L’art n’est pas une marchandise / Huppert for ever / Flirter avec l’islam réac / Les marchandises Batman McDo et Superman Duracell / Le dérèglement des représentations

Les sponsors sont au rendez-vous pour accompagner la sortie de Batman v Superman. ©  Illustration Theodora Richter
Les sponsors sont au rendez-vous pour accompagner la sortie de Batman v Superman. © Illustration Theodora Richter.

Dans la nuit du vendredi 11 mars, l’artiste urbain Blu a effacé toutes ses œuvres des murs de Bologne, sa ville natale. Vingt ans de sa vie recouverts, à grands coups de peinture grise. Un hara-kiri spectaculaire et vengeur. Il protestait contre l’exposition « Street Art, Bansky & Co. L’art à l’état urbain », montée en arrachant des murs les œuvres de street artists pour les présenter au public, avec un ticket d’entrée à 13 euros. Prétendant sauver de la dégradation cet art urbain, les organisateurs de l’événement sont allés se servir dans toute la ville pour constituer leur collection à peu de frais. Sans demander la permission aux artistes ni les rémunérer. Refusant la récupération, « le Bansky italien » a donc préféré faire disparaître ses œuvres, pour « rendre le pillage impossible ». En 2014, déjà, il était revenu à Berlin pour repeindre de noir une de ses célèbres fresques monumentales dont la présence faisait grimper le prix du mètre carré de l’immeuble situé en face. Par ce nouveau geste radical, Blu, qui cultive l’anonymat et une farouche liberté artistique, persiste et signe : son art n’est pas une marchandise.

Olivier Granoux, Télérama, 26 mars au 1er avril 2016, N° 3454.

(…) Benoit Jacquot, qui l’a dirigée à cinq reprises, la première pour « les ailes de la colombe » (1981), ajoute : « De toutes les actrices que j’ai filmées à leurs débuts, Isabelle (NDLR: Isabelle Huppert) est la seule dont je sais que j’aurai envie de la filmer jusqu’à la fin. Elle avait 26 ans et possédait déjà cette certitude d’elle-même, qui d’ailleurs indisposait beaucoup de gens autour d’elle, ses partenaires en premier lieu. Isabelle est celle qui décide de tout. » Jacquot dit aussi que, sur le plateau, « elle se met en scène elle-même, le personnage vient après, et alors il n’y a plus qu’à filmer sa mise en scène », et encore qu’il se « demande si elle ne dort pas en jouant, et si ce n’est pour cela qu’elle joue comme on rêve ». Avant que le cinéaste dise « moteur », elle a choisi ses costumes avec une précision maniaque, consciente que ce sont eux qui, à l’écran, définiront au premier regard le personnage. Puis, sitôt que le chef opérateur a disposé ses éclairages, elle trouve le reflet, n’importe où, parfois sur une lame de couteau, et vérifie sa lumière. Ses partenaires sont en place, elle connaît leurs mouvements, leurs répliques, voilà, c’est parti, et c’est pour ce moment-là qu’elle est actrice : « Qu’il s’agisse d’un tournage de sept mois comme « la Porte du paradis » [le film de Michael Cimino tourné en 1979, NDLR], ou d’un tournage de neuf jours sans préparation comme « In Another Country » [le film de Hong Sang-Soo qu’elle a tourné en Corée en 2012, NDLR], c’est exactement la même chose : tout conduit à cet instant, et pour qu’il existe, il faut tout prévoir mentalement, parce que la fiction l’exige. »

Pascal Mérigeau, L’OBS, 24 au 30 mars 2016, n° 2681.

 (…) Cette situation est d’abord le résultat d’une politique communautaire opposant l’identité francophone comme rempart contre les velléités nationalistes et indépendantistes des Flamands. Politique communautaire sur laquelle a prospéré le communautarisme, l’islamisme le plus radical, dans l’indifférence presque générale. Il faut relire le livre d’entretiens du sénateur libéral Alain Destexhe avec le journaliste Claude Demelenne *, pour en prendre la mesure. En 2009, ils écrivaient ainsi : « La Belgique, État modérément laïque, traite avec modération les religieux dogmatiques. Elle fait avec. Les militants de l’islam réac bénéficient généralement d’un regard mi-goguenard mi-sceptique. Selon la gauche angélique, leur influence grandissante relèverait surtout de la parano islamophobe. Le plus souvent, ils ont droit à l’indifférence et pour eux c’est du pain bénit. » Et de décrire des quartiers, totalement coupés de Bruxelles, de plus en plus radicalisés, imprégnés par des religieux sectaires. Pis encore : des endroits où s’organisent des réseaux terroristes. L’ouvrage date d’il y a sept ans et le tableau de la Belgique qui y est brossé se fonde sur des faits beaucoup plus anciens. Accablant !

* Lettre aux progressistes qui flirtent avec l’islam réac, éd. Place Publique.

Éric Decouty, avec Mathias Destal, Patricia Neves, Frédéric Ploquin, Hervé Nathan et Arnaud Bouillin, Marianne, 25 au 31 mars 2016.

Les sponsors sont au rendez-vous pour accompagner la sortie de Batman v Superman. Turkish Airlines propose des billets pour Metropolis et Gotham City, Distrisun a réalisé une boisson énergisante qui donne de la force aux deux superhéros… Historiquement, les marques misent plus volontiers sur Superman, figure moins ambiguë et plus consensuelle. À la sortie de Man of Steel, Time ne comptait pas moins d’une centaine de sponsors (dont un téléphone portable et un cheeseburger au bacon). Par le passé, Superman a vanté les mérites des piles Duracell, des climatiseurs Fujitsu, des voitures Chevrolet, de la Renault 5 lorsqu’elle devient Super 5 ou encore d’American Express. En 1986, il incarne les bienfaits du Coca light. Deux ans plus tard, Batman boit lui aussi du light. Il change ensuite de mode alimentaire. Pour The Dark Knight, il se fait livrer par Domino’s des pizzas avec double dose de pepperoni, qu’il arrose ensuite de soda Mountain Dew lors de la sortie de The Dark Knight Rises. À la même époque, on trouve dans les McDo de Hong Kong un Batman Burger avec des frites au fromage. On le voit mal l’emporter sur Superman après un tel régime.

Adrien Gombeau, Les Échos Week-end, 25 & 26 mars 2016, n° 24.

C’est plutôt un bon exemple: à partir de la question des sexes, on dispute de l’Orient et de l’Occident, de l’essentialisation ou de l’historicité d’une culture. Les sexes sont un «lieu» de l’échange de la pensée politique. En même temps, comme toujours, il y a un moment où on escamote le problème des femmes. Dans cette tension entre débat de fond et refoulement du sexe se joue l’histoire de l’émancipation. L’orientalisme dénoncé par les universitaires à l’encontre de Kamel Daoud renvoie à l’enjeu de la décolonisation des imaginaires. Ma génération a vécu la décolonisation politique. Il est grand temps de s’apercevoir que la fin de la colonisation n’est qu’une étape. Quand des intellectuels occidentaux disent à un Algérien, un écrivain qui dénonce dans son roman Meursault, contre enquête l’anonymat de l’Arabe de l’Étranger de Camus, «ton imaginaire est colonisé», on le replace en situation subalterne. Inscrire les sexes dans le champ politique et historique, telle est votre volonté ? Que les femmes deviennent Actrices de l’histoire en cours, au lieu d’en être exclues ? C’est ce qui s’est joué au moment de la «révolution de jasmin» en Tunisie, avec l’écriture de la nouvelle Constitution, lorsque les conservateurs voulaient revenir sur le statut de la femme obtenu à la fin des années 50. Contrairement au lendemain de la Révolution française où on observe ce que j’appelle la «démocratie exclusive» – les femmes sont dedans et empêchées d’être égales – et non excluante, comme dans l’Antiquité, les Tunisiennes ont pu résister à leur éviction, comme des actrices de l’histoire et de leur histoire. Elles ont résisté et elles ont gagné. Au temps de la Révolution française, d’Olympe de Gouges à Madame de Staël, les femmes n’eurent pas les moyens de résister ; trop seules, trop peu nombreuses. Vous évoquez le «dérèglement» des représentations. Où cela se manifeste-t-il ? La pratique de l’émancipation, depuis deux siècles, est de jouer sur deux tableaux, et même tous les tableaux! D’où les nécessaires reformulations du partage sexué dans l’espace social, dans la citoyenneté et sur le marché de l’emploi, et dans la singularité concernant la pratique artistique. Le «dérèglement», c’est la subversion des règles de l’intérieur de la tradition et non l’appel à tourner le dos à la tradition. Il ne s’agit pas d’utopie mais de désordre et de déséquilibre pour inventer de nouvelles représentations. Les éternelles disputes autour de la possibilité de la femme artiste en sont un creuset. Avec la classique répartition entre muse et génie, mais aussi avec l’effort proposé par Virginia Woolf de cesser de «s’expliquer sur son propre compte».

Geneviève Fraisse, philosophe, propos recueillis par Philippe Douroux et Balla Fofana, Libération, 26 & 27 mars 2016, N° 10838.

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