La crise de la gauche ? Le prix de notre histoire / Peur de notre peur / L’impuissance face à l’échec scolaire / Prévisions économiques et astrologie / La clé des scénarios TV

Michel Rocard : "Les frondeurs du PS sont les derniers, les plus convaincus et les plus déterminés des partisans du socialisme administratif. Puisque le réformisme négocié ne marche pas, ils jugent que c’est la loi qui doit décider. Mais ce que les frondeurs n’ont pas compris, c’est que le socialisme, c’est un projet, une vision de la société qui s’intéresse principalement aux tâches de l’esprit, à la culture, à la vie collective, au temps libre."
Michel Rocard : « Les frondeurs du PS sont les derniers, les plus convaincus et les plus déterminés des partisans du socialisme administratif. Puisque le réformisme négocié ne marche pas, ils jugent que c’est la loi qui doit décider. Mais ce que les frondeurs n’ont pas compris, c’est que le socialisme, c’est un projet, une vision de la société qui s’intéresse principalement aux tâches de l’esprit, à la culture, à la vie collective, au temps libre. »

La France est difficile à réformer, et cette question, vieille de cent cinquante ans, ne tient pas qu’à la gauche. Parmi les quarante nations d’Europe, la France est presque la seule à ne pas descendre d’une collectivité linguistique unique. Les armées de ses princes les plus puissants ont su agréger à son corps central cinq cultures (langue régionale et façon de prier confondues) en y imposant un commandement militaire sans légitimité locale. Tout y était décidé du centre et sous forme militaire, rien ne fut jamais négocié. (…) Au moment où il prend le pouvoir à Épinay, en 1971, François Mitterrand a trouvé commode de s’appuyer sur le langage des orthodoxes, « Celui qui ne consent pas à la rupture avec le capitalisme ne peut pas être adhérent du PS », ose-t-il ! Il prône même plus tard la rupture avec le capitalisme en « cent jours » ! Quelle sinistre blague ! Tout au long des années 1970, l’affirmation vigoureusement réformatrice poussée par le PSU et la « deuxième gauche » était suspecte, et Mitterrand a clairement empêché le mouvement de refonte de la pensée sociale-démocrate en France. (…) La différence avec Mitterrand, c’est que François Hollande est un honnête homme, ce que caractériellement Mitterrand n’était pas. Il est quand même plus sympathique. Mais il a ceci de commun avec Mitterrand que c’est un homme de la culture de l’instant. (…) Les frondeurs du PS sont les derniers, les plus convaincus et les plus déterminés des partisans du socialisme administratif. Puisque le réformisme négocié ne marche pas, ils jugent que c’est la loi qui doit décider. Mais ce que les frondeurs n’ont pas compris, c’est que le socialisme, c’est un projet, une vision de la société qui s’intéresse principalement aux tâches de l’esprit, à la culture, à la vie collective, au temps libre. (…) Le risque est élevé que la gauche soit absente du deuxième tour de la présidentielle l’année prochaine car la gauche, toute la gauche, n’est pas à la hauteur de sa mission réformatrice. Pourtant on perçoit une clameur populaire inhabituelle qui valide certaines personnalités : l’efficacité de Bernard Cazeneuve, l’audace d’Emmanuel Macron ou la fermeté de Manuel Valls, qui, sur le plan de l’autorité de l’État, incarne quelque chose que le président de la République n’a pas complètement choisi d’incarner. On l’a vu avec Léon Blum ou Pierre Mendès-France, la gauche fait rêver quand elle a de grands personnages qui se hissent à la hauteur de circonstances dramatiques pour faire avancer la cause du camp réformateur. Jaurès fut même le premier socialiste non marxiste et non jacobin à ne pas avoir dit de bêtises sur le capitalisme et à rechercher partout les moyens de la négociation sociale. (…) La crise que traverse aujourd’hui la gauche française, c’est le prix de notre histoire.

Michel Rocard, L’OBS, 7 au 13 avril 2016, N° 2683.

(…) Et pourtant maintenant j’ai peur. Je vis dans une ville européenne touristique et célèbre, je sais que je cours un risque, mais ce n’est pas ce qui m’effraie : j’ai peur de notre peur, de la paranoïa collective, des voix qui demandent, de plus en plus rageuses, de plus en plus pressantes, que nous construisions des murs, que nous fermions les frontières, que nous limitions nos libertés au nom de la sécurit, que nous oubliions les droits des terroristes présumés, que pas un réfugié de plus n’entre dans notre paradis de Blancs satisfaits : ce sont peut-être des terroristes infiltrés ou le germe d’une nouvelle génération de terroristes. Les musulmans sont l’Autre, l’ennemi, ils menacent nos valeurs chrétiennes, notre bonne entente, notre ordre, notre paix. Mais que faire des musulmans qui vivent déjà parmi nous ? Les auteurs des derniers attentats sont Européens, Belges et Français… L’Européen nationaliste, intolérant, xénophobe, fait un retour en force. Il jouit d’une représentation parlementaire et même, dans certains pays, gouverne. Il ne tardera pas à réclamer qu’on les mette tous dehors, à dire que les musulmans ne sont pas comme nous, qu’ils ont une autre culture, d’autres valeurs, opposées aux nôtres, qu’ils sont un danger, la cinquième colonne, à vouloir qu’on les expulse tous ! Un diagnostic et une solution connus : c’est ce que fit Hitler avec les Juifs. Voilà pourquoi je dis maintenant que j’ai peur : j’ai peur de nous.

Clara Usón, romancière, le un, N°101, 6 avril 2016.

(…) Le « malaise des enseignants », on en parle depuis plus de quarante ans ! Aujourd’hui, il se cristallise autour de la question du sens. Quel est le sens de leur action quand les missions se démultiplient, puisqu’il s’agit désormais d’instruire, d’éduquer, de socialiser, de remédier à la violence, de dégager des élites tout en soutenant les plus défavorisés… L’école est de plus en plus assignée à réparer des maux que la société ne parvient pas à résoudre. La responsabilité des profs s’en trouve accrue, sans contrepartie symbolique, ni matérielle d’ailleurs. Il n’y a qu’à voir le niveau de leur salaire comparé à celui de leurs homologues européens. Ce qui mine également beaucoup d’enseignants, c’est une forme d’impuissance face à l’échec scolaire. Les enquêtes le montrent, les inégalités scolaires se creusent dans notre pays. Et les exemples abondent d’enseignants extrêmement mobilisés dans les zones d’éducation prioritaire notamment, qui finissent par se décourager.

André D. Robert, chercheur, Télérama, 9 au 15 avril 2016, N° 3456.

« La seule fonction des prévisions économiques, c’est de rendre l’astrologie un peu plus respectable », persiflait l’économiste américain John Kenneth Galbraith. Il en va de même des prévisions boursières. Les plus grands s’y sont cassés les dents. Goldman Sachs en a encore fait l’expérience cette année. Dès février, la banque a dû prévenir ses clients que cinq de ses six « paris forts » pour 2016 n’avaient plus lieu d’être. Elle a eu tout faux sur le dollar, les emprunts d’État italien, les cours des banques ou l’évolution du rouble. Maigre consolation, elle n’est pas la seule, les marchés se montrant particulièrement erratiques ces temps-ci. (…) Une semaine avant le jeudi noir de 1929, Irving Fisher (considéré en son temps comme le meilleur économiste américain) restait en effet convaincu de la vitalité de la Bourse américaine. « Le prix des actions a atteint ce qui apparaît être un haut plateau permanent » a-t-il écrit trois jours avant la catastrophe… Pour mémoire, le Dow Jones perdit 90 % de sa valeur en quelques mois. Il ne retrouva son niveau de 1929 que vingt-cinq ans plus tard. Fischer y perdit 10 millions de dollars et sa maison. (…) En 1997, Apple est mal en point. Les ventes sont à l’arrêt, l’innovation en berne. Michael Dell, le fondateur du fabricant de PC éponyme, qui connaît son heure de gloire. « Qu’est-ce que je ferais à la place de Jobs ? Je fermerais cette boite et je rendrais le peu d’argent qui reste à ses actionnaires ». (…) Été 2011. La maison Europe est en feu. La Grèce s’enfonce dans la crise et menace de faire défaut. L’Espagne et l’Italie sont identifiées comme les prochains dominos. En novembre, Jacques Attali n’y va pas par quatre chemins : « Il y a plus d’une chance sur deux pour que la monnaie unique disparaisse avant la fin de l’année », clame l’ancien conseiller de François Mitterrand. (…) Dans les années 2000, Arjun Murti travaille chez Goldman Sachs et son flair lui fait vite gagner le surnom d’« oracle du pétrole ». En 2005, tous ses pairs sont persuadés que les cours vont baisser. Lui pronostique un doublement au-delà de 100 dollars le baril. Bingo ! Ses prévisions se vérifient en quelques mois. (…) Las l’analyste n’a pas vu venir la crise financière et la récession qui va suivre. Le pétrole est tombé à 40 dollars aujourd’hui. Arjun Murti a quitté Goldman Sachs en 2014. Et son ancienne maison est désormais convaincue que les cours resteront très bas très longtemps, allant jusqu’à évoquer l’hypothèse d’un baril à 20 dollars dans deux ans. (…) Il est aussi arrivé aux experts financiers des Échos de se planter, avouons-le. En mai 1981, au lendemain de l’élection de François Mitterrand, le journal croit dur comme fer à chute de la Bourse et une attaque du franc. « Si Mitterrand choisit d’imposer [son programme], alors il ne fait aucun doute que le désordre, la crainte et, pour finir l’anarchie s’installeront dans le pays comme le cancer au sein d’un organe sain », écrivait notre éditorialiste sous le pseudonyme de Favilla. La Bourse de Paris s’est bien effondrée de 33 % en ce mois de mai 1981. Mais après cette réaction de panique, le CAC est vite remonté. Le premier septennat de Mitterrand s’est soldé par une progression boursière de 250 %. Le second par un bond de 450 %.

Guillaume Maujean, Les Échos Week-End, 8 et 9 avril 2016, N° 26.

(…) La clé, pour la télévision française, dans le futur, c’est la création d’équipes d’écriture comme on le fait aux Etats-Unis. Le succès des séries américaines vient de là ! Il est absolument indispensable qu’un créateur ait la main sur l’ensemble de sa série, ce qui suppose une équipe de scénaristes. La télévision française n’a pas encore créé les circuits financiers pour cela, mais ça viendra, on ne peut pas faire autrement. L’important, dans une série, c’est la manière de séquencer et de rythmer les épisodes. S’ils sont écrits par des scénaristes freelance, on ne peut rien coordonner pour intensifier, petit à petit, le pouvoir dramatique jusqu’à la fin de la saison. Quant à tout donner à écrire à un seul auteur, en ayant le summum de la qualité et en fournissant une saison par an, c’est quasiment impossible. C’est le problème qu’a encore la télévision française : « Les Revenants » a été sacrée meilleure série dramatique aux International Emmy Awards, mais il a fallu attendre trois ans pour une deuxième saison. On ne peut entrer dans le circuit mondial comme ça !

John Truby, auteur du livre « Anatomie du scénario », propos recueillis par Martine Delahaye, Le Monde, 10 et 11 avril 2016, n° 22157.

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