Après la répétition: le théâtre et la vie selon Bergman

Carole Maurice, Sandy Boizard et Nicolas Liautard.

IL NE RESTE PLUS QUE CE SOIR ! À NE PAS RATER SI VOUS LE POUVEZ. J’ai failli rater ce magnifique Bergman mis en scène remarquablement par Nicolas Liautard ! Comment cela-t-il pu m’échapper… Mais hier soir une de mes plus belles soirées de théâtre de la saison. Ci-dessous la juste critique de Jean-Luc Jeener, du Figaro.

Nicolas Liautard met en scène le scénario du grand cinéaste suédois Après la répétition. Une exploration de l’art dramatique et des passions qu’il suscite. Il joue lui-même, entouré de Sandy Boizard et Carole Maurice. Un très beau travail.

Quelle belle soirée de théâtre! Après une répétition, le metteur en scène Henrik Vogler dialogue avec sa jeune comédienne Anna Egerman, venue pour lui parler. Autrefois il a été l’amant de sa mère, grande comédienne, qui s’est éteinte après mille doutes sur son art et une fin de vie déchirée et malheureuse. On discute théâtre, bien sûr, et des mille difficultés du rôle qu’elle interprète. Mais très vite la conversation prend une autre tournure et Anna confie la haine qu’elle éprouvait pour sa mère. Cette mère qui, elle aussi, avait joué ce même rôle il y a bien des années.

Ceux qui ont vu le film télévisé d’Ingmar Bergman, tourné en 1984, ne seront pas surpris par cette histoire. On pourrait en ce sens penser, devant cette nouvelle manie en France qu’ont les metteurs en scène de transposer des films en pièce de théâtre, que c’est une idée bien absurde qu’a eue Nicolas Liautard. Mais ce serait oublier qu’avant d’être un grand réalisateur de cinéma, Ingmar Bergman fut un metteur en scène de théâtre passionné.

D’ailleurs, ce n’est pas la première fois qu’Après la répétition est porté à la scène. En 1997, à la Renaissance, le trio était interprété par Bruno CremerAnna Karina et Garance Clavel. En 2008, au Théâtre de l’Athénée, Didier Bezace était entouré de Fanny Cottençon et Céline Sallette dans une mise en scène de Laurent Laffargue.

Qualité d’écoute

Il faut dire que le scénario d’Ingmar Bergman est une véritable pièce de théâtre et ses personnages ont une humanité, une vérité, qui valent bien celles de Strindbergou d’Ibsen pour ne parler que des Nordiques. C’est même assez incroyable de voir à quel point l’écriture est théâtrale. C’est comme un monde retourné: à l’heure où l’on ne peut quasiment plus voir une pièce sans projection cinématographique sur la scène, c’est ici le dialogue seul qui fait le bonheur du spectacle!

Certes, l’œuvre n’est pas linéaire et le procédé théâtral qui consiste à entrecroiser le passé avec le présent pourrait être gênant, mais c’est d’une telle force qu’on l’accepte pleinement. L’intelligence de ce qui est dit (sur la vie comme sur le théâtre), la subtilité des sentiments, l’ambiguïté des rapports, tout concourt à une écoute qu’on ne lâche pas. Et puis il y a les trois comédiens… Nicolas Liautard lui-même d’une justesse parfaite. Et, encore, ses deux partenaires. La jeune Carole Maurice est, elle aussi, très juste, mais la vraie révélation c’est Sandy Boizard, incroyable de force dans le rôle de la mère. Comme quoi la règle qui veut qu’un metteur en scène qui joue dans son propre spectacle gâche pour beaucoup son travail est ici battue en brèche.

Après la répétition au Théâtre de la Tempête est une vraie réussite, mieux, un pur plaisir. Le théâtre, grâce à Nicolas Liautard, dame vraiment son pion au cinéma. Il a la supériorité irremplaçable du vivant.

Jean-Luc Jeener, Le Figaro 14 mai 2017.

Après la répétition. Théâtre de la Tempête, Route du Champ-de-Manœuvre (XIIe). Tél.: 01 43 28 36 36. Horaires: du mar au sam. à 20h30. Dim. à 16h30. Jusqu’au 28 mai. Durée: 1h20. Places: de 12 à 20€.

« Il ne pouvait qu’en advenir ainsi… »

La formule peut être ambiguë puisqu’il se peut que le verbe « advenir » soit utilisé dans le sens de « arriver par hasard », alors que le plus souvent elle se veut « de hauteur », donc signe d’une pensée réfléchie par celui qui l’exprime. Autrement dit, moi qui vous livre mon analyse, je vous le dis : « Cela ne pouvait se passer autrement pour qui – comme moi s’entend – savait bien voir… ».

Un certain charme de la discussion politique autour du café mais qui peut vite tourner en rond et enfermer ses plus beaux orateurs.

Porter un costume

« Macron – ici on ne dit pas le président afin d’éviter la répétition a vite enfilé le costume de président »… il ne pouvait qu’en advenir ainsi.

En effet, qui n’a vu ses multiples talents lors de ses meetings de prédicateur : l’entrée en piste sous les sunlights, le marcher droit et le sourire enjôleur, l’empathie et l’écoute, mais aussi la répartie cinglante quand il le faut, la maîtrise face à la brutalité lors du débat de l’entre-deux tours. L’audace de Bonaparte à Arcole et le Napoléon qui prend bien soin de se couronner lui-même, les deux en un et en quelques semaines. Il aura suffit d’une première remontée des Champs-Élysées dans un command car… l’évident choix de la monture du chef. Enfin, sous le costume qui n’est pas d’opérette, cette énergique poignée de main à blanchir les phalanges de la grosse patte de Donald !

L’amusant c’est que de nombreux zélateurs des derniers jours n’avaient pas négligé durant des semaines et des mois de remarquer une jeunesse sympathique… mais porteuse d’immaturité, une bien faible expérience en durée dans la fonction ministérielle, sans parler même de sa pensée-prison d’un pouvoir ni droite, ni gauche, c’est-à-dire en distribution forcée et équilibrée entre la droite et la gauche. En gros lié aux partis, un président de IVème République… un président inexistant.

Tailler un costume

« Un réveille-matin, en forme de canard déchainé, du mercredi – en fait les ministres sortent de leur rêve par une livraison par motard le mardi soir qui précède l’alerte générale sur les radios – pointe un éventuel faux pas d’un ministre… qui aurait eu lieu il y a quelques années »… il ne pouvait qu’en advenir ainsi.

En effet, quel citoyen censé peut croire à une équipe de probité absolue ? Même sous Macron la nature humaine reste la nature humaine ! D’ailleurs, c’était bien la peine de passer au scanner de la transparence tous les futurs ministres – fût-ce au prix d’un jour de retard dans l’annonce du gouvernement 1 du quinquennat – pour découvrir l’inévitable grain de sable qui surgit toujours dans la chaussure.

Là encore les propagateurs d’évidences, quelques jours auparavant, vantaient sans retenue l’irruption de figures nouvelles, le chamboule-tout des vieilles pratiques, l’ère nouvelle qui allait enfin accoucher de la moralisation vraie de la politique.

Faire porter un costume ou tailler un costume serait donc devenu l’alpha et l’oméga de l’analyse politique. C’est un peu gros de fil blanc… un fil qui casse souvent vite le temps passant et l’oubli venu. C’est le temps médiatique. Mais ce sont autant d’images qui font aussi la politique et dont les gouvernants se servent et qu’ils doivent s’apprêter à subir. MM. Macron et Ferrand le savent mieux que quiconque.

Le « Il ne pouvait qu’en advenir qu’ainsi » nous guette tous en vérité. Une sorte de réflexe pavlovien qui puise instinctivement dans le stock des idées reçues et qui évite de se poser la question première de la nécessaire enquête approfondie sur tout événement et néglige aussi l’effort d’approcher par de nouvelles mises en perspective l’actualité changeante. Surtout quand elle bouge profondément. À l’heure où les flux d’informations disponibles sont bien supérieurs en nombre et en qualité aux stocks, où notre capacité d’y accéder est plus aisée que jamais, on devrait être attentifs et surtout curieux et intéressés à découvrir ce qui pourrait se passer de vraiment neuf.

Je ne sais si le monde va changer de base (j’en doute et d’une certaine manière je le redouterai), mais à l’évidence sortir du monde ancien n’est pas aisé. Surtout dans les esprits.

Il ne s’agit pas que d’une histoire de journalistes

Tiens, et si on commençait par les faits !

Pour l’organisation du voyage présidentiel à Gao (Mali), l’Élysée a contacté les rédactions pour suggérer qu’elles envoient leur spécialiste défense plutôt qu’un journaliste politique. De tout temps il y a eu des journalistes accrédités défense dans les journaux.

Durant quelques heures l’émoi s’est alors emparé des rédactions et une quinzaine de sociétés de journalistes dont celles de l’Agence France-Presse, du Monde et de TF1 ont protesté. Avec une affirmation forte : « Il n’appartient en aucun cas à l’Élysée de choisir ceux d’entre nous qui ont le droit ou non de couvrir un déplacement quel qu’en soit le thème. »

On ne peut qu’être en plein accord sur ce rappel car il est utile. On sait combien les journalistes ont besoin de préserver leur indépendance tant elle est fragile. Mais en l’espèce est-il fondé ? Certes, la proposition n’était pas du plus grand professionnalisme et ressemblait fort à une injonction. Cela n’aurait pas été la première fois concernant les relations entre les pouvoirs et la presse. Sujet aussi sensible qu’essentiel en démocratie.

Pourtant on peut aussi considérer que cette bourde – dans son approche – ouvre un débat profondément utile au débat démocratique, à l’exercice du pouvoir et à la presse elle-même.

Rappelons, pour être complet, qu’aucun des journalistes proposés pour le voyage de Gao n’a été récusé et que seules les limites imposées par la logistique et la sécurité, vingt-cinq places, ont limité leur nombre.

 Marche forcée et petits pas

Avec Nicolas Sarkozy, le président d’une formule, d’une action et d’une communication par jour, nous avons vécu l’ère de la communication à marche forcée. Les cohortes de journalistes appelées à suivre le rythme du jogger médiatique y ont trouvé une frénésie émoustillante pour le métier, une production d’adrénaline nouvelle tombant à pic pour les médias d’information continue qui trouvaient là leur ration quotidienne nécessaire à leur flot d’images et de mots. Les unes et les uns chassant les précédents vite oubliés.

François Hollande, dans son costume de président normal, presque bon enfant, s’est glissé dans une communication des petits mots et des petits pas. SMS amicaux, déjeuners réguliers à l’Élysée avec les rédactions politiques des grands médias, conférence de presse grand format au ton qui pouvait être grave ou drôle selon l’actualité, il s’était convaincu qu’il était devenu, à sa manière, le bon client et le bon ami des journalistes qui reconnaissaient sans mal une approche facile et conviviale. Certains journalistes privilégiés, plus nombreux qu’ils le pensaient les uns et les autres, avaient même la possibilité de le suivre au long cours pour des entretiens approfondis et sans tabous. Cet apparent succès acquis par une proximité bienveillante démontra ses limites avec la parution du livre « Un président ne devrait pas dire cela » * qui a troublé jusqu’à ses plus proches par sa narration de livre-vérité dont beaucoup se sont demandés s’il ne s’agissait pas là d’un dépassement inacceptable de la parole présidentielle. Une communication semble-t-il qui a échappé à son instigateur principal et qui, probablement pour une partie, a contribué à conforter le président en exercice à ne pas se représenter.

Je pense, comme d’autres, que cette communication de nos deux derniers présidents – si appréciés des journalistes qu’ils furent – a dégradé la politique en ne la mettant plus à la bonne distance du quotidien. Une sorte d’abaissement de la responsabilité politique par un détournement de la communication. Il s’est avéré risqué d’être suivistes des médias dans leur tourbillon.

Le paradoxe politique

Avec Emmanuel Macron, d’entrée de jeu, il semble bien qu’un pas de côté soit amorcé. Un positionnement décalé qui oblige à porter un nouveau regard sur les pratiques anciennes. En ce sens le nouveau président est bien l’héritier de Michel Rocard. On sait que l’homme du « parler vrai » s’est régulièrement élevé contre la simplification des idées par les médias. Il considérait comme un devoir d’expliquer la complexité et n’hésitait pas à lancer des traits très durs contre une presse qu’il jugeait « médiocrisante ».** Comment ne pas le suivre à l’heure de dérives médiatiques dont les images sont récurrentes : sensationnalisme, émotion privilégiée, mélange de l’information et du divertissement, diktat du court terme. Nos écrans en sont envahis. Dernier exemple avec ce triste burlesque où le 15 mai, une moto-caméra suit le taxi dans lequel se trouve Édouard Philippe du seul fait qu’il apparaît favori comme probable premier ministre… « Hallucinant ! » écrira le site d’information Slate.fr.

On pourrait dire aussi qu’Emmanuel Macron emprunte à Paul Ricoeur le philosophe qui tenait à être présent dans son temps et ne négligeait pas quelques incursions dans l’écrit journalistique. Il considérait de toute première importance la conjonction de coordination « et ». « Il faut tenir telle chose et telle autre. Le paradoxe politique c’est penser ensemble, c’est articuler deux traditions politiques, la positive et la négative. » *** C’est peut-être suite à cette leçon que le nouveau président de la République a jugé bon d’utiliser régulièrement la formule « en même temps ». Pour la qualité des échanges, articuler les dimensions contraires. Nous sommes au cœur du débat démocratique, de celui forge les opinions, de celui qui fait l’Opinion publique. C’est pourquoi les médias sont directement concernés à mon sens.

Les phrasettes

La réflexion ne serait-elle pas d’intérêt aussi pour les journalistes ? Le porte-parole du gouvernement, Christophe Castaner a insisté : « Évidemment, ce n’est pas le président de la République qui doit choisir les journalistes qui couvrent tel ou tel sujet » tandis que son collègue Sylvain Fort, le responsable communication d’Emmanuel Macron, qui a dit comprendre la polémique a précisé : « On a bousculé les habitudes ». C’est certain… car les journalistes ont effectivement des habitudes. Jérôme Godefroy, ancien journaliste « vedette » à RTL, a écrit sur son blog : « Les médias français devraient se réjouir de la situation instaurée par le président Macron et son entourage. Ils pourraient en profiter pour consacrer leurs efforts, leur temps et leur argent non pas à couvrir des visites ou des événements officiels mais à faire du journalisme. C’est-à-dire enquêter, chercher des informations inédites, découvrir des sujets non rebattus. La vrai remise en cause salutaire est la suivante : se dire que la couverture en meute d’une visite protocolaire et d’un conseil des ministres n’est pas du journalisme. (…) Cela réclame du temps, de la volonté, du talent. Et c’est plus intéressant que de faire le pied-de-grue dans la cour de l’Élysée en espérant y recueillir une phrasette absconse d’un secrétaire d’État. » Ne peut-on éviter en effet, même sur les médias généralistes, les informations non rebattues ? Est-il réellement impossibles qu’elles soient un tant soit peu mises en perspective dans leur contexte du jour comme, ne serait-ce que par un mot, dans celui de l’histoire ou de la géographie ? Je sais combien les journalistes considèrent ne pas devoir être des pédagogues… pourtant les journaux, radios et télévisions éduquent aussi nos enfants. Et pour commencer nous aimons les médias car ils sont censés nous éclairer, nous aider dans notre réflexion par leur analyse. Or nous avons le sentiment que la pression du temps coupent les ailes du talent, élimine les paragraphes « complexes » et limite le débat d’idée. Le titre l’emporte souvent sur le texte. Il arrive même qu’il le dénature. Il y a aussi un véritable marketing de l’information puisque nous découvrons dans les journaux papiers des articles dont on nous dit qu’ils ont déjà été les plus lus… sur l’offre internet du titre ! On nous sert le fumet des blockbusters… comme si les articles les plus lus étaient les plus intéressants. Ne sommes-nous pas interloqués lorsque des amis, médecins, pâtissiers, ingénieur en nucléaire, fiscalistes, avocats, syndicalistes – je n’évoque pas les ouvriers, ils ne sont plus dans les colonnes ou presque – s’exclament : « S’ils (les journalistes bien sûr) traitent de tout comme il traite de mon métier, alors tout est faux » ? Généralement, la vérité n’est pas la fausse information, mais l’information vite couchée sur le papier manquant de chair, de connaissance du réel, forte principalement de la propre expérience du journaliste généraliste. Elle peut être grande. Elle peut l’être beaucoup moins.

L’information essoufflée, épuisée

La proposition pour le voyage de Gao évoquait la possibilité d’un suivi par un journaliste spécialisé défense, objet du déplacement du président de la République. Je n’y vois pas une limitation de la liberté de presse. Certains peuvent y voir le fait que le président refuserait à l’étranger d’évoquer les sujets de politique intérieure. C’est possible, mais nos gouvernants doivent-ils s’exprimer sur les affaires de la France lorsqu’ils sont à l’étranger ? Je ne le crois pas non plus, hormis faits exceptionnels tels que des actes terroristes ou des catastrophes naturelles.

Les médias et leurs équilibres économiques fragiles ont entraîné les journalistes dans une course folle. Jusqu’ici, le politique a décidé de courir avec eux avec l’espoir de les faire courir derrière eux. Je crois qu’aujourd’hui ils sont également essoufflés. Le corps et l’esprit quelque peu vidés. Le lecteur est épuisé et le citoyen perdu, défiant des médias comme de la politique. Et si, ensemble, ils faisaient une pause pour définir un parcours où, certes, chacun porte son dossard et défend ses intérêts – il en ira toujours ainsi de la communication et de l’information – mais où l’exigence de précision, la reconnaissance du nécessaire temps de réflexion, le recoupement des sources, redevenaient – ne serait-ce qu’un peu – plus perceptible pour le lecteur et l’auditeur.

Un rêve, probablement. Mais ne vivons-nous pas une époque de refondation. Un moment à saisir ?

* Gérard Davet et Fabrice Lhomme, Un président ne devrait pas dire cela, éditions Stock, octobre 2016.

** Michel Rocard, Lettre aux générations futures, en espérant qu’elles nous pardonneront, éditions Bayard, mars 2015.

*** François Dosse, historien et philosophe dans l’émission quotidienne « La marche de l’histoire » de Jean Lebrun, France-Inter, 18 mai 2017.

**** Jérôme Godefroy, Macron offre aux médias une chance de se ressaisir, blog A medium corporation, le 19 mai 2017.

Naufragés, vous n’êtes pas mes regrettés.

Libre, indépendant des partis, Emmanuel Macron est officiellement notre président de la République. Il porte sans conteste, pour une majorité de Français, l’espoir d’une nouvelle ère, fraiche par sa jeunesse et son audace et suffisamment forte pour balayer les vents mauvais poussés par des partis dépassés et à bout de souffle. Les Français sont appelés à investir de leur génie propre cet espace.

Les tempêtes

L’étonnant avec Emmanuel Macron, avec son irruption telle une tornade traversant le paysage politique et bouleversant les convenances et modes de pensée habituels, serait de sous-estimer les réelles tempêtes  provoquées chez certains par un mouvement… qui pourtant n’est pas encore un parti ! Un mouvement de la société qui leur a échappé.

Un seul fait en témoigne : les deux grandes formations qui se sont partagés quasiment sans interruption le pouvoir – à l’exception du septennat de Valery Giscard d’Estaing – sont brisées. Les retraits de la vie politique se multiplient, des courants opposés se forment, et – enfin ! – la révélation éclate : il y avait trop de contraires aussi bien chez Les Républicains qu’au Parti socialiste pour que ces piliers de la vie politique française puissent prétendre à diriger encore la France ainsi. Il ne s’agit plus seulement des tempêtes sous un crâne – comment contrer la défiance croissante des Français et la montée régulière du Front national ? – ni celles de chapiteaux, jouées et sur-jouées lors des séparations-rabibochages et des amusements de Congrès où chacun jouait de sa motion pour obtenir des postes dans l’appareil. Logique mortifère de bastions pour les siens. Il s’agit bien, avec le futur parti La République en marche, d’une irruption, au-delà de la gauche et de la droite, certes beaucoup centriste mais très différente encore du « centre introuvable » cher aux chroniqueurs politiques.

Certains se sont moqués du titre de l’ouvrage Révolution rédigé par Emmanuel Macron, si jeune, pas même historien et surtout même pas élu de la République… Des mois durant se sont succédés les propos ironiques « Il n’y arrivera, cela explosera, il explosera ». En gros, cela ne sera qu’une tempête dans un verre d’eau.

Mais voilà l’ouragan Macron est passé ou plus exactement, comme l’a dit ce matin Laurent Fabius président du Constitutionnel en proclamant officiellement Emmanuel Macron chef de l’État et citant Chateaubriand : « Pour être l’homme de son pays, il faut être homme de son temps. » Oui, les temps nouveaux ont balayé les temps anciens. « The times they are a changin’ » a chanté un prix Nobel. Il reste maintenant à celui qui a osé plus que d’autres et qui en recueille légitimement et démocratiquement les fruits de répondre à l’exigence forte des Français à son égard. Sinon de salvatrice, la tempête deviendra destructrice.

Les naufragés

On sait que les tempêtes provoquent des naufrages chez ceux qui ne tiennent pas le cap. Ils furent nombreux et variés ces dernières semaines. Ils sont individuels ou collectifs. Ils sont terribles et dangereux ou sans guère de signification, sauf à éclairer ce qu’est l’effondrement des destins, des hommes dits grands et qui se révèlent petits.

Sans ordre de préférence, citons sans risque de se tromper quelques protagonistes. Certains disparaîtront, d’autres resteront à suivre dans leurs parcours chaotique pour éviter, autant que faire se peut, que leur geste soit oublié et reproduit.

Marine Le Pen est sans conteste l’exemple premier du naufrage personnel – et d’une certaine manière fort heureusement révélateur – lors de son débat face à Emmanuel Macron. Son concentré de violence et d’incompétence gesticulée a fait fondre en un instant de vocifération un maquillage de « dédiabolisation » pourtant construit de longue date.

Nicolas Dupont-Aignan est certainement le plus perdu et moqué, car il s’est montré le plus prêt-à-tout. Son ralliement au Front national pour un poste de premier ministre… suivi juste après la défaite d’une rupture tout aussi fracassante révèle une instabilité morale et politique inquiétante. Elle l’a d’ailleurs éloigné de la plupart de ses amis.

Le naufrage de Jean-Luc Mélenchon et de son entourage proche est d’une autre nature. Il est d’avoir rompu avec l’essence de son engagement qui, au-delà même de ceux qui le soutiennent, le plaçait comme un véritable responsable politique ne tergiversant pas avec certaines valeurs qui fondent notre démocratie. Or son silence de plusieurs jours, celui d’un candidat abattu et aigri – comme s’il déniait le résultat qui l’avait placé uniquement 4ème malgré un beau succès – suivi de tristes palinodies ou les contradictions succédaient aux rétractations dans une langue de bois sculptée à la scie sauteuse, a été jugé sévèrement par l’opinion. Le résultat du second tour est sans appel. Sans compter que, pour en ajouter, alors qu’il ne prétendait nullement prôner l’abstention ou le vote nul (sans jamais appeler à voter Macron contrairement au PCF, à Martine Aubry, Catherine Taubira et Benoît Hamon), Jean-Luc Mélenchon se les approprie sans vergogne et avec un manque de lucidité rare ! Double chute.

Plus anecdotiques car elles peuvent pour certaines faire sourire, les apparitions et les annonces dont on sait qu’elle n’existent que pour conjurer la peur d’être oublié. Florian Philippot qui menace de quitter le FN si son parti recule sur la sortie de l’euro… Qui s’en soucie vraiment ? Ou encore Benoît Hamon qui annonce le lancement – à quelle hauteur ? – d’un mouvement « transpartisan ». Pas ni droite ni gauche quand même ! Même interrogation avec la création d’un autre mouvement – décidemment ça bouge là-où ça démange… – « Dès demain » par Martine Aubry, Anne Hidalgo et Christiane Taubira. Est-ce si urgent ?

Sans compter les danses particulières des traditionnels bals des prétendants. Entre gaffe de communication, manque de retenue et de perspicacité, même si leurs qualités peuvent être reconnues pour certains, les premières étoiles ont peut-être vu chaussons à leur pied un peu trop vite. Citons Catherine Lagarde, Bruno Lemaire, Laurence Parisot, Dominique de Villepin qui se verraient bien… mais qu’on ne verra peut-être jamais.

En Marche ! n’a pas échappé à la règle commune des ratés de précipitation. Parmi les premiers, l’accueil réservé au premier ministre Manuel Valls et au président du Modem François Bayrou. Une certaine suffisance, sinon une arrogance, a saisi quelques seconds couteaux grisés par leur victoire et ont considéré devoir parler haut. C’est toujours dans les entourages que les grosses têtes enflent le plus vite. Dans une liste à l’attrait égal à celui du président ils ne sont que quelques rares candidats désignés qui dénotent. Mais ils peuvent faire tache. Localement du moins et inquiéter sur la solidité politique de l’ensemble. En effet, certains candidats de La République en Marche pour les élections législatives ont été désignés alors qu’ils n’avaient rien demandé et qu’ils ne le souhaitent pas, comme le président du RCT (Racing club Toulonnais), prestigieux club de rugby ou le député-maire de Sarcelles. Difficile en ces conditions de tenir mordicus le propos (comme ce fut rétorqué à Manuel Valls) : « notre méthode passe d’abord par une déclaration de candidature sur notre plateforme internet, inscription à la candidature qui est ensuite analysée par la commission nationale des investitures… » Y’a comme un bug ! De même il y eu des candidats bombardés comme le brillant Gaspard Gantzer, ancien conseiller de communication du président François Hollande et condisciple d’Emmanuel Macron à l’ENA (École normale d’administration), promotion Senghor 2004. Il s’est vite retiré en se souvenant de ses fortes attaches parisiennes qu’il avait momentanément oubliées dans les poussières du déménagement. Ne volant pas dans les mêmes sphères, d’autres candidats – certainement pour de rares cas – ont probablement été retenus pour des circonscriptions réservées au titre des « services rendus ». En tout cas, c’est le cas dans ma circonscription de Montreuil-Bagnolet, où une candidate inconnue des comités En Marche ! des deux villes, sans aucun rayonnement, a été investie sans avoir fait un geste durant la campagne de l’élection présidentielle. Le fait qu’elle soit secrétaire de François De Rugy, une des rares « personnalités » d’EÉLV ayant rejoint Emmanuel Macron est de toute évidence un bonus… Il est vrai que la pratique touche tous les partis anciens. En ces occasions on est d’autant moins regardant sur le pedigree du candidat « fléché » quand le combat est perdu d’avance. Ou semble l’être. C’est alors le jeu de la loterie : on peut accueillir un excellent candidat, mais on peut aussi hériter du pire. Dans tous les cas le Congrès fondateur du parti La République en marche devra veiller à ce que sa maison n’héberge pas des termites ravageurs.

La tempête Macron est passée. Son nettoyage dégage un espace de conquête et de libertés inédit. Les constructions nouvelles peuvent se faire sur de nouveaux schémas. La maîtrise de l’ingénieur en chef semble particulièrement assurée en matière de vision et dans la prise de décision, mais que les contremaîtres ne confondent pas vitesse et précipitation dans la mise en œuvre. Le solide et le durable, c’est-à-dire la confiance retrouvée entre le politique et les Français, demandera un peu de temps, une certaine humilité et ne s’accommodera pas avec les gestes de posture.