Une divine surprise ? / Classe contre classe / Revanchisme contre la mécréante / Depuis l’Ancien Régime… / Anonymat et acte grandiose

« Quand le rêve de l’État islamique se meurt sous leurs yeux, ses partisans reviennent en effet à une forme classique de terrorisme, avec des actions ciblées visant à semer la terreur. » Myriam Benraad, politologue, chercheuse à l’Institut de Recherche et d’Études sur le Monde arabe (Iremam). Photo AFP.
« Quand le rêve de l’État islamique se meurt sous leurs yeux, ses partisans reviennent en effet à une forme classique de terrorisme, avec des actions ciblées visant à semer la terreur. » Myriam Benraad, politologue, chercheuse à l’Institut de Recherche et d’Études sur le Monde arabe (Iremam). Photo AFP.

(…) Nos dirigeants avaient sans doute oublié que désigner l’ennemi est l’acte qui préside à toute guerre. Comment se battre, en effet, quand on s’acharne à vouloir ignorer contre quel adversaire on lutte ? Ils étaient tellement effrayés de la portée de la fameuse phrase de Camus – « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde » – qu’ils se sont résolus à ne pas nommer du tout. C’était plus simple ainsi : ce qui n’est pas nommé n’existe pas.

Voilà pourquoi, à chaque fois, on rejoue le même scénario.

  1. Ne pas aller trop vite dans les conclusions, attendre la fin de l’enquête (notons, au passage, que ce sont les mêmes qui, en d’autres circonstances, piétineront allégrement la présomption d’innocence).
  2. Expliquer que c’est sûrement là l’acte d’un déséquilibré, d’un dépressif ou d’une personne sous influence. La preuve : ses voisins et ses proches attestent que l’assassin était l’homme le plus doux du monde. Un peu comme le moine Jacques Clément, bras armé de la Ligue avant qu’il ne croise Henri III.
  3. Prendre avec circonspection la revendication de Daech. Cette dernière ne peut être cette fois-là qu’opportuniste.
  4. Souligner les lacunes théologiques du tueur, sa conversion rapide ou encore sa pratique papillonnante. Il va de soi que le 22 juillet 1209, la soldatesque catholique qui a envahi les rues de Béziers pour égorger femmes et enfants cathares avaient auparavant usé leurs robes de bure sur les bans de la Sorbonne.
  5. Marteler que la religion n’a rien à voir dans cette affaire puisqu’elle nous enseigne que Dieu est amour. On n’aura pas la cruauté de rappeler ce passage de l’Exode : « Je sèmerai devant toi ma terreur, je jetterais la confusion chez tous les peuples où tu pénétreras ; je ferais détaler tous tes ennemis. » (23,27).
  6. S’écrier avant même que les cadavres ne soient refroidis que les « vraies » victimes sont les adeptes de la religion évoquée parce qu’ils se sentent discriminés après l’attentat dont la conséquence première n’est pas de provoquer la terreur mais de renforcer l’islamophobie.
  7. Prier pour ceux qui ont été tués… par la religion. Et offrir comme consolation à leurs familles et leurs amis, comme le fit le pape François au lendemain de l’attentat de Nice, la « demande (faite) à Dieu de changer le cœur des violents aveuglés par la haine ». Si par hasard cette dernière aboutissait, ce serait assurément une grande première dans l’Histoire de l’humanité. Une divine surprise en quelque sorte.

Joseph Macé-Scaron, Marianne, 21 au 28 juillet 2016, N° 1007.

 D’un point de vue politique, c’est très intéressant, même pour aujourd’hui. Un des arguments développés au sein du Parti Communiste, au moment où il se fait moions sectaire et décide d’abandonner la tactique « classe contre classe » pouir privilégier le front commun contre le fascisme, est que si l’on ne s’adresse pas aussi aux classes moyennes elles risquent de basculer du côté des ligues d’extrême droite. C’est une réflexion que l’on pourrait avoir aujourd’hui : pourquoi une partie des classes moyennes vote-t-elle pour le Front national ? La réponse est sans doute que l’on ne sait plus parler à cette classe intermédiaire. Le discours sur la révolution prolétarienne est obsolète et la fin du capitalisme ne peut évidemment pas convaincre le petit commerçant ou l’employé qui se sait pourtant menacé de précarité par la crise économique. Il est donc intéressant de voir qu’en 1936 il y eut cette intelligence politique de ne pas se couper des classes moyennes. (…) Il faut comprendre que la France n’a pas basculé d’un seul coup à gauche. Si on regarde les résultats électoraux des élections du 26 avril et du 3 mai 1936, qui n’ont enregistré, il faut le noter, que 15 % d’abstention, la victoire de la gauche au second tour est très serrée. C’est la frange de l’électorat radical qui a fait bouger le curseur. L’autre point à souligner est la rapidité des décisions et de leur application. Après la victoire électorale, Léon Blum, dans la tradition de la IIIe République, a attendu un mois avant de prendre réellement le pouvoir, une façon de respecter le jeu politique. Mais, en douze mois, vingt-quatre lois sont votées, sans atermoiement, et les décrets sont de suite signés. Le Front populaire arrive au pouvoir début juin et quelques semaines après les gens partent en vacances. Aujourd’hui, ça paraît extraordinaire.

Nicole Masson, historienne, normalienne, propos recueillis par Gilles Heuré, Télérama du 9 au 15 juillet 2016, N° 3469.

Quand le rêve de l’État islamique se meurt sous leurs yeux, ses partisans reviennent en effet à une forme classique de terrorisme, avec des actions ciblées visant à semer la terreur. En réalité, ils n’ont pas de projet pour le monde musulman sunnite, pas d’alternative politique viable à proposer. Ils nourrissent une vision binaire du monde, articulée autour d’une logique de représailles et de vengeance devenue irrationnelle : pour eux, il y a d’un côté le Dar al-Islam, le « domaine de l’islam » et de l’autre, le Dar-al-Kufr, le « domaine de la mécréance ». Mais c’est un pur fantasme, qui ne recoupe aucune réalité : non seulement il y a d’importantes communautés musulmanes en Occident, mais les membres de Daech eux-mêmes sont modernes et occidentalisés. La vérité, c’est qu’ils sont entrés dans une logique apocalyptique de destruction massive, se traduisant par une culture de la mort. (…) Leur intelligence machiavélique, c’est d’avoir activé ce terrorisme imprévisible en maniant un revanchisme exacerbé. N’importe lequel de leur sympathisant est désormais invité à frapper autour de lui pour supposément « venger l’islam », même s’il n’a aucun lien avec l’État islamique et ses combattants. Ces actions peuvent désormais déborder l’EI. C’est là le principal danger : quand bien même l’État islamique mourrait, ce revanchisme resterait dans les esprits et se réincarnerait potentiellement sous d’autres formes.

Myriam Benraad, politologue, chercheuse à l’Institut de Recherche et d’Études sur le Monde arabe (Iremam), L’OBS, 21 au 27 juillet 2016, n° 2698.

Sur 15 pages entrelardées d’hommage aux assassins, notre pays y est décrit comme l’ennemi de l’islam depuis l’Ancien Régime. « Après la révolution de 1789 fomentée dans les loges maçonniques, écrivent les rédacteurs du site djihadiste, la France s’est trouvé une autre religion tout aussi mensongère et idolâtre que le catholicisme romain : la démocratie et la laïcité (…) À cause de l’emprise de la juiverie usuraire sur la France après la seconde guerre mondiale, la France a apporté un soutien sans faille au sionisme dont le but était d’arracher la terre bénie du Cham, la terre des prophètes, aux vrais croyants, pour la donner aux juifs blasphémateurs assassins des Prophètes qu’Allah a décrits. (…) Manuel Valls déclare que les juifs de France sont l’avant-garde de la République, ils doivent donc mourir en premier dans la guerre qui oppose le califat à la France. Cela a été bien compris par les frères Kouachi, Mouhammad Merah et Amedy Coulibaly, qu’Allah leur fasse miséricorde. Les lois sur l’interdiction du hidjab, les lois anti-terroristes sont autant de gifles au visage de tout musulman qui croit encore qu’il est possible de cohabiter avec les mécréants ou, pire, de vivre l’islam sous l’autorité des mécréants. (…). Ce texte très structuré rappelle une fois de plus aux naïfs que l’islamisme est aussi peu fou que le camion de Nice. (…) Le même magazine Dar-al-Islam écrit : « Parmi les grands piliers sur lesquels repose le système taghut (mécréant) contemporain figure ce qu’il nomme l’éducation obligatoire. Cette « éducation », dans le cas de la France, est un moyen de propagande servant à imposer le mode de pensée corrompu établi par la judéo-maçonnerie. Le but de cette éducation est de cultiver chez les masses l’ignorance de la vraie religion et des valeurs morales telles que l’amour de la famille, la chasteté, la pudeur, le courage et la virilité chez les garçons. (…) Dans le système de la Jahiliya contemporaine (l’âge de l’ignorance pré-islamique dans le langage coranique), le but est de cultiver chez l’enfant et l’adolescent les plus abjects comportements et de l’affaiblir jusqu’à ce que, enchaîné à ses plus vils instincts, il soit l’esclave des vrais maîtres de l’Occident : les juifs corrupteurs. (…) Préservez vos familles du Feu. (…) Le musulman doit savoir que le système éducatif français s’est construit contre la religion en général et que l’islam, seule religion de vérité, ne peut cohabiter avec cette laïcité fanatique. De nos jours la charte de la laïcité est enseignée à l’école. Elle stipule que « la nation confie à l’école la mission de faire partager aux élèves les valeurs de la République » Ces « valeurs » ne sont pour le musulman qu’un tissu de mensonges et de mécréance qu’Allah lui a ordonné de combattre. » (…) Après le rappel de l’interdiction de la musique, de l’inégalité entre musulmans et mécréants, et de l’obligation de tuer les homosexuels, Dar-al-Islam brandit l’inégalité entre hommes et femmes comme socle de l’éducation islamique. Nous y revoilà. L’émancipation de la femme constitue le mal absolu pour les intégristes, mais aussi pour l’islam wahhabite, leur parrain, qui s’est répandu dans le monde entier et jusque dans nos rues, avec la bienveillance des élus de gauche, puis de droite, puis à nouveau de gauche.

Martine Gozlan, Marianne, 21 au 28 juillet 2016, N° 1007.

(…) On ne peut pas dire qu’ils sont pour la plupart des déséquilibrés, des schizophrènes, cela n’a pas grand sens. Mais pour faire d’une personne fragile un jihadiste, il faut passer par des étapes psychiques. La chaîne de processus est plus importante que le point de départ, la personnalité. Les personnes qui ont des conduites transgressives ou violentes, aujourd’hui Daech leur offre un dispositif, un modèle de comportements pour entrer dans l’histoire. Vous avez le choix entre crever comme un chien dans l’anonymat de votre petite vie ratée, ou commettre un « acte grandiose » pour les siècles des siècles.

Daniel Zagury, psychiatre et psychanalyste, Libération, 23&24 juillet 2016, N° 10939

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