Écumes de surface et lame de fond

Capture d’écran 2016-01-23 à 16.37.41Les petites phrases font le bonheur des intervenants sur la blogosphère. On peut aussi dire qu’elles en révèlent la limite puisqu’étant si prompt à l’échauffement spontané des « esprits », les réseaux sociaux accumulent davantage de cris émotionnels que de raison maîtrisée. Ce n’est plus de l’info, c’est du faux. Il paraît que des enseignants s’en préoccupent constatant que le public dominant – les jeunes – ne mesurent pas que cette émotion surchauffée est synonyme de pensée fauchée.

Deux exemples de la semaine le montrent une nouvelle fois.

Le 22 janvier, à Davos et sur les antennes de la BBC, Manuel Valls déclarait que : « L’état d’urgence pourrait être maintenu jusqu’à ce qu’on puisse en finir avec Daech » ajoutant « La guerre, c’est utiliser tous les moyens dans notre démocratie pour protéger les Français. Nous ne pouvons pas vivre tout le temps dans l’état d’urgence. Mais tant que la menace est là, nous pouvons utiliser tous les moyens à disposition. » Plus tard Matignon devait à nouveau préciser que l’exécutif n’avait nullement l’intention de prolonger l’état d’urgence pendant des années.

Il faut dire qu’entre-temps l’interprétation faisait florès… Libération titrait : « Valls, le coup d’état d’urgence permanent » ; L’Express choisissait : « L’état d’urgence sera prolongé “le temps qu’il faudra’’» avec un jeu de guillemets de citation n’entourant que la deuxième proposition.

Le 20 janvier, sur BFM-TV qui avait enflammé de la même manière les titres avec sa déclaration : « La vie d’un entrepreneur, elle est bien souvent plus dure que celle d’un salarié. Il ne faut jamais l’oublier. Il peut tout perdre, lui, et il a moins de garanties.» L’Express et l’Expansion titraient : « La vie d’un entrepreneur est souvent plus dure que celle d’un salarié. » Le « bien » disparaît, ainsi que l’explication qui suit. Le Figaro est plus court encore, il enlève le « bien » et le « souvent » : « la vie d’en entrepreneur est plus dure que celle d’un salarié ». RTL emboite ce pas là. Un adjoint de Paris, collaborateur de L’OBS Le Plus intervertit deux mots « bien » et « souvent » pour arriver à la formule de l’Humanité : « La vie d’un entrepreneur est souvent bien plus dure que celle d’un salarié ». En omettant la phrase explicative.

Ces jeux et effacements de mots ne sont pas anodins. En fait Manuel Valls annonce de fait la reconduction de l’état d’urgence qui sera proposée à l’Assemblée nationale prochainement. Et ensuite, il ouvre une des nombreuses réflexions sur ce que sera le nouveau texte de la Constitution concernant l’arsenal juridique qui doit être, selon le gouvernement, modifié pour mieux répondre – probablement sans état d’urgence justement ! – à toute situation de crise ou de guerre comme celle que nous subissons. De la même manière, Emmanuel Macron pointe un fait réel de l’économie d’aujourd’hui et probablement davantage encore celle de demain (économie numérique et importance des petites et moyennes entreprises pour la création de valeurs et d’emplois) qui le mérite. Il n’oppose pas les salariés (dont tous les grands patrons sont d’ailleurs) et les petits patrons, il révèle que les souffrances au travail ne sont pas d’un seul côté.

Il ne s’agit pas pour autant d’occulter la communication de « transgression fondatrice » utilisées par les deux protagonistes au service de leurs ambitions clairement affichées… et par ailleurs légitimes comme toutes les autres. Mais faire mauvaise mousse avec un recueil partiel de l’écume de phrases ne permet pas de mesurer la lame de fond, elle bien réelle qui se produit dans notre pays. Il est de grands débats qui traverse et traverseront des droites et des gauches qui ne seront plus égales ni pareil demain. Les deux sujets retenus ici seront suivis de bien d’autres.

C’est pourquoi le pourtant recommandé « fact checking » (vérification par les faits) fait particulièrement défaut. Dans la presse, ce qui est grave. Sur Internet, ce qui est courant. D’où l’imprudence à courir sans retenue derrière ces foulées brasse-tout.

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