Les trois antisémitismes / L’identité de la France / Les banques défendent mieux l’intérêt général que les partis et les syndicats ! / L’Angleterre pays de petits épiciers / L’amitié, esprit de réciprocité.

Peut-être le Brexit sauvera-t-il aussi le continent. Il faut désormais, hélas, que l’Europe aille au bout de son impuissance pour se décider à exister.
Peut-être le Brexit sauvera-t-il aussi le continent. Il faut désormais, hélas, que l’Europe aille au bout de son impuissance pour se décider à exister. Jacques Juilliard, Marianne.

(…) Blum avait affaire à l’époque, comme tous les autres juifs, à un seul antisémitisme, qui était l’antisémitisme de droite, d’inspiration contre-révolutionnaire, qui s’était manifesté et cristallisé au moment de l’affaire Dreyfus et qui était très fort. Aujourd’hui, il y a au moins trois antisémitismes, qui sont à la fois différents et confondus. Il y a cet antisémitisme de droite classique qui revient, dans le sillage d’un catholicisme identitaire qu’on a vu surgir au moment de la Manif pour tous et qui s’est traduit par un phénomène comme « Jour de colère ». Il y a aussi l’antisionisme d’une partie de la gauche, pro-palestinien, dont la frontière avec une forme d’antisémitisme inavoué est mince et incertaine. Et il y a l’antisémitisme de provenance musulmane, qui a été longtemps quelque chose de non-dit. Il peut d’ailleurs aller jusqu’au crime avec l’islamisme politique. Le phénomène Dieudonné représente du reste une synthèse inédite de ces trois antisémitismes.

Pierre Nora, propos recueillis par Aude Lancelin, L’OBS, 23 février au 2 mars 2016, N° 2677.

(…) Les crises agricoles qui se succèdent mettent en jeu ce que l’historien Fernand Braudel appelait « l’identité de la France ». Moderniser l’agriculture, mais à quel prix ? Ne va-t-elle pas devenir américaine, hollandaise, danoise ou allemande, alors que, dans ces temps de mondialisation, la physionomie de la France, ses « pays » et ses paysages que recherchent tant de touristes étrangers, sont au cœur de sa singularité ? Au-delà du prix du lait ou du cochon, le nœud de la discorde est là, qu’aucun dirigeant politique ou syndical n’a encore jamais tranché.

Éric Fottorino, le un, 24 février 2016, N°95.

Bien peu d’institutions trouvent grâce aux yeux des Français sur le critère de l’intérêt général. Seules celles qui sont les plus proches d’eux font mieux que la moyenne : les maires (65 %), les petites entreprises (62 %) et les mutuelles. Les grandes entreprises, pourtant accusées souvent d’être devenues mondialisées, sont mieux classés (48 %) que syndicats (30 %) et politiques (15 %). Ensuite, c’est la dégringolade, avec quelques surprises : aux yeux de nos compatriotes, le gouvernement est moins au service de tous les Français que les grandes entreprises (40 %), et les syndicats moins que les banques (32 %) ! Étonnante aussi la place où sont relégués les nouveaux acteurs de l’économie numérique ou collaborative : réseaux sociaux, plateformes type AirBnB ou Uber (27 %)… Mais le comble du discrédit est atteint par les partis : seuls 15 % des sondés estiment qu’ils servent en bien la collectivité.

Henri Gibier, Les Échos WEEK-END, 26 et 27 février 2016, N° 20.

(…) Une chose et une seule reste claire : l’Angleterre est moins que jamais européenne : elle ne veut ni de l’euro, ni de Schengen, ni d’une diplomatie ni d’une politique européennes. La seule chose qu’elle défend jalousement, c’est la place financière de Londres, au détriment de Francfort, Paris ou Milan. Ce pays de grands commerçants est devenu un pays de petits épiciers, capables d’un héroïsme farouche, égal à celui de 1940-1941, autour de ses comptoirs. La complaisance des Vingt-Six envers l’Angleterre n’a su au fond qu’une signification : leur détermination à ne pas faire l’Europe. Ils ont supplié Cameron de rester l’alibi de leur inaction. En cédant à toutes les exigences de l’Angleterre, les Européens ont justifié le mépris dans lequel celle-ci les tient. Une seule chance demeure de repartir sur des bases saines : le Brexit ! À la vérité, on n’en voit plus bien les raisons, tant le Royaume-Uni est, dans le statu quo, libre de toute obligation envers l’Union. Je ne sais qui a dit que la force de l’Angleterre est dans ses imbéciles… Peut-être le Brexit sauvera-t-il aussi le continent. Il faut désormais, hélas, que l’Europe aille au bout de son impuissance pour se décider à exister.

Jacques Julliard, Marianne, 26 février au 3 mars 2016, N° 985.

(…) La Boétie («parce que c’était lui ; parce que c’était moi»), les affinités amicales restent mystérieuses mais elles renvoient à nos affects. Par contraste avec l’amour, on dira que l’amitié ne vient pas combler un manque, qu’elle consiste au contraire en une élection libre de l’autre à qui on donne sa confiance. Pour moi, il s’agit d’un sentiment désintéressé, sans aucune intention morale et sans autre dessein que celui d’être bienveillant. D’un ami je n’attends rien, sauf l’esprit de réciprocité, lequel ne renvoie pas à un quelconque calcul proportionnel des bienfaits mais tout à l’élan qui porte vers l’autre, à partir d’intentions homologues, et laisse soupçonner des possibles d’existence. Les amis échangent non de l’avoir, mais de l’être. Avez-vous remarqué que si les amants disent «nous», les amis disent toujours «je»? Toute amitié véritable implique à la fois rapprochement et maintien d’une distance, qui est l’autre nom du respect de la liberté de chacun.

L’amitié constitue un«être-avec» et non pas un «être-nous». A mon sens, le terme d’alter ego, traditionnellement utilisé pour qualifier les amis, n’est pas satisfaisant car ceux-ci sont à la fois semblables et différents. Je pense même que des amis très chers peuvent rester quelque peu étrangers l’un à l’autre. Je préfère parler d’ego alter car, je le redis, dans l’amitié, on ne s’oublie pas soi-même, autrement on aurait affaire à une relation motivée par la charité. Tous les penseurs de type kantien qui mettent sans cesse en doute nos intentions disent que l’amitié renvoie à soi, qu’elle relève en dernière instance d’un amour propre qui ne s’avoue pas comme tel. Selon moi, l’amitié renvoie plutôt à soi à travers l’autre: c’est un altruisme par amitié de soi qui bannit l’égoïsme de l’individu renfermé sur lui-même. C’est pourquoi l’amitié représente le cœur battant de la réflexion éthique.

Michel Erman, philosophe, propos recueillis par Robert Maggiori et Anastasia Vécrin, Libération, 27 et 28 février 2016, N° 10814.

Le rouge est toujours de mise

Le RougeGérard Fromanger investit le Centre Pompidou jusqu’au 16 mai avec 50 toiles de 1957 à 2015. Une peinture où la couleur est, avec le trait, son ressort principal. Fromanger, une figure emblématique (mais réductrice) de l’artiste plongé dans le réel. Un parcours de l’atelier à la rue où la réflexion sur le sens dans l’esthétique et son influence dans la vie sociale est permanente. En octobre 1968, il dispose, avec ses amis Jean-Luc Godard et Pierre Clémenti, 12 « Souffles » rouges (chacun étant une sorte de sculpture en demi-bulle sphérique à travers laquelle on voyait la vie colorée en cet écarlate). Le pouvoir et sa police voient là un affront insupportable quelques mois après un printemps agité où les artistes avaient rencontré le peuple et ébranlé les institutions. En conséquence, c’est le retour du principe de la charge au métro Alésia et devant l’église Saint-Pierre-de-Montrouge, petit plaisir d’automne. Les trois artistes sont arrêtés et les œuvres détruites. France pays de la culture et des droits de l’homme… c’était il n’y a pas si longtemps. Le rouge de la révolution n’a pas trouvé, comme on sait, sa traduction politique et son drapeau, désormais souillé en tant d’endroits par l’infamie, la barbarie et la démagogie, et il ne fait plus se lever les masses dans l’espoir d’une vie meilleure.

Il reste pourtant que le rouge demeure le sang de la vie et qu’il est encore versé en nombre d’endroits – pour ne pas dire partout – sous les coups de l’arbitraire, de la violence, de la dictature, des guerres réelles ou économiques et, le propos vaut toujours, de l’exploitation de l’homme par l’homme. L’homme-loup vorace des siens.

En ce sens les dix sérigraphies de l’album Le Rouge (1968) où dix drapeaux ensanglantés jouxtent les silhouettes rouges des manifestants de Mai 68 seront porteuses éternellement d’un message éternel.

La peinture de Gérard Fromanger, qui dit puiser de grandes forces dans les œuvres de Duchamp et Picasso, peut apparaître ici très politique. Elle l’est, mais nullement enfermée dans une problématique partisane. Ses amis et commentateurs, Gilles Deleuze, Michel Foucault, Jean-Luc Godard, Félix Guattari, Alain Jouffroy, Jacques Prévert – on croit à les évoquer entrer dans un monde qui n’existe plus alors qu’ils révélaient déjà le nôtre avec une grande précision ! – n’ont eu de cesse de vouloir faire sens avec leurs œuvres et ont questionné le sens dans toute œuvre. À ce titre, il est stupéfiant de découvrir la série « Questions » (1976-1977) où les toiles interrogent le rapport de la peinture aux médias, la place de la hiérarchisation des informations et la disparition de toute hiérarchisation. Les réseaux sociaux sont là dépeints sous nos yeux, flux électroniques qui innervent la société postmoderne. À moins qu’elle enlève tout nerf au débat et à la disputation par une superposition de couches à flux tendu qui nous plonge dans les sables de la pensée jusqu’à l’étouffer.

Gérard Fromanger

17 février – 16 mai 2016

Centre Pompidou – Galerie du musée, niveau 4, accès par le niveau 5. Tous les jours sauf le mardi, de 11h à 21h.

De « Spotlight » à « Global Connection », vers quelle presse allons-nous ?

De Spotlight à Global ConnectionAlors que les ventes de la presse quotidienne française continuent de chuter et que, pour la première fois en 2015 aussi largement, ce sont les résultats de la presse hebdomadaire – jusqu’ici fleuron de la presse nationale – qui lui emboîtent le pas, il est toujours bon de rappeler l’importance d’une presse forte et indépendante.

Spotlight nous en offre l’occasion. Le film solide de Tom McCarthy, inspiré d’un fait réel – une enquête de plus de six mois en 2001 qui aboutit en 2002 à la révélation d’abus sexuels sur mineurs perpétrés par 90 prêtres de l’archidiocèse de Boston – décortique le travail quotidien des journalistes mobilisés sur le sujet. Sans effets de manche, de mise en scène ronflante, sans gloriole « héroïque », mais au contraire au plus près de cette routine répétitive nécessaire à la recherche et au recoupement des faits et des sources. Sans omettre les doutes voire les arrangements avec la vérité qui parfois prennent le dessus par manque de vigilance, par endormissement ou faiblesse face à  « l’esprit dominant » du moment. Le Boston Globe n’avait-il pas laisser passer comme insignifiants des avertissements précis et probants envoyés par des lanceurs d’alerte quelques années plus tôt ?

Plusieurs enseignements peuvent être tirés de cette histoire. La première est le rôle décisif de l’impulsion initiale. Ici, c’est un nouveau rédacteur en chef – ne connaissant pas Boston et ne mesurant pas la force de l’emprise de l’Église catholique sur la ville fondatrice de l’Amérique catholique avec la présence d’immigrés irlandais, italiens, allemands et polonais. Venu pour essayer de redresser la situation financière du Boston Globe, il n’hésite pourtant pas – parce que peut-être justement il est de l’extérieur et par ailleurs de confession juive – à lancer sur le sujet l’équipe dédiée aux enquêtes de fond, Spotlight, en lui donnant le temps, les moyens et sa protection. Il agit uniquement en professionnel de l’information.

Après l’impulsion, il faut que la rigueur et le talent suivent. Quatre journalistes seulement en équipe restreinte. Elle travaille dans le secret et isolée des autres journalistes du quotidien. La ténacité chevillée au corps, la franchise directe lors des désaccords qui surgissent, l’honnêteté et la transparence vis-à-vis des sources, le tact réservé d’interviewer rodé à toutes les situations sont là. La connaissance des réseaux influents de la ville – politiques, avocats, religieux – par le responsable, lui-même diplômé de la plus grande école de la ville, parachève l’ensemble. Tous sont reconnus par tous comme intègres. Ce qu’ils démontreront.

Autant de forces qui jointes à la puissance économique du groupe de presse sont l’indispensable gage de la réussite de telles enquêtes. Notamment dans ce monde de concurrence où le Boston Globe doit affronter tous les jours le Boston Herald, journal conservateur affirmé.

Depuis 2002, date de la sortie de l’enquête de Spotlight, on sait que le nombre de prêtres coupable d’abus sexuels sur Boston n’était pas de 90, mais de 293. On sait aussi que Boston et les États-Unis plus largement n’étaient pas les seuls pays touchés par ce fléau avec la bénédiction du pouvoir central de l’Église, à savoir Rome qui a tenté jusqu’il il y a récemment d’étouffer les scandales. Le générique de fin du film cite toutes les villes concernées. On peut y repérer, dans ce défilement important la ville française de Saint-Jean-de-Maurienne (Savoie).

Nous sommes donc bien loin des journaux d’aujourd’hui qui deviennent exsangues financièrement dont lees équipes s’étiolent.

Tout autre chose… bien que. Avant-hier, Le Monde – journal qui demeure un excellent quotidien pour avoir su prendre mieux que d’autres le tournant de l’information électronique qu’il diffuse aussi avec qualité – a inséré dans son numéro un cahier de 12 pages de pure communication, entièrement consacré aux qualités, succès et richesses de la Turquie qui certes n’en manquent pas. Bien sûr, très lisible en haut de chaque page le mot « publicité » avertissait le lecteur afin qu’il ne confonde pas ce rédactionnel avec le reste du journal. En octobre 2015, déjà avec un autre sujet centré sur la Turquie, Le Figaro avait inséré un « supplément » comparable. Ces cahiers importants dépendent du groupe Global Connection international media dont le logo apparaît clairement en page Une du cahier. Le siège est à Lausanne, la naissance remonte à 1993 et à l’époque, comme on peut lire sur Internet. le Groupe se présentait comme une « organisation indépendante qui se consacre uniquement à l’appui des partenaires expatriés ». Aujourd’hui le site a une formulation qui me semble plus claire « groupe de communication qui se fixe l’objectif d’assister les pays dans leur promotion internationale. » Die Welt en Allemagne, The Daily Telegraph au Royaume-Uni, Kommersant et Komsomolskaya Pravda en Russie, Golf News aux Émirats arabes unis sont aussi des clients/partenaires. Difficile de savoir quels sont les finances de  Global Connection international media. Une approche simple ne le permet pas. Rien sur les sites internet et le site facebook n’en dit pas plus sauf qu’il est rédigé en turc. Coïncidence avec le sujet du moment ?

On peut s’interroger si en d’autres temps, pas si anciens, les finances auraient-elles obligé de la sorte Le Monde ? En effet, qu’elle pourrait être une autre motivation…

Revenons pour finir au Boston Globe, né en 1872 et qui a reçu 18 prix Pulitzer. Où en est-il aujourd’hui ?

En 1973, le groupe était passé sous le contrôle d’Affiliated Publications, compagnie publique. En 1993, elle s’était jointe à la New York Times Company. Puis récemment, en 2013, le journal et ses sites web ont été acquis par John W. Henry, un homme d’affaires qui est le propriétaire de l’équipe Boston Red Sox, l’équipe historique de base-ball à Boston… mais aussi du Liverpool F.C., le mythique club de foot anglais.

Le monde de la planète Presse, c’est-à-dire de la planète Démocratie va-t-il passer insensiblement au monde de la planète Foot, c’est-à-dire au monde de la planète des excès et magouilles revendiquées ?

Les Dieux du cinéma des frères Coen

562676Raconter des histoires. Se raconter des histoires. L’homme en a fait sa chanson depuis l’aube des temps. À Hollywood, l’usine à fabriquer des rêves répond à ce besoin humain vital.

Avec Ave, César !, les frères Coen (Ethan et Joel), ont croisé les contes et les légendes, les rêves, les utopies, les grandeurs et les problèmes de conscience, les désirs et les lâchetés. Utiliser l’histoire des religions, celle du communisme, évoquer la figure du Christ ou de l’Homme nouveau dans une sorte de péplum cinématographique riche en décors de cartons-pâtes, quel cadre idéal pour ces légendes des siècles, anciennes et récentes ! Au début était le verbe de l’écriture, eh bien les communistes de Malibu sont eux-mêmes tous des scénaristes. De leurs film, de leur vie, de leurs rêves ? Sans eux, ces raconteurs d’histoires, mais aussi sans les producteurs, les réalisateurs et les acteurs… que serions-nous ? Sans ce cinéma pellicule d’espoirs, de joies, de rêves, de déceptions, où seraient nos empires sans frontières ? Ave César ! Ave Hollywood ! Morituri Te Salutant.