L’ironie fondatrice de Paul Klee à Beaubourg Centre Pompidou

Chemins de serpents, 1934. Aquarelle et crayon sur toile sur châssis à clés, cadre original, 47,6 x 63,8 cm. Collection particulière. © Photo Éric Simon.
Chemins de serpents, 1934. Aquarelle et crayon sur toile sur châssis à clés, cadre original, 47,6 x 63,8 cm. Collection particulière. © Photo Éric Simon.

Très belle et rare exposition de Paul Klee au centre Pompidou. Peintre majeur du XXème siècle, il reste encore partiellement méconnu. Ainsi cette exposition est la première grande rétrospective qui lui est consacrée depuis 1969… Cela fait long, mais elle est magnifique par les 230 œuvres retenues et les sept sections thématiques qui permettent de comprendre un artiste au final assez radical malgré ses évolutions picturales inscrites dans son temps. Le titre de l’exposition « L’ironie à l’œuvre » est, de ce point de vue, particulièrement bien choisi. Tout d’abord car il y a de nombreux tableaux que l’on peut qualifier de « drôles », même parmi ceux qui sont très loin dans le temps et la forme de ses premiers dessins satiriques. Mais plus fondamentalement parce que Paul Klee, sûr de son talent, a toujours voulu servir la liberté. La sienne et celle de la société des hommes où il était pleinement impliqué, notamment jusqu’à la fin de sa vie avec une dénonciation et un combat artistique sans équivoque contre le nazisme et Hitler.

Paul Klee – L’ironie à l’œuvre

Jusqu’au 1er août 2016 – Centre Pompidou.

Qui est le Président ? / La beauté de la beauté / Un type comme Camus dérange / La gauche parti de l’hypocrisie morale / Toujours le même dialogue de sourds

The Weather Project, d’Olafur Eliasson, à la Tate Modern de Londres dans le Turbin Hall (2003).
The Weather Project, d’Olafur Eliasson, à la Tate Modern de Londres dans le Turbin Hall (2003).

«  Qui est le nouveau président de la République ? Une fois de plus, on est tenté de se poser la question après l’avoir vu dans l’exercice périlleux [sa première conférence de presse télévisée] dont il s’est médiocrement mais honorablement tiré, tant il apparaît qu’il y a plusieurs hommes en lui et qu’il ne sait pas encore très précisément lui-même lequel occupera l’Élysée. Parmi tous les personnages que tour à tour il évoque, comme s’il les essayait, l’un d’eux semble si visiblement ébloui par ce qui lui arrive qu’il n’a pas encore entièrement dominé sa surprise. Cela, sans doute, est plus sympathique que s’il avait jugé naturel de devenir le premier des Français. Mais il est temps qu’il s’y habitue. Sinon, c’est nous qui finirions par nous en étonner. »

Françoise Giroud (à propos de Georges Pompidou), L’Express, 14 juillet 1969 dans le un, 25 mai 2016, N° 108.

(…) Certes aujourd’hui les musées sont pleins, mais les gens n’y vont que pour prendre des selfies. Le Weather Project a au moins permis au public d’utiliser la Tate comme un espace de discussion et de partage. Les gens s’y retrouvaient, s’allongeaient côte à côte, se parlaient. J’aime aussi penser que c’était une œuvre réussie. Mais, au bout du compte, la planète est pour moi plus importante que l’art. (…) Provocateur, ça sonne bien ! Mais il ne faut pas aller trop loin, au risque de sombrer dans le manichéisme ou de tomber dans le populisme. Ce qui m’intéresse moi, dans la provocation, c’est qu’elle puisse aider les gens à revenir sur des idées reçues. C’est pour cela qu’il me semble important de remettre en cause les religions. De montrer d’abord et avant tout qu’il s’agit d’une construction. Le rôle du provocateur, c’est d’encourager la critique. (…) La beauté de la beauté, c’est qu’elle change constamment. Le marché de l’art tente de la figer et de la quantifier. Mais nous savons tous que la beauté est fluide. C’est une construction qui évolue au rythme de la société. Du temps de mes études, la beauté était reléguée au monde de la mode. Il importe de se réapproprier ce que nous jugeons beau pour ne pas laisser au marché le soin de le définir. (…) Contrairement à ce qu’en disent les populistes, l’Europe est solide. En particulier pour ce qui est de la culture. Celle-ci y représente plus d’emplois que l’industrie automobile et génère plus d’argent que la plupart des autres branches de l’économie. Le problème, de nos jours, c’est que les dirigeants européens ne pensent qu’en terme de productivité : il demande au secteur public de s’aligner sur le privé. C’est au monde culturel qu’ils devraient faire appel pour son pragmatisme.

Olafur Eliasson, artiste plasticien, Télérama, 28 mai au 3 juin 2016, N° 3463.

(…) Déjà en 1948 mon père pressent le danger qu’il y a dans l’ONU à cause du droit de veto et des États-nations. Il préfère un parlement des « citoyens du monde », d’où son soutien à l’ancien aviateur de l’US Air Force Garry Davis qui défie à la fois le nationalisme d’État et les pactes militaires établis à l’Ouest et à l’Est. Il veut aussi une Europe fédérale, une Europe des peuples, capable de constituer son unité sans pour autant gommer les différences qui la composent. Tout le contraire de l’Europe d’aujourd’hui, qui meurt parce qu’elle s’est bâtie sur l’économie, sur le « fric ». Dans ses textes, mon père expose aussi très précisément sa position sur l’Algérie, ces années 1930 où il milite contre le colonialisme français avec Messali Hadj, le fondateur du Mouvement national algérien, un courant anticolonialiste moins nationaliste et moins violent que le FLN, qu’il juge trop autoritaire et centraliste, voire totalitaire. Sur l’Algérie encore, on ne veut pas connaître la position de Camus alors qu’il suffit de lire ses « Chroniques algériennes ». Il y a aussi les Groupes de Liaison internationale, les GLI, une organisation d’aide aux prisonniers politique d’Espagne et d’Union soviétique créée en 1948 par mon père et ses amis libertaires. Ça n’a pas tenu, mais ça annonçait Amnesty International. (…) Il avait un élan et une détermination physique à refuser tout ce qu’il trouvait moche, le mensonge par exemple. Il détestait le mensonge. Il nous a appris le respect des autres, et aussi à être libre, et responsables. (…) Quand on déresponsabilise un homme, on lui enlève son humanité. C’est être fidèle à cette liberté – même si je crois que la seule qu’on ait, c’est de choisir ses chaînes, ce qui est une forme d’éthique. Mon père voulait de la morale en politique. Ce n’est pas très à la mode. Aujourd’hui, on assassine proprement les individus et les différences par l’intermédiaire des médias. (…) Quand on n’est pas dans les rails, on suscite une violence incroyable. Si mon père aujourd’hui pose tant problème, c’est qu’il est irrécupérable. Il n’est jamais là où on penser qu’il devrait être. Toujours « le cul entre deux chaises », toujours dans sa « pensée de midi ». On se sert de lui uniquement par citations, ce qui est une façon de vider sa pensée. Quand on voit que Marine Le Pen et François Hollande citent Albert Camus, on est un peu halluciné… On le cite beaucoup, mais l’a-t-on lu ? (…) Mais surtout, un type comme Camus dérange. Il vous force à repenser les choses et aujourd’hui on n’en veut pas. On préfère du neuf, toujours des choses, des formules nouvelles. Je pense aussi que, dans une civilisation du paraître, on n’en a rien à faire de Camus, qui pense l’être. « La pensée de midi », qui baigne « L’Homme révolté », c’est colossal, beaucoup trop exigeant pour le monde d’aujourd’hui. C’est vrai que c’est épuisant, la mesure au quotidien. Il s’agit, tous les jours, de trancher entre nos contradictions sans les nier, d’accepter toutes les différences et de s’enrichir sans les nier. (…) On a coupé toute l’imagination charnelle des mots. Ma grand-mère, par exemple, n’est plus « femme de ménage », mais « technicienne de surface »… Dans ces mots, on ne voit plus la peine, la souffrance, mais plutôt un aspirateur qui glisse sur un sol lisse. Mon gendre n’est pas noir mais d’« une minorité visible ». À force de glissement sémantique, les mots n’ont plus de sens. Quel mal y a-t-il à être juif, arabe ou noir ? Mais on a peur, peur de dire, et la peur, c’est le terreau du fascisme.

Catherine Camus, propos recueillis par Sylvie Crossman, L’OBS, 26 mai au 1er juin 2016.

(…) Il faut le redire en ces temps de confusion mentale, la violence est une denrée proprement réactionnaire, incompatible avec la démocratie et la souveraineté du peuple. Un peu partout, des permanences socialistes sont attaquées et saccagées. Je vous laisse imaginer les clameurs antifascistes qui retentiraient si des membres du FN s’attaquaient à des permanences de partis de gauche. Avec son affiche associant la police au sang versé, la Cgt joue avec le feu : c’est une grave erreur d’agiter la chemise sanglante tant que le sang n’a pas coulé. Et, à l’horizon, pas un intellectuel digne de ce nom, je veux dire pas un seul donneur de sens. Rien que des aboyeurs de série B. Je ne sais si ces signes de dégénérescence gauchiste sont la cause ou la conséquence de l’état général de la gauche, coupée du peuple et prise au piège de l’individualisme bourgeois. Le résultat, en tout cas, on le connaît : c’est la droite assurée du pouvoir pour dix ans. On me dira que François Hollande porte une responsabilité aussi grande que son opposition de gauche. Mais, dans ce domaine, ce journal a déjà beaucoup donné, y compris moi-même. Messieurs les Frondeurs, ou ce qu’il en restera, vous finirez par regretter Hollande. C’est dire. C’est dire si la gauche qui fut naguère le parti de l’intelligence, et qui n’est plus aujourd’hui que celui de l’hypocrisie morale, a besoin d’un renouvellement en profondeur, fondé sur les valeur de générosité et d’union qui sont celles du mouvement ouvrier. En attendant, la gauche est comme les autres partis : elle ne se ralliera aux solutions de la raison qu’après avoir essayé toutes les autres.

Jacques Julliard, Marianne, 27 mai au 2 juin 2016, N° 998.

(…) Dans les films de Xavier Dolan, il y a de la haine et de l’amour, des coups et des caresses. Des gens qui pleurent et se reprennent l’instant d’après, des corps à corps sanglants qui basculent dans l’érotisme. Rien de tiède, jamais. Une intensité parfois asphyxiante, à la limite de l’hystérie. Des dialogues lourds et des images brutes : une vache morte traînée par un tracteur sur l’asphalte, des bruits de chasses d’eau, des gens qui pissent et qui vomissent, du beau et du moche. Des ralentis esthétisants, de la pluie sur les vitres, des scènes de danse, de la musique qui donne envie de s’envoler, du vent qui fait tournoyer des draps accrochés sur une corde à linge, des appartements mal éclairés et des restes de déjeuner sur des tables sales. Des traces du quotidien, un couteau qui claque sur la planche à découper, un plat qui se remplit de légumes, des coups de brosse dans des cheveux, des femmes ou des hommes qui se maquillent, des ongles rongés ou laqués aux couleurs invraisemblables. Des détails qui racontent l’universel, l’impossibilité à aimer, la difficulté de se parler. « J’essaie de changer des choses dans ma façon de tourner pour les gens ne se lassent pas de moi, mais je raconte toujours la même histoire, le même dialogue de sourds. » Il jure apprécier les films qui se terminent bien, mais ce ne sont pas ceux qu’il aime faire. Dans les siens, les gens se hurlent dessus. Il explique : « J’ai grandi dans une famille égyptienne où chacun parlait en même temps, voire tout seul. Parler tout le temps et ne pas communiquer, c’est ce que je connais. » Et il glisse dans un sourire : « Crier, c’est la vie. » Il se souvient avoir été un enfant bagarreur et pervers. « J’ai été odieux, c’était des années de grande vulnérabilité où j’ai chois d’être du côté de la meute plutôt que des souffre-douleur. » Il en a honte aujourd’hui. « À travers mes films, j’exorcise une certaine violence, une colère. » S’il n’avait pas été créé, je ne sais pas ce qui lui serait arrivé, se demande encore Odile Tremblay. Il a une telle rage en lui. »

Vanessa Schneider, M le magazine du Monde, 28 mai 2016, n° 245.

Papyrus révolutionnaire, papyrus Pyrrhus

La presse ne peut endosser aucun costume sur-mesure. Ni répondre à aucun badge de conformité.
La presse ne peut endosser aucun costume sur-mesure. Ni répondre à aucun badge de conformité.

En décidant d’imprimer, le 26 mai, uniquement les quotidiens ayant accepté la publication d’une tribune de leur syndicat à propos de la loi El Khomri, le syndicat Cgt du livre – historiquement l’un des plus corporatiste du pays – a mené un bien mauvais combat. Cet acte a surtout révélé une conception des libertés, de la presse, du lecteur et du débat inquiétante et inacceptable.

Le combat est mauvais sur le fond. Sur la forme il confine au ridicule. À l’heure où l’information électronique est en passe graduellement de dominer, et parfois de détruire, la presse papier, la Cgt montre là sa « perspicacité » à être en phase avec les évolutions techniques et les changements de société. Les journaux sont sur Internet. Pas du tout ridicule et nullement anodins en revanche, les effets sur l’outil de travail bloqué (imprimerie, distribution, vie des kiosques » d’une presse papier en grande difficulté. Il est vrai que ce n’est pas la première fois que la Cgt se tire une balle dans le pied.

Mais c’est à la conception de la liberté des idées que l’oukase a attenté le plus « Vous publiez ce que je veux ou sinon je bloque les rotatives ». Le « ou sinon… » est tout un programme. Simplement dit un programme d’intimidation dont on n’ose imaginer les extrémités dans lesquelles il tomberait si la Cgt avait les rennes du pouvoir politique. En vérité, il n’y a pas besoin d’imaginer, l’Histoire a déjà tiré les enseignements des pouvoirs autoritaires.

La Cgt au pouvoir ? Étrange projection me direz-vous… Certes, mais justement, à quels événements assistons-nous lorsque, du dire même des protagonistes, il s’agit de faire valoir pour elle « son 49.3 » et de bloquer l’économie du pays au prétexte de la contestation d’une loi en débat aux Assemblées ? Il s’agit d’un combat politique clairement affiché, revendiqué et visant Myriam El Khomri, Manuel Valls et François Hollande. Il faut associer les trois noms car, au-delà du retrait de la loi, la démission du premier ministre est demandée et l’appel à voté en 2017 contre François Hollande – s’il se représente à l’élection présidentielle – est directement prononcé. La Cgt est en campagne pour l’élection présidentielle.

Les observateurs qui avaient considéré la rencontre, place de la République à Paris lors d’une soirée Nuit Debout, entre ses organisateurs et Philippe Martinez, secrétaire général de la Cgt, comme peu enthousiaste et tiède avaient peut-être vu juste sur le climat, mais pas sur les conséquences. En effet, le leader de la Cgt a vite retenu la leçon principale pour laquelle s’époumonait soir après soir, Frédéric Lordon, gourou économique « improvisé » et professeur à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), qui parle franc : « Nous ne sommes pas amis avec tout le monde et nous n’apportons pas la paix. » Et d’évoquer la stratégie du « grain de sable » : « Il faut débouler dans une multitude de lieux, faire dérailler le cours normal des choses, les harceler, leur ôter toute tranquillité. » Propos qui ne peuvent apparaître novateurs qu’à ceux qui découvrent le discours chamboule-tout – autrement dit le jeu de massacre – propre aux activistes considérant l’efficacité des minorités agissantes comme indépassables. « Pas la paix », « faire dérailler », le combat des idées sous la forme de la guérilla dans les rues… Beau programme dont pourtant on sait toujours comment il finit.

Comment la Cgt peut-elle en arriver à s’inscrire dans cette agitation bien peu syndicale ? Tout simplement parce qu’elle est devenue minoritaire. Pas encore dans les élections représentatives, même si l’on en croit les analystes avisés et les craintes qu’elle-même exprime, mais certainement – et depuis plusieurs années – dans l’opinion publique. En témoigne d’ailleurs la nature des adhérents, de moins en moins nombreux, à la moyenne d’âge de plus en plus haute et à la représentation par métiers de plus en plus réduite. Philippe Martinez n’est pas né de la dernière pluie et il a vite compris, d’autant que ses amis du Parti communiste, particulièrement actifs lors des soirées Nuit debout, sont dans la même situation, que son syndicat pouvait être le plus gros des « grains de sable ». En cette période politique tourmentée où la déliquescence politique nourrit toutes les fragilités, il a donc lancé son syndicat dans cette bataille de petits bataillons. Rêve-t-il de pouvoir ainsi, comme Pyrrhus de devenir le roi des Molosses ? Sait-il que certaines victoires, le combat actuel est très incertain, sont synonymes de très grandes pertes ? Le roi Pyrrhus avait eu ce propos de lucidité après la bataille d’Héraclée : « Encore une victoire comme celle-là et je serais complètement défait. »

Un sinistre jeu d’arrière-garde, même s’il peut prouver d’une certaine efficacité, reste toujours dépassé. Il peut paraître joli le tour de passe-passe des mots qui affirme : « Nous sortons nous-aussi notre 49.3 » mais, quoique elle en puisse dire et rêver, la Cgt n’a effectivement pas le pouvoir de faire la loi. C’est la mission des Assemblées. Arguer du « coup de force » du 49.3 lors de la première séance de l’Assemblée nationale n’est en rien convaincant. Le 49.3 est constitutionnel, par ailleurs peu employé – surtout dans ce quinquennat – et il est un outil du gouvernement qui peut être brisé par une motion de censure qui, majoritaire, signerait ni plus ni moins que sa chute. Chacun voit, pour l’instant, que ce n’est pas le cas.

On peut lire et entendre que la majorité des Français, selon des sondages, ne veulent pas de la loi El Khomri. En rien, vraiment ? Peut-être… Mais outre que l’on ne gouverne pas avec des sondages, on peut avoir aussi une autre lecture, plus large. Interrogés, les Français n’en profiteraient-ils pas pour dire plus simplement et largement leur rejet du gouvernement et de l’exécutif , confirmé par bien d’autres sondages portant sur d’autres questions et prouvé aussi par des élections ? Pour des raisons qui peuvent être opposées, celles des « déçus » de la gauche n’étant pas celles des électeurs de l’opposition. Concernant la loi El Khomri, on peut aussi penser que s’exprime une sorte de lassitude : mal lancée par le gouvernement, multipliant les allers et retours, usant d’inconvenantes arguties, multipliant les ridicules postures, révélant des jeux de pouvoir et d’ambition dans l’exécutif même (ou de véritables oppositions ?)… la loi fatigue les organismes. Et certains sondés disent peut-être : « Arrêtez tout ! » considérant que dans tous les cas, avec l’élection présidentielle, la politique et ses dossiers prioritaires vont repartir à zéro grâce à une nouvelle majorité, quelle qu’elle soit, neuve et fraiche de nouvelle légitimité.

Bien d’autres appréciations de la situation actuelle de ce « rapport de force » sont possibles. Mais il en est une qui devrait faire consensus : celle de la liberté de la presse, cœur de la liberté d’expression donc de la liberté humaine. Les communiqués de presse, ceux de la Cgt comme tout autre, ne sont pas des « Prière d’insérer ». Ces temps anciens sont révolus. L’Humanité est peut-être encore imaginé comme un organe central de ses combats par la Cgt et au final peut-être a-t-elle raison de le penser. La Dépêche du Midi du radical (oui, c’est étrange mais c’est le mot) patron de presse Jean-Michel Baylet (par ailleurs pour les lecteurs qui auraient suivi de loin le dernier remaniement gouvernemental, ministre de l’Aménagement du territoire, de la Ruralité et des Collectivités territoriales) a choisi elle-aussi de publier la tribune de la Cgt. Les deux titres ont donc pu être imprimés et diffusés. C’est un choix rédactionnel… ou directionnel. Il n’en demeure pas moins que ces papyrus sous la dictée ont une bien amère saveur en démocratie.

Plateformes numériques et développement rural / Blagues Carambar et dizaines de millions de morts / L’enseignement misogyne des séminaires / La Camorra col sang et col blanc / Rien n’est plus précieux que la nuance.

L'abbé Louis Tronson (1622-1700) a exercé une profonde influence dans ce qui fut l'objet essentiel de son activité : la formation des prêtres. Il a beaucoup écrit dans ce domaine, et a été beaucoup lu dans les séminaires sulpiciens (en France, mais aussi au Canada et aux États-Unis) jusque dans les années 1950. Il était avant tout homme du culte, « religieux de Dieu », et se voulait « séparé » du monde. Avec une constante défiance contre ses périls dont un en particulier : la femme !
L’abbé Louis Tronson (1622-1700) a exercé une profonde influence dans ce qui fut l’objet essentiel de son activité : la formation des prêtres. Il a beaucoup écrit dans ce domaine, et a été beaucoup lu dans les séminaires sulpiciens (en France, mais aussi au Canada et aux États-Unis) jusque dans les années 1950. Il était avant tout homme du culte, « religieux de Dieu », et se voulait « séparé » du monde. Avec une constante défiance contre ses périls dont un en particulier : la femme !

(…) L’économie collaborative a été perçue dans un premier comme une rupture avec le capitalisme. Avec le recul, on se rend compte que c’est une rupture avec plein d’autres choses, mais pas avec le capitalisme. Ce qui est sûr, c’est que les plateformes sont un outil utile aussi bien aux capitalistes qu’aux anticapitalistes ou aux entrepreneurs sociaux. Airbnb ou Uber restent dans une logique capitaliste de maximisation et de croissance exponentielle… pendant que d’autres utilisent ces nouveaux modèles pour partager au mieux les ressources. (…) Prenons le covoiturage : on parle beaucoup de BlaBlacar, mais la forme la plus répandue de cette pratique passe par la famille ou les collègues… Le numérique insuffle surtout un dynamisme qui permet de dépasser un cercle de proches : il a le pouvoir de connecter les gens, de créer d’innombrables initiatives et de faire correspondre offre et demande. (…) La vision pessimiste du développement de l’économie collaborative est claire et assez repoussante (pour un Français !) : une multitude de travailleurs freelance payés à la (micro-)tâche, qui subissent ce statut sans l’avoir vraiment choisi et sont mis en concurrence par un oligopole de plateformes sur lesquelles ils n’ont aucun pouvoir. Ce scénario noir n’est pas inéluctable : les pouvoirs publics peuvent réglementer, les travailleurs s’organiser, les entrepreneurs s’inspirer de l’économie sociale et solidaire. (…) Je m’attends à être surpris : on ne pensait pas qu’Airbnb prendrait autant d’ampleur par exemple. Je souhaite aussi que l’on commence à se pencher sur ce que cette économie apporte dans les territoires, et notamment en milieu rural. Il va être intéressant de suivre la manière dont les plateformes s’allient à de grands groupes ou collectivités, mais aussi de voir comment l’économie sociale et solidaire (les coopératives) se rapproche de ces logiques.

Damien Demailly, économiste spécialiste de l’économie collaborative, propos recueillis par Anne-Sophie Novel, le un, 18 mai 2016, N°107.

(…) L’ancienne génération ne saurait douter d’avoir été plus intelligente et plus cultivée. Preuve : il y a cinquante ans, en mai 1966, l’organisation des Gardes rouges naissait à l’université de Pékin, le mouvement ne tarda pas à s’étendre à tout le pays et le président Mao lança la Grande Révolution culturelle prolétarienne. Mon vieux camarade, aujourd’hui persuadé d’avoir été beaucoup plus intelligent que les godelureaux de Nuit debout, arborait alors une veste sans col et tenait à la main une sorte de missel à couverture rouge. Cet ouvrage impérissable n’était pas l’exclusivité de la librairie marxiste-léniniste du boulevard Sébastopol. On trouvait des piles de ce « Petit livre rouge » dans toutes les bonnes librairies du Quartier latin. Sans doute faut-il préciser, pour les jeunes écervelés incultes de 2016, qu’il s’agissait d’un recueil de pensées impérissables de Mao Zedong. La plus longue des sourates réunies sous la jaquette rouge atteignait péniblement sept lignes, les plus courtes avaient la taille des blagues Carambar. À la Sorbonne et à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, les futures élites de la nation organisaient des séances d’études de ce bréviaire. Ah ! les belles maximes ! « Les campagnes encerclent les villes », « L’œil du paysan voit juste », « Le vent d’Est l’emporte sur le vent d’Ouest », « L’impérialisme est un tigre de papier », « La guerre du peuple est invincible »… Qui ne se pénétrait pas de ces pensées passait pour un attardé, un révisionniste, un mandarin, un bonze, un suppôt de l’impérialisme. Les sanctions étaient sévères, allant de l’interdiction de séjour au café de Flore à la condamnation publique, actée dans les Cahiers marxistes-léninistes et parfois même dans la revue Tel Quel. On en rit encore dans la rue des Saint-Pères. (…) Cette plaisanterie n’a jamais fait qu’une dizaine de millions de morts, si du moins on s’en tient aux victimes directes, par lynchage, pendaison ou morte lente dans les camps. Beaucoup plus, en comptant les effets de la désorganisation massive du pays, qui aggrava la pénurie alimentaire. Et si l’on compte les malades trépassant, fautes de soins, après l’arrestation de leur médecin. Plus encore si l’on songe aux années perdues pour l’économie chinoise, ravagée par la décimation des cadres… Tout ce gâchis pour découvrir les vertus du capitalisme et faire de la Chine un gigantesque atelier ! Les jeunes Français qui avaient adoré la Révolution culturelle chinoise regardent, effarés, les étudiants et les lycéens qui manifestent et s’assemblent pour palabrer. Il est insupportable, ce miroir tendu aux générations précédentes !

Guy Konopnicki, Marianne, 20 au 26 mai 2016, N° 997.

(…) Il n’y avait à l’époque aucune éducation sexuelle, il fallait surtout régler ce qu’on appelait les « problèmes de pureté », ce qui faisait référence à l’onanisme. Bref, nous vivions dans une totale immaturité. Des années plus tard, je me souviens d’un sulpicien, normalien et agrégé de lettres classiques, qui disait : « Il faut se méfier des femmes, mais le Seigneur dans sa grande miséricorde nous a donné une grande compensation, qui est l’affectation pour les jeunes gens. » Quand, au seuil des années 1960, j’étais à la Solitude, sorte de noviciat des sulpiciens, un psychiatre catholique, pour nous préparer à la direction de conscience, faisait des conférences censées aider les futurs prêtres à éviter « le piège féminin ». On était invité à suivre les conseils de l’abbé Louis Tronson (1622-1700), troisième supérieur général de la compagnie de Saint-Sulpice, auteur d’un manuel séminariste qui formation et du formatage.

André Paul, théologien, Télérama, 21 au 27 mai 2016, N° 3462.

(…) Dans son bureau de maire, Renato Natale appelle aussi à la vigilance. À l’entendre, la Camorra est une hydre, toujours capable de renaître, surtout si l’État peine à satisfaire les besoins en matière d’emplois, d’infrastructures, d’accès aux services publics. Sur l’écran de son ordinateur, s’affiche un constat alarmant : 1 500 habitations, édifiées pour la plupart aux grandes heures des Casalesi, sont considérées comme illégales sur le territoire communal. S’il fallait les démolir, reloger leurs occupants et évacuer les gravas, la facture s’élèverait à 210 millions d’euros, une dépense hors d’atteinte pour une commune sans le sou. L’élu le sait bien : si les boss d’hier paraissent hors course, d’autres sont sans doute à l’affût, prêts à profiter de la moindre brèche provoquées par une crise sociale ou politique. (…) les enquêtes judiciaires des dernières années ont poussé les organisations criminelles à agir de façon plus intelligentes : « Quand la Camorra ne tue pas, comme actuellement, c’est que des équilibres sont en place, qu’il n’y a pas besoin pour elle d’avoir recours aux armes. De notre côté, il faut donc aller plus en profondeur ; être plus incisif. » indique le procureur Catello Maresca. La Sicile a connu la même évolution, d’une mafia de sang à une mafia de cols blancs, soucieuse de discrétion et de rendement. « Au moins, ici, nous avons développé des anticorps, nous savons comment cela fonctionne, conclut Peppe Pagano, directeur d’une association d’aide aux handicapés. À l’étranger, où les camorristes investissent, ce n’est pas le cas. D’une certaine manière, vous êtes davantage en danger que nous… »

Philippe Broussard, M le magazine du Monde, 21 mai 2016, n° 244.

(…) Un temps considérable est nécessaire pour ouvrir des territoires de réflexion, ne pas être uniquement dans un effet d’annonce, comme beaucoup d’événements mus par une actualité qui imposent trop souvent son casting. C’est un travail très patient, relié au public par toutes sortes de médiations, scolaires, universitaires, associatives. Un tel travail a un coût. La Villa est un observatoire des cultures contemporaines, toutes disciplines confondues : on essaie de comprendre quels sont les oscillations du temps, les mouvements de la pensée… Pour préparer une conférence réunissant par exemple un chercheur, un écrivain, un acteur de la vie publique, il faut rencontrer des interlocuteurs, lire sans cesse, trouver le bon équilibre. Aucun débat n’est organisé chez nous sans qu’il y ait, pour schématiser, un invité de gauche et un invité de droite. Et notre équipe se déplace beaucoup, comme pour l’organisation de Walls and Bridges, notre festival new-yorkais qui, rappelons-le, a été commandité et financé par le Conseil de la Création artistique créé sous Nicolas Sarkozy. Nous avons dû nous rendre très souvent à New York pour rencontrer des intellectuels, nouer des partenariats avec le MoMa, le New York Public Library, les universités, etc. Mais sans Walls and Bridges, nous n’aurions jamais fait le festival Mode d’Emploi, créé à l’instigation du Centre national du Livre et de son directeur, Jean-François Colosimo. (…) Aucun festival de sciences humaines comme celui-là, n’existe en Europe, mais Laurent Wauquiez a décidé, sans discussion, que c’était fini. Ce normalien, agrégé et énarque, sait pourtant ce que représente Mode d’Emploi. Après ses déclarations de janvier sur la suspension de notre subvention, il aura suffi d’un rendez-vous très cordial pour que la situation évolue… un peu : au lieu des 800 000 euros versés par la région, nous en toucherons 250 000. Faudra-t-il licencier plusieurs personnes ? (…) Les Assises internationales du Roman sont sauvées cette année, car il s’agit d’un événement réputé rassemblant les plus grands écrivains du monde, qui fêtera de surcroît ses dix ans et dont France-Inter et « Le Monde » sont partenaires. Mais après ? Dans trois semaines, on saura si l’on survit ou pas. La Villa Gillet, institution unique en Europe dédiée au livre et à la pensée, devra-t-elle disparaître ? (…) Il y a une menace de populisme tant à droite qu’à gauche. La Villa Gillet incarne le cosmopolitisme intellectuel, et attire un public nombreux, avec beaucoup de scolaires et d’étudiants. On peut ne plus en vouloir, mais il s’agit d’un choix de société. N’oublions pas qu’en avril 2015, alors que la gauche contrôlait encore la région, la subvention de 400 000 euros dédiée à Mode d’Emploi a été divisée par deux, selon des principes de « réalisme » budgétaire. On nous a invités à « réinventer » notre projet, quand il s’agissait plutôt de l’affaiblir. (…) En tant qu’intellectuel, je crois à la vie des idées. Je suis convaincu que le bien public est lié à la capacité intellective. Je crois que dialoguer et ouvrir des espaces de contradictions et de complexité, c’est faire vivre et convoquer la démocratie. La complexité est le maître mot de notre travail. Rien n’est plus précieux que la nuance, rien n’est plus urgent que de rester dans l’indécision du réel. (…) Mais il est vrai qu’aucun élu du conseil régional n’assiste jamais à nos rencontres.

Guy Walter, directeur de La Villa Gillet, L’OBS, 19 au 25 mai 2016, n° 2689.