Les Lacombe Lucien d’Argenteuil / Trump ne sent pas lié à la loi / Présidents en panne de culture / Utilisation politique du califat à travers les siècles / On ne juge pas une fille amoureuse

« Il y a en ce moment des Lacombe Lucien partout en France, qui ne savent pas de quel côté est la résistance ni de quel côté est la collaboration, mais le plus grave, c’est que s’il y a des Lacombe Lucien, c’est que la guerre a déjà commencé. » Guy Carlier.
« Il y a en ce moment des Lacombe Lucien partout en France, qui ne savent pas de quel côté est la résistance ni de quel côté est la collaboration, mais le plus grave, c’est que s’il y a des Lacombe Lucien, c’est que la guerre a déjà commencé. » Guy Carlier.

Quand j’ai quitté la librairie, un jeune type m’a retenu le bras. « Je vais te raconter un truc, Carlier. À la limite d’Argenteuil et de Bezons, ils ont inauguré en grande pompe il y a quelques années un bâtiment construit par Jean Nouvel. Le truc vieillit mal, tombe en morceaux, mais déjà, le jour de l’inauguration, on voyait que c’était une merde, alors j’ai dit à Jean Nouvel : “Vous pourriez vivre dans cet immeuble, vous ? ’’ et le type m’a répondu : “ Moi, je ne vivrais jamais à Argenteuil.’’ Je lui ai répondu : “ Le problème est là. Les hommes de pouvoir sont prêts à mourir pour Argenteuil, mais pas à y vivre ’’» Je pense à eux avec mélancolie. Ils se trompent parce qu’on les a trompés. À Argenteuil, de part et d’autre, il y a désormais des Lacombe Lucien, le héros du film de Louis Malle, jeune homme paumé, qui au début de la dernière guerre ne savait pas dans quel camp était le bien, il aurait pu être résistant, et pour une humiliation il devint milicien. Il y a en ce moment des Lacombe Lucien partout en France, qui ne savent pas de quel côté est la résistance ni de quel côté est la collaboration, mais le plus grave, c’est que s’il y a des Lacombe Lucien, c’est que la guerre a déjà commencé.

Guy Carlier, Marianne, du 1er au 7 avril 2016, N° 990.

(…) Le phénomène Trump est vraiment nouveau. Il a été rendu possible par l’effondrement du rôle des partis dans la nomination des candidats à la présidence. À partir des années 1960, on a constaté qu’on ne pouvait plus laisser le choix des candidats se faire entre quelques notables, dans une chambre remplie de fumée de cigares. On a ouvert le processus, et aujourd’hui on voit émerger, parmi les candidats les mieux placés, deux hommes venant des marges de la politique et opposés aux élites des partis : Bernie Sanders à gauche et Donald Trump à droite (loin de moi l’idée de vouloir les assimiler). L’autre grand changement, ce sont les réseaux sociaux, où l’esprit public peut changer rapidement, en dehors des médias traditionnels. (…) Citer Donald Trump, c’est un peu comme citer la Bible : on peut y trouver tout et son contraire. Il a des accents isolationnistes et il accuse Hillary Clinton d’avoir soutenu la guerre en Irak en 2002, ce qui ne l’empêche pas de projeter d’envoyer des troupes en Syrie… Son mépris de la diplomatie risque de nous amener des ennuis s’il arrive à la Maison-Blanche. (…) Il peut être dangereux à l’intérieur comme à l’extérieur, et pour la même raison : il accepte très mal la contradiction et ne se sent pas lié par la loi. Il croit à la violence. Sur le plan intérieur, s’il entre en conflit avec des magistrats ou avec le Congrès, on ne sait pas comment il pourrait réagir. Il pourrait se faire applaudir par une foule et s’appuyer sur elle. À l’extérieur, c’est la même chose : en cas de querelle, il pourrait sans réfléchir envoyer la troupe au lieu de chercher un règlement pacifique. C’est ce qui me fait le plus peur. Par ailleurs, Trump n’est pas un personnage adapté au travail d’administration. Il ne s’est jamais intéressé beaucoup aux affaires publiques : il préférait fréquenter des boites de nuit avec des mannequins. Je le vois mal s’appliquer au travail de tous les jours à la présidence…

Robert Paxton, historien du fascisme, L’OBS, 31 mars au 6 avril 2016, n° 2682.

L’histoire est sans doute devenue le poison le plus dangereux pour nos gouvernants. Tous rêvent d’y imprimer leur marque en modifiant son cours. (…) Pris dans cet engrenage, ils oublient que seule une brique de leur pouvoir peut leur assurer de passer à la postérité : la culture. (…) De toute évidence, nos deux derniers présidents ont oublié cet enseignement. S’ils ont beaucoup agi, ils n’ont rien construit. Certes, ils ont fabriqué des lois mais toutes ne sont que des produits périssables. En revanche, aucun musée, aucune trace architecturale de grande ampleur, aucun monument symbolique au bas de leur bilan. Rien qui puisse porter leur nom pour la nuit des temps. Nicolas Sarkozy et François Hollande ont géré la culture sans comprendre qu’elle seule pouvait leur offrir des galons durables d’homme d’État. (…) Tous leurs prédécesseurs ont pourtant montré le chemin. De Gaulle ayant épuisé la veine héroïque en relevant deux fois la pays et en fondant la Ve République, ses successeurs ont choisi l’architecture et les musées pour obtenir à coup sûr une place dans l’histoire. Georges Pompidou a planté son centre national d’art et de culture dans le ventre de Paris. Valéry Giscard d’Estaing a fait de la transformation de la gare d’Orsay l’emblème de sa politique artistique, mais il a aussi lancé le projet de l’Institut du monde arabe. François Mitterrand a imprimé sa marque à tout-va dans Paris : pyramide du Louvre, Grande Bibliothèque, Grande Arche, Opéra Bastille ! Jacques Chirac, enfin, n’a pas été en reste avec le musée du Quai Branly et la Philarmonie. Plus rien, depuis, n’a été inspiré par l’Élysée. Bref, deux quinquennats de misère publique pour tout l’art français. Preuve que la crise politique actuelle est aussi synonyme de panne culturelle. À moins que ce ne soit l’inverse.

Denis Jeambar, le un, 30 mars 2016, N° 100

(…) Quand les Ottomans s’emparent de l’Orient arabe et constituent un énorme empire, au XVIe siècle, ils ne prétendent pas à la dignité califale : ils se considèrent plus grands que les califes. Soliman le Magnifique se voit ainsi comme l’héritier de plusieurs traditions : turco-mongole, persane, mais aussi romaine (il se fait appeler César…) ! Le califat n’est pour lui qu’une appellation parmi d’autres. Ce n’est que vers la fin du XVIIIe siècle que les Ottomans s’intéressent vraiment au statut de calife, car ce titre sert leurs intérêts non seulement auprès de leurs sujets mais également auprès des grandes puissances coloniales – même si la plus grande partie des musulmans ne reconnaissent plus vraiment ce calife comme chef. (…) L’organisation État islamique (EI), héritière d’une idéologie qui s’étale sur tout le XXe siècle, fait la jonction entre les Ottomans et maintenant. Le début du XXe siècle est marqué par une reconfiguration profonde du monde musulman, notamment la chute de l’empire ottoman et l’abolition du califat. Dans certains milieux, une véritable inquiétude apparaît : ces changements menacent profondément l’islam. Il faut donc trouver une solution pour revivifier la seule vraie religion. Une nouvelle voie apparaît sous le slogan : « L’islam est la solution ». Elle se traduit par plusieurs projets dans l’entre-deux guerres, dont le plus important est celui des Frères musulmans, confrérie fondée par Hassan al-Banna. Son projet est tout à fait simple : islamiser la société par le bas à travers la prédication et l’éducation, conquérir le pouvoir, et mettre en place un État islamique où l’on appliquera scrupuleusement la charia. Cet État deviendra un modèle imité aux quatre coins du monde, l’objectif étant d’installer des États islamiques un peu partout. Il ne restera plus alors qu’à s’engager dans un processus d’unification, jusqu’à ce que les frontières coloniales finissent par tomber. Voilà l’oumma (la communauté des croyants) réunifiée sous une même loi et un sous un même chef… le calife ! (…) Les kamikazes qui ont perpétré les attentats de Bruxelles et d’ailleurs ont des motivations très différentes, selon leur parcours personnel : cela va de la frustration sociale, du malaise identitaire et du besoin de se venger à la volonté de faire partie de quelque chose de plus grand que soi. La force de l’EI est sa capacité à instrumentaliser ces sentiments confus pour servir ses desseins. En présentant ces terroristes comme des soldats du califat et des martyrs pour la cause de la communauté des croyants, les dirigeants de Daech veulent montrer que le califat est une réalité, qu’il agit sur le terrain et peut frapper les « mécréants » n’importe où et n’importe quand. Cette stratégie leur permet de réaliser un triple objectif : terroriser les ennemis, recruter des adhérents et « pousser à bout » les Occidentaux pour qu’à leur tour ils maltraitent les musulmans d’Occident et attaquent les musulmans d’ailleurs, qui n’auront d’autre choix que d’accepter la domination de l’État islamique…

Nabil Mouline, historien, Télérama, 2 au 8 avril 2016, N° 3455.

(…) Ma force est la question centrale : d’où me vient qu’il n’y ait pas de honte ? Est-ce le fait d’avoir été jusque-là complètement à l’écart des garçons ? Je ne connais rien à ce qu’on appellerait maintenant la domination, l’hégémonie masculine, totalement acceptée par la société, inébranlable à ce moment-là. Les filles doivent se tenir à carreau, avoir de la conduite. Les garçons sont encouragés à être des coqs. Ils ne le sont pas tous, certains ont du mal à être conquérants. Je pense que cette force vient, paradoxalement, d’une ignorance des rapports des sexes. Les garçons des milieux populaires, je n’y pense pas, je suis déjà une transfuge de classe. En revanche, les moniteurs ont fait un minimum d’études, ils ont du prestige. Et puis, tout simplement, c’est mon éducation. Je suis habituée à considérer que je suis une élève brillante. Il me semble qu’on ne peut pas juger une fille amoureuse. Je suis dans cette croyance que j’ai le droit d’être. (…) Cette fille, à 18 ans – moi -, n’a jamais vu un sexe, même pas en peinture. Longtemps je n’ai pas su ce qu’étaient des testicules. Internet change tout, on a une connaissance de la sexualité. Mais il y aura toujours ce gouffre entre la connaissance et la réalité des corps, la réalité de comment ça se passe. Ça restera l’événement, autant pour un garçon que pour une fille, cette rencontre qui peut être progressive, la découverte de l’autre.

Annie Ernaux, écrivaine, Libération, 2&3 avril 2016, N° 10843.

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