Sunday Press 87 // On s’intègre par l’école / La difficulté de comprendre son temps / La différence entre la plume et les meurtres de masse / Sécurité, le débat permanent / Touche pas à ma Vespa

La municipalité de Gênes (Ligurie), dirigée par le maire Marco Doria (gauche), a profiter des derniers jours de 2015 pour publier une directive interdisant la circulation de 7 à 19h00, des scooters aux normes européennes d’émission Euro 0 dans une grande partie de la ville portuaire. Les 20.000 propriétaires s’en étranglent encore…
La municipalité de Gênes (Ligurie), dirigée par le maire Marco Doria (gauche), a profiter des derniers jours de 2015 pour publier une directive interdisant la circulation de 7 à 19h00, des scooters aux normes européennes d’émission Euro 0 dans une grande partie de la ville portuaire. Les 20.000 propriétaires s’en étranglent encore…

(…) Ce qui pencherait plutôt pour l’adoption de cette mesure (la déchéance de nationalité), c’est que la nationalité est fondée sur l’adhésion. C’est pourquoi à 18 ans on peut renoncer à la nationalité française si on en fait la déclaration explicite. La nation est un plébiscite de tous les jours, jusqu’à la majorité. La nationalité implique une conscience et un effort. Je suis très partagé car cette mesure de déchéance a été annoncée en catastrophe pour des effets largement symboliques. J’aurais préféré la mesure d’indignité nationale telle qu’elle existait en 1945, qui ne permet pas d’expulser une personne physiquement mais civilement, en la privant du droit de vote. (…) Le vrai problème, derrière cela, c’est l’intégration. Avec ce débat sur la déchéance de nationalité, on a trouvé le moyen d’éviter les questions. Or on intègre par le travail. Un étranger s’intègre en appartenant à une communauté de travail. Il s’inscrit dans un syndicat, participe du mouvement ouvrier. C’est ainsi que Polonais et Italiens sont devenus Français. Et on s’intègre par l’école, qui doit enseigner l’histoire de France par la chronologie et non de façon thématique. Hélas ! on cherche en vain la singularité française dans les programmes actuels.

Régis Debray, écrivain, le un, 20 janvier 2016, N° 90.

(…) L’histoire fourmille d’exemples de ce que l’on n’a pas voulu voir. On cite souvent les accords de Munich de septembre 1938, qui ont abandonné la Tchécoslovaquie aux mains de Hitler. Tout le monde pensait que la paix était sauvée, oubliant que Hitler voulait la guerre. Aveuglement d’une culture politique qui ne pouvait ni ne voulait envisager qu’un État souhaite délibérément le conflit armé ! Autre exemple, Mai 68 : personne n’imaginait l’ampleur qu’allait prendre l’événement, car ce n’était pas les syndicats ou les partis politiques qui avaient lancés le mouvement, et les étudiants n’étaient pas encore « légitimé » comme acteurs plausibles de l’histoire. Le général de Gaulle lui-même ne comprenait pas – « qu’est-ce qu’ils veulent donc ? ». D’autres cas de figure témoignent de la façon dont les schémas de pensée obscurcissent parfois la lecture des événements. Qui se doutait par exemple, quand tout le monde avait les yeux rivés sur le Japon, que la Chine deviendrait la deuxième puissance mondiale ? On n’imaginait pas, tout simplement, qu’une grande puissance économique puisse naître d’une économie de boutiques… Et quand Al-Qaida a déclaré la guerre aux États-Unis en 1996, le New-York Times n’y a consacré que trois lignes. On n’a pas compris non plus la révolution iranienne et l’alliance entre le parti communiste de ce pays et l’ayatollah Khomeyni – qui, au passage, a contredit toutes les prévisions de l’époque en réussissant à mettre une nation au service de l’islam. Les schémas nous aveuglent : on croit trop souvent que l’histoire n’est faite que par des dictateurs, des partis, des militaires ou des idéologies, et cette méprise aboutit à de faux diagnostics. (…) La première désillusion trouve son origine dans la certitude que le cours de l’histoire est inscrit dans le marbre. Qu’il s’agisse de la monarchie, du libéralisme, de la République ou du socialisme, l’histoire, quelle que soit l’idéologie, semblait mener inéluctablement vers la libération de nos sociétés, le progrès, technique et politique, étant largement associé à cette libération. On a cru ainsi que le fascisme et le nazisme ne seraient finalement que des incidents fâcheux ; ce fut un choc de réaliser que ce qui semblait tellement contraire au progrès pouvait s’enraciner durablement dans un pays. De même en France, en 1946, le rêve d’un avènement du socialisme par des élections démocratiques s’est dilué avec l’arrivée de De Gaulle et le début des Trente Glorieuses… À gauche, la désillusion fut grande. Sur ces erreurs d’appréciation, les images peuvent nous renseigner. Les actualités américaines, lors de la grande dépression d’après 1929, montraient par exemple des chômeurs une gamelle à la main. À la même époque, en Allemagne, la propagande nazie filmait des chômeurs attablés à une soupe populaire… que l’on retrouvait ensuite mieux habillés et revigorés ! Les vaincus de l’histoire apparaissaient soudain comme les vainqueurs de la rue. Une leçon à retenir quand, dans les prisons d’aujourd’hui, on sait que certains imams persuadent des délinquants qu’ils peuvent se réhabiliter en servant la cause de l’islamisme. Vaincus de l’histoire sociale, ces délinquants deviennent des héros virtuels.

Marc Ferro, historien, propos recueillis par Gilles Heuré, Télérama, 23 au 29 janvier 2016, N° 3445.

Certes, on trouvera toujours des convergences et des communautés entre deux auteurs. Ainsi, à bien des égards, s’agissant de l’école, de la culture et de la laïcité, la pensée d’Alain Finkelkraut n’est pas très éloignée de celle d’Élisabeth Badinter. Comme il serait difficile de dénoncer une école « néoréac » en soulignant ces convergences, on insistera sur d’autres, qui permettent d’associer Finkelkraut à Éric Zemmour. Il suffira ensuite d’y ajouter Richard Millet, cible parfaite mais déplacée, et Michel Houellebecq dont on oublie au passage qu’il incarna, pour le Monde, l’avant-garde littéraire. À quelles idées progressistes s’opposent donc ces affreux réactionnaires ? Leur principal pourfendeur, Daniel Lindenberg, les accuse de participer « au déploiement d’une véritable rhétorique d’extrême droite », fondée sur « la critique antimoderne d’une société ouverte. » (…) Et Daniel Lindenberg d’asséner que toutes les références aux Lumières, à la République, à la nation et même au féminisme sont dévoyées pour devenir les masques d’un racisme. Nous voici avertis. « La tentation est grande d’instrumentaliser les crimes de Daech. »

La principale force obscurantiste et réactionnaire ne serait donc qu’un prétexte à l’établissement d’une pensée véritablement réac. Orwell n’est jamais bien loin. Des actes proprement réactionnaires, dans le plein sens du terme, peuvent bien être commis en France. Ce n’est rien. Assassiner des dessinateurs coupables de blasphème, abattre froidement des juifs, mitrailler aux terrasses des cafés, massacrer les spectateurs du Bataclan, n’est-ce pas l’expression de la réaction la plus noire ? Eh bien non. Selon Daniel Lindenberg, le réac est celui qui n’accepte pas l’enfermement des femmes sous le voile et la contestation des enseignements historiques et scientifiques de l’école. Car tout cela n’a guère d’importance, on « instrumentalise » les meurtres pour valider une réhabilitation de l’humanisme, des Lumières, de l’école, de l’universalisme représenté par la République, qui sont autant de vieilleries réactionnaires. Pourquoi Lindenberg s’inquiète-t-il de l’évolution de la pensée depuis la chute du mur de Berlin ? Rien n’a changé. Avant 1989, les régimes issus des révolutions du XXe siècle passaient pour progressistes. Il n’y avait pourtant pas de société plus fermée et inégalitaire que la société soviétique, à l’exception des diverses dictatures laïques ou religieuses censées mener les anciens peuples coloniaux à l’émancipation. L’effondrement de ces prétendus régimes progressistes a bien provoqué, partout, des vagues réactionnaires. Sauf que la plus terrifiante et la plus raciste ne s’exprime pas par la plume, mais par la terreur et le meurtre de masse.

Guy Konopnicki, Marianne, 22 au 28 janvier 2016, N° 980.

Jean d’Ormesson a demandé à Manuel Valls s’il avait conscience de s’être « droitisé » et comment il vivait cette trahison. Car désormais c’est une affaire entendue dans presque tous les médias, François Hollande a dit adieu au socialisme. Il entraîne dans ce geste non seulement son gouvernement et son parti et la gauche entière. C’est une période terrible que nous allons continuer à vivre, tandis que les assassinats et les attentats des djihadistes se poursuivent un peu partout et, avec celui de Marseille, menacent la coexistence des communautés juives et musulmanes. La seule image de paix qu’on ait à cet égard aperçue est celle du pape visitant la synagogue à Rome. La réflexion qui m’a intéressée dans la réponse de notre Premier ministre, c’est celle à travers laquelle il a rappelé que l’accusation d’avoir viré à droite vient de l’obligation où se sont trouvés la police, la justice, le renseignement et même l’armée d’être mobilisés pour déjouer les menées de l’État islamique. Il a précisé qu’il s’agissait en somme de la perception que l’on avait de la sécurité, et qu’elle n’était pas une valeur de droite, mais au contraire une préoccupation populaire. Je dois dire que cela m’a rappelé une conversation que j’ai autrefois entendue entre François Mitterrand et Pierre Bérégovoy. À vrai dire, le Premier ministre de l’époque ne parlait pas, c’était le président de la République qui disait : « Sans doute notre ami Pierre Bérégovoy va-t-il nous rappeler une fois encore ses origines populaires et l’appréciation positive que l’on y trouve en ce qui concerne l’ordre et la sécurité. » Ce sont des débats permanents.

Jean Daniel, L’OBS, 21 au 27 janvier 2016, n° 2672.

(…) Pour un Génois, c’est presque impossible « C’est comme nous priver de la mer, du vent, des couchers de soleil, du sirroco, de la Sampdoria et du Genoa [les deux clubs de football de la ville], a écrit Francesco Cevasco dans le quotidien Il Corriera Della Sera du 15 janvier. La Vespa c’est la pensée en mouvement, c’est notre éducation sentimentale. Sans Vespa, pas de Gregory Peck et d’Audrey Hepburn dans Vacances romaines. Ceux qui polluent ne sont pas les propriétaires de Vespa, mais les conducteurs de voiture tout-terrain garées en triple file. Prenez garde, la Vespa [en français, la guêpe] pique quand elle est en colère. » Elle pique et s’organise. Un essaim de « vespistes » a lancé avec succès le hashtag #lamia vespanonsitocca (« Touche pas ma Vespa »). « La Vespa est née à Gênes et elle meurt à Gênes », ne craignent pas de proclamer les propriétaires de ces quasi-antiquités, bien décidés à ne pas céder à la loi. L’adjoint à l’environnement reçoit des centaines de courriels pour qu’il renonce à son interdiction. « J’ai eu moi-même un engin de ce type, rétorque-t-il dans la presse italienne. Elle polluait et la santé publique est quelque chose qui a son importance. » En attendant, prudemment, l’application de la directive de la municipalité a été au 1er avril.

Philippe Ridet, M Le magazine du Monde, 23 janvier 2016, n° 227.

Écumes de surface et lame de fond

Capture d’écran 2016-01-23 à 16.37.41Les petites phrases font le bonheur des intervenants sur la blogosphère. On peut aussi dire qu’elles en révèlent la limite puisqu’étant si prompt à l’échauffement spontané des « esprits », les réseaux sociaux accumulent davantage de cris émotionnels que de raison maîtrisée. Ce n’est plus de l’info, c’est du faux. Il paraît que des enseignants s’en préoccupent constatant que le public dominant – les jeunes – ne mesurent pas que cette émotion surchauffée est synonyme de pensée fauchée.

Deux exemples de la semaine le montrent une nouvelle fois.

Le 22 janvier, à Davos et sur les antennes de la BBC, Manuel Valls déclarait que : « L’état d’urgence pourrait être maintenu jusqu’à ce qu’on puisse en finir avec Daech » ajoutant « La guerre, c’est utiliser tous les moyens dans notre démocratie pour protéger les Français. Nous ne pouvons pas vivre tout le temps dans l’état d’urgence. Mais tant que la menace est là, nous pouvons utiliser tous les moyens à disposition. » Plus tard Matignon devait à nouveau préciser que l’exécutif n’avait nullement l’intention de prolonger l’état d’urgence pendant des années.

Il faut dire qu’entre-temps l’interprétation faisait florès… Libération titrait : « Valls, le coup d’état d’urgence permanent » ; L’Express choisissait : « L’état d’urgence sera prolongé “le temps qu’il faudra’’» avec un jeu de guillemets de citation n’entourant que la deuxième proposition.

Le 20 janvier, sur BFM-TV qui avait enflammé de la même manière les titres avec sa déclaration : « La vie d’un entrepreneur, elle est bien souvent plus dure que celle d’un salarié. Il ne faut jamais l’oublier. Il peut tout perdre, lui, et il a moins de garanties.» L’Express et l’Expansion titraient : « La vie d’un entrepreneur est souvent plus dure que celle d’un salarié. » Le « bien » disparaît, ainsi que l’explication qui suit. Le Figaro est plus court encore, il enlève le « bien » et le « souvent » : « la vie d’en entrepreneur est plus dure que celle d’un salarié ». RTL emboite ce pas là. Un adjoint de Paris, collaborateur de L’OBS Le Plus intervertit deux mots « bien » et « souvent » pour arriver à la formule de l’Humanité : « La vie d’un entrepreneur est souvent bien plus dure que celle d’un salarié ». En omettant la phrase explicative.

Ces jeux et effacements de mots ne sont pas anodins. En fait Manuel Valls annonce de fait la reconduction de l’état d’urgence qui sera proposée à l’Assemblée nationale prochainement. Et ensuite, il ouvre une des nombreuses réflexions sur ce que sera le nouveau texte de la Constitution concernant l’arsenal juridique qui doit être, selon le gouvernement, modifié pour mieux répondre – probablement sans état d’urgence justement ! – à toute situation de crise ou de guerre comme celle que nous subissons. De la même manière, Emmanuel Macron pointe un fait réel de l’économie d’aujourd’hui et probablement davantage encore celle de demain (économie numérique et importance des petites et moyennes entreprises pour la création de valeurs et d’emplois) qui le mérite. Il n’oppose pas les salariés (dont tous les grands patrons sont d’ailleurs) et les petits patrons, il révèle que les souffrances au travail ne sont pas d’un seul côté.

Il ne s’agit pas pour autant d’occulter la communication de « transgression fondatrice » utilisées par les deux protagonistes au service de leurs ambitions clairement affichées… et par ailleurs légitimes comme toutes les autres. Mais faire mauvaise mousse avec un recueil partiel de l’écume de phrases ne permet pas de mesurer la lame de fond, elle bien réelle qui se produit dans notre pays. Il est de grands débats qui traverse et traverseront des droites et des gauches qui ne seront plus égales ni pareil demain. Les deux sujets retenus ici seront suivis de bien d’autres.

C’est pourquoi le pourtant recommandé « fact checking » (vérification par les faits) fait particulièrement défaut. Dans la presse, ce qui est grave. Sur Internet, ce qui est courant. D’où l’imprudence à courir sans retenue derrière ces foulées brasse-tout.

Voyage dans les vies cinéma

Cineastas. Photo © Carlos Furman.
Cineastas. Photo © Carlos Furman.

Si la vie est un roman, Cineastas nous invite à prendre garde s’il advenait que nous souhaitions en faire un film. Surtout s’il s’agit de la nôtre et que l’envie nous prenne au moment où nos dernières années, nos derniers mois sont comptés. En fait… tout le temps ! En effet quelle(s) trace(s) voudrions-nous laisser à la postérité, à l’étude ?Avons-nous quelque chose d’original à léguer… et d’ailleurs ne risquons-nous pas de léguer des images… de films. De ces moments artistiques dont nous nous sommes emplies, parfois de manière non volontaire, parfois avec efforts. Nous sommes en fait imbibés de sons, d’éclairs, d’images, de couleurs avec lesquels, sans nécessairement construire un monde avec cet empilage, il est probable que nous ayons façonné notre personnalité, développé nos envies, nos désirs et aussi choisi ces toboggans de vitesse où nous aimons nous lancer pour le meilleur et le pire.

Mariano Pensotti, par une scénographie frontale et des dialogues croisés/superposés, place ses acteurs et nous-mêmes dans des scènes simultanées où tout se joue. Où tous jouent. Les comédiens sont à la fois des cinéastes, des acteurs, des producteurs de films qui avancent, stagnent, meurent. Les créations où ils interviennent sont le reflet de leur vie puisqu’ils s’y impliquent pleinement, construisent et déconstruisent. Ils coupent (leur vie donc), trichent, se révèlent. Et disons-le, souvent se rendent d’un ratage final. Leur film ne peut être eux. Et eux, même lorsqu’ils recherchent la vérité, se retrouvent, jusque dans la scène finale, dans un film. Quant à nous, emballés dans ce tourbillon, même si l’on n’a guère le temps de se demander ce que nous voudrions personnellement laisser pour graver un avenir bien friable, on quitte le spectacle avec – peut-être ? – une volonté raffermie de construire notre vie. Sans cinéma. Merci le théâtre.

Jusqu’au 22 janvier 2016

CINEASTAS. Texte et mise en scène Mariano Pensotti.

Nouveau Théâtre de Montreuil – 1, place Jean-Jaurès. 93100 Montreuil. www.nouveau-theatre-montreuil.com

Réservations : 01 48 70 48 90

Sunday Press 86 // « Si ce n’est pas nous, c’est eux… » / Les 20.000 princes saoudiens / La Mercedes chinoise / Anselm Kiefer : « Aurais-je pu être nazi ? » / La double non-imposition de McDonald’s

« Symbole héroïque 1 » (1969-1970) représente une situation dans laquelle Anselm Kiefer a revêtu l’uniforme militaire de son père, et où il fait le salut hitlérien. Photo Catalogue de l’exposition « Anselm Kiefer » Centre Pompidou. Jusqu’au 18 avril 2016.
« Symbole héroïque 1 » (1969-1970) représente une situation dans laquelle Anselm Kiefer a revêtu l’uniforme militaire de son père, et où il fait le salut hitlérien. Photo Catalogue de l’exposition « Anselm Kiefer » Centre Pompidou. Jusqu’au 18 avril 2016.

(…) Le premier souci de tout président, en Égypte et ailleurs, n’est pas d’éliminer l’autre extrême, mais d’exterminer le milieu. De maintenir une option alternative qui fasse peur. S’il y a un milieu, la société civile et démocrate peut se tourner vers lui. Le pouvoir a besoin de dire : « Si ce n’est pas nous, c’est eux », et tout le monde tremble. En miroir, les Frères musulmans rabâchaient : « Si ce n’est pas nous, c’est le pouvoir militaire. » Les Frères musulmans sont passés avec 51 %. Nombre d’Égyptiens voulaient les laisser essayer, persuadés que si cela ne marchait pas ils dégageraient au bout de quatre ans. Pourquoi pas ? Ils ne parlaient pas de l’application de la charia ou d’imposition du voile. Le Parlement existait toujours et ceux qui dénonçaient l’islamisme ne filaient pas immédiatement en prison. La peur s’est dissipée. Jusqu’au jour où Mohamed Morsi, premier président élu démocratiquement et premier civil à occuper ce poste, a déclaré qu’il prenait les pleins pouvoirs. Cela a changé la donne. La contestation contre le « nouveau pharaon » a gonflé. Et, en juin 2013, la population entière – dix millions de gens, du jamais-vu – est descendue dans les rues pour lui dire : « Dégage ! » Son gouvernement n’avait plus aucune crédibilité, même auprès de ses ex-supporters. Il était au pouvoir et la population n’avait pas vu plus de sucre, d’huile ou de prospérité. En juillet, plutôt que de le renverser, l’armée aurait dû faire en sorte qu’il termine son mandat de quatre ans et que de nouvelles élections soient garanties. Pas d’ambivalence de ma part : heureusement que l’armée égyptienne, épine dorsale du système politique depuis Nasser, est là. Sinon, l’Égypte serait la Syrie ou la Libye. Mais elle devrait être dans une posture de garant des institutions, et non au premier plan. À ce moment de l’histoire, il était possible d’éliminer cette force, l’islam politique. N’aurait-il pas mieux valu lui laisser faire la preuve de son incompétence ? »

Jihan el-Tahri, documentariste égyptienne, Télérama, 16 au 22 janvier 2016, N° 3444.

(…) Pour maintenir le statu quo face à des tentations révolutionnaires, Riyad est prêt à soutenir les autocrates : soit en permettant leur retour, comme celui du général Sissi en Egypte, soit en évitant que n’émergent des régimes qui pourraient représenter à terme un danger. Enfin, contrairement à ce qu’on imagine, les Saoudiens sont de grands ennemis de l’islam politique. Le pacte entre le religieux et le politique est un partenariat. Les princes donnent aux religieux la garantie d’appliquer la norme wahabite dans la société saoudienne et d’assurer la diffusion de leur message. En retour, les religieux laissent le politique aux princes. Quand ces derniers font de la realpolitik, les religieux restent en retrait. C’est une sécularisation paradoxale. Chacun a son domaine réservé. (…) Toutes nos relations avec des dictatures devraient nous poser problème. La polémique sur les droits de l’homme devrait aussi exister à propos de l’Egypte du général Sissi où la violence est terrible. Le risque, aujourd’hui, serait que l’Arabie « perde les pédales » : l’homme fort à sa tête est un jeune de trente ans, Mohammed ben Salman. Il est ministre de la Défense et fils d’un roi effacé qui lui a confié nombre des affaires du royaume. Ben Salman essaie de montrer qu’il a de l’audace. Mais quel amateurisme ! Quand il a présenté la coalition de l’Arabie Saoudite contre le terrorisme, quatre pays dont le Pakistan et l’Indonésie ont fait savoir le lendemain qu’ils n’avaient pas été prévenus. C’est inquiétant de voir une Arabie blessée, se sentant menacée, incomprise des Occidentaux, dirigés par des responsables impulsifs et sans expérience. Il faut en tenir compte pour l’avenir. (…) Les princes constituent la première caste. La famille royale contrôle le politique. Ce sont quelque 20 000 princes saoudiens, tous descendants du roi Ibn Séoud, disparu en 1953 en laissant 50 fils, qui gouvernent. Ce système permet de placer l’un des siens à tous les postes stratégiques. C’est ce qui l’a protégé des coups d’État militaires par exemple.

Stéphane Lacroix, politiste, propos recueillis par Éric Fottorino et Laurent Greilsalmer, Le un, 13 janvier 2016, N° 89.

Bentu a beau signifier « terre natale », n’y voyez aucun accent à la « Heimat ». Finie l’expression collective, voire identitaire. Exit les étiquettes comme si « réalisme cynique » ou « political pop, en vogue à la fin des années 1990. « La génération actuelle ne veut pas s’exprimer en son nom propre », souligne Philip Tinari, directeur du centre d’art UCCA à Pékin, et co-commissaire de « Bentu ». Directrice de la Fondation Louis Vuitton, Suzanne Pagé ne dit pas autre chose : « Derrière la foule qui frappe les visiteurs en Chine, il y a de vraies individualités. » Des individualités irréductibles aux poncifs. Certains ont fait leurs gammes à l’étranger, avant de revenir au bercail. Xu Qu (né en 1978), a suivi l’enseignement de l’artiste suisse John M Armleder à l’université de Brunswick. Pour autant, il ne s’est « jamais posé la question de rester en Allemagne ». « Le rythme y est lent, moi, je travaille très vite », précise-t-il. Son aîné Zhang Huan (1965) abonde : « L’Europe ronronne, les Etats-Unis ne sortent pas de leur sommeil. La Chine, elle, ne dort jamais. La chose la plus importante que j’ai apprise à New-York, c’est que j’étais chinois. » Depuis qu’il s’est réinstallé, voilà huit ans, à une heure de Shanghaï, cet ancien performeur a endossé la casaque de l’entrepreneur pressé. « J’ai quatorze minutes, ne répétez pas vos questions, cingle-t-il. (…) Tout en noir arty, son cadet Xu Zen (1977) sait aussi ménager sa communication. Cet artiste prolifique s’abrite derrière la société Madeln Company, qu’il a créée en 2009. Du chef d’entreprise, il cultive les attributs. « J’ai une Mercedes car toutes les entreprises doivent avoir une belle voiture pour la façade », rigole-t-il. Avant de reprendre plus sérieusement : « La réalité c’est qu’un artiste aujourd’hui, c’est une marque. Tous les gens sincères vous le diront. »

Roxana Azimi, M le magazine du Monde, 16 janvier 2016, n° 226.

(…) L’exposition, conçue de manière chronologique, commence avec la série des toiles qui ont fait scandale en leur temps et qui peuvent encore choquer. Cette peinture (Symbole héroïque 1 » (1969-1970) représente une situation dans laquelle Anselm Kiefer a revêtu l’uniforme militaire de son père, et où il fait le salut hitlérien. À l’époque, l’Allemagne se reconstruit dans l’amnésie, et l’artiste tient à briser le tabou de ce passé nazi occulté. « Il fallait que je sache si, moi aussi, j’aurais pu être un nazi. Par la suite, je me suis libéré de cette histoire-là pour en explorer de plus anciennes », nous explique l’artiste, qualifié, à raison, de grand peintre d’histoire.

Judith Benhamou-Huet, Le Point, 14 janvier 2016, n° 2262.

Depuis 2009, le géant mondial de la restauration rapide a réussi à échapper à l’impôt au Luxembourg en dépit de profits juteux – plus de 250 millions d’euros en 2013 – via deux mécanismes. Il a d’abord récupéré dans ce pays, connu pour sa fiscalité douce, une part significative des profits de ses autres filiales européennes, sous forme de royalties sur l’utilisation de sa marque, une pratique connue sous le nom de « patent box ». Puis il a négocié un accord préférentiel – dit rescrit fiscal – avec les autorités luxembourgeoises, qui limite fortement son taux d’imposition. Motivation de l’avantage consenti par le Grand-Duché : les profits de McDonald’s transférés aux Etats-Unis sont a priori taxés Outre-Atlantique. Cerise sur le gâteau, la chaîne de fast-foods a négocié avec le Luxembourg un deuxième rescrit supprimant l’obligation de prouver son imposition américaine. Résultat, elle ne paie d’impôt ni en Europe ni aux Etats-Unis. Bruxelles a fini par s’en émouvoir. En octobre, la Commission a lancé une enquête sur les accords noués avec le Luxembourg. La commissaire à la Concurrence Margrethe Vestager, a commenté, non sans humour : « Les accords qui visent à éviter la double imposition ne doivent pas conduire à la double non-imposition. »

Florence Bauchard, Les Échos week-end, 15 & 16 janvier 2016, N° 14.