Terrorisme : désamorçons le piège / Une relecture du Coran pour déraciner la propagande salafiste / La France lieu propice du débat / S’interroger sur le mal et la mort / Le « droit à la différence » a marginalisé les Français issus de l’immigration

« Désamorçons le piège : la révolte contre le salafisme est inéluctable chez les musulmans français, mais à cette condition : qu’on ose la soutenir pour l’imposer. » Martine Gozlan, Marianne, 29 juillet au 4 août 2016, N° 1008.
« Désamorçons le piège : la révolte contre le salafisme est inéluctable chez les musulmans français, mais à cette condition : qu’on ose la soutenir pour l’imposer. »
Martine Gozlan, Marianne, 29 juillet au 4 août 2016, N° 1008.

(…) En guerre, il n’y a plus de mots. C’est donc en cet instant, ici et maintenant, que les mots doivent et peuvent jaillir. D’abord les mots de l’islam. Ensuite, les mots des politiques face à l’islam. Sans eux, la lutte antiterroriste, qui doit être revue de fond en comble, restera boiteuse. Ces mots, cela fait trop longtemps qu’on les élude, qu’on les évite. Tout a été bon, chez les représentants de la République, à droite comme à gauche, pour isoler, délégitimer, exclure les grandes voix, de religion ou de culture musulmane, qui appellent magnifiquement et désespérément depuis plus de vingt ans à une réforme des textes dits sacrés. À une relecture du Coran seule capable de déraciner la propagande salafiste. C’est une longue et terrible histoire que cette urgence sans cesse jetée aux oubliettes de l’intérêt national par les maires, les députés, les conseillers, les experts et les ministres. (…) Les prestations de Tariq Ramadan, cette star des plateaux, qui semblait autant le gourou des journalistes que celui de ses dévots admirateurs, contribuèrent au milieu des années 90, à forger une génération de jeunes musulmans pour qui la loi de Dieu plane au-dessus des lois républicaines. (…) Oui, mais… comment briser le plafond de verre qui sépare les philosophes de l’opinion publique musulmane ? C’est qu’on assiste à un phénomène tragique. L’hyperconscience des intellectuels s’aiguise en même temps qu’en face – face voilée – triomphe le salafisme comportemental. D’un côté, se lèvent Abdennour Bidar, le physicien Fewzi Benhabib, les journalistes Mohamed Sifaoui (président de l’association 11 janvier) et Zined El Rhazoui ou des citoyennes comme Nadia Remadna (fondatrice de La Brigade des mères)… De l’autre côté, déferle le raz-de-marée identitaro-religieux, avec tous les signes extérieurs de cette captation mentale totalitaire qui détache ses adeptes de la France dont ils viennent à détester les autres enfants. (…) Désamorçons le piège : la révolte contre le salafisme est inéluctable chez les musulmans français, mais à cette condition : qu’on ose la soutenir pour l’imposer.

Martine Gozlan, Marianne, 29 juillet au 4 août 2016, N° 1008.

On ne peut pas continuer comme ça. L’islam a grignoté nos sociétés depuis trente ans et je ne me reconnais pas dans cet espace. Je viens de Kabylie et toutes nos familles sont disloquées par l’islam. À l’intérieur d’une même famille, certains sont restés eux-mêmes et d’autres sont devenus islamistes. Ceux-là, on n’a pas besoin d’attentat pour les combattre. (…) Moi, je ne mets pas dans la peau d’un musulman pour condamner ces actes. Je le fais en tant que citoyen et être humain. J’ai réagi de la même façon en Algérie quand le Groupe islamique armé égorgeait les civils. Ces assassins ne sont pas les miens. (…) Je veux aussi souligner qu’aujourd’hui les pouvoirs publics français et les terroristes ont même des amis communs : les financeurs de l’islam ! Comment a-t-on pu laisser le Qatar financer le Paris-Saint-Germain ? Comment, dans le même journal télévisé, on dénonce le Qatar parce qu’il finance certains réseaux islamistes en France et on convoque la France entière à regarder un match de foot sponsorisé par le même Qatar ?

Boubekeur Keifaoui, chef d’entreprise franco-algérien installé en France depuis 1980, Marianne, 29 juillet au 4 août 2016, N° 1008.

(…) Le Français lambda n’est pas censé être un politologue ou un théologien pour dire ce dont se revendiquent les terroristes. Je ne souhaite pas faire le procès de l’islam car l’islam ne s’exprime pas, on le fait parler à travers ses textes et vous pouvez avoir la lecture la plus criminelle comme la plus pacifique. Tout dépend des aspirations et l’idéologie de son lecteur. (…) Aujourd’hui, il est absolument nécessaire qu’un débat courageux se dégage de la société civile musulmane et non musulmane, parce que les deux vivent ensemble et qu’on ne peut pas les séparer. (…) Ce débat doit permettre de dissocier le sacré musulman des quatorze siècles d’Histoire. Si on ne fait pas ça, on restera toujours figé à l’époque de la révélation avec les conséquences qu’on connaît, avec l’emprise des salafistes. La France est un lieu propice pour cette réflexion parce que nous y bénéficions d’une double liberté. D’abord parce qu’il n’y a pas une pression sociale comparable à celle qui existe dans les sociétés musulmanes. Ici, personne ne qualifie la pratique religieuse de quiconque. Ensuite, parce qu’ici il y a une tradition de liberté politique. L’islam en France n’est pas l’objet d’une manipulation politique destinée à conquérir le pouvoir ou à le faire perdurer, à l’instar de ce qui se passe dans le monde musulman.

Soheib Bencheikh, intellectuel et théologien musulman, ancien mufti de Marseille, Marianne, 29 juillet au 4 août 2016, N° 1008.

(…) Le droit à la différence était une revendication porteuse du droit à une identité. Il ne faut pas oublier qu’à l’époque ce qu’on appelait le « système intégrationniste » était renvoyé à l’extrême droite. Avoir le droit à la différence, ça voulait dire qu’être d’origine maghrébine ou africaine, ne pas avoir « d’ancêtres gaulois », ce n’était pas péjoratif. Dans des réunions, on expliquait qu’il fallait relire les grands philosophes et les grands penseurs maghrébins. On croyait encore au socialisme, à la laïcité, et la religion appartenait encore au monde des ténèbres… C’est vrai, ça a été un échec total. Mais ça n’explique pas pourquoi il y a eu cette dérive totale vers l’islam extrémiste. (…) Il faut peut-être aussi se demander si ces comportements extrêmes sont suscités. Ou s’il n’y a pas dans l’évolution des systèmes sociaux et dans le désarroi idéologique et socioculturel un glissement vers des comportements extrêmes. (…) Moi, j’ai une interrogation sur le mal, sur la mort…

Lef Forster, avocat d’origine juive et « athée militant », Marianne, 29 juillet au 4 août 2016, N° 1008.

(…) Avec le temps, la jeunesse issue de ces familles (regroupement familial), restée en marge des politiques publiques d’éducation et d’emploi, s’est retrouvée livrée à diverses influences idéologiques, notamment celle de l’Arabie saoudite qui s’est déployée massivement en finançant la construction de mosquées. Elles ont pris en charge ces jeunes qui, a priori, n’avaient aucune raison de se fondre dans l’islamisme. Il faut dire aussi que la gauche a été un acteur majeur dans cette affaire. Jusqu’en 1980, les immigrés et leurs enfants n’aspiraient qu’à s’intégrer dans la société française… Mais tout un courant d’idéologues de la gauche au pouvoir est venu leur expliquer qu’ils étaient différents. Vous imaginez le môme, il est né ici et dès la naissance on commence par lui expliquer qu’il est différend ! En réalité, ce « droit à la différence » qui apparaissait comme quelque chose de positif a marginalisé ces Français issus de l’immigration. La marche des Beurs, qui a marqué l’avènement de cette génération dans l’espace public, n’était pas organisée pour revendiquer le droit à la différence, mais pour dire que nous étions français et que nous voulions notre place dans cette société comme tout le monde ! Toute l’armada politique, SOS Racisme en tête, est responsable de l’enfermement de la jeunesse des banlieues.

Mohand Dehmous, chef d’entreprise, fondateur de Radio Beur, Marianne, 29 juillet au 4 août 2016, N° 1008.

 

Ne plus faire la publicité des terroristes

"Ceux qui s’imaginent que les tueurs de Daech rêvent de trouver des vierges disponibles à leur arrivée au paradis se trompent. Ils rêvent d’abord d’une mort glorieuse, et nous devons tuer cet espoir en annonçant qu’ils ne sont pas des héros en devenir, mais des lâches qui retourneront à leur condition initiale d’anonymes, et le resteront pour l’éternité." Richard Rechtman, psychiatre et anthropologue.
« Ceux qui s’imaginent que les tueurs de Daech rêvent de trouver des vierges disponibles à leur arrivée au paradis se trompent. Ils rêvent d’abord d’une mort glorieuse, et nous devons tuer cet espoir en annonçant qu’ils ne sont pas des héros en devenir, mais des lâches qui retourneront à leur condition initiale d’anonymes, et le resteront pour l’éternité. » Richard Rechtman, psychiatre et anthropologue.

La question est désormais largement posée : « Terroristes, faut-il les montrer ? ». Ce titre a fait la Une du quotidien Libération hier, une pétition considérant qu’il ne faut plus montrer ni nommer les terroristes après leur passage à l’acte circule sur Internet et déjà plusieurs titres de presse ont décidé de suivre cette recommandation soutenue depuis quelques semaines par plusieurs experts. Richard Rechtman, anthropologue et psychiatre est l’un deux. Ci-dessous des extraits de son interview réalisé par Olivier Pascal-Mousselard dans Télérama (N° 3472 – 30 juillet au 5 août 2016). Par ailleurs il nous éclaire aussi sur la nature même des actes terroristes qu’il préfère qualifier de « meurtres de masse ».

Meurtres de masse

(…) Permettez-moi d’abord de dire un mot sur l’acte pathologique : on n’a jamais vu un malade mental commettre un acte pareil avec une telle détermination. Ni un psychotique ni un psychopathe ne seraient capables de faire cela de cette manière. Un paranoïaque délirant ne massacrerait jamais des gens qui lui sont inconnus. Quant au psychopathe, c’est l’impulsivité et l’immédiateté de la violence qui le caractérisent, et sûrement par la préparation méthodique des jours à l’avance. Donc l’interprétation psychopathologique seule ne suffit pas. En revanche, il existe une offre – celle de Daech – qui invite à commettre des meurtres de masse, et qui rencontre un certain nombre de personnes susceptibles d’y répondre. J’emploie à dessein l’expression « meurtres de masse », car je ne crois pas qu’il s’agisse de terrorisme à proprement parler. L’attentat de Nice s’apparente plus, selon moi, à des meurtres de type génocidaire, déterritorialisés depuis le Proche-Orient, ils sont désormais monnaie courante, et perpétrés avec les mêmes techniques ici que là-bas. Tuer le plus de gens possible avec le minimum de moyens. S’attaquer à des personnes sans défense, qui ne peuvent ni parer les coups ni répondre. Des victimes innocentes, qui n’ont aucune raison de se méfier, aucune raison de réagir. À Mossoul et à Raqqa, Daech se comporte comme les nazis, les Khmers rouges, les extrémistes hutu ou les nationalistes serbes à Sarajevo et Srebrenica. Avec la même technicité. On est loin du terrorisme classique : qu’ils soient basques, corse ou irlandais, les terroristes s’excusent en effet presque toujours de la mort donnée, au nom du symbole visé. Souvenez-vous de l’assassinat du préfet Erignac. Pendant des années, ses auteurs ont laissé entendre qu’ils regrettaient d’avoir tué l’homme, mais qu’il le fallait pour s’attaquer au symbole. Avec Daech, il y a plutôt une volonté de tuer en masse les impurs, tous les impurs, en Occident comme dans les pays musulmans. Le symbolisme du meurtre s’efface au profit du chiffre.

Une guerre de communication

(…) L’information est donc bien dans ce contexte un enjeu stratégique, pour ne pas dire militaire. Cela veut dire que les informations dont nous disposons sur l’identité des auteurs d’attentats devraient être tenues secrètes quand ces crimes ont déjà eu lieu. Que l’on cherche à comprendre qui sont les personnes susceptibles d’agir, pour essayer d’anticiper et de prévenir leurs actes, c’est évidemment utile, et les travaux du psychanalyste tunisien Fethi Benslama, par exemple, nous éclairent beaucoup sur les candidats potentiels au martyre. En revanche, une fois le meurtre accompli, dire qui était la personne, raconter son passé et diffuser sa photo, c’est se transformer en caisse de résonance du crime et devenir l’allié objectif de Daech. (…) Ceux qui s’imaginent que les tueurs de Daech rêvent de trouver des vierges disponibles à leur arrivée au paradis se trompent. Ils rêvent d’abord d’une mort glorieuse, et nous devons tuer cet espoir en annonçant qu’ils ne sont pas des héros en devenir, mais des lâches qui retourneront à leur condition initiale d’anonymes, et le resteront pour l’éternité. Dans les crimes génocidaires, le véritable ennemi n’est pas la petite main qui commet le crime, mais le responsable qui l’inspire ou le commandite. (…) Tuer le plus grand nombre possible à moindre coût, en recevant la plus grande publicité disponible, c’est quasiment une stratégie commerciale pour Daech – et ça marche. Tous les régimes génocidaires ont fait cela. Les Einsatzgruppen assassinaient des milliers de Juifs à la chaîne au bord de fosses communes qu’ils leur avaient fait creuser ou avaient demandé aux villageois de préparer. Ils pensaient à la mort à grande échelle et à la rentabilité maximale. (…) Dès lors, si on imagine que les tueurs de Daech sont simplement des produits de nos cités frappées par les difficultés sociales, on n’a rien compris. Certains viennent de la banlieue, c’est vrai, mais le meurtre de masse n’est pas le produit de ces difficultés ! C’est comme si vous disiez que les SS étaient le simple produit des circonstances de leur enfance, et que vous cherchiez à expliquer le nazisme, le polpotisme et leurs effets dévastateurs à partir de cette seule composante vaguement psychosociologique ! Une fois que la barrière génocidaire est franchie, ce ne sont plus les origines sociales préexistantes qui sont déterminantes. L’anonymat est la réponse adaptée car elle contre la propagande de Daech sur son propre terrain. C’est l’anthropologue en moi qui arrive à cette conclusion. Quant au psychiatre, il vous dira que tout ce qu’il a pu lire sur le tueur de Nice ces derniers jours ne lui apprend strictement rien sur les motivations de son acte.

La lutte contre toutes les tentatives de désignation de boucs-émissaires.

La situation se tend. La population arabo-musulmane issue de l’immigration postcoloniale – désormais française à part entière – n’a pourtant pas rien à voir avec ces histoires et compte de très nombreuses victimes dans les attentats. Mais il faut un bouc-émissaire… Quand j’entends un homme politique proposer comme première mesure après le massacre de Nice d’interdire le voile, alors que l’on sait que plusieurs femmes portant le voile ont été tuées à Nice, je me dis : « Quelle indécence ! Quelle irresponsabilité ! » Être candidat à la présidentielle et faire exactement ce que Daech attend de vous…

Une divine surprise ? / Classe contre classe / Revanchisme contre la mécréante / Depuis l’Ancien Régime… / Anonymat et acte grandiose

« Quand le rêve de l’État islamique se meurt sous leurs yeux, ses partisans reviennent en effet à une forme classique de terrorisme, avec des actions ciblées visant à semer la terreur. » Myriam Benraad, politologue, chercheuse à l’Institut de Recherche et d’Études sur le Monde arabe (Iremam). Photo AFP.
« Quand le rêve de l’État islamique se meurt sous leurs yeux, ses partisans reviennent en effet à une forme classique de terrorisme, avec des actions ciblées visant à semer la terreur. » Myriam Benraad, politologue, chercheuse à l’Institut de Recherche et d’Études sur le Monde arabe (Iremam). Photo AFP.

(…) Nos dirigeants avaient sans doute oublié que désigner l’ennemi est l’acte qui préside à toute guerre. Comment se battre, en effet, quand on s’acharne à vouloir ignorer contre quel adversaire on lutte ? Ils étaient tellement effrayés de la portée de la fameuse phrase de Camus – « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde » – qu’ils se sont résolus à ne pas nommer du tout. C’était plus simple ainsi : ce qui n’est pas nommé n’existe pas.

Voilà pourquoi, à chaque fois, on rejoue le même scénario.

  1. Ne pas aller trop vite dans les conclusions, attendre la fin de l’enquête (notons, au passage, que ce sont les mêmes qui, en d’autres circonstances, piétineront allégrement la présomption d’innocence).
  2. Expliquer que c’est sûrement là l’acte d’un déséquilibré, d’un dépressif ou d’une personne sous influence. La preuve : ses voisins et ses proches attestent que l’assassin était l’homme le plus doux du monde. Un peu comme le moine Jacques Clément, bras armé de la Ligue avant qu’il ne croise Henri III.
  3. Prendre avec circonspection la revendication de Daech. Cette dernière ne peut être cette fois-là qu’opportuniste.
  4. Souligner les lacunes théologiques du tueur, sa conversion rapide ou encore sa pratique papillonnante. Il va de soi que le 22 juillet 1209, la soldatesque catholique qui a envahi les rues de Béziers pour égorger femmes et enfants cathares avaient auparavant usé leurs robes de bure sur les bans de la Sorbonne.
  5. Marteler que la religion n’a rien à voir dans cette affaire puisqu’elle nous enseigne que Dieu est amour. On n’aura pas la cruauté de rappeler ce passage de l’Exode : « Je sèmerai devant toi ma terreur, je jetterais la confusion chez tous les peuples où tu pénétreras ; je ferais détaler tous tes ennemis. » (23,27).
  6. S’écrier avant même que les cadavres ne soient refroidis que les « vraies » victimes sont les adeptes de la religion évoquée parce qu’ils se sentent discriminés après l’attentat dont la conséquence première n’est pas de provoquer la terreur mais de renforcer l’islamophobie.
  7. Prier pour ceux qui ont été tués… par la religion. Et offrir comme consolation à leurs familles et leurs amis, comme le fit le pape François au lendemain de l’attentat de Nice, la « demande (faite) à Dieu de changer le cœur des violents aveuglés par la haine ». Si par hasard cette dernière aboutissait, ce serait assurément une grande première dans l’Histoire de l’humanité. Une divine surprise en quelque sorte.

Joseph Macé-Scaron, Marianne, 21 au 28 juillet 2016, N° 1007.

 D’un point de vue politique, c’est très intéressant, même pour aujourd’hui. Un des arguments développés au sein du Parti Communiste, au moment où il se fait moions sectaire et décide d’abandonner la tactique « classe contre classe » pouir privilégier le front commun contre le fascisme, est que si l’on ne s’adresse pas aussi aux classes moyennes elles risquent de basculer du côté des ligues d’extrême droite. C’est une réflexion que l’on pourrait avoir aujourd’hui : pourquoi une partie des classes moyennes vote-t-elle pour le Front national ? La réponse est sans doute que l’on ne sait plus parler à cette classe intermédiaire. Le discours sur la révolution prolétarienne est obsolète et la fin du capitalisme ne peut évidemment pas convaincre le petit commerçant ou l’employé qui se sait pourtant menacé de précarité par la crise économique. Il est donc intéressant de voir qu’en 1936 il y eut cette intelligence politique de ne pas se couper des classes moyennes. (…) Il faut comprendre que la France n’a pas basculé d’un seul coup à gauche. Si on regarde les résultats électoraux des élections du 26 avril et du 3 mai 1936, qui n’ont enregistré, il faut le noter, que 15 % d’abstention, la victoire de la gauche au second tour est très serrée. C’est la frange de l’électorat radical qui a fait bouger le curseur. L’autre point à souligner est la rapidité des décisions et de leur application. Après la victoire électorale, Léon Blum, dans la tradition de la IIIe République, a attendu un mois avant de prendre réellement le pouvoir, une façon de respecter le jeu politique. Mais, en douze mois, vingt-quatre lois sont votées, sans atermoiement, et les décrets sont de suite signés. Le Front populaire arrive au pouvoir début juin et quelques semaines après les gens partent en vacances. Aujourd’hui, ça paraît extraordinaire.

Nicole Masson, historienne, normalienne, propos recueillis par Gilles Heuré, Télérama du 9 au 15 juillet 2016, N° 3469.

Quand le rêve de l’État islamique se meurt sous leurs yeux, ses partisans reviennent en effet à une forme classique de terrorisme, avec des actions ciblées visant à semer la terreur. En réalité, ils n’ont pas de projet pour le monde musulman sunnite, pas d’alternative politique viable à proposer. Ils nourrissent une vision binaire du monde, articulée autour d’une logique de représailles et de vengeance devenue irrationnelle : pour eux, il y a d’un côté le Dar al-Islam, le « domaine de l’islam » et de l’autre, le Dar-al-Kufr, le « domaine de la mécréance ». Mais c’est un pur fantasme, qui ne recoupe aucune réalité : non seulement il y a d’importantes communautés musulmanes en Occident, mais les membres de Daech eux-mêmes sont modernes et occidentalisés. La vérité, c’est qu’ils sont entrés dans une logique apocalyptique de destruction massive, se traduisant par une culture de la mort. (…) Leur intelligence machiavélique, c’est d’avoir activé ce terrorisme imprévisible en maniant un revanchisme exacerbé. N’importe lequel de leur sympathisant est désormais invité à frapper autour de lui pour supposément « venger l’islam », même s’il n’a aucun lien avec l’État islamique et ses combattants. Ces actions peuvent désormais déborder l’EI. C’est là le principal danger : quand bien même l’État islamique mourrait, ce revanchisme resterait dans les esprits et se réincarnerait potentiellement sous d’autres formes.

Myriam Benraad, politologue, chercheuse à l’Institut de Recherche et d’Études sur le Monde arabe (Iremam), L’OBS, 21 au 27 juillet 2016, n° 2698.

Sur 15 pages entrelardées d’hommage aux assassins, notre pays y est décrit comme l’ennemi de l’islam depuis l’Ancien Régime. « Après la révolution de 1789 fomentée dans les loges maçonniques, écrivent les rédacteurs du site djihadiste, la France s’est trouvé une autre religion tout aussi mensongère et idolâtre que le catholicisme romain : la démocratie et la laïcité (…) À cause de l’emprise de la juiverie usuraire sur la France après la seconde guerre mondiale, la France a apporté un soutien sans faille au sionisme dont le but était d’arracher la terre bénie du Cham, la terre des prophètes, aux vrais croyants, pour la donner aux juifs blasphémateurs assassins des Prophètes qu’Allah a décrits. (…) Manuel Valls déclare que les juifs de France sont l’avant-garde de la République, ils doivent donc mourir en premier dans la guerre qui oppose le califat à la France. Cela a été bien compris par les frères Kouachi, Mouhammad Merah et Amedy Coulibaly, qu’Allah leur fasse miséricorde. Les lois sur l’interdiction du hidjab, les lois anti-terroristes sont autant de gifles au visage de tout musulman qui croit encore qu’il est possible de cohabiter avec les mécréants ou, pire, de vivre l’islam sous l’autorité des mécréants. (…). Ce texte très structuré rappelle une fois de plus aux naïfs que l’islamisme est aussi peu fou que le camion de Nice. (…) Le même magazine Dar-al-Islam écrit : « Parmi les grands piliers sur lesquels repose le système taghut (mécréant) contemporain figure ce qu’il nomme l’éducation obligatoire. Cette « éducation », dans le cas de la France, est un moyen de propagande servant à imposer le mode de pensée corrompu établi par la judéo-maçonnerie. Le but de cette éducation est de cultiver chez les masses l’ignorance de la vraie religion et des valeurs morales telles que l’amour de la famille, la chasteté, la pudeur, le courage et la virilité chez les garçons. (…) Dans le système de la Jahiliya contemporaine (l’âge de l’ignorance pré-islamique dans le langage coranique), le but est de cultiver chez l’enfant et l’adolescent les plus abjects comportements et de l’affaiblir jusqu’à ce que, enchaîné à ses plus vils instincts, il soit l’esclave des vrais maîtres de l’Occident : les juifs corrupteurs. (…) Préservez vos familles du Feu. (…) Le musulman doit savoir que le système éducatif français s’est construit contre la religion en général et que l’islam, seule religion de vérité, ne peut cohabiter avec cette laïcité fanatique. De nos jours la charte de la laïcité est enseignée à l’école. Elle stipule que « la nation confie à l’école la mission de faire partager aux élèves les valeurs de la République » Ces « valeurs » ne sont pour le musulman qu’un tissu de mensonges et de mécréance qu’Allah lui a ordonné de combattre. » (…) Après le rappel de l’interdiction de la musique, de l’inégalité entre musulmans et mécréants, et de l’obligation de tuer les homosexuels, Dar-al-Islam brandit l’inégalité entre hommes et femmes comme socle de l’éducation islamique. Nous y revoilà. L’émancipation de la femme constitue le mal absolu pour les intégristes, mais aussi pour l’islam wahhabite, leur parrain, qui s’est répandu dans le monde entier et jusque dans nos rues, avec la bienveillance des élus de gauche, puis de droite, puis à nouveau de gauche.

Martine Gozlan, Marianne, 21 au 28 juillet 2016, N° 1007.

(…) On ne peut pas dire qu’ils sont pour la plupart des déséquilibrés, des schizophrènes, cela n’a pas grand sens. Mais pour faire d’une personne fragile un jihadiste, il faut passer par des étapes psychiques. La chaîne de processus est plus importante que le point de départ, la personnalité. Les personnes qui ont des conduites transgressives ou violentes, aujourd’hui Daech leur offre un dispositif, un modèle de comportements pour entrer dans l’histoire. Vous avez le choix entre crever comme un chien dans l’anonymat de votre petite vie ratée, ou commettre un « acte grandiose » pour les siècles des siècles.

Daniel Zagury, psychiatre et psychanalyste, Libération, 23&24 juillet 2016, N° 10939