L’impossible révolution du général Motors

J’ai dans mon cœur un général motors est un parcours dans ce rêve trompeur d’une ville dévoreuse de ceux qui l’ont construit et ogre d’elle-même. © Photo de répétition par Frédéric Desmesure.
« J’ai dans mon cœur un général motors », la pièce de Julien Villa, est un parcours dans ce rêve trompeur d’une ville dévoreuse de ceux qui l’ont construit et ogre d’elle-même. © Photo de répétition par Frédéric Desmesure.

Avec J’ai dans mon cœur un général motors, Julien Villa signe là sa première création – hormis celles créées dans le cadre du Festival de Villeréal – avec la compagnie Vous êtes ici créée par Samuel Vittoz, Jeanne Candel, Samuel Achach et lui-même. On vit les rêves, la vitalité, la destruction de Detroit qui, de symbole du capitalisme américain, est devenu un temps l’espoir d’une révolution afro-américaine et l’exemple même, plus tard, de la faillite absolue d’un système. Detroit… « Et j’ai vu en effet des grands bâtiments trapus et vitrés, des sortes de cages à mouches sans fin, dans lesquelles on discernait des hommes à remuer, mais remuer à peine, comme s’ils se débattaient plus que faiblement contre je ne sais quoi d’impossible. C’était ça Ford ? Et puis tout autour et au-dessus jusqu’au ciel un bruit lourd et multiple et sourd de torrents d’appareils, dur, l’entêtement des mécaniques à tourner, rouler, gémir, toujours prêtes à casser et ne cassant jamais. « C’est donc ici que je me suis dit… C’est pas excitant… » C’était même pire que tout le reste. » Bardamu découvre ainsi Detroit dans Le voyage au bout de la nuit et se mêle à la foule silencieuse et résignée de tous ceux qui, comme lui, font la queue pour prendre un poste chez Ford. Et Céline donne alors la parole brièvement au médecin examinateur des corps qui vont trimer : « C’est de chimpanzés dont nous avons besoin… Un conseil encore. Ne parlez plus jamais de votre intelligence ! »

Detroit une des plus légendaires expressions du rêve américain, la quatrième ville du pays à son apogée avec près de deux millions d’habitants. L’American way of life n’existe pas sans l’automobile, elle en est la déesse. À Detroit, il y a Ford bien sûr, mais aussi General Motors et Chrysler – les Big Three – qui à elles trois dominent le monde. C’était l’époque où Charles Wilson, le PDG de la firme automobile devenu secrétaire à la Défense en 1953 déclarait : « Ce qui est bon pour General Motors est bon pour les États-Unis ». Mais voilà, le général Motors a perdu tous ses galons et la ville des moteurs « Motown (contraction de Motor Town) » est aujourd’hui en ruine. Au sens propre. Désormais dix-huitième ville du pays, tombée à moins de sept cent mille habitants, et avec une dette de plus de dix-huit milliards de dollars, elle fut la première grande ville américaine à demander une mise en faillite.

Blancs et noirs sont présents sur le plateau pour dérouler cette histoire de vie et de mort. En effet, dès 1930 et surtout après 1950, les noirs sont venus en grand nombre du Sud pour se nourrir de la démesure automobile et de ses productions. Ils y allaient en fait être dévorés. On suit donc le parcours de Berry Gordy, qui après avoir été boxeur et travaillé à l’usine Lincoln-Mercury, deviendra le producteur fondateur du légendaire label musical… Motown. Durant ces années 60, il produit principalement des chanteurs Afro-Américains. Diana Ross, Marvin Gaye, The Temptations, The Four Tops, Stevie Wonder, The Jackson Five caracolent avec d’autres en tête des hit-parades pop. L’usine à tubes était née, après les chaines de voitures, Detroit fabriquait les vinyles à la chaine avec le même succès. Berry Gordy et Diana Ross, peau « café au lait », furent les premiers milliardaires noirs.

Un certain capitalisme noir était né. Preuve d’une intégration réussie ? Naturellement, nous en sommes loin ! En juillet 1967 les plus violentes émeutes de l’histoire des États-Unis éclatent dans les quartiers Est. Elles seront sanglantes et on dénombrera 43 morts. Les blancs quittent la ville qui deviendra majoritairement noire au début des années 70 et élira son premier maire de couleur en 1973.

J’ai dans mon cœur un général motors est un parcours dans ce rêve trompeur d’une ville dévoreuse de ceux qui l’ont construit et ogre d’elle-même. Le maître de cérémonie est Berry Gordy, sa force, l’amour qu’il a pour son père, mais aussi son cynisme avec sa femme, ses enfants et la vie. Le père est la conscience quasi muette du peuple noir. Par ses rares mots, voire par ses actes de violence vis-à-vis de son fils, il le met en garde contre l’illusion d’une fausse richesse qui serait accordée ainsi à son peuple. Il sait que le blues de son Sud, avec sa fraternité, s’est perdu. Il n’en retrouve rien dans les tubes sucrés de son fils. La femme est une Redneck, ces nuques rouges, Australiens, Canadiens, Écossais ou Irlandais, qui ont trimé dans les poussières des canicules brûleuses de récolte comme métayers exploitables corps et bien. À merci. Elle aussi, avec sa rage de vivre, d’en être de la société « cosy » est venue chercher le bonheur à Detroit. Ils ont deux filles, l’une quelque peu débile, l’autre vaguement chanteuse, révoltée et admirative des Black Panthers, surtout droguée. Tous forment une famille totalement déjantée tant ils sont tous profondément, à leur manière, déglingués, apathiques et violents selon les moments. Ils font comme si… mais ils n’en sont pas du Detroit rayonnant. Ils sont le Detroit du précipice.

C’est une des forces de la pièce d’avoir une scénographie qui utilise le chaos du décor de la ville comme un élément important de l’action. Capots, calandres, pots d’échappement d’automobiles, morceaux épars et rouillés du passé du général motors, vieux téléviseur, réfrigérateur et radios cassés, tordus et éventrés, pochettes et disques 33 tours jonchant le sol, paille jaune et fraîche de l’histoire et du soleil perdus, sont autant d’objets brillants devenus les tristes carcasses du rêve américain.

Le texte a été construit selon le principe de l’« écriture au plateau », c’est-à-dire créé par tous les acteurs. On en connaît l’efficacité dans la puissance de jeu. On a pu en voir la force avec Sylvain Creuzevault dans son Le Capital, pièce où il avait d’ailleurs plusieurs compères d’écriture et de jeu commun à J’ai dans mon cœur un général motors, dont le metteur en scène Julien Villa. Ici, si les séquences s’enchaînent parfaitement, si les acteurs sont au diapason, notamment une comédienne-chanteuse pleine de gouaille, de lucidité, de naïveté et d’émotion, le fil conducteur s’embrouille à certains moment dans toutes ces contorsions et distorsions.

Il n’empêche que le travail d’ensemble, sa créativité, sa justesse de parti-pris et de jeu, est très intéressant. Et, il faut le souligner, à de nombreux moment la pièce est très drôle dans sa cruauté. À Detroit, le capitalisme ne sera pas dynamité de l’intérieur par la révolution. Il explosera lui-même… avant de renaître, on n’ose dire comme de plus belle. Dans les toutes dernières répliques, la fille perdue dans ses vapeurs et ses rêves a ce mot qui ne vaut pas que pour les « Detroiyens et Détroyennes » comme il est dit dans la pièce et qui pourrait être celui de tous les protagonistes : « Je me suis trompée de drogue ».

Jusqu’au 3 avril

Théâtre de la Bastille

76, rue de la Roquette – 75011 Paris

Réservations : 01 43 57 42 14

Désirs des dieux et des hommes. Phèdre(s) à l’Odéon.

"D'Ishtar à Jessica Lange, partant de la beauté, passant par la cruauté, l'innocence et la pureté, tel est le périple de Phèdre(s) vers sa réalité." Daniel Loayza (extrait du texte de présentation). © Photo de répétition Pascal Victor
« D’Ishtar à Jessica Lange, partant de la beauté, passant par la cruauté, l’innocence et la pureté, tel est le périple de Phèdre(s) vers sa réalité. » Daniel Loayza (extrait du texte de présentation). © Photo de répétition Pascal Victor

Les Phèdre(s) de Krzysztof Warlikowski ont toutes le désir au ventre. Au bas ventre afin qu’il ne subsiste aucune ambigüité. Le mystère de l’extase va jusqu’à interroger la Vierge Marie enfanté par Dieu dans le troisième volet du triptyque inspiré d’un roman de John Maxwell Coetzee. Nous abordons alors, après les Phèdre(s) d’Euripide et de Sénèque, source de l’écrit de Wajdi Mouawad qui ouvre la pièce et celle de Sarah Kane, vide du désespoir et de la vacuité de la vie contemporaine, le seuil où l’on ne sait si l’interdit du plaisir par Dieu l’emporte sur nos rêves de dieux du plaisir. Peut-on leur parler ? Nous ont-ils légué cette douleur pour s’en amuser, s’en défaire, vivre leur pureté ? Ou à l’inverse nous l’interdisent-ils pour en profiter seuls dans leurs cieux protégés ? Les trois écritures contemporaines s’emboitent avant que ne ressurgisse au final le Phèdre (et Hippolyte) de Jean Racine. Isabelle Huppert est magnifique et porte l’insondable et fatale loi du désir de manière incandescente. Nous brûlons avec elle par la puissance et l’étendue de son jeu qui atteint ici au plus haut. Balzac écrivait : «  L’extase religieuse est la folie de la pensée dégagée de ses liens corporels; tandis que, dans l’extase amoureuse, se confondent, s’unissent et s’embrassent les forces des deux natures. » Le travail rigoureux de Krzysztof Warlikowski sur le mythe Phèdre, considère l’équation plus incertaine et nous entraîne dans le labyrinthe de nos errances terrestres, de nos espoirs divins où la tragédie humaine demeure toujours contemporaine.

Jusqu’au 13 mai.

Réservations : 01 44 85 4040

Théâtre de l’Odéon. 75006 – Paris

 

L’art n’est pas une marchandise / Huppert for ever / Flirter avec l’islam réac / Les marchandises Batman McDo et Superman Duracell / Le dérèglement des représentations

Les sponsors sont au rendez-vous pour accompagner la sortie de Batman v Superman. ©  Illustration Theodora Richter
Les sponsors sont au rendez-vous pour accompagner la sortie de Batman v Superman. © Illustration Theodora Richter.

Dans la nuit du vendredi 11 mars, l’artiste urbain Blu a effacé toutes ses œuvres des murs de Bologne, sa ville natale. Vingt ans de sa vie recouverts, à grands coups de peinture grise. Un hara-kiri spectaculaire et vengeur. Il protestait contre l’exposition « Street Art, Bansky & Co. L’art à l’état urbain », montée en arrachant des murs les œuvres de street artists pour les présenter au public, avec un ticket d’entrée à 13 euros. Prétendant sauver de la dégradation cet art urbain, les organisateurs de l’événement sont allés se servir dans toute la ville pour constituer leur collection à peu de frais. Sans demander la permission aux artistes ni les rémunérer. Refusant la récupération, « le Bansky italien » a donc préféré faire disparaître ses œuvres, pour « rendre le pillage impossible ». En 2014, déjà, il était revenu à Berlin pour repeindre de noir une de ses célèbres fresques monumentales dont la présence faisait grimper le prix du mètre carré de l’immeuble situé en face. Par ce nouveau geste radical, Blu, qui cultive l’anonymat et une farouche liberté artistique, persiste et signe : son art n’est pas une marchandise.

Olivier Granoux, Télérama, 26 mars au 1er avril 2016, N° 3454.

(…) Benoit Jacquot, qui l’a dirigée à cinq reprises, la première pour « les ailes de la colombe » (1981), ajoute : « De toutes les actrices que j’ai filmées à leurs débuts, Isabelle (NDLR: Isabelle Huppert) est la seule dont je sais que j’aurai envie de la filmer jusqu’à la fin. Elle avait 26 ans et possédait déjà cette certitude d’elle-même, qui d’ailleurs indisposait beaucoup de gens autour d’elle, ses partenaires en premier lieu. Isabelle est celle qui décide de tout. » Jacquot dit aussi que, sur le plateau, « elle se met en scène elle-même, le personnage vient après, et alors il n’y a plus qu’à filmer sa mise en scène », et encore qu’il se « demande si elle ne dort pas en jouant, et si ce n’est pour cela qu’elle joue comme on rêve ». Avant que le cinéaste dise « moteur », elle a choisi ses costumes avec une précision maniaque, consciente que ce sont eux qui, à l’écran, définiront au premier regard le personnage. Puis, sitôt que le chef opérateur a disposé ses éclairages, elle trouve le reflet, n’importe où, parfois sur une lame de couteau, et vérifie sa lumière. Ses partenaires sont en place, elle connaît leurs mouvements, leurs répliques, voilà, c’est parti, et c’est pour ce moment-là qu’elle est actrice : « Qu’il s’agisse d’un tournage de sept mois comme « la Porte du paradis » [le film de Michael Cimino tourné en 1979, NDLR], ou d’un tournage de neuf jours sans préparation comme « In Another Country » [le film de Hong Sang-Soo qu’elle a tourné en Corée en 2012, NDLR], c’est exactement la même chose : tout conduit à cet instant, et pour qu’il existe, il faut tout prévoir mentalement, parce que la fiction l’exige. »

Pascal Mérigeau, L’OBS, 24 au 30 mars 2016, n° 2681.

 (…) Cette situation est d’abord le résultat d’une politique communautaire opposant l’identité francophone comme rempart contre les velléités nationalistes et indépendantistes des Flamands. Politique communautaire sur laquelle a prospéré le communautarisme, l’islamisme le plus radical, dans l’indifférence presque générale. Il faut relire le livre d’entretiens du sénateur libéral Alain Destexhe avec le journaliste Claude Demelenne *, pour en prendre la mesure. En 2009, ils écrivaient ainsi : « La Belgique, État modérément laïque, traite avec modération les religieux dogmatiques. Elle fait avec. Les militants de l’islam réac bénéficient généralement d’un regard mi-goguenard mi-sceptique. Selon la gauche angélique, leur influence grandissante relèverait surtout de la parano islamophobe. Le plus souvent, ils ont droit à l’indifférence et pour eux c’est du pain bénit. » Et de décrire des quartiers, totalement coupés de Bruxelles, de plus en plus radicalisés, imprégnés par des religieux sectaires. Pis encore : des endroits où s’organisent des réseaux terroristes. L’ouvrage date d’il y a sept ans et le tableau de la Belgique qui y est brossé se fonde sur des faits beaucoup plus anciens. Accablant !

* Lettre aux progressistes qui flirtent avec l’islam réac, éd. Place Publique.

Éric Decouty, avec Mathias Destal, Patricia Neves, Frédéric Ploquin, Hervé Nathan et Arnaud Bouillin, Marianne, 25 au 31 mars 2016.

Les sponsors sont au rendez-vous pour accompagner la sortie de Batman v Superman. Turkish Airlines propose des billets pour Metropolis et Gotham City, Distrisun a réalisé une boisson énergisante qui donne de la force aux deux superhéros… Historiquement, les marques misent plus volontiers sur Superman, figure moins ambiguë et plus consensuelle. À la sortie de Man of Steel, Time ne comptait pas moins d’une centaine de sponsors (dont un téléphone portable et un cheeseburger au bacon). Par le passé, Superman a vanté les mérites des piles Duracell, des climatiseurs Fujitsu, des voitures Chevrolet, de la Renault 5 lorsqu’elle devient Super 5 ou encore d’American Express. En 1986, il incarne les bienfaits du Coca light. Deux ans plus tard, Batman boit lui aussi du light. Il change ensuite de mode alimentaire. Pour The Dark Knight, il se fait livrer par Domino’s des pizzas avec double dose de pepperoni, qu’il arrose ensuite de soda Mountain Dew lors de la sortie de The Dark Knight Rises. À la même époque, on trouve dans les McDo de Hong Kong un Batman Burger avec des frites au fromage. On le voit mal l’emporter sur Superman après un tel régime.

Adrien Gombeau, Les Échos Week-end, 25 & 26 mars 2016, n° 24.

C’est plutôt un bon exemple: à partir de la question des sexes, on dispute de l’Orient et de l’Occident, de l’essentialisation ou de l’historicité d’une culture. Les sexes sont un «lieu» de l’échange de la pensée politique. En même temps, comme toujours, il y a un moment où on escamote le problème des femmes. Dans cette tension entre débat de fond et refoulement du sexe se joue l’histoire de l’émancipation. L’orientalisme dénoncé par les universitaires à l’encontre de Kamel Daoud renvoie à l’enjeu de la décolonisation des imaginaires. Ma génération a vécu la décolonisation politique. Il est grand temps de s’apercevoir que la fin de la colonisation n’est qu’une étape. Quand des intellectuels occidentaux disent à un Algérien, un écrivain qui dénonce dans son roman Meursault, contre enquête l’anonymat de l’Arabe de l’Étranger de Camus, «ton imaginaire est colonisé», on le replace en situation subalterne. Inscrire les sexes dans le champ politique et historique, telle est votre volonté ? Que les femmes deviennent Actrices de l’histoire en cours, au lieu d’en être exclues ? C’est ce qui s’est joué au moment de la «révolution de jasmin» en Tunisie, avec l’écriture de la nouvelle Constitution, lorsque les conservateurs voulaient revenir sur le statut de la femme obtenu à la fin des années 50. Contrairement au lendemain de la Révolution française où on observe ce que j’appelle la «démocratie exclusive» – les femmes sont dedans et empêchées d’être égales – et non excluante, comme dans l’Antiquité, les Tunisiennes ont pu résister à leur éviction, comme des actrices de l’histoire et de leur histoire. Elles ont résisté et elles ont gagné. Au temps de la Révolution française, d’Olympe de Gouges à Madame de Staël, les femmes n’eurent pas les moyens de résister ; trop seules, trop peu nombreuses. Vous évoquez le «dérèglement» des représentations. Où cela se manifeste-t-il ? La pratique de l’émancipation, depuis deux siècles, est de jouer sur deux tableaux, et même tous les tableaux! D’où les nécessaires reformulations du partage sexué dans l’espace social, dans la citoyenneté et sur le marché de l’emploi, et dans la singularité concernant la pratique artistique. Le «dérèglement», c’est la subversion des règles de l’intérieur de la tradition et non l’appel à tourner le dos à la tradition. Il ne s’agit pas d’utopie mais de désordre et de déséquilibre pour inventer de nouvelles représentations. Les éternelles disputes autour de la possibilité de la femme artiste en sont un creuset. Avec la classique répartition entre muse et génie, mais aussi avec l’effort proposé par Virginia Woolf de cesser de «s’expliquer sur son propre compte».

Geneviève Fraisse, philosophe, propos recueillis par Philippe Douroux et Balla Fofana, Libération, 26 & 27 mars 2016, N° 10838.

De la guerre du feu à la guerre des mots

Le jour où la linguistique – ne freinons pas la création ! – proposera un mot plus adapté que celui de guerre, on peut penser qu’il sera unanimement adopté dès l’instant où notre démocratie pourra, avec lui, mener encore mieux tous les combats qu’elle doit sans cesse relever. Notamment... celui de la guerre que les djihadistes lui imposent aujourd'hui.
Le jour où la linguistique – ne freinons pas la création ! – proposera un mot plus adapté que celui de guerre, on peut penser qu’il sera unanimement adopté pour la paix des esprit. Du moins dès l’instant où notre démocratie pourra, avec lui, mener encore mieux tous les combats qu’elle doit sans cesse relever. Notamment… celui de la guerre que les djihadistes lui imposent aujourd’hui.

Alors que Bruxelles pleure ses 31 morts et ses 300 blessés, alors que depuis janvier 2015, la France, le Nigeria, la Libye, le Danemark, la Tunisie, le Yémen, le Kenya, le Cameroun, l’Égypte, le Liban, le Mali, les États-Unis, la Turquie, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire ont été frappé par la folie meurtrière des djihadistes (au total 3160 morts dont environ 2100 pour le seul Nigéria), notre France démocratique s’interroge une nouvelle fois sur le meilleur moyen de nommer les actions terroristes de l’islamisme radical. Guerre au pas guerre ?

À l’évidence – et qui pourrait en faire reproche ? -, nombre d’intellectuels – souvent issus d’ailleurs d’une gauche (pas seulement) qui peut s’honorer d’avoir historiquement lutter contre l’arbitraire et d’avoir toujours eu au cœur la défense des libertés – ouvrent le débat car il leur semble de toute première importance. Il est vrai que débattre contradictoirement est aussi un moyen de montrer à nos adversaires que nous céderons pas sur notre mode de vie et de pensée. Bien.

Pour répondre au premier ministre Manuel Valls qui insiste en affirmant que la France est bel et bien en guerre, les voix qui s’opposent répètent l’antienne : « un État ne peut pas être en guerre contre des individus, il ne peut l’être que contre un État, ajoutant, il n’y a pas d’État islamique ».

Alors, puisque tout m’invite à considérer que les tenants de cette invitation à la réflexion tiennent néanmoins à ce que notre démocratie, forte et fidèle à ses valeurs, ait aussi les moyens de se défendre, acceptons la proposition pour tenter d’en mesurer la pertinence. Et puisqu’il s’agit, sous le feu des attaques qui tuent promeneurs, spectateurs, ouvriers et banquiers, fonctionnaires et touristes, jeunes et vieux de bien nommer les actions, nous examinerons ce qui pourrait être guerre et ce qui devrait ne surtout pas l’être.

Mais avant de commencer, osons un rapide (très rapide) passage en revue des conflits armés entre les hommes. Il semble bien que le feu ait été le premier trésor de convoitise entre eux. Ce fut la guerre du feu, première conquête de subsistance. Puis les territoires, les richesses qu’y s’y trouvaient ont mobilisé les hordes et armées constituées pour créer des empires. Déjà la barbarie faisait son office : le glaive et la lance tranchaient dans le vif. Les crucifixions, les décapitations et les tortures de toute nature étaient parties intégrantes de la prise de pouvoir. Ensuite, il est vrai, les vaincus se voyaient plus ou moins associés ou écrasés par le vainqueur qui décidait de la meilleure façon d’exercer le pouvoir. Toujours à son profit. Il y eu – déjà – les terribles guerres de religion. À l’extérieur avec les croisades sur Jérusalem par les chrétiens qui voulaient s’y recueillir, ce que venaient de leur refuser les ottomans d’alors. En France le tocsin de la Saint-Barthélemy ou l’assaut contre les Cathares ont montré comment on pouvait différemment aimer son prochain. Les guerres des rois (et roitelets) ne manquèrent pas sur le continent européen, furent-elles parfois joliment nommées comme la guerre des Roses en Angleterre. Et toujours la hache et les flèches faisaient leur office. De plus les guerres, avant d’être éclair, duraient. Longtemps parfois comme les guerres de Trente ans ou de Cent ans. L’histoire récente a vu l’émergence de guerres de libération. Le Vietnam a porté haut ce drapeau, après l’Algérie et les combattants de l’Espagne républicaine luttant contre le fascisme de Franco fossoyeur de la démocratie des urnes. Il y eu des guerres révolutionnaires libératrices… mais qui pour les plus importantes se sont retournées contre leur peuple comme le communisme, avec des millions de morts à la clé, en URSS, en Chine ou au Cambodge. D’une certaine manière, le XXe siècle a considérablement élargi la nature et la surface de la guerre : de petits royaumes comme par le passé en Italie ou en Prusse, elle est devenue par deux fois mondiale.

La guerre a toujours eu ses codes. Les chevaliers avaient les leurs, il y a l’honneur particulier des militaires qui respecte celui de l’ennemi, longtemps on décidait en commun du lieu du combat en espérant son Austerlitz et craignant son Waterloo. En vérité cela valait pour les aristocraties et non pour la piétaille. Étincelantes armures et uniformes colorés flamboyant cohabitaient sans gêne avec les pillages, les viols et toujours le sang des innocents.

En termes de barbarie, les siècles se valent : les troupes nazies SS et leurs Sonderkommandos ont rempli, lors leurs avancées en Biélorussie et en Ukraine, les fossés longeant leur route avec de dizaines de milliers de personnes abattues froidement. Les communistes staliniens du NKVD n’ont pas autrement agi avec les officiers polonais dans la forêt de Katyn. Les Khmers rouge du Cambodge, qui n’aimaient pas les intellectuels donc tous les porteurs de lunettes, ont commis un des pires génocides de l’histoire. Des noms surgissent parfois dans nos mémoires endormies au moment où l’on s’y attend le moins ou pour peu qu’on y réfléchisse quelques instants : les ghettos de Varsovie ou de Vitbesk, Oradour-sur-Glane, Mỹ Lai… Il y en a tant d’autres qui vont surgir au fil des ans grâce au travail des historiens.

Enfin, il y a l’innommable : les camps d’extermination d’Auschtwitz-Birkenau, Belzec, Chelmno, Majdanek, Sobibor, Treblinka. Puis Hiroshima et Nagasaki, avec l’arme nucléaire.

Ces guerres, malgré la Croix-Rouge, malgré la notion de crimes de guerre (même les nazis avaient leur Bureau des crimes de guerre pour sanctionner les exactions de l’Abwehr !) étaient qualifiées, malgré leurs différences par le même mot. Au fil des siècles, des folies et des intérêts, malgré les évolutions des matériels et des modes opératoires très « variés », un seul mot a prévalu : le mot guerre. Avec ou sans code international de « déclaration de guerre » initiale.

Alors en quoi, dans ce concert tragique et atroce, les crimes, les massacres perpétrés par les djihadistes ne relèveraient pas du même nom? Pourquoi évoquer le mot guerre pour définir les actions pour y mettre fin pourrait se retourner contre la démocratie ? Pourquoi, pour agir efficacement contre ceux qui nous font guerre, nous ne pourrions pas répondre à l’identique. Parce qu’elle serait nouvelle, asymétrique, aux armées « invisibles » avec des chefs qui n’en sont pas tout à fait ? Parce ses terrains sont mouvants ?

Là encore, détaillons un peu les actes et les motivations de ces combattants assassins.

Pas des guerriers ? Confectionner des bombes sophistiquées sans omettre d’y adjoindre des clous pour mieux déchiqueter les corps, utiliser des armes de poing comme la célèbre Kalachnikov, s’entraîner dans des camps dédiés à cette fonction, constituer des réseaux aux ramifications nombreuses et où chacun a sa spécialité (artificier, logisticien, chargé des planques, etc.), organisation minutieuse pour des attentats simultanés en de multiples points, voilà une manière de ne pas être en guerre qui peut surprendre. Je veux bien admettre qu’il y a de la « modernisation » dans l’action, mais il y a des précédents de guerre comme on l’a vu.

Seulement des individus ? Ils ne sont pas isolés et ils agissent au nom d’une même cause. Ils ont leur drapeau qu’ils brandissent comme signature. Leur ligne d’attaque vise un seul but inscrit dans leur livre doctrinaire : la terreur des populations avec l’espoir qu’elle crée la fracture entre les communautés qui alors en viendraient à se combattre. Si ces individus ne sont pas tous de la même intelligence, mais les bouchers nazis n’étaient pas amateurs d’art comme Goering et il fallait les uns et les autres pour mettre le monde à feu et à sang. Ils sont certes des individus mais agissent, de manière assumée et clairement, pour la mise en place d’un système de dictature et de domination, notamment des femmes qui ne sont pour eux que marchandise. Ce système a ses théoriciens et sa soldatesque.

Des bandits, des fous, des inconscients ? Bandits, c’est avéré pour certains dont ce fut « le premier métier ». Fous, probablement pour d’autres, aux psychanalystes de le dire. Mais même si Hitler était fou, ce qui reste un débat, on ne peut réduire l’organisation des SA, des SS, l’écrit de Mein Kampf, la mise en place de « la solution finale » pour les Juifs au simple prétexte de la folie. À ce niveau, il n’y a pas de débat. Il y avait une vision du Grand Reich, de l’espace vital. Il y avait des soutiens, des intérêts idéologiques et économiques. Inconscients, les nazis ne l’étaient pas. Daech aujourd’hui a aussi un idéal, le Califat, un futur État islamique qui commence par le territoire de l’Irak et de la Syrie. C’est d’ailleurs là que Daech a lancé ses armées, de véritables armées équipées de matériel lourd et de soldats entraînés à qui sont fournis solde, droit de pillage… et femmes. Ce territoire est la base arrière mais aussi la base de départ des autres combattants envoyés dans les autres zones de « mécréants » qu’il s’agit de convertir ou exterminer. Au mieux soumettre. Qu’ils soient chrétiens, juifs, athées ou musulmans, car ces derniers n’échappent pas au massacre s’ils ne sont pas des islamistes « purs ». On l’a vu, les musulmans sont les premières victimes des djihadistes. Déjà, à Florence à la fin du XVe siècle, le prédicateur rigoriste et extrémiste Savonarole, chantre de la « pureté » était devenu dans la foulée un dictateur théocratique.

Alors nos démocraties ne seraient pas en guerre ? Pourtant, comment se défendent-elles si ce n’est avec des moyens de guerre. Avions chasseurs et bombardiers, porte-avions et flotte de frégates, satellites, drones, missiles… qu’est-ce donc ? Une mobilisation qui ne concerne pas seulement la France, mais une coalition où – c’est pour le moins peu fréquent – les forces Russes et Américaines agissent – malgré quelques nuances de caractère opérationnel et une vision politique pour partie différente – de concert.

D’ailleurs je ne vois guère d’opposants à cette mobilisation d’hommes et de matériel. Si ce n’est, il est vrai, une contestation des nouveaux moyens de renseignement et de l’état d’urgence, dont on mesure chaque jour l’utilité. Il est vrai que les deux dispositions furent votées par les parlementaires.

Avec ce débat sur l’opportunité du mot de guerre nous sommes au moins en train de montrer collectivement au monde, et surtout à nos agresseurs, que nous ne céderons rien quant à la défense de notre démocratie. Débattre est notre ADN, nous débattons donc aujourd’hui et voulons débattre demain. Avec nos experts, nos politologues, nos sociologues, nos intellectuels (dont on dit qu’ils ne sont plus ce qu’ils étaient…), nos dirigeants et notre presse et ses journalistes. Avec, ne l’oublions pas, des chapelles qui prêchent pour leur paroisse en vue d’intérêts pas toujours clairement avoués.

Vive le débat donc ! À condition que collectivement, nous restions vigilants. Il ne faudrait pas, à l’heure où les moyens d’actions se doivent d’être des forces réelles, que la guerre des mots puisse entraver nos moyens de défense. Les hautes sphères, dont il se dit qu’elles sont si sensibles à ce mal français qui consiste à parler beaucoup et à penser moins, ne doivent pas se laisser entraînées dans le tourbillon des mots qui fait le « parler quotidien » des salons où l’on cause effectivement à l’envie et où l’on agit peut. Heureusement, pour l’instant, ce n’est pas le cas et notre pays combat avec le soutien très majoritaire des Français. Avec, ou sans le mot de guerre, il le faut. Le jour où la linguistique – ne freinons pas la création ! – proposera un mot plus adapté, on peut penser qu’il sera unanimement adopté dès l’instant où notre démocratie pourra, avec lui, mener encore mieux tous les combats qu’elle doit sans cesse relever. Celui de défendre sa liberté, celui de se défendre elle-même, et celui de défendre les citoyens en les protégeant au mieux. On pourra alors se passer de la guerre des mots pour nous concentrer sur le feu du combat que les djihadistes nous imposent.