Au revoir M. Jerry Lewis

Le 16 mars 2016, je publiais sur ce blog l’article qui suit pour fêter l’anniversaire de Jerry Lewis. Aujourd’hui, je peux encore conclure sans me tromper « Longue à vie à vous. » Ses films sont éternels (même dans les moins aboutis – et il y en a – il est stupéfiant de talent). En France, les cinéphiles l’appréciaient particulièrement, le public le comprenait moins. Dans son pays il fut une star immense, mais surtout connu par son show télévisé de 10 ans avec Dean Martin. À bientôt sur un écran Jerry, vous êtes mon meilleur docteur.

On dit Jerry Lewis, tout simplement. Qui pourrait dire uniquement Jerry ? Ce nom est déjà célèbre par la petite souris pourchassée par Tom, le sot chat. Dire simplement Lewis… et l’on pense immédiatement à celui qui nous a emmené dans son pays des merveilles avec Alice. Les plus grands existent pleinement avec leur prénom et leur nom. Ainsi du génie du cinéma aussi bien en tant que réalisateur qu’acteur, c’est Charlie Chaplin presque à égalité avec l’immense Charlot son personnage immortel !

Avec Jerry Lewis… c’est Jerry Lewis davantage que Jerry. Car si Jerry est son personnage homonyme, jusque sur les affiches on continue néanmoins de dire Jerry Lewis. Buster Keaton, Charlie Chaplin, Buster Keaton, Jerry Lewis. Une sacrée lignée !

Sauf que Jerry Lewis, lui, est un bavard, un sacré bavard même. Certes il danse, très bien, il chante – on se souvient de lui avec Dean Martin dans leur show télévisé qui les a lancés tous deux « Nos deux folies ne demandaient qu’à s’exprimer ». Il fallait oser chanter aux côtés du crooner italien partenaire de Franck Sinatra et de Samy Davis Junior, alors qu’il avait – et en jouait à l’excès – une voix de canard. Mais pas seulement comme en prouve certains enregistrements. Il est aussi un magnifique mime – il a rendu hommage à son maître Marceau – et enfin il est un contorsionniste élastique. Jerry Lewis est bondissant.

Son irruption dans le cinéma comique est d’ailleurs fulgurante et il devient la grande star hollywoodienne incontestée dans les grandes années de délire des studios de Los Angeles. Un comique vraiment américain – lui qui était d’origine russe – et c’est peu dire qu’il n’a jamais oublié son enfance. Enfant, adolescent, il l’était, il le revendiquait quitte à apparaître attardé « Dans ma tête, je ne suis qu’un petit garçon de 9 ans ». On retrouve là Charlot. Dans Le Zinzin d’Hollywood (1961), le dernier plan réunit Jerry le colleur maladroit d’affiche et le Jerry Lewis devenu le réalisateur adulé, cigare au bec et roulant cabriolet gigantesque… après avoir lui-même trempé dans la colle en ouverture du même film. Sur le même échafaudage avec les mêmes balais et seaux.

Tous les films de Jerry Lewis sont des films sociaux. La course exténuante autour du grand magasin pour promener les chiens dans Un chef de rayon explosif (1963) est à la hauteur de On achève bien les chevaux de Sydney Pollack (1969). Et la salle des dactylos écrasées d’un bruit abrutissant autant que leur alignement en rangées pour un travail « taylorisé », toujours dans Le Zinzin d’Hollywood, fait penser aux Temps modernes de Chaplin.

Il est aussi un réalisateur politique avec Ya, ya, mon général ! (1970) où un milliardaire réformé décide de faire sa propre guerre contre l’armée allemande nazie.

Son génie d’acteur comique est irréductible, il n’y a rien à enlever même s’il reste injustement méconnu du très grand public en France. Mais son talent dépasse le comique. Martin Scorcese lui rend hommage dans La Valse des Pantins (1983) où il campe ce présentateur star de la TV qui ne se fait aucune illusion sur son rôle limité de bonimenteur célèbre pour un art factice et qui se fera enlevé par Robert de Niro qui lui, artiste raté, rêve de célébrité car il se croit acteur.

Jerry Lewis ne rêve pas la vie, il l’incarne dans ce qu’elle de plus beau, de plus sensible. Ses films feront rêver des siècles au fil des générations qui vont le découvrir. Bon anniversaire Monsieur Jerry Lewis, aujourd’hui vous n’avez pas eu 90 ans, demain vous n’en aurez pas 100, ni plus. Les rêves n’ont pas d’âge. Longue vie à vous.

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