Jan Fabre 3 – Preparatio Mortis, hymne à la vie

Notre paradis est terrestre et est la vie avec ses rêves et ses désirs. © Photo Achille Lepera.
 La vie est notre paradis terrestre avec ses rêves et ses désirs. © Photo Achille Lepera.

Moment particulier que d’assister hier soir au troisième spectacle du metteur en scène, plasticien et écrivain flamand Jan Fabre. Pensée de soutien au peuple frappé par la barbarie djihadiste et action de reconnaissance aux  artistes, à l’un des membres de cette communauté internationale qui fait la vie, sur tous les continents, dans toutes les langues et qui clame la richesse de toutes les civilisations. Car Preparatio Mortis, malgré son titre est une ode à la vie. À la renaissance même puisque ce magnifique solo de danse d’Anabelle Chambon la voit s’extraire de son tombeau pour danser et retrouver la vie pleinement physique sur un parterre de fleur, sorte de jardin du Paradis terrestre retrouvé. Continuons la présentation de ce spectacle à la manière des deux premières, par un extrait du texte de présentation : « Preparatio Mortis est un spectacle consacré au corps, à la transformation et à l’utopie. Naturellement, Fabre le présente à sa manière typique, en abordant les tabous de la société contemporaine : dans ce cas, la mort, dissimulée par notre société, bannie et confinée dans l’environnement froid et stérile des maisons de soins et des hôpitaux… Dans Preparatio Mortis, Fabre met tout d’abord la vie au centre de la scène car « la mort nous montre la vie sous un autre jour. La mort nous pousse à avoir une vision plus complète, plus intense sur la vie – je cherche en permanence à atteindre un post-mortem stadium of life », explique Fabre. Dans Preparatio Mortis, un tapis de fleurs riant envahit une tombe de milliers de fleurs jaunes, rouges, mauves et blanches. Ce duvet coloré semble respirer en rythme ; une main apparaît, un bras, une tête, deux pieds nus. La danseuse Annabelle Chambon semble se lever d’entre les morts.

Nord-Sud, le simplisme des formules occidentales / La fin de la synthèse hollandaise / Petit et grand « coin » du français / La liberté pour les plus pauvres / Passer la nuit dans les musées

Le peintre espagnol Miquel Barceló à Paris : expositions à la BNF (75013) du 22 mars au 28 août et du 22 mars au 31 juillet au musée Picasso (75003).
Le peintre espagnol Miquel Barceló à Paris : expositions à la BNF (75013) du 22 mars au 28 août et du 22 mars au 31 juillet au musée Picasso (75003).

Le champ de bataille du monde a quitté l’Europe et s’est déplacé vers le Sud, en Afrique sahélienne et centrale, au Moyen-Orient, voire en Asie centrale. Les nouveaux conflits qui ont fait souche ne sont plus des conflits de puissance mais de faiblesse. La puissance militaire ne décide plus de l’issue de belligérances désormais dérivées de la faiblesse des institutions et des sociétés du Sud. Et surtout, l’agenda international est commandé par le processus de décomposition qui les environne et les affecte. Les principaux conflits du monde, au Sahel par exemple, cumulent une décomposition des institutions politique et étatique, une quasi-inexistence des nations et des contrats sociaux ainsi qu’une extrême faiblesse du développement socio-économique. Les puissants ne décident plus ni des frontières ni des conflits: ils ne font que réagir ou tenter de contenir. Le début de notre XXIe siècle a été davantage marqué par des événements enclenchés par un Ben Laden ou un Al-Baghdadi que par un Bush. Barack Obama est le premier président Américain qui a compris les limites de la posture réactive de la puissance et qui a donc amendé la routine interventionniste. (…) La décolonisation a complètement échoué pour deux raisons. La première est le simplisme de la formule : on pensait pouvoir plaquer notre modèle sur d’autres. Les Occidentaux estimaient que ces pays se décoloniseraient pour devenir des États à leur image. Paradoxalement, les principaux importateurs et les promoteurs de la reproduction du modèle occidental se trouvaient parmi les nationalistes qui avaient lutté le plus farouchement contre les puissances coloniales. Ils avaient appris ce modèle chez le colonisateur – Nehru a été formé à Cambridge –, et les plus turbulents des indépendantistes africains ont fait leur apprentissage en métropole. Mais comme ce modèle politique Européen s’avère non-reproductible, il perdit sa légitimité, et souvent s’effondra. L’affaissement de tous ces États du Sud est la première cause des conflits d’aujourd’hui.

Bertrand Badie, propos recueillis par Marc Semo et Catherine Calvet, Libération, 19 & 20 mars 2016, N° 10832.

(…) Aujourd’hui, la synthèse hollandaise de 2012 a vécu. Ce sont Martine Aubry et ses amis qui l’ont tué avec leur tribune. Il y a deux gauches : l’une qui a envie d’exercer le pouvoir et qui a le sens des responsabilités, et l’autre qui refuse le réel. Cette gauche-là aussi aura son candidat, et même sans doute plusieurs. (…) Si la candidature de François Hollande est annoncée lors des vœux de décembre ou en janvier, cela me semble compliquer d’organiser une primaire « ouverte » dans un délai aussi court. Mais le PS a d’autres procédures. Il peut faire voter ses seuls militants ou les membres du conseil national. Après tout, c’est ainsi que nous désignions notre candidat jusqu’en 2012. Et, en 1995, Lionel Jospin a été candidat contre le premier secrétaire, Henri Emmanuelli. Jospin a gagné largement, et nul ne l’a accusé d’avoir fracturé le PS. Alors si l’an prochain, il y a un vote des militants pour départager Benoît Hamon, Christian Paul et Manuel Valls, je ne suis pas inquiet du résultat.

Philippe Doucet, député PS du Val-d’Oise, propos recueillis par Renaud Dély, L’OBS, 17 au 23 mars 2016, n° 2680.

« À la royauté du français nous devons la moitié de notre ignorance. Tous les hommes instruits de la Terre savent au moins deux idiomes, le leur et le nôtre ; nous, dans notre petit coin, nous ne lisons que nos livres et ce qu’on veut bien nous traduire. C’est pourquoi nous sommes en dehors du monde et de plus en plus dédaignés par lui. Quand le français aura cessé d’être le lien social, la langue politique, la voix générale, nous apprendrons les idiomes devenus à leur tour « universels », car sans doute il y en aura plusieurs, et nous y gagnerons de la science, de l’étendue d’esprit et plus d’amour pour notre français. Comme nous espérons que l’idiome élégant dont nous avons hérité vivra longtemps un peu grâce à nous, beaucoup grâce à l’Afrique et au Canada, devant les grandes langues qui se partageront le monde, nos arrières-petits-fils auront pour devise : “Aimer les autres, adorer la sienne ! ’’ »

La France, l’Algérie et ses colonies, 1886.

(…) J.-P. Le G : Il ne faudrait pas que l’« égalité » devienne un maître mot autoréférentiel auquel on se raccroche dans le champ des ruines idéologiques de la gauche. Dans la devise républicaine, je tiens à lier les notions de liberté et d’égalité. L’idéal de la citoyenneté républicaine implique la lutte contre les inégalités et, s’il y a une chose à laquelle je tiens, dans l’héritage de la gauche, c’est l’idée que Carlo Rosselli résumait en ces termes : « Le socialisme, c’est quand la liberté arrive dans la vie des gens les plus pauvres. » L’égalitarisme triomphant et la proclamation d’un droit à la « réussite pour tous », associés à l’antiélitisme de principe, ont tendu, depuis une quarantaine d’années, à détourner la gauche française de cette exigence. Aujourd’hui, rien n’est plus urgent que de repenser la question de la promotion sociale et se demander comment former à nouveau des élites issues du peuple. Quant au mouvement ouvrier, je pense, contrairement à vous, qu’il est mort et qu’il faut sortir des anciens schémas. (…) Je suis résolument moderne et, en même temps, résolument conservateur dans ce magma de la postmodernité et de son individualisme autocentré et victimaire (…) R.M. : L’égalité, ce n’est pas seulement la redistribution des richesses, mais le partage des avoirs, des savoirs et des pouvoirs. (…) En fait, il faudrait parler d’« égaliberté », comme nous y invite le philosophe Étienne Balibar. Mais la liberté est fragile si elle n’est pas soutenue par l’expansion d’une citoyenneté, qui est aujourd’hui bien hésitante.

Jean-Pierre Le Goff, sociologue, et Roger Martelli, historien, propos recueillis par Alexis Lacroix, Marianne, 18 au 24 mars 2016, N° 988.

(…) L’insularité produit des gens capables d’être heureux sans sortir de chez eux ou des gens qui ont la bougeotte : moi. Cela vient probablement de l’angoisse d’être entouré d’eau. Très jeune, j’ai voyagé pour admirer les musées. J’en découvre encore, comme celui, magnifique, de Leipzig, où j’ai pu voir La Chocolatière, du peintre suisse Jean Étienne Liotard (1702-1789). Plutôt que de copier, je dessine des fragments que j’aime bien. J’aime retourner au Musée archéologique de Naples ou à celui du Caire. J’adore le Louvre et le Prado, où on me laisse passer la nuit. Je regrette l’époque où les peintres anglais avaient un laisser-passer pour entrer à n’importe quelle heure au British Museum ou à la National Gallery. On considérait qu’à tout moment ils pouvaient avoir besoin de jeter un œil à un Velázquez, ce qui est vrai ! Mais ce que je préfère, c’est la grotte Chauvet, dont on ne mesure pas encore l’importance. On y appréhende autrement le temps. Là, on parle de trente-six mille ans, et non de l’époque de nos grands-parents.

Miquel Barceló, peintre, propos recueillis par Yasmine Youssi, Télérama, 19 au 23 mars 2016

Du French flair au pifomètre

En manque d'oxygène dans la tête, contrairement aux Anglais, les Bleus vont-ils casser le mal français ? Celui de penser au « temps de jeu » et non, avec une vision sur l’avenir, au « temps de la solidarité et de la reconstruction patiente ».
En manque d’oxygène dans la tête, contrairement aux Anglais, les Bleus vont-ils casser le mal français ? Celui de penser au « temps de jeu » et non, avec une vision sur l’avenir, au « temps de la solidarité et de la reconstruction patiente ».

L’équipe de la Rose n’est pas fanée et l’Anglais pique encore. Le bleuet Français est encore susceptible de fulgurances de cœur, mais ses fleurs sont clairsemées dans des champs où les moissons de blé se font maigres. Il en va ainsi du bilan de l’ovalie : le grand Chelem aux premiers et une cinquième place – sur six – pour les seconds. Une surprise ? Pas vraiment.

Petit coup d’œil dans le rétroviseur de la Coupe du monde pour comprendre. Les Anglais de Stuart Lancaster qui n’avaient pas pu atteindre les quarts de finales sur leurs terres avaient pourtant, à bien s’en souvenir, présenté deux visages : celui d’une équipe paralysée, sous pression – notamment d’un entraîneur d’une rigidité absolue -, incapable de se libérer, les épaules courbées, les mains engourdies et le cerveau embrumé ; mais aussi celui d’une équipe avec plusieurs talents, un fond de jeu solide et aux combinaisons variées. Ils n’étaient pas prêts… mais ils étaient presque prêts. Ils portaient la tristesse sur eux. Aujourd’hui cornaqués par le présomptueux et pédant Eddie Jones (mais talentueux), les réflexes collectifs ont grandi par un travail patient. Ce n’est pas encore le grand talent, mais c’est suffisant pour marquer des essais et gagner.

À l’inverse des Français qui apparaissent encore vivre le calvaire d’un manque d’efficacité. Une équipe en construction qui succède à une équipe en recherche permanente d’équilibre où les changements sans fin de la charnière 9-10, gouvernement de l’équipe ont cessé (presque) mais où les automatismes n’existent pas. Des interviews désabusés de la Coupe du monde avec ce leitmotiv : « On a donné tout ce qu’on avait » masquant le fait que c’était notoirement insuffisant, on passe à un second degré : « Laissez nous le temps ». Ce n’est pas faux.

Mais est-ce que les supporteurs vont justement laisser le temps. À la recherche permanente du sauveur suprême, après avoir mis au bûcher (à tort) Philippe Saint-André, il attendent et demandent tout à l’ex-patron multi-titré du Stade Toulousain, l’expérimenté Guy Novès. Avec ce rêve d’enfant : « Maintenant, c’est la gagne ! » Et bien non… En tout cas, pas tout de suite. Le seul progrès sensible est celui de la combativité. Mais que de fautes de main, d’indiscipline. Les joueurs jouent leurs notes personnelles, mais l’équipe n’a pas sa partition. Et disons-le, les talents ne sont pas si nombreux.

L’équipe de France est donc acculée à se reconstruire. Va-t-elle y parvenir ? Va-t-elle emprunter le chemin de l’équipe d’Écosse qui fut long et difficile et qui a payé. Va-t-elle enfin construire un jeu collectif solide, conquérant et résolument suivi comme le font les Gallois et les Irlandais qui, malgré le départ des anciens et les blessures, conservent leur brio et leur esprit match après match ?

Les Bleus vont-ils casser le mal français ? Celui de penser au « temps de jeu » et non, avec une vision sur l’avenir, au « temps de la solidarité et de la reconstruction patiente ». Nos Bleus rêvent encore à la mythologie nationale du flamboyant French flair et agissent encore trop avec l’aléatoire et commun pifomètre. L’artifice au mépris des fondamentaux qui exigent rigueur.

L’opinion, poussée par le souffle d’une presse coupeuse de têtes, a déjà (à tort une nouvelle fois) un nouveau M. Carnaval à brûler sur le bucher de ses vanités : Guy Novès. Au bout de seulement cinq matchs ! Une sorte de quinquennat concentré sur quelques semaines. Périodes trop courtes toutes deux qui donne pouvoir au doute de soi et à la contestation permanente, un déni de la réalité qui étouffe les constructions et les talents dans l’œuf.

Jan Fabre : la vie, miracle et mirage au bord de l’abîme

« Le personnage a vu la mort en face et décide de jouer au poker avec la maladie dans son corps : Drugs kept me alive. » Luk Van den Dries. © Photo : Wonge Bergmann
« Le personnage a vu la mort en face et décide de jouer au poker avec la maladie dans son corps : Drugs kept me alive. » Luk Van den Dries. © Photo : Wonge Bergmann

Deuxième spectacle de la trilogie « Jan Fabre x 3 » présentée au Théâtre de la Bastille avec Drug kept me alive. J’avais déjà vu une représentation en 2012 au Théâtre de Gennevilliers (T2G) et elle m’avait profondément marqué (voir daniel-chaize.com du 25 novembre 2012). Sa force demeure intacte, comme celle de son interprète l’acteur-danseur Antony Rizzy. La question est toujours la même « Suis-je malade ? » et elle s’adresse à nous tous comme la phrase de fin : « Notre vie est une bulle de savon » de l’auteur de l’Éloge de la folie, l’humaniste Érasme. Ci-après, extrait du texte de présentation de Luk Van den Dries : « (…) Le monologue Drugs kept me alive parle d’un survivant. Il explore toutes les issues de secours, l’aiguille de sa boussole toujours tournée vers les raccourcis entre le ciel et l’enfer, pour toujours avoir une longueur d’avance sur la menace de la Faucheuse. Sa rapidité est sa meilleure arme, son humour un médicament puissant et ses acolytes répondent à des noms illustres issus des sphères supérieures, tels que ecstasy, kétamine, GBH, poppers, speed, cocaïne, 2C-B, 2C-1, 2C-7. Avec ces cristaux à inhaler, des « démangeurs » de sang et ces envoûteurs cérébraux, il se repousse et se jette dans le magma de ce qui le maintient en vie : le désir tourbillonnant de l’ivresse permanente. »

Jusqu’au 19 mars à 20h00

Théâtre de la Bastille – 76, rue de la Roquette 75011 Paris.

Réservations : 01 43 57 42 14.

Du 21 au 23 mars à 20h00

Troisième spectacle de la série Jan Fabre x 3

Preparatio Mortis