LA VITALITÉ DE GODOT DANS NOTRE ÉPOQUE

Photo © Raphaël Arnaud
Photo © Raphaël Arnaud

Vue hier (la dernière à Paris), au théâtre des Bouffes du Nord, une mise en scène de En attendant Godot de Samuel Beckett par Jean-Pierre Vincent. Précise, respectueuse du texte, limpide et si drôle. Comme le plus souvent chez lui. Avec un texte dont tous les mots résonnent longtemps en nous après les avoir écoutés. Moment magnifique et rare.

« Je suis resté longtemps à distance de Godot. Le hasard d’une lecture m’a fait redécouvrir ce texte si mortellement vivant, si concret, si comique aussi. Mais cette retrouvaille est-elle un hasard aujourd’hui ? Notre monde n’est-il pas en train de s’enliser dans la confusion ? Pour raconter une existence qui ne connaît plus ni forme, ni principe et dans laquelle la vie n’avance plus. Beckett a détruit à la fois la forme et le principe de la fable. Et la fable qui n’avance plus devient la fable appropriée pour dire la vie qui n’avance plus. Godot parle du vide, mais surtout de l’increvable capacité de résistance des fourmis humaines, à travers mille péripéties tragico-burlesques – langagières, gymnastiques, balistiques. Nous avons voulu lire la pièce pas à pas (texte et indications scéniques), tout simplement, férocement. Nous en aurons bavé et nous aurons beaucoup ri, avec ce M. Beckett. »

Jean-Pierre Vincent

Texte de présentation dans la brochure de la saison 2015-2016 du théâtre.

Sunday Press 84 // Personne ne veut la disparition de Daech / Olé olé, mais pas Bisounours / Les députés inéligibles dans la prochaine Assemblée / L’histoire des images macabres / Paris, gloire de la France.

Montaigne : « Je ne suis français que par cette grande cité : grande en population, grande par son heureuse situation géographique, mais surtout grande et incomparable par la variété et la diversité de ses agréments, la gloire de la France et l’un des plus nobles ornements du monde. Que Dieu chasse loin d’elle nos divisions ! » © Photo Willy Ronis. Café Le bidule, rue de la hachette,1957.
Montaigne : « Je ne suis français que par cette grande cité : grande en population, grande par son heureuse situation géographique, mais surtout grande et incomparable par la variété et la diversité de ses agréments, la gloire de la France et l’un des plus nobles ornements du monde. Que Dieu chasse loin d’elle nos divisions ! »
© Photo Willy Ronis. Café Le bidule, rue de la Huchette, 1957.

(…) J’avoue que j’ai été sidéré quand le Hezbollah est entré en Syrie, à Qousseir, en 2013. Le fait que l’Iran – conservateurs et modérés confondus – assume désormais l’axe chiite et motive même son implication en Syrie par la défense des lieux saints chiites signifie bien que l’ennemi n’est plus Israël, mais le sunnisme. Le conflit israélo-palestinien a perdu sa dimension géostratégique. Cela a évidemment renforcé les antagonismes idéologiques. Par effet de miroir, avec le nouveau roi, l’Arabie saoudite a également élargi son influence en assumant son intervention militaire au Yémen, alors qu’elle agissait jusqu’ici par procuration. Finalement, Iraniens et Saoudiens confessionnalisent les conflits et luttent sans vergogne pour les territoires, ils ne cherchent même plus à se faire passer pour le meilleur rempart contre le sionisme.

Le problème de cette stratégie, c’est qu’elle débouche très vite sur une impasse, et les Iraniens le savent très bien : le Moyen-Orient est sunnite, les chiites sont minoritaires. Ils ont donc atteint le maximum de leur influence, avec l’Irak, le maintien du régime d’Assad en Syrie et le Hezbollah libanais. Et ils se doutent aussi qu’Assad ne leur donnera pas le contrôle territorial de la Syrie ou que les chiites irakiens n’iront pas prendre le bastion sunnite de Fallouja, passé aux mains de l’État islamique. On est donc à présent dans la « cantonalisation » : chacun défend son territoire. (…) Les Saoudiens ont donc eux-mêmes atteint leurs limites, comme les Iraniens. Objectivement, les conditions sont réunies pour une négociation. Sauf que les protagonistes ne sont pas encore prêts.

Car une négociation soulève des questions de fond. Si on assume une confessionnalisation territoriale, quelles conséquences en tire-t-on ? On peut faire des usines à gaz comme on l’a fait dans les Balkans, sauf qu’on n’est pas dans les Balkans et que les usines à gaz ne fonctionnent pas. Ensuite, que fait-on de l’État islamique ? Or, c’est ma thèse, personne ne veut la disparition de Daech, pour la bonne raison que l’organisation n’est l’ennemi principal de personne. Pour les Saoudiens, se débarrasser de l’État islamique, c’est prendre le risque de voir les Iraniens mettre la main sur son territoire. Les Iraniens, quant à eux, veulent contenir Daech, mais pas forcément l’anéantir, pour ne pas avoir à administrer un territoire sunnite.

Oliver Roy, professeur spécialiste de l’islam, L’OBS, 23 décembre 2015 au 6 janvier 2016, n° 2668-2669.

(…) Une microsociété représentative de rien, beaucoup de néoruraux venus chercher une petite différence. Une mini-société héritée des communautés des années 1970, à la fois moins uniformisée – « on n’est pas des babas cool » – et plus politisée – « on a l’air olé olé, mais on se bouge, on a voté à 63 % au premier tour », rappelle Isabelle Allemand, conseillère municipale. Cela n’empêche pas les regards suspicieux et les surnoms ironiques, comme les « toons », entendus à Die, la grande ville. Ce qui les rassemble ? « Ici, la défense de l’intérêt général passe avant les intérêts particuliers », résume Emmanuel, 43 ans, installé à Beaumont-en-Diois, depuis deux ans. Quand cet animateur socioculturel a quitté Paris pour le Diois, c’était « d’abord un hasard », c’est devenu « un choix idéologique ». Il a appris à apprécier « des choses basiques », comme ce gîte communal mis à la disposition des habitants, par exemple pour accueillir leurs familles, ou ce lave-linge en libre accès – les jetons sont à retirer à la mairie. Ici, on partage même les corvées communales. « On appelle ça des chantiers », dit Isabelle Blas, Madame la maire. La taille des arbres, le nettoyage du réservoir d’eau potable ou de l’étang… tout est annoncé sur un panneau devant la mairie et avec des petits mots dans la boîte aux lettres. Chacun est invité à apporter son savoir-faire, ses outils, qui sa tronçonneuse, qui son râteau, qui ses ustensiles de cuisine pour aider à préparer le repas qui suivra – certains ne viennent que pour se mettre à table, « on n’est pas chez les Bisounours », comme dit Isabelle Allemand.

Le conseil municipal organise aussi des réunions publiques, deux fois par an, pour discuter des projets, évaluer les priorités. La dernière fois, les habitants ont opté pour le nettoyage des sentiers. « On voulait que ce soit plus agréable pour les personnes qui viennent se balader, il a fallu se retrousser les manches. » Et ça s’est terminé à table, façon banquet républicain.

Éric Collier, reportage à Beaumont-en-Diois, village où le FN n’a obtenu aucune voix au premier tour des régionales, M Le magazine du Monde, 26 décembre 2015, n°223.

(…) Pour le peuple, l’objectif principal est la sécurité : Sécurité sociale, sécurité de l’emploi, sécurité individuelle. Pour les élites, l’objectif principal est le progrès, grâce à la mondialisation, le commerce, les droits de l’homme. Le peuple se reconnaît dans la nation, comme en témoigne la floraison tricolore du mois dernier, tandis que les élites continuent d’espérer en l’Europe. La rupture entre le peuple et l’idée de progrès, dont la liaison fut constitutive de la gauche au XIXe siècle, est hélas, le grand événement en fait de culture politique au XXIe.

Le peuple rêve d’un gouvernement de l’intérêt général. Il a la nostalgie de l’unité, comme sous la Révolution française. Il vomit les partis dans lesquels il voit des mafias au service d’intérêts particuliers. Les élites à l’inverse restent attachées à ces partis qui symbolisent et garantissent la sauvegarde de leurs privilèges. Au lendemain du scrutin des régionales, beaucoup de leaders politiques préconisaient, pour favoriser le « renouvellement » des élites, le retour à la représentation proportionnelle qui signifie, nul ne peut en douter, le renforcement de l’emprise des partis sur la vie politique ! On croît rêver. Le discrédit des partis n’est pas propre à notre époque ; le décalage entre les électeurs et les élus est en quelque sorte constitutif de la démocratie. Le fait nouveau, c’est qu’il n’est plus toléré. Il n’est pas non plus propre à la France. En Grèce et en Espagne, il s’est traduit d’abord par des percées d’extrême gauche (Syriza) ; dans une grande partie de l’Europe, il prend la forme de partis d’extrême-droite populistes nationalistes et xénophobes comme le FPO fondé par Jorg Haider en Autriche, le Jobbik en Hongrie, voire l’Ukip de Nigel Farage au Royaume-Uni, et bien entendu le Front national en France ; il peut même se donner des allures centristes, comme le mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo en Italie. La forme, la dimension, les orientations de ces partis contestataires varient d’un pays à l’autre, en fonction du contexte local. (…) Chacun en appelle à un renouvellement. Cela suppose des sacrifices dans la classe politique régnante. En 1791, sur proposition de Du Pont de Nemours, la Constituante décida que la totalité de ses membres seraient inéligibles dans la prochaine Assemblée. Chiche !

Jacques Julliard, Marianne, 24 décembre 2015 au 7 janvier 2016, N° 976-977.

(…) L’histoire montre que les corps humains, ceux des soldats ennemis tués ou blessés lors de conflits, ont souvent été utilisés comme des trophées. Les gravures des Désastres de la guerre, de Goya, témoignent de cette pratique. Le XXIe siècle s’est distingué par cette tendance macabre qui consiste à tuer certaines personnes afin de pouvoir les utiliser comme images : supprimer des otages dans l’intention de diffuser la vidéo de leur exécution est devenu courant dans les formes contemporaines de terrorisme. Lorsque des actes de torture ou des exécutions sont commis dans l’objectif d’être montrés sur Internet, l’acte d’image devient un événement à l’échelle globale. La distance entre l’acte, l’image et le fait de regarder se trouve abolie. C’est la peur et la confusion qui règnent. (…) À travers la légende de sainte Véronique, qui essuya de son voile le visage du Christ montant au Golgotha est une image faite de sang, de sueur, de larmes et de peau. Le corps devient une image, le Mandylion. Il fut ainsi tenu pour certain que le Christ lui-même avait créé la première image, celle de l’empreinte de son visage, la Vera Icon, l’image vraie. L’acte d’image trouve là un fondement idéologique.

Horst Bredekamp, historien de l’Art, Télérama, 26 décembre 2015 au 8 janvier 2016, N° 3441-3442.

« J’ai beau me dépiter contre la France, je ne cesse jamais de regarder Paris d’un œil affectueux : cette ville a mon cœur depuis mon enfance, et elle a fait sur moi ce que font les choses excellentes : plus j’ai vu, depuis, d’autres belles villes, plus la beauté de celle-là a de pouvoir sur mon affection et gagne sur elle. Je l’aime par elle-même, et plus dans son état seul que surchargée d’apparat étranger. Je l’aime tendrement jusqu’à ses verrues et ses taches. Je ne suis français que par cette grande cité : grande en population, grande par son heureuse situation géographique, mais surtout grande et incomparable par la variété et la diversité de ses agréments, la gloire de la France et l’un des plus nobles ornements du monde. Que Dieu chasse loin d’elle nos divisions ! »

Montaigne, Les Essais, livre III, chapitre IX, le un, hiver 2015-2016.

Sunday Press / 83 // Le chômage n’explique pas seul la montée du Front national ; Les assassins d’Yitzhak Rabin ; Le nécessaire contrôle des frontières ; la colère de Valentin Fabre et Jean Perrotet ; Les bâtiments autonomes énergétiquement à 300 %

Quand il apparaît que la violence et de le dogmatisme de la religion et les plus sombres desseins de politiciens prêts à tout débouchent sur l’assassinat prémédité d’un premier ministre de la seule démocratie de la région. Yitzhak Rabin, un meurtre et la fin d’un espoir de paix né avec les accords d’Oslo (1 & 2). Depuis... le chaos qui peut nous apparaître éternel. « Le Dernier Jour d’Yitzhak Rabin », d’Amos Gitaï, en ce moment sur les écrans du Méliès de Montreuil.
Quand il apparaît que la violence et de le dogmatisme de la religion et les plus sombres desseins de politiciens prêts à tout débouchent sur l’assassinat prémédité d’un premier ministre de la seule démocratie de la région. Yitzhak Rabin, un meurtre et la fin d’un espoir de paix né avec les accords d’Oslo (1 & 2). Depuis… le chaos qui peut nous apparaître éternel. « Le Dernier Jour d’Yitzhak Rabin », d’Amos Gitaï, en ce moment sur les écrans du Méliès de Montreuil.

(…) Le mécontentement (50 % d’abstention et 28 % de voix pour le FN parmi les votants), c’était le chômage ! La corrélation entre le vote FN et le chômage était, paraît-il, incontestable. (…) Et tans pis si des pays à faible chômage, comme la Suède et le Danemark, connaissent néanmoins une forte poussée d’extrême droite ; et si, à l’inverse, des pays à très forts chômage, comme l’Espagne ou le Portugal, sont épargnés par le prurit d’extrême droite. Et tant pis encore si, depuis deux mois, nous avons été tétanisés par d’autres sujets, comme l’afflux des migrants aux frontières de l’Europe, puis le terrorisme islamique, enfin la grand-messe du réchauffement climatique. L’avantage de l’explication par le chômage, corroborée en décembre par un taux de 10,2 % jamais vu depuis 1997, est de nous transporter comme sur un tapis volant en terrain familier, où fleurissent, à défaut de solutions efficaces, les explications rassurantes : celles qui font des chômeurs et des travailleurs menacés des proies toutes désignées et inconscientes pour la propagande d’extrême droite. (…) Et bien, pas d’accord ! J’ai tenté la semaine dernière d’expliquer pourquoi le Front national n’est pas le fascisme, où ce dernier existe pourtant, à l’état de traces. J’affirme aujourd’hui que le Front national ne se réduit pas à la question du chômage, même si, naturellement, celle-ci joue un rôle très important dans l’essor du phénomène. (…) Prenons justement le problème des rapports entre immigration et chômage. Ou bien l’immigration n’a pas d’incidence sur la montée du chômage, et l’on a tout intérêt à le dire. Ou bien il en a une, comme c’est probable, et il faut expliquer pourquoi c’est là provisoirement une des faces inévitables d’un phénomène qui peut devenir à moyen terme facteur de prospérité.

De même en matière d’insécurité. Ou bien il n’y a pas de corrélation entre immigration et insécurité, et il sera bon de le faire savoir. Ou bien il y en a une ; alors il faut expliquer pourquoi, et dire comment on peut venir à bout du danger. Ce qui est intolérable, c’est de faire comme récemment à propos de l’islam et de l’islamisme radical : déclarer de façon sotte et péremptoire qu’il n’y a pas de rapport entre eux ! Car le peuple est capable d’autant d’intelligence et de générosité que les élites. Je prétends même, sans verser dans le populisme, qu’il l’est davantage, car il est moins que les élites dominé par la cupidité et l’ambition.

La démocratie exige que l’on ne prenne pas les gens pour des imbéciles ou des chiens de Pavlov. Or c’est prendre les gens ordinaires pour des imbéciles que de réduire leur capacité politique à la seule considération de leur intérêt immédiat, et de leur dénier le droit de s’élever à celle de l’intérêt général. Le citoyen n’est pas qu’un acteur économique. Lorsque le reporter interroge un quidam : « Vous votez pour le Front national, pourtant vous n’avez pas subi vous-même d’agression », c’est là un ton condescendant et réducteur que l’on ne se permettrait pas avec un sociologue. « Rien ne sera désormais comme avant », avons-nous entendu à satiété depuis dimanche. Soit ! Alors commençons par traiter les citoyens comme des adultes responsables et non comme des fascistes en puissance.

Jacques Julliard, Marianne, 18 au 23 décembre 2015, N° 975.

(…) Yitzhak Rabin est mort de la main d’un extrémiste de 25 ans, Yigal Amir, mais qui a armé cette main et, surtout, dans quelles circonstances cet extrémisme s’est-il épanoui ? Une commission d’enquête était censée répondre, dont le film reconstitue certaines séances de travail et reproduit au mot près les témoignages qu’elle a recueillis. Au mot près, oui, comme tout ce qui figure dans le film, jusqu’à ce qui paraît aujourd’hui proprement insensé. En premier lieu, cette intervention d’une « psychologue clinicienne » qui, devant une assemblée de rabbins, déclare Rabin « schizoïde, déficient mentalement », et qui, à la question de savoir si d’autres dirigeants dans le monde présentent des caractéristiques identiques, cite un seul nom : Hitler. (NdR : elle ajoute qu’il en existe d’autres mais sans en citer aucun). La violence des mots et des comportements est inouïe. La mise en cause de Benyamin Netanyahou ne l’est pas moins : celui qui, après la mort de Rabin, lui succédera au poste qu’il occupe encore aujourd’hui était présent lorsque des manifestants appelaient au meurtre d’un premier ministre caricaturé en officier SS. De tout cela, il affirmera n’avoir rien vu, rien entendu. Si ce film de combat qu’a réalisé Amos Gitaï sidère et convainc autant, c’est qu’il procède d’une mise en œuvre experte de tous les moyens que le cinéma peut offrir. C’est à la fois éblouissant et terrifiant.

Pascal Mérigeau, L’OBS, 17 au 23 décembre 2015, n° 2667.

J’ai toujours critiqué l’idée de monde, ou d’Europe, sans frontière. C’est une vision dangereuse dont nous payons aujourd’hui le prix. Si je passe en voiture le pont de l’Europe entre Strasbourg et Kehl, sans contrôle douanier, sans contrôle policier, sans bureau de change, j’arrive de l’autre côté du Rhin et je suis en Allemagne. Or la frontière est une discontinuité historique, géopolitique, symbolique, identitaire, une limite de souveraineté. À condition de ne pas assimiler frontière et barrière. La bonne frontière moderne, civilisée, est une frontière que l’on franchit. Mais tout État a le droit de la contrôler. Puisqu’on ne le fait plus, des réseaux transnationaux criminels utilisent les facilités dont bénéficient les citoyens européens. Pour avoir oublié l’importance de ces limites, à gauche et dans les milieux d’affaires surtout, le FN s’est engouffré dans ce vide de représentation. (…) L’espace Schengen est le corollaire du grand marché intérieur. Il constitue la mesure la plus populaire en Europe depuis la paix. Mais le contrôle des frontières extérieures de l’espace Schengen n’a pas été bien traité. Si les États de la périphérie de l’UE, l’Italie mais surtout la Grèce, n’exercent pas leur rôle, avec l’aide de l’agence Frontex (qui n’a pas de mandat sécuritaire), les scénarios d’espace plus restreint de contrôle seront inévitables. Les Pays-Bas proposent de limiter les flux à cinq États de destination (Allemagne, Benelux, Suède). L’Allemagne imagine la création d’un groupe central de huit États pour recevoir les réfugiés. Il faut établir un contrôle des frontières là où on est capable de le faire. Pas dans les îles grecques avec un État défaillant et une Turquie qui n’est guère coopérative. Dans l’immédiat, les contrôles aux frontières intérieures des États les plus concernés par les menaces terroristes et les flux de réfugiés (1,2 million entre janvier et novembre 2015) seront maintenus pendant six mois au moins.

Michel Foucher, géographe, ancien ambassadeur et conseiller géopolitique, propos recueillis par Eric Fottorino, le un, 16 décembre 2015, N° 87.

(…) En France, lors d’un colloque à l’abbaye de Royaumont en 1961, les injonctions d’André Malraux à « une nécessaire démocratisation du théâtre » commencent à prendre corps. À la manœuvre, René Allio, le scénographe de Roger Planchon, vitupère « ces monuments pompeux dressés jadis au milieu des villes qui voulaient dire la rareté de l’intelligence et du goût » face auxquels « il faut que, dans les cités d’aujourd’hui, s’aménagent des lieux qui aideront à enseigner la proposition exactement contraire ! » Un tel positionnement politique ne pouvait que croiser la route de l’AUA à la Cité de l’architecture, un collectif informel et militant né en 1960, et composé d’une quinzaine de jeunes architectes, paysagistes, plasticiens, décorateurs, parmi lesquels Valentin Fabre et Jean Perrotet.

Une exposition sur l’AUA à la Cité de l’architecture témoigne de cette exigence de dessiner un nouveau monde non pas « radieux », comme le voulait Le Corbusier, mais égalitaire. Par petits groupes, les membres du collectif s’attaquent donc au logement, avec des ensembles comme la Villeneuve, à Grenoble, ou la cité Lénine, à Aubervilliers ; au sport, avec la piscine d’Aubervilliers, celle du Forum des Halles, à Paris, ou la patinoire de Saint-Ouen ; à la culture enfin, où le duo Fabre et Perrotet s’impose, avec, notamment en 1980, la MC 93 de Bobigny, premier spécimen créé ex nihilo. Un bâtiment-outil pensé pour le spectacle sous toutes ses formes. Suivront encore le Théâtre des Quartiers d’Ivry, celui de Sartrouville, La Colline à Paris, et encore des salles à Montélimar, Le Vésinet, Colombes, Creil, Sceaux, Evry, Angoulême, Rennes, Saint-Étienne, Toulouse, Toulon…

Mais leur préféré reste le Théâtre de la Ville. Cependant, alors que le photographe cherche le meilleur angle pur donner toute sa puissance au béton brut de l’envers des gradins, Fabre et Perrotet semblent soudain mal à l’aise. Lequel explose le premier ? Qu’importe, la colère est la même. « Tout le monde sait que le théâtre va fermer pour travaux dès septembre et personne ne nous a rien dit de la nature du chantier : ni les architectes en charge de cette rénovation, ni le directeur des lieux, Emmanuel Demarcy-Motta, ni même le maître d’ouvrage, à savoir la ville de Paris. » Seule la maire, Anne Hidalgo, a poliment accusé réception en mai dernier de leur courrier, sans lui donner de suite tangible… Pourtant, le droit est formel (articles L111-1 et suivants du code de la propriété intellectuelle) : « L’auteur d’une œuvre de l’esprit [tels “les plans, croquis et ouvrages relatifs à l’architecture’’] jouit sur cette œuvre d’un droit de propriété incorporelle exclusif et opposable à tous. » En clair : pas touche sans leur accord.

Luc Le Chatelier, Télérama, 19 au 25 décembre 2015.

(…) Pour ce projet (Paris 2050 : les cités fertiles face aux enjeux du XXIè siècle), nous ne cherchons pas à faire table rase du passé. La ville doit être la manifestation du meilleur de chaque époque. Il y a deux siècles, le baron Haussmann a rasé 75 % de l’île de la Cité pour des raisons hygiénistes et sanitaires. Dans le cadre de la ville intelligente, les nouveaux bâtiments autonomes énergétiquement à 300 % pourront alimenter les immeubles haussmanniens énergivores. C’est de la solidarité énergétique. On peut ainsi conserver un patrimoine au sein d’une ville post-énergie fossile. Si c’est techniquement possible, la question est de savoir quels sont les leviers politiques pour y parvenir. J’ai parfois l’impression en Europe, qu’il y a une rupture générationnelle : on continue à construire des bâtiments inertes, c’est-à-dire qui ont encore besoin d’une énergie extérieure, alors que depuis cinq à dix ans, nous avons les moyens de concevoir des bâtiments autonomes en énergie. Mais un jour sans doute, ce sera moi qui serai complètement dépassé.

Vincent Callebaut, architecte, propos recueillis par Catherine Calvet, Libération, 19&20 décembre 2015, N° 10756.

Renouveau politique : pas de jugement précipité !

Le précipité politique et médiatique est à éviter pour tout changement politique. Ne prenons pas les déclarations actuelles sur les « prises de conscience » et « les engagements de changement fondamental » comme le socle d’un futur qui s’annonce mais ne peut se construire et révéler que lentement. Surtout parce qu’il y a urgence. Ne tombons ni dans l’acide, ni dans le basique.
Le précipité politique et médiatique est à éviter pour tout changement politique. Ne prenons pas les déclarations actuelles sur les « prises de conscience » et « les engagements de changement fondamental » comme le socle d’un futur qui s’annonce mais ne peut se construire et révéler que lentement. Surtout parce qu’il y a urgence. Ne tombons ni dans l’acide, ni dans le basique.

Attention ! Sur les voies, certes incertaines, de la rénovation politique, un train peut en cacher un autre.

Ainsi, les pronostiqueurs de l’échec – souvent patentés du cynisme élégant bien en cours – et les autres rieurs – vaccinés il est vrai par la répétition si ancienne des faux semblants – devraient être prudents dans leur pronostic du pire. On peut même le souhaiter.

À défaut de les convaincre (d’une certaine manière, nous avons d’ailleurs besoin de leur vigilance), peut-on du moins les appeler à ne pas se précipiter dans l’analyse à courte vue qui fait les titres depuis une semaine.

En effet, je ne sais si nous devons vivre la vie comme une circonstance, mais l’histoire nous a enseigné que la politique devait ses plus grands moments (positifs et négatifs) aux circonstances. Or après les résultats des régionales de 2015, nous y sommes.

La précipitation, elle submerge les écrans et les ondes par le vide de déclarations où la main sur le cœur – et non l’inverse – les dirigeants politiques s’improvisent en petits peintres au costume blanc immaculé et porteurs des pots de peintures du renouveau fraîchement ouverts après le grand lessivage de leurs boutiques provoqué par la vague du Front national. Non pas un jet passager venu d’une houle portée par un mauvais vent, mais une puissance qui ne trompe pas ses origines de lame de fond attendue.

Les uns disent qu’ils doivent changer le nom de leur parti (Julien Dray). L’ami de celui-ci (Jean-Christophe Cambadélis) préfère regarder hors ses murs et invite un autre parti, « le centre » (par ailleurs composite), à se détacher de la droite. De ce côté plusieurs font le constat qu’à vouloir copier le Front national… les citoyens préfèrent l’original à la copie et que face à lui il faut un Front républicain (Nathalie Kosciusko-Morizet et Jean-Pierre Raffarin). Leur leader (Nicolas Sarkozy) préfère, le soir des résultats, quitter le siège de son parti et laisser ses « ouailles » orphelines pour, la mine chiffon, se poser – pour la photo qui fera jaser – sur la banquette du stade du PSG et échanger ses visions sur l’avenir de la France (et probablement du monde) avec son ami Qatari qui en est le propriétaire.

De ces précipitations politiques accélérées par l’appétit des médias simplificateurs et de l’empressement irréfléchi à y répondre pour tenir la flamme de l’existence factice allumée, on ne retiendra bientôt bien peu de chose. Cette logorrhée est faible en arguments.

Un seul est clair car il s’agit d’un appel au secours pour sa propre vie : celui de « la main tendue » à François Hollande par Cécile Duflot pour une reconstruction de la gauche. C’est l’histoire du noyé des élections qui veut remonter à bord du bateau qu’il a lui-même sabordé.

Mais plus généralement, au-delà de cette semaine confuse, n’attendons rien d’une politique précipitée car, sérieusement, le futur ne peut être dessiné rapidement.

Le hasard, dont certains pensent qu’il va être la providence de leur parti, est surtout un inattendu facétieux. Et peu d’hommes savent le saisir. Ils sont très rares, et comme souvent en politiques, ils sont alors seuls à devoir agir. Souvent contre leur parti pour une rencontre positive avec leur pays.

À cette heure, ils ne sont que deux à pouvoir se saisir de cette opportunité qui leur est offerte.

À gauche, le président François Hollande constate ce qu’il sait depuis longtemps : ses alliés d’hier – Front de gauche (tous rouges confondus) et écologistes (tous verts déchirés) – sont effacés de l’histoire vivante. Pour des raisons et de manière différentes. Ils n’ont pas su saisir leur époque et les Français n’attendent rien d’eux pour les plus hautes responsabilités. Il a donc l’obligation de changer, de rénover, de fonder une nouvelle approche et une nouvelle action de la politique. En un mot d’élargir, de constituer de nouvelles agrégations. Le pourra-t-il pour 2017 ? C’est court. Très court même quand on sait que tout candidat a besoin d’un parti sinon derrière lui, du moins loyalement à ses côtés. Mais étant Président, son parti ce sont les Français et il peut leur parler directement.

Alain Juppé est à droite celui qui, par sa place à part construite patiemment, avec rigueur et méthode sur les quais de Bordeaux, peut légitimement s’affranchir d’un passé qu’il juge révolu pour l’avoir longtemps pratiqué et analysé. La tâche n’est guère plus simple pour lui. Car Nicolas Sarkozy – peut-être pas le grand perdant, mais assurément le grand perdu de la dernière période tant il apparaît dans ses déclarations et ses décisions comme totalement égaré par son désir aveuglant de revanche personnelle – continue à s’agiter avec des soutiens encore puissants. Mais, compte-tenu de son lent mais progressif décrochage avec les Français, il est probable que certains vont prendre leurs distances.

Droite, gauche… gauche, droite, l’état de la France est tel que ces distinctions mêmes ne sont plus tout à fait pertinentes au vu des circonstances. Il est désormais avéré qu’il ne s’agit pas des bons mots pour la reconstruction du lien de la politique avec les citoyens. Non qu’ils ne fassent plus sens, car ils porteront toujours de vraies différences essentielles à l’indispensable alternance démocratique. Mais en ces temps de perdition des repères, les deux qualificatifs, d’autant plus qu’ils sont sur-joués le plus souvent et éructés de manière automatique. Ces « marqueurs » apparaissent pour ce qu’ils sont : dogmatiques et comme tout réflexe pavlovien, ils n’ont en rien la capacité d’aider à la mobilisation nécessaire pour mettre fin à la défiance croissante des Français. Les deux grandes familles de l’idéal républicain s’usent dans ces postures destructrices pour la société.

Naturellement, elles devront s’opposer demain pour le débat démocratique mais continuer, sur tous les sujets et quoi que fasse « l’autre », ce spectacle factice de fausse opposition, c’est prendre le risque d’un bien mauvais précipité chimique qui peut provoquer la dissolution des deux parties. Au profit de l’élément explosif rejeté au fond des urnes lors du second tour des régionales, mais qui, nous le savons, attend le prochain tour. Le sien.

La responsabilité, puisque l’urgence est grande, est de prendre son temps et d’éviter les précipitations du temps médiatique, au risque que l’emballement des solutions vites pensées ne viennent au contraire démontrer l’incapacité du changement réel.