La censure au prétexte de la cause palestinienne ; Hannah Arendt et le non-conformisme ; Les lecteurs de poésie en latin ; Le vintage des valeurs inactuelles ; L’unité de Syriza et la réalité virtuelle.

Après réflexion, les organisateurs du Festival ont présenté des excuses au chanteur américain Matisyahu. Ils ont confirmé avoir fait une "erreur" en annulant son concert parce qu'il refusait de prendre une position politique, condition sine qua non, de sa présence sur scène. Une censure évitée de justesse, et après intervention du gouvernement espagnol. Cela en dit long sur certaines confusions de l'esprit. Esprit dogmatique en l'espèce. Les organisateurs, qui visiblement réduisent tout à la politique, et même à l’opinion que devrait formuler un artiste, ne sont pas seulement odieux, ils sont navrants. Ils sont désormais désavoués.
Après réflexion, les organisateurs du Festival ont présenté des excuses au chanteur américain Matisyahu. Ils ont confirmé avoir fait une “erreur” en annulant son concert parce qu’il refusait de prendre une position politique, condition sine qua non, de sa présence sur scène. Une censure évitée de justesse, après une intervention du gouvernement espagnol. Cela en dit long sur certaines confusions de l’esprit. Esprit dogmatique en l’espèce. Les organisateurs, qui visiblement réduisent tout à la politique, et même à l’opinion que devrait formuler un artiste, ne sont pas seulement odieux, ils sont navrants. Ils sont désormais désavoués.

Sunday Press / 68

Invité d’un festival en Espagne, le chanteur Matisyahu s’est vu sommé de se prononcer sur une question politique sans rapport avec sa démarche musicale. Pour avoir le droit de chanter, Matisyahu devait absolument se prononcer en faveur de la création d’un État palestinien. (…) La vie serait une tragédie si nos goûts et, pis, nos émotions n’étaient que le décalque de nos opinions et de nos engagements. Devrais-je considérer les futuristes italiens comme de mauvais peintres, au motif qu’ils furent fascistes ? Cesser d’admirer les cathédrales, les retables, les statues et les fresques, n’écouter ni Bach ni le gospel, enfin, toutes ces choses dont il est difficile de nier qu’elles sont empreintes de religiosité ? Refuser la poésie d’Aragon, qui fut stalinien, le théâtre de Claudel, ce réac, et la prose de Céline, cet antisémite ? Le même sectarisme revient, de génération en génération. Les livres mis à l’index par l’Église, jetés au feu par les nazis, les artistes condamnés, interdits et assassinés par le stalinisme, les poètes bastonnés par les gardes rouges de Mao… L’artiste doit se ranger sous peine d’être réduit au silence. Oh ! En Espagne, mais cela se voit aussi en France, les militants qui somment les artistes d’épouser leur vision de la cause palestinienne se croient et se proclament antifascistes. Mais de cette manière d’exiger un ralliement ressemble terriblement à une autre. En Espagne, précisément, Federico Garcia Lorca était parti en Andalousie pour parler à tous de poésie et de liberté, espérant conjurer la guerre civile. Un poète libre, tombé aux mains des franquistes, ne pouvait être qu’un ennemi. C’est encore lui que l’on fusille chaque fois que l’on somme un artiste d’épouser une cause, en le menaçant de représailles.

Guy Konopnicki, Marianne, 21 au 27 août 2015, N° 957.

(…) Que ce soit dans sa façon d’être femme, d’être philosophe, d’être juive ou d’être allemande, Hannah Arendt est toujours libre et ne se détermine jamais par rapport à ce que l’on attend d’elle. Elle ne se soucie pas de l’opinion et c’est cela qui la rend potentiellement scandaleuse. Arendt et Heidegger ont eu plus qu’une liaison : un amour, avec des racines et des traces. Quant à Eichmann, elle décrit ce qu’elle voit, avec une distance que son ami Gershom Scholem lui reproche comme de la « désinvolture ». Dans les deux cas, elle ne se laisse dicter sa conduite par personne. « Le non-conformisme est la condition sine qua non de l’accomplissement intellectuel », déclare-t-elle en 1948. (…) Arendt distingue trois formes de l’activité humaine. D’abord, le travail, par lequel l’homme assure la perpétuation de sa vie biologique : cultiver, se faire à manger, etc. Puis l’œuvre, c’est-à-dire la fabrication d’objets qui rendent la nature habitable : maison, outils, œuvres d’art. Enfin, l’action, qui ne vise ni l’entretien du corps ni la fabrication d’objets, mais la mise en relation des hommes entre eux, c’est-à-dire la cité et la politique. Avec la cité, ce qui se passe entre les hommes dure plus longtemps que les hommes eux-mêmes. En août 1950, elle note : « La politique repose sur un fait : la pluralité humaine. » Il n’y a pas d’essence de l’homme, juste des hommes : « La politique prend naissance dans l’espace-qui-est-entre-les-hommes, donc dans quelque chose de fondamentalement extérieur à l’homme. » Arendt s’est toujours bagarrée contre la tentation d’une vérité unique, contre le pouvoir des majuscules, l’Homme, l’Être… En ce sens, tout son travail théorique aura été une longue réponse à Heidegger.

Barbara Cassin, philosophe, propos recueillis par Éric Aeschimann, L’OBS, 20 au 26 août 2015, N° 2650.

(…) Fleuron contemporain de la biodiversité littéraire, l’Américain Philip Roth confiait récemment son pessimisme au journal Le Monde : « Je peux vous prédire que dans les trente ans il y aura autant de lecteurs de vraie littérature qu’il y a aujourd’hui de lecteurs de poésie en latin. » (…) La baisse de la lecture régulière de livres est constante depuis trente-cinq ans comme l’attestent les enquêtes sur les pratiques culturelles menées depuis le début des années 1970 par le ministère de la Culture. En 1973, 28 % des Français lisaient plus de vingt livres par an. En 2008, ils n’étaient plus que 16 %. Et ce désengagement touche toutes les catégories, sans exception : sur la même période, les « bac et plus » ont perdu plus de la moitié de leurs forts lecteurs (26 % en 2008 contre 60 % en 1973 %). Si l’on observe les chiffres concernant les plus jeunes (15-29 ans), cette baisse devrait encore s’aggraver puis la part des dévoreurs de pages a été divisée par trois entre 1988 et 2008 (de 10 % à 3 %). La lecture de livres devient minoritaire, chaque nouvelle génération comptant moins de grands liseurs que la précédente. Contrairement aux idées reçues, ce phénomène est une tendance de fond, antérieure à l’arrivée du numérique. « Internet n’a fait qu’accélérer le processus », constate le sociologue Olivier Donnat, un des principaux artisans de ces enquêtes sur les pratiques culturelles. (…) En cause, le « manque de temps » (63 %) ou la « concurrence » d’autres loisirs » (45 %), comme le montre l’enquête IPSOS/Livres Hebdo. La multiplication des écrans, les sollicitations de Facebook, la séduction de YouTube, l’engouement pour des jeux comme Call of duty ou Candy Crush, le multitâche (écouter de la musique en sur surfant sur Internet) ne font pas bon ménage avec la littérature, qui nécessite une attention soutenue et du temps. (…) Pascal Quignard peine ainsi à dépasser les 10 000 exemplaires, le dernier livre de Jean Echenoz s’est vendu à 16 000, Jean Rouaud séduit 2 000 à 3 000 lecteurs, à l’instar d’Antoine Volodine. Providence, le dernier livre d’Olivier Cadiot, s’est vendu à 1 400 exemplaires et le dernier Linda Lé, à 1 600 (chiffres GFK). (…) « La génération des baby-boomers entretenait encore un rapport à la littérature extrêmement révérencieux, confirme la sociologue Sylvie Octobre. Le parcours social était imprégné de méritocratie, dont le livre était l’instrument principal. Cette génération considérait comme normal de s’astreindre à franchir cent pages difficiles pour entrer dans un livre de Julien Gracq. Aujourd’hui, les jeunes font davantage d’études mais n’envisagent plus le livre de la même façon : ils sont beaucoup plus réceptifs au plaisir que procure un texte qu’à son excellence formelle et ne hissent plus la littérature au-dessus des autres formes d’art. » (…) « Est-ce qu’il y a plus de cinq mille personnes en France qui peuvent vraiment se régaler à la lecture d’un livre de Quignard ? J’en doute, mais c’est vrai de tout temps : une œuvre importante, traversée par la question du langage et de la métaphysique, n’a pas à avoir beaucoup plus de lecteurs, estime la sémiologue Mariette Darrigand. Certains livres continuent de toucher le grand public, comme les derniers romans d’Emmanuel Carrère ou Michel Houellebecq, mais pour des raisons qui tiennent souvent davantage au sujet traité qu’aux strictes qualités littéraires. »

Michel Abescat et Erwan Desplanques, Télérama 22 au 28 août 2015, N° 3423.

(…) L’hebdomadaire Valeurs actuelles consacre sa dernière livraison à la France des années 50 et 60n sous ce titre explicite : « C’était mieux avant ! Autorité, mérite, éducation », France respectée, drapeau déployé, prospérité générale, frontières fermées, immigrés invisibles, tradition révérée : la France de René Coty et de Charles de Gaulle était un paradis chromo où l’on avait le sens du travail, de la patrie et des valeurs. (…) La galanterie, si regrettée, poussait des maris pleins de sollicitude à se charger seuls de l’argent du ménage, puisque les femmes ne pouvaient ouvrir de compte en banque sans leur autorisation. Le féminisme n’avait pas encore exercé ses ravages, puisque l’avortement était puni par la loi et que les femmes avaient le bon goût d’interrompre leur grossesse, non sous la surveillance d’un médecin à grand renfort de précautions hygiénistes, mais dans des lieux privés à l’aide de deux aiguilles à tricoter toutes simples. La valeur travail était au pinacle, puisque les ouvriers y consacraient quelque 45 heures par semaine et que les congés payés qui encombrent aujourd’hui les plages et les stations balnéaires de foules vulgaires, étaient deux fois longs, pour des salaires deux fois inférieurs. La télévision n’avait pas sombré dans la cacophonie actuelle, puisqu’elle se ramenait à une chaine unique dont le ministre de l’Information nommait les journalistes et établissait les sommaires. (…) À peine quelques bobos naïfs osaient-ils récriminer contre la guerre d’Algérie, des philosophes abscons comme Albert Camus ou Jean-Paul Sartre, des plumitifs marginaux comme Jean Daniel ou Jean-Jacques Servan-Schreiber ou bien des universitaires coupeurs de cheveux en quatre comme Germaine Tillion ou Jean-Pierre Vernant. Bref, loin de la repentance dont on nous rebat les oreilles, de la bien-pensance qui nous fait tant de mail, du volapük européiste, du droit-de-l’hommisme qui infeste l’esprit public, la France était conforme aux vœux de Valeurs actuelles, c’est-à-dire en dépit de ses succès économiques et de la grandeur gaullienne, un pays colonialiste, étriqué, sexiste, archaïque et mal remis de la guerre.

Laurent Joffrin, Libération 22 & 23 août 2015, N° 10655.

(…) Baptisée Unité populaire, elle est née au mois d’août dans une Grèce endormie. Vendredi 21 août, la création de cette nouvelle force politique, dissidente de Syriza, a été officialisée en pleine période estivale, après plusieurs semaines de turbulences au sein de la coalition de gauche radicale. Hier, le divorce politique attendu a été entériné. Au total, 25 députés – sur 149 –, majoritairement situés à la gauche du parti de gauche, ont déserté Syriza. C’est finalement l’annonce de la démission du premier ministre Alexis Tsipras, jeudi soir, ouvrant la voie à des élections législatives anticipées, qui a con- vaincu les frondeurs. (…) Au cours de la rencontre, qui a duré près de deux heures, M. Tsipras les a critiqués : « Ce n’est pas révolutionnaire de choisir d’échapper à la réalité ou de créer une réalité virtuelle. ».

Élisa Perrigueur, Le Monde, 23 & 24 août 2015, N° 21959.

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