avait succédé à son prédécesseur. Il reste qu’elle n’est guère en forme.

Visiblement la potion qu’il tient à administrer pour assurer le redressement (pour le moins peu visible pour l’instant) a été choisie sur les rayons poussiéreux de la vieille rhétorique. Propos classiques de l’orthodoxie. Qu’on en juge par le jugement porté sur les moyens mis en œuvre en France pour assurer la plus grande sécurité possible des citoyens : « Il ne faut pas confondre des moyens et des effectifs de police et gendarmerie supplémentaires avec restriction des libertés individuelles et collectives. » Qui confond, ou fait mine de confondre ? Le propos est confondant ! Par nature l’état d’urgence impose des contraintes – qui restent encadrées par le droit – et restons sérieux, pour l’essentiel où voit-on, aujourd’hui, une restriction des libertés fondamentales ? Néanmoins, en parler, c’est aussi un peu faire comme si… Vieille tactique.

Mais, rassurez-vous, pour bien faire comprendre que le syndicat veille et reste à la point du combat, des vrais combats, la Cgt annonce une journée nationale d’action, le 2 décembre, organisée en territoire (sic ! ?) sur le thème du « Non à la violence sociale, oui à l’efficacité économique sociale et environnementale (COP 21 oblige probablement). » Pile dans la plaque, conforme aux mots d’ordres répétés durant des décennies. Avec le succès que l’on sait. Tous sont par ailleurs justes dans leurs objectifs. Mais, comme trop souvent, la Cgt est un peu courte en termes de propositions et absolument déphasée avec la réalité. C’est le risque permanent avec les dogmes : les certitudes ne bougent pas… mais le monde si. Philippe Martinez devrait sortir du sacré, s’il veut vraiment sortir son syndicat, à l’importance essentielle, de ce qui s’apparente de plus en plus comme une ornière.

« Ça ira (1), fin de Louis », le début de partie de Joël Pommerat

 ÇA IRA (1) FIN DE LOUIS Une création théâtrale de JOËL POMMERAT Joël Pommerat : « Il ne s’agit pas d’une pièce politique mais d’une pièce dont le sujet est la politique » © Photo DR
Joël Pommerat : « Il ne s’agit pas d’une pièce politique mais d’une pièce dont le sujet est la politique » © Photo DR

Au cœur de la fournaise. Les spectateurs sont plongés dans le feu de l’Histoire avec « Ça ira (1) Fin de Louis » création théâtrale de Joël Pommerat. Notre histoire en l’occurrence puisqu’il s’agit de la Révolution, mais aussi plus généralement l’Histoire, puisque ces mois et ces années vont marquer le monde. Une émergence mouvementée pour une identité qui se révélera forte et fragile : Liberté, Égalité, Fraternité.

Grace à un dispositif scénique qui ne cède ni à la facilité ou volonté « participative », Joël Pommerat – avec sa coutumière maîtrise des lumières et ici particulièrement des sons, le tumulte qui agite Paris et Versailles surgit des passages permanents et divers des acteurs entre la salle et le plateau.

Nous, spectateurs, au fil des jours – le 14 juillet, le 4 août, … et au gré des lieux, la salle des États généraux (il y en avait trois : l’Église, la noblesse, le tiers état représentant 98 % de la population), les appartements du roi, l’Assemblée nationale finalement constituée, une assemblée de quartier,… – pouvons nous être successivement citoyens, députés… ou rester simple spectateurs du théâtre rêvé, le théâtre-agora.

Ce n’est pas la moindre qualité d’un spectacle vanté par la quasi-totalité des critiques (fait rare) que de nous positionner face à et dans le même temps acteur d’une actualité. Joël Pommerat parle d’une « fiction vraie » puisque que « Nous ne pouvons pas reconstituer le passé. Le passé n’existe plus. » Nous vivons donc dans ce passé-présent, dans son échauffement et ses brutalités. Particulièrement au sein de l’Assemblée nationale ou des mots, on passe vite à l’invective et parfois aux mains. Avec les doutes qui saisissent les uns et les autres bien que plus certains que d’autres. Avec des dogmatiques intransigeants et parfois dangereux pour leur propre cause, mais qui veulent demeurer, sans faille pensent-ils, la voix de révolte contre une oppression de siècles entiers. Tous, mais là encore plus certains que d’autres, pressentent que leur obligation de vision est la seule action qui permettra à la Révolution, notamment par l’écriture et la publication de la Constitution des droits de l’homme et du citoyen, d’inscrire à jamais la société nouvelle de justice pour tous. Et tous doivent faire face aux questions de tout responsable du pouvoir – notamment la question du quotidien permanente au fil du temps – la liberté, oui, mais le pain ? Et cette autre : quelle priorité ? Répondre aux besoins du peuple, oui ! Mais jusqu’à le suivre dans toutes ses demandes et ses dérives ? Substituer la dictature du peuple à celle du roi ?

Les débats auxquels nous assistons passent de la haute tenue et haute responsabilité… au secondaire dans lequel ils peuvent sombrer. Voire le futile et déjà aussi le jeu politicien.

Puisque les scènes sont de notre réalité par les costumes et technologie notamment, Joël Pommerat souligne aussi cette autre constante, le besoin de Guide. Il y en a eu, avec les rois et les dieux. Il y en aura avec l’Être suprême qui naîtra bientôt, et l’on sait que les grands timoniers révolutionnaires ne manqueront pas ensuite. Il y en a encore, même des placides. Peu importe que le Guide soit fort, il faut d’abord qu’il soit à l’écoute… et même s’il n’est pas pleinement juste il reste le père de la nation. La rencontre de la délégation de citoyens d’une assemblée de quartier de Paris et du bon Louis est poignante sur ce point car l’on sait, à l’heure des moyens de communication d’aujourd’hui, combien « l’image » peut encore servir à combler le vide d’action et de réflexion. On sait aussi combien peu y échappent. Pas plus la reine Marie-Antoinette, qui se tourne vers les objectifs de la presse lorsque son époux roi s’adresse aux représentants du peuple, que la Parisienne d’un district électoral qui tient à faire son « selfie » avec son roi-idole lors de la rencontre d’une délégation d’une assemblée de quartier à Versailles.

Je ne saurai trop conseiller, notamment à tout élu et électeur (cela fait malgré tout encore du monde…) de découvrir ce « Ça ira ». Il nous enseigne combien ce vivre ensemble de la démocratie du débat oblige à de durs combats, de tristes désillusions, mais aussi à des réflexions abouties et une responsabilité assumée pour exister dans la liberté.

ÇA IRA (1) FIN DE LOUIS

Jusqu’au dimanche 29 novembre 2015

Réservation au 01 46 14 70 00

Théâtre des Amandiers-Nanterre (CDN)

La mort et la vie / Les garde-fous du Droit / La sortie occidentale de la religion / Un seul ministère Culture & Éducation / Pertes humaines civiles et militaires.

moratoireSunday Presse / 79

La guerre bien sûr. Tout le monde aujourd’hui en est persuadé. Une guerre asymétrique, puisque l’ennemi est invisible et qu’il peut choisir comme bon lui semble le moment de frapper. Une guerre religieuse enfin, asymétrique elle aussi, puisqu’elle oppose un Occident pour qui la vie est la valeur suprême, à des fanatiques musulmans pour qui c’est la soumission à Allah qui tient ce rôle. Dans l’histoire de l’humanité, la promotion de la vie individuelle à la fonction de valeur suprême est chose récente, voire exceptionnelle. En ce sens, les djihadistes ne se trompent pas quand ils voient dans les sociétés modernes des sociétés athées, qui à ce qu’elles puissent être composées en tout ou partie de croyants à titre individuel. C’est pourquoi la guerre actuelle a pour enjeu la possibilité de concevoir l’État comme religieusement neutre. Il s’agit donc bien d’une guerre idéologique avec des enjeux de civilisation, à condition d’ajouter immédiatement que l’État islamique n’est pas une civilisation, pas même un embryon de civilisation, et que la plupart des États musulmans, voire des mouvements radicaux comme le Hamas palestinien, ont condamné cette guerre aveugle menée contre l’idée même d’innocence de l’humanité.

Il est remarquable que beaucoup de chefs d’État ont spontanément stigmatisé dans les attentats de Paris un crime contre l’humanité, car c’est l’humanité toute entière, l’humanité en vrac qui était visée. Nous sommes passés, depuis Charlie Hebdo, d’une guerre odieuse contre la liberté de la presse et contre les juifs, à une guerre nihiliste menée contre l’idée même d’appartenance au genre humain. C’est pourquoi il est dérisoire, il est erroné de voir dans les terroristes qui ont semé la mort dans la soirée du 13 novembre à Paris une poignée de fous sans autre mobile que la volonté de tuer. Quel que soit l’état mental de ces individus, il y a bien un projet derrière. Un projet mortifère, certes, développant les propos tenus par Ben Laden dans les années 90, à l’adresse du peuple américain : « Nous vous avons préparé des hommes qui aiment la mort autant que vous aimez la vie », rejoignant le cri célèbre du général fasciste Millan-Astray pendant la guerre d’Espagne : « Viva la muerte ! » Faut-il rappeler qu’une partie des SS nazis avaient pour insigne sur leur habillement une tête de mort ? Mais ce projet mortifère en cache un autre, le même que celui du nazisme : imposer par la terreur et la mort une domination absolue sur l’humanité entière. Car il n’y a pas de limites au projet même du califat. Non, contrairement à ce que croient les libéraux et les marxistes, l’intérêt économique n’est pas le ressort en dernière instance de toutes actions politiques et de tous les crimes. Quand ils ont à choisir entre leurs intérêts et leurs passions, qui ne vont pas toujours dans le même sens, les hommes choisissent le plus souvent ces dernières. Or la passion politique par excellence, c’est la libido dominandi, le désir de dominer.

Jacques Julliard, Marianne, 16 au 26 novembre 2015, N°970.

(…) En droit, on dit que tout est une question de ce l’on appelle « la proportionnalité ». C’est au législateur d’apprécier la situation et les risques. La question se pose par exemple quant à la durée des gardes à vue. Quelle est la durée justifiée pour interroger un individu accusé de terrorisme sans le déférer à un juge d’instruction ? Trois jours ? Quatre jours ? Cinq jours ? Il n’y a rien de scientifique, mais il est évident qu’il apparaîtrait injustifiable que le législateur fixe demain cette durée à un mois. De même, quels sont les motifs qui permettent la déchéance de la nationalité d’un binational ? L’appréciation est ouverte, donc discutable. Pour l’heure, le Conseil constitutionnel a précisé deux principes. D’abord, on ne peut pas créer d’apatrides. Ensuite, il faut un avis conforme du Conseil d’État, lui aussi garantie de respect des libertés individuelles. (…) Il semble très difficile de décider que toute personne inscrite sur un fichier puisse faire l’objet de mesures de contrainte. La jurisprudence conduit à étudier les situations individuelles sans adopter de mesures systématiques non personnalisées. Certes, l’appartenance à une liste de fichés est un facteur aggravant, mais il semble impossible de prendre des mesures catégorielles non individualisées. (…) Il faut bien comprendre que ce qui garantit le maintien de la démocratie en situation de crise, c’est, toujours, la possibilité de recourir au juge. D’abord au juge constitutionnel pour s’assurer que telle ou telle disposition est conforme, et ensuite au juge administratif ou au juge judiciaire, selon les cas, pour traiter des cas individuels. C’est ainsi, par exemple, que quelqu’un qui est assigné à résidence peut contester la décision devant un juge. Dans les dictatures, il arrive que les gens enfermés disparaissent sans laisser de trace, pas dans les démocraties. On peut, pour des raisons parfaitement respectables, refuser par principe toute restriction des libertés. Sur ce sujet, il faut toujours être vigilant et le débat doit être permanent. Mais aujourd’hui, les garde-fous sont en place et je ne vois pas de menace excessive.

Didier Maus, président émérite de l’Association française de Droit constitutionnel, L’OBS, 19 au 25 novembre 2015, n° 2663.

(…) Cette violence terroriste nous est impensable parce qu’elle n’entre pas dans nos grilles de lecture habituelles. Nous savons que c’est au nom de l’islamisme que les tueurs agissent, mais notre idée de la religion est tellement éloignée de pareille conduite que nous ne prenons pas cette motivation au sérieux. Nous allons tout de suite chercher des causes économiques et sociales. Or celles-ci jouent tout au plus un rôle de déclencheur. C’est bien à un phénomène religieux que nous avons affaire. Tant que nous ne regarderons pas ce fait en face, nous ne comprendrons pas ce qui nous arrive. Il nous demande de reconsidérer complètement ce que nous mettons sous le mot de religion et ce que représente le fondamentalisme religieux, en l’occurrence le fondamentalisme islamique. Car, si le fondamentalisme touche toutes les traditions religieuses, il y a une forte spécificité et une virulence particulière du fondamentalisme islamique. Si le phénomène nous échappe, à nous Européens d’aujourd’hui, c’est que nous sommes sortis de cette religiosité fondamentale. Il nous faut en retrouver le sens. (…) Il ne faut évidemment pas réduire la sortie de la religion à la croyance ou à la « décroyance » personnelle des individus. C’est un phénomène qui engage l’organisation la plus profonde des sociétés. La religion a organisé la vie des sociétés, et l’originalité moderne est d’échapper à cette organisation. Or, la sortie de cette organisation religieuse du monde se diffuse planétairement. D’une certaine manière, on pourrait dire que c’est le sens dernier de la mondialisation. La mondialisation est une occidentalisation culturelle du globe sous l’aspect scientifique, technique et économique, mais ces aspects sont en fait des produits de la sortie occidentale de la religion. De sorte que leur diffusion impose à l’ensemble des sociétés une rupture avec l’organisation religieuse du monde. On ne voit pas immédiatement le lien entre le mode de pensée économique et scientifique et la sortie de la religion, et pourtant il est direct. (…)Le spirituel dans les sociétés européennes relève typiquement de la part la plus intime des individus. Il les éloigne de la visée d’une action sur la société. Alors que le vrai fondamentalisme est un projet politique d’inspiration révolutionnaire. Le projet de remettre la religion au pouvoir dans la vie des sociétés, dans le cadre de l’islam, est aisément symbolisé par le retour de la charia, loi embrassant tous les aspects de la vie collective. Le fondamentalisme est un projet radical de société et c’est là toute la différence. C’est pourquoi certains comparent le fondamentalisme à un totalitarisme, ce qui ne me paraît pas éclairant. La religion est autre chose que les idéologies totalitaires qu’on a pu voir à l’oeuvre dans notre histoire.

Marcel Gauchet, historien et philosophe, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, au Centre de recherches politiques Raymond Aron et rédacteur en chef de la revue Le Débat (Gallimard), Le Monde, 22 & 23 novembre 2015, n° 22037.

Il faut quand même s’interroger : après tant de décennies d’actions culturelles menées par l’État, les collectivités locales ou les acteurs privés, comment la société française a-t-elle pu héberger de tels îlots de résistance à la civilisation, à la modernité, à l’esprit critique ? Cela veut bien dire que nous n’avons pas totalement réussi, malgré le travail considérable accompli – et cette remarque vaut également pour d’autres grandes sociétés européennes, comme la Belgique, l’Angleterre… Ces gamins qui ont commis les pires atrocités ont quand même grandi dans le giron de la République, et cela ne les a pas empêchés de se marginaliser. Je pense qu’il est désormais temps de redéfinir un grand projet collectif qui associerait enfin l’éducation et la culture. Nous n’avons pas assez bien pris en compte le fait que nos sociétés n’étaient plus homogènes, avec des populations venant d’horizons très différents, avec des situations sociales également différentes. Une des faiblesses de notre organisation institutionnelle est d’avoir séparé à ce point la culture et l’éducation. C’est bien à l’école qu’on acquiert les valeurs communes, les connaissances, le goût de la littérature, de la musique, mais aussi le sens du partage, etc. Et un grand projet culturel ne saurait exister sans un grand projet éducatif. Sans quoi, on ne s’en sortira pas. Ces deux ministères ne devraient en former

qu’un, car je pense que la culture traitée seule restera un épiphénomène, avec un ministère extrêmement isolé qui, en dépit de la bonne volonté des uns et des autres, ne pourra jamais résoudre ce qui s’apparente pour moi à un problème structurel.

Jean-Jacques Aillagon, ancien ministre de la Culture, propos recueillis par Gilles Renault, Libération, 21 & 22 novembre 2015, n° 10732.

(…) Un jeune homme lâche, désemparé : « Je ne comprends pas qu’on nous tire dessus alors que nous n’y sommes pour rien. » J’essaye en moi-même de décrypter son propos. Veut-il dire que cette guerre ne le concerne pas parce qu’il n’a pas participé à son processus de décision ? À son image, des milliers de gens réalisent subitement qu’on nous fait la guerre ici parce que nous la faisons aussi ailleurs. Une guerre d’un genre particulier. Une guerre qui consiste à pilonner des positions de l’organisation État islamique. On sait que ce conflit, on ne peut le gagner que si notre armée s’engage au sol. Mais plutôt que d’en finir en s’infligeant certainement de lourdes pertes militaires, on s’inflige de terribles pertes civiles. (…) Si nous n’avons pas de combattants au sol en Syrie, l’organisation État islamique en a sur le sol français. Près de 2 000 qui rêvent d’un suicide prestigieux. Et au moins 1 000 qui en sont capables. Qu’est-ce qu’on attend pour les inquiéter en raison de leur appartenance ou de leur sympathie envers une secte criminelle ? Qu’ils passent à l’acte. Ce qu’ils feront par groupe de dix, ce qui nous promet théoriquement une bonne centaine d’attentats. (…) Les démocraties ne survivent à la guerre que quand elles décident démocratiquement de s’exonérer, pour un temps donné, de certaines règles qui les affaiblissent considérablement face à des criminels sans foi ni loi. Sinon, il ne restera plus qu’à espérer que la flamme des petites bougies déposées sur les lieux du drames suffise à nous protéger contre de nouvelles atrocités.

Marc Dugain, Les Échos – Week-End, 20 & 21 novembre 2015, n° 8.