De la guerre du feu à la guerre des mots

Le jour où la linguistique – ne freinons pas la création ! – proposera un mot plus adapté que celui de guerre, on peut penser qu’il sera unanimement adopté dès l’instant où notre démocratie pourra, avec lui, mener encore mieux tous les combats qu’elle doit sans cesse relever. Notamment... celui de la guerre que les djihadistes lui imposent aujourd'hui.
Le jour où la linguistique – ne freinons pas la création ! – proposera un mot plus adapté que celui de guerre, on peut penser qu’il sera unanimement adopté pour la paix des esprit. Du moins dès l’instant où notre démocratie pourra, avec lui, mener encore mieux tous les combats qu’elle doit sans cesse relever. Notamment… celui de la guerre que les djihadistes lui imposent aujourd’hui.

Alors que Bruxelles pleure ses 31 morts et ses 300 blessés, alors que depuis janvier 2015, la France, le Nigeria, la Libye, le Danemark, la Tunisie, le Yémen, le Kenya, le Cameroun, l’Égypte, le Liban, le Mali, les États-Unis, la Turquie, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire ont été frappé par la folie meurtrière des djihadistes (au total 3160 morts dont environ 2100 pour le seul Nigéria), notre France démocratique s’interroge une nouvelle fois sur le meilleur moyen de nommer les actions terroristes de l’islamisme radical. Guerre au pas guerre ?

À l’évidence – et qui pourrait en faire reproche ? -, nombre d’intellectuels – souvent issus d’ailleurs d’une gauche (pas seulement) qui peut s’honorer d’avoir historiquement lutter contre l’arbitraire et d’avoir toujours eu au cœur la défense des libertés – ouvrent le débat car il leur semble de toute première importance. Il est vrai que débattre contradictoirement est aussi un moyen de montrer à nos adversaires que nous céderons pas sur notre mode de vie et de pensée. Bien.

Pour répondre au premier ministre Manuel Valls qui insiste en affirmant que la France est bel et bien en guerre, les voix qui s’opposent répètent l’antienne : « un État ne peut pas être en guerre contre des individus, il ne peut l’être que contre un État, ajoutant, il n’y a pas d’État islamique ».

Alors, puisque tout m’invite à considérer que les tenants de cette invitation à la réflexion tiennent néanmoins à ce que notre démocratie, forte et fidèle à ses valeurs, ait aussi les moyens de se défendre, acceptons la proposition pour tenter d’en mesurer la pertinence. Et puisqu’il s’agit, sous le feu des attaques qui tuent promeneurs, spectateurs, ouvriers et banquiers, fonctionnaires et touristes, jeunes et vieux de bien nommer les actions, nous examinerons ce qui pourrait être guerre et ce qui devrait ne surtout pas l’être.

Mais avant de commencer, osons un rapide (très rapide) passage en revue des conflits armés entre les hommes. Il semble bien que le feu ait été le premier trésor de convoitise entre eux. Ce fut la guerre du feu, première conquête de subsistance. Puis les territoires, les richesses qu’y s’y trouvaient ont mobilisé les hordes et armées constituées pour créer des empires. Déjà la barbarie faisait son office : le glaive et la lance tranchaient dans le vif. Les crucifixions, les décapitations et les tortures de toute nature étaient parties intégrantes de la prise de pouvoir. Ensuite, il est vrai, les vaincus se voyaient plus ou moins associés ou écrasés par le vainqueur qui décidait de la meilleure façon d’exercer le pouvoir. Toujours à son profit. Il y eu – déjà – les terribles guerres de religion. À l’extérieur avec les croisades sur Jérusalem par les chrétiens qui voulaient s’y recueillir, ce que venaient de leur refuser les ottomans d’alors. En France le tocsin de la Saint-Barthélemy ou l’assaut contre les Cathares ont montré comment on pouvait différemment aimer son prochain. Les guerres des rois (et roitelets) ne manquèrent pas sur le continent européen, furent-elles parfois joliment nommées comme la guerre des Roses en Angleterre. Et toujours la hache et les flèches faisaient leur office. De plus les guerres, avant d’être éclair, duraient. Longtemps parfois comme les guerres de Trente ans ou de Cent ans. L’histoire récente a vu l’émergence de guerres de libération. Le Vietnam a porté haut ce drapeau, après l’Algérie et les combattants de l’Espagne républicaine luttant contre le fascisme de Franco fossoyeur de la démocratie des urnes. Il y eu des guerres révolutionnaires libératrices… mais qui pour les plus importantes se sont retournées contre leur peuple comme le communisme, avec des millions de morts à la clé, en URSS, en Chine ou au Cambodge. D’une certaine manière, le XXe siècle a considérablement élargi la nature et la surface de la guerre : de petits royaumes comme par le passé en Italie ou en Prusse, elle est devenue par deux fois mondiale.

La guerre a toujours eu ses codes. Les chevaliers avaient les leurs, il y a l’honneur particulier des militaires qui respecte celui de l’ennemi, longtemps on décidait en commun du lieu du combat en espérant son Austerlitz et craignant son Waterloo. En vérité cela valait pour les aristocraties et non pour la piétaille. Étincelantes armures et uniformes colorés flamboyant cohabitaient sans gêne avec les pillages, les viols et toujours le sang des innocents.

En termes de barbarie, les siècles se valent : les troupes nazies SS et leurs Sonderkommandos ont rempli, lors leurs avancées en Biélorussie et en Ukraine, les fossés longeant leur route avec de dizaines de milliers de personnes abattues froidement. Les communistes staliniens du NKVD n’ont pas autrement agi avec les officiers polonais dans la forêt de Katyn. Les Khmers rouge du Cambodge, qui n’aimaient pas les intellectuels donc tous les porteurs de lunettes, ont commis un des pires génocides de l’histoire. Des noms surgissent parfois dans nos mémoires endormies au moment où l’on s’y attend le moins ou pour peu qu’on y réfléchisse quelques instants : les ghettos de Varsovie ou de Vitbesk, Oradour-sur-Glane, Mỹ Lai… Il y en a tant d’autres qui vont surgir au fil des ans grâce au travail des historiens.

Enfin, il y a l’innommable : les camps d’extermination d’Auschtwitz-Birkenau, Belzec, Chelmno, Majdanek, Sobibor, Treblinka. Puis Hiroshima et Nagasaki, avec l’arme nucléaire.

Ces guerres, malgré la Croix-Rouge, malgré la notion de crimes de guerre (même les nazis avaient leur Bureau des crimes de guerre pour sanctionner les exactions de l’Abwehr !) étaient qualifiées, malgré leurs différences par le même mot. Au fil des siècles, des folies et des intérêts, malgré les évolutions des matériels et des modes opératoires très « variés », un seul mot a prévalu : le mot guerre. Avec ou sans code international de « déclaration de guerre » initiale.

Alors en quoi, dans ce concert tragique et atroce, les crimes, les massacres perpétrés par les djihadistes ne relèveraient pas du même nom? Pourquoi évoquer le mot guerre pour définir les actions pour y mettre fin pourrait se retourner contre la démocratie ? Pourquoi, pour agir efficacement contre ceux qui nous font guerre, nous ne pourrions pas répondre à l’identique. Parce qu’elle serait nouvelle, asymétrique, aux armées « invisibles » avec des chefs qui n’en sont pas tout à fait ? Parce ses terrains sont mouvants ?

Là encore, détaillons un peu les actes et les motivations de ces combattants assassins.

Pas des guerriers ? Confectionner des bombes sophistiquées sans omettre d’y adjoindre des clous pour mieux déchiqueter les corps, utiliser des armes de poing comme la célèbre Kalachnikov, s’entraîner dans des camps dédiés à cette fonction, constituer des réseaux aux ramifications nombreuses et où chacun a sa spécialité (artificier, logisticien, chargé des planques, etc.), organisation minutieuse pour des attentats simultanés en de multiples points, voilà une manière de ne pas être en guerre qui peut surprendre. Je veux bien admettre qu’il y a de la « modernisation » dans l’action, mais il y a des précédents de guerre comme on l’a vu.

Seulement des individus ? Ils ne sont pas isolés et ils agissent au nom d’une même cause. Ils ont leur drapeau qu’ils brandissent comme signature. Leur ligne d’attaque vise un seul but inscrit dans leur livre doctrinaire : la terreur des populations avec l’espoir qu’elle crée la fracture entre les communautés qui alors en viendraient à se combattre. Si ces individus ne sont pas tous de la même intelligence, mais les bouchers nazis n’étaient pas amateurs d’art comme Goering et il fallait les uns et les autres pour mettre le monde à feu et à sang. Ils sont certes des individus mais agissent, de manière assumée et clairement, pour la mise en place d’un système de dictature et de domination, notamment des femmes qui ne sont pour eux que marchandise. Ce système a ses théoriciens et sa soldatesque.

Des bandits, des fous, des inconscients ? Bandits, c’est avéré pour certains dont ce fut « le premier métier ». Fous, probablement pour d’autres, aux psychanalystes de le dire. Mais même si Hitler était fou, ce qui reste un débat, on ne peut réduire l’organisation des SA, des SS, l’écrit de Mein Kampf, la mise en place de « la solution finale » pour les Juifs au simple prétexte de la folie. À ce niveau, il n’y a pas de débat. Il y avait une vision du Grand Reich, de l’espace vital. Il y avait des soutiens, des intérêts idéologiques et économiques. Inconscients, les nazis ne l’étaient pas. Daech aujourd’hui a aussi un idéal, le Califat, un futur État islamique qui commence par le territoire de l’Irak et de la Syrie. C’est d’ailleurs là que Daech a lancé ses armées, de véritables armées équipées de matériel lourd et de soldats entraînés à qui sont fournis solde, droit de pillage… et femmes. Ce territoire est la base arrière mais aussi la base de départ des autres combattants envoyés dans les autres zones de « mécréants » qu’il s’agit de convertir ou exterminer. Au mieux soumettre. Qu’ils soient chrétiens, juifs, athées ou musulmans, car ces derniers n’échappent pas au massacre s’ils ne sont pas des islamistes « purs ». On l’a vu, les musulmans sont les premières victimes des djihadistes. Déjà, à Florence à la fin du XVe siècle, le prédicateur rigoriste et extrémiste Savonarole, chantre de la « pureté » était devenu dans la foulée un dictateur théocratique.

Alors nos démocraties ne seraient pas en guerre ? Pourtant, comment se défendent-elles si ce n’est avec des moyens de guerre. Avions chasseurs et bombardiers, porte-avions et flotte de frégates, satellites, drones, missiles… qu’est-ce donc ? Une mobilisation qui ne concerne pas seulement la France, mais une coalition où – c’est pour le moins peu fréquent – les forces Russes et Américaines agissent – malgré quelques nuances de caractère opérationnel et une vision politique pour partie différente – de concert.

D’ailleurs je ne vois guère d’opposants à cette mobilisation d’hommes et de matériel. Si ce n’est, il est vrai, une contestation des nouveaux moyens de renseignement et de l’état d’urgence, dont on mesure chaque jour l’utilité. Il est vrai que les deux dispositions furent votées par les parlementaires.

Avec ce débat sur l’opportunité du mot de guerre nous sommes au moins en train de montrer collectivement au monde, et surtout à nos agresseurs, que nous ne céderons rien quant à la défense de notre démocratie. Débattre est notre ADN, nous débattons donc aujourd’hui et voulons débattre demain. Avec nos experts, nos politologues, nos sociologues, nos intellectuels (dont on dit qu’ils ne sont plus ce qu’ils étaient…), nos dirigeants et notre presse et ses journalistes. Avec, ne l’oublions pas, des chapelles qui prêchent pour leur paroisse en vue d’intérêts pas toujours clairement avoués.

Vive le débat donc ! À condition que collectivement, nous restions vigilants. Il ne faudrait pas, à l’heure où les moyens d’actions se doivent d’être des forces réelles, que la guerre des mots puisse entraver nos moyens de défense. Les hautes sphères, dont il se dit qu’elles sont si sensibles à ce mal français qui consiste à parler beaucoup et à penser moins, ne doivent pas se laisser entraînées dans le tourbillon des mots qui fait le « parler quotidien » des salons où l’on cause effectivement à l’envie et où l’on agit peut. Heureusement, pour l’instant, ce n’est pas le cas et notre pays combat avec le soutien très majoritaire des Français. Avec, ou sans le mot de guerre, il le faut. Le jour où la linguistique – ne freinons pas la création ! – proposera un mot plus adapté, on peut penser qu’il sera unanimement adopté dès l’instant où notre démocratie pourra, avec lui, mener encore mieux tous les combats qu’elle doit sans cesse relever. Celui de défendre sa liberté, celui de se défendre elle-même, et celui de défendre les citoyens en les protégeant au mieux. On pourra alors se passer de la guerre des mots pour nous concentrer sur le feu du combat que les djihadistes nous imposent.

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