La mort et la vie / Les garde-fous du Droit / La sortie occidentale de la religion / Un seul ministère Culture & Éducation / Pertes humaines civiles et militaires.

moratoireSunday Presse / 79

La guerre bien sûr. Tout le monde aujourd’hui en est persuadé. Une guerre asymétrique, puisque l’ennemi est invisible et qu’il peut choisir comme bon lui semble le moment de frapper. Une guerre religieuse enfin, asymétrique elle aussi, puisqu’elle oppose un Occident pour qui la vie est la valeur suprême, à des fanatiques musulmans pour qui c’est la soumission à Allah qui tient ce rôle. Dans l’histoire de l’humanité, la promotion de la vie individuelle à la fonction de valeur suprême est chose récente, voire exceptionnelle. En ce sens, les djihadistes ne se trompent pas quand ils voient dans les sociétés modernes des sociétés athées, qui à ce qu’elles puissent être composées en tout ou partie de croyants à titre individuel. C’est pourquoi la guerre actuelle a pour enjeu la possibilité de concevoir l’État comme religieusement neutre. Il s’agit donc bien d’une guerre idéologique avec des enjeux de civilisation, à condition d’ajouter immédiatement que l’État islamique n’est pas une civilisation, pas même un embryon de civilisation, et que la plupart des États musulmans, voire des mouvements radicaux comme le Hamas palestinien, ont condamné cette guerre aveugle menée contre l’idée même d’innocence de l’humanité.

Il est remarquable que beaucoup de chefs d’État ont spontanément stigmatisé dans les attentats de Paris un crime contre l’humanité, car c’est l’humanité toute entière, l’humanité en vrac qui était visée. Nous sommes passés, depuis Charlie Hebdo, d’une guerre odieuse contre la liberté de la presse et contre les juifs, à une guerre nihiliste menée contre l’idée même d’appartenance au genre humain. C’est pourquoi il est dérisoire, il est erroné de voir dans les terroristes qui ont semé la mort dans la soirée du 13 novembre à Paris une poignée de fous sans autre mobile que la volonté de tuer. Quel que soit l’état mental de ces individus, il y a bien un projet derrière. Un projet mortifère, certes, développant les propos tenus par Ben Laden dans les années 90, à l’adresse du peuple américain : « Nous vous avons préparé des hommes qui aiment la mort autant que vous aimez la vie », rejoignant le cri célèbre du général fasciste Millan-Astray pendant la guerre d’Espagne : « Viva la muerte ! » Faut-il rappeler qu’une partie des SS nazis avaient pour insigne sur leur habillement une tête de mort ? Mais ce projet mortifère en cache un autre, le même que celui du nazisme : imposer par la terreur et la mort une domination absolue sur l’humanité entière. Car il n’y a pas de limites au projet même du califat. Non, contrairement à ce que croient les libéraux et les marxistes, l’intérêt économique n’est pas le ressort en dernière instance de toutes actions politiques et de tous les crimes. Quand ils ont à choisir entre leurs intérêts et leurs passions, qui ne vont pas toujours dans le même sens, les hommes choisissent le plus souvent ces dernières. Or la passion politique par excellence, c’est la libido dominandi, le désir de dominer.

Jacques Julliard, Marianne, 16 au 26 novembre 2015, N°970.

(…) En droit, on dit que tout est une question de ce l’on appelle « la proportionnalité ». C’est au législateur d’apprécier la situation et les risques. La question se pose par exemple quant à la durée des gardes à vue. Quelle est la durée justifiée pour interroger un individu accusé de terrorisme sans le déférer à un juge d’instruction ? Trois jours ? Quatre jours ? Cinq jours ? Il n’y a rien de scientifique, mais il est évident qu’il apparaîtrait injustifiable que le législateur fixe demain cette durée à un mois. De même, quels sont les motifs qui permettent la déchéance de la nationalité d’un binational ? L’appréciation est ouverte, donc discutable. Pour l’heure, le Conseil constitutionnel a précisé deux principes. D’abord, on ne peut pas créer d’apatrides. Ensuite, il faut un avis conforme du Conseil d’État, lui aussi garantie de respect des libertés individuelles. (…) Il semble très difficile de décider que toute personne inscrite sur un fichier puisse faire l’objet de mesures de contrainte. La jurisprudence conduit à étudier les situations individuelles sans adopter de mesures systématiques non personnalisées. Certes, l’appartenance à une liste de fichés est un facteur aggravant, mais il semble impossible de prendre des mesures catégorielles non individualisées. (…) Il faut bien comprendre que ce qui garantit le maintien de la démocratie en situation de crise, c’est, toujours, la possibilité de recourir au juge. D’abord au juge constitutionnel pour s’assurer que telle ou telle disposition est conforme, et ensuite au juge administratif ou au juge judiciaire, selon les cas, pour traiter des cas individuels. C’est ainsi, par exemple, que quelqu’un qui est assigné à résidence peut contester la décision devant un juge. Dans les dictatures, il arrive que les gens enfermés disparaissent sans laisser de trace, pas dans les démocraties. On peut, pour des raisons parfaitement respectables, refuser par principe toute restriction des libertés. Sur ce sujet, il faut toujours être vigilant et le débat doit être permanent. Mais aujourd’hui, les garde-fous sont en place et je ne vois pas de menace excessive.

Didier Maus, président émérite de l’Association française de Droit constitutionnel, L’OBS, 19 au 25 novembre 2015, n° 2663.

(…) Cette violence terroriste nous est impensable parce qu’elle n’entre pas dans nos grilles de lecture habituelles. Nous savons que c’est au nom de l’islamisme que les tueurs agissent, mais notre idée de la religion est tellement éloignée de pareille conduite que nous ne prenons pas cette motivation au sérieux. Nous allons tout de suite chercher des causes économiques et sociales. Or celles-ci jouent tout au plus un rôle de déclencheur. C’est bien à un phénomène religieux que nous avons affaire. Tant que nous ne regarderons pas ce fait en face, nous ne comprendrons pas ce qui nous arrive. Il nous demande de reconsidérer complètement ce que nous mettons sous le mot de religion et ce que représente le fondamentalisme religieux, en l’occurrence le fondamentalisme islamique. Car, si le fondamentalisme touche toutes les traditions religieuses, il y a une forte spécificité et une virulence particulière du fondamentalisme islamique. Si le phénomène nous échappe, à nous Européens d’aujourd’hui, c’est que nous sommes sortis de cette religiosité fondamentale. Il nous faut en retrouver le sens. (…) Il ne faut évidemment pas réduire la sortie de la religion à la croyance ou à la « décroyance » personnelle des individus. C’est un phénomène qui engage l’organisation la plus profonde des sociétés. La religion a organisé la vie des sociétés, et l’originalité moderne est d’échapper à cette organisation. Or, la sortie de cette organisation religieuse du monde se diffuse planétairement. D’une certaine manière, on pourrait dire que c’est le sens dernier de la mondialisation. La mondialisation est une occidentalisation culturelle du globe sous l’aspect scientifique, technique et économique, mais ces aspects sont en fait des produits de la sortie occidentale de la religion. De sorte que leur diffusion impose à l’ensemble des sociétés une rupture avec l’organisation religieuse du monde. On ne voit pas immédiatement le lien entre le mode de pensée économique et scientifique et la sortie de la religion, et pourtant il est direct. (…)Le spirituel dans les sociétés européennes relève typiquement de la part la plus intime des individus. Il les éloigne de la visée d’une action sur la société. Alors que le vrai fondamentalisme est un projet politique d’inspiration révolutionnaire. Le projet de remettre la religion au pouvoir dans la vie des sociétés, dans le cadre de l’islam, est aisément symbolisé par le retour de la charia, loi embrassant tous les aspects de la vie collective. Le fondamentalisme est un projet radical de société et c’est là toute la différence. C’est pourquoi certains comparent le fondamentalisme à un totalitarisme, ce qui ne me paraît pas éclairant. La religion est autre chose que les idéologies totalitaires qu’on a pu voir à l’oeuvre dans notre histoire.

Marcel Gauchet, historien et philosophe, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, au Centre de recherches politiques Raymond Aron et rédacteur en chef de la revue Le Débat (Gallimard), Le Monde, 22 & 23 novembre 2015, n° 22037.

Il faut quand même s’interroger : après tant de décennies d’actions culturelles menées par l’État, les collectivités locales ou les acteurs privés, comment la société française a-t-elle pu héberger de tels îlots de résistance à la civilisation, à la modernité, à l’esprit critique ? Cela veut bien dire que nous n’avons pas totalement réussi, malgré le travail considérable accompli – et cette remarque vaut également pour d’autres grandes sociétés européennes, comme la Belgique, l’Angleterre… Ces gamins qui ont commis les pires atrocités ont quand même grandi dans le giron de la République, et cela ne les a pas empêchés de se marginaliser. Je pense qu’il est désormais temps de redéfinir un grand projet collectif qui associerait enfin l’éducation et la culture. Nous n’avons pas assez bien pris en compte le fait que nos sociétés n’étaient plus homogènes, avec des populations venant d’horizons très différents, avec des situations sociales également différentes. Une des faiblesses de notre organisation institutionnelle est d’avoir séparé à ce point la culture et l’éducation. C’est bien à l’école qu’on acquiert les valeurs communes, les connaissances, le goût de la littérature, de la musique, mais aussi le sens du partage, etc. Et un grand projet culturel ne saurait exister sans un grand projet éducatif. Sans quoi, on ne s’en sortira pas. Ces deux ministères ne devraient en former

qu’un, car je pense que la culture traitée seule restera un épiphénomène, avec un ministère extrêmement isolé qui, en dépit de la bonne volonté des uns et des autres, ne pourra jamais résoudre ce qui s’apparente pour moi à un problème structurel.

Jean-Jacques Aillagon, ancien ministre de la Culture, propos recueillis par Gilles Renault, Libération, 21 & 22 novembre 2015, n° 10732.

(…) Un jeune homme lâche, désemparé : « Je ne comprends pas qu’on nous tire dessus alors que nous n’y sommes pour rien. » J’essaye en moi-même de décrypter son propos. Veut-il dire que cette guerre ne le concerne pas parce qu’il n’a pas participé à son processus de décision ? À son image, des milliers de gens réalisent subitement qu’on nous fait la guerre ici parce que nous la faisons aussi ailleurs. Une guerre d’un genre particulier. Une guerre qui consiste à pilonner des positions de l’organisation État islamique. On sait que ce conflit, on ne peut le gagner que si notre armée s’engage au sol. Mais plutôt que d’en finir en s’infligeant certainement de lourdes pertes militaires, on s’inflige de terribles pertes civiles. (…) Si nous n’avons pas de combattants au sol en Syrie, l’organisation État islamique en a sur le sol français. Près de 2 000 qui rêvent d’un suicide prestigieux. Et au moins 1 000 qui en sont capables. Qu’est-ce qu’on attend pour les inquiéter en raison de leur appartenance ou de leur sympathie envers une secte criminelle ? Qu’ils passent à l’acte. Ce qu’ils feront par groupe de dix, ce qui nous promet théoriquement une bonne centaine d’attentats. (…) Les démocraties ne survivent à la guerre que quand elles décident démocratiquement de s’exonérer, pour un temps donné, de certaines règles qui les affaiblissent considérablement face à des criminels sans foi ni loi. Sinon, il ne restera plus qu’à espérer que la flamme des petites bougies déposées sur les lieux du drames suffise à nous protéger contre de nouvelles atrocités.

Marc Dugain, Les Échos – Week-End, 20 & 21 novembre 2015, n° 8.

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