Le prix des livres et de la bière ; le Russe de chez Ford ; journalisme et secret des affaires ; la première et dernière pub d’un maître ; la danse bonheur.

Y Olé ! - Du 17 juin au 3 juillet au Théâtre National de Chaillot. © Photo : Patrick Berger.
Y Olé ! – Du 17 juin au 3 juillet au Théâtre National de Chaillot. © Photo : Patrick Berger.

Sunday Press 59

(…) Mon grand-père misait beaucoup sur moi, et espérait que je devienne un professeur émérite. Il m’avait légué ses nombreux livres, en me disant que je pourrais les vendre un jour pour financer mes études. En 1958, je suis allé chez un bouquiniste de Tokyo, qui ne m’a donné que 5 000 yens pour le tout ! Si mon grand-père avait su ça, lui qui était si fier de sa collection de livres ! En sortant avec cette somme en poche, je suis passé devant un bar à bières, et j’ai vu que la pinte était à 600 yens. J’ai fait le calcul : j’avais de quoi me payer une bière par mois pendant mon année d’études. Je n’en avais jamais bu. Chaque mois, je me suis donc offert une bière dont j’ai savouré religieusement chaque gorgée, en pensant à mon grand-père. Il me semblait que la bière devenait de plus en plus salée au fur et à mesure que je l’avalais. C’est une expérience très forte, restée intacte dans mon esprit. Elle m’émeut autant à chaque fois que j’y repense.

Oé Kenzaburô, prix Nobel de littérature, Télérama, 13 au 19 juin 2015, N° 3413.

(…) Ce qu’il trouvait de bien chez Ford, que m’a expliqué le vieux Russe aux confidences, c’est qu’on y embauchait n’importe qui et n’importe quoi. « Seulement prends garde, qu’il a ajouté pour ma gouverne, faut pas crâner chez lui, parce que si tu crânes on te foutra à la porte en moins de deux et tu seras remplacé en moins de deux aussi par une des machines mécaniques qu’il a toujours prêtes et t’auras le bonsoir alors pour y retourner ! » Il parlait bien le parisien ce Russe à cause qu’il avait été « taxi » pendant des années et qu’on l’avait vidé après une affaire de cocaïne à Bezons et puis en fin de compte qu’il avait joué sa voiture au zanzi avec un client à Biarritz et qu’il avait perdu. C’était vrai, ce qu’il m’expliquait qu’on prenait n’importe qui chez Ford. Il avait pas menti. Je me méfiais quand même parce que les miteux ça délire facilement. Il y a un moment de la misère où l’esprit n’est plus déjà tout le temps avec le corps. Il s’y trouve vraiment trop mal. C’est déjà presque une âme qui vous parle. C’est pas responsable une âme.

Céline (Voyage au bout de la nuit), le un, 10 juin 2015, N° 60.

(…) En clair, un journaliste pourra demain être écouté, lu, enregistré au seul prétexte qu’il travaille sur un dossier sensible. Et on ne parle pas là des seules affaires de terrorisme puisque le champ d’application de cette surveillance a été élargi dans le texte de loi à la défense des intérêts économiques et scientifiques de la France, à la lutte contre les violences collectives pouvant troubler l’ordre public, ou encore à la criminalité et à la délinquance organisées. Comment assurer dans ces conditions la confidentialité nécessaire à la réalisation de certains sujets ? Comment garantir aux témoins et autres lanceurs d’alerte la protection du secret des sources, condition sine qua non du bon exercice de notre métier ? Un malheur ne venant jamais seul, voilà que le Parlement européen s’y se prononcer sur un projet de directive pour renforcer le « secret des affaires ». Là encore, les journalistes ne sont pas les premiers visés par ce texte destiné à mieux lutter contre l’espionnage économique. Mais ils pourraient bien en faire les frais par ricochet, puisqu’ils risqueraient d’être traînés en justice avec leurs sources par une entreprise, à partir du moment où celle-ci considère qu’une information ayant une valeur économique a été divulguée. On se souvient du tollé qu’avait provoqué une disposition similaire, lors des débats sur la loi Macron au printemps dernier. Au point que l’article en question avait fini par être retiré. Cette fois-ci, c’est à l’échelle européenne que le combat se mène. Une pétition a d’ailleurs été lancée par la journaliste de France 2 Élise Lucet.

Matthieu Croissandeau, L’OBS, 11 au 17 juin 2015, N° 2640.

(…) Si l’on ne doutait pas que Manoel de Oliveira étreignit des désirs de cinéma jusqu’à sa mort, le 2 avril, à 106 ans. On ne pouvait suspecter qu’il avait embrassé aux tout derniers jours une nouvelle carrière : celle de publicitaire. EDP, fournisseur d’énergie au Portugal, vient pourtant de rendre publique sa nouvelle campagne, « Um Século de Energia », soit quelques courts spots articulés autour d’un docu d’une quinzaine de minutes, qui sont l’œuvre du maître. Sa toute dernière oeuvre. Et, à notre connaissance, sa première pub. Vendu tardif, Oliveira ? L’idée qui sous-tend le projet apparaît si limpide que l’on s’explique sans mal qu’elle ait pu le séduire : l’évocation d’un siècle d’acheminement d’électricité et de transmutations énergétiques par un artiste qui aura lui-même tout traversé de ce siècle. Ce très beau petit film consiste en un amalgame de plans tournés en mars et de citations d’un court documentaire réalisé en 1932 par Oliveira lui même, Hulha Branca, sur l’inauguration d’une centrale hydraulique de l’entreprise de son père, «le pionnier de l’éclairage électrique au Portugal», selon lui. En des plans magnifiques, sa caméra ausculte l’écoulement du temps à même un ballet d’éoliennes (écho aux moulins donquichottesques de son dernier court métrage), des entrelacs de filins électriques, les imposantes conduites de métal qui innervent le paysage naturel, dans un recouvrement par le cinéaste de la charge poétique de la contemplation de ces motifs usés à force d’occurrences pubeuses. Par-delà l’hommage au père se font jour d’autres jolies boucles, dont ce plan où l’ode aux énergies s’achève sur une danse de femmes, baignées seulement de la lumière naturelle de la fin du jour.

Julien Gester, Libération, 13&14 juin 2015, N° 10595.

(…) Déjà, dans Don Quichotte, Montalvo convoquait le souvenir de sa grand-mère en train de lui raconter des fables et des récits en catalan. « Je ne suis pas très original, commente- t-il. J’ai d’abord fait des études d’architecture et d’arts plastiques comme mon père, pour devenir danseur et chorégraphe comme ma mère. » Avec une verve de conteur qui doit tout à son aïeule. Composé de deux parties, l’une sur Le Sacre du printemps de Stravinsky, l’autre sur des musiques populaires espagnoles – « un Picasso et une toile d’un peintre du dimanche côte à côte », résume Montalvo –, Y Olé ! plonge dans la malle aux souvenirs. Le chorégraphe y réincarne sur scène les grandes fêtes qui rassemblaient dans les années 1950, dans les camps de réfugiés d’Arzens, près de Carcassonne, les Espagnols, les Marocains, qui venaient faire les vendanges. Les parents de José avaient fui le franquisme. « Ils avaient quitté dans une extrême urgence un pays qu’ils aimaient et ils devaient apprendre à en aimer un autre. Mon père, architecte, devait attendre la reconnaissance de ses diplômes. Mais, malgré la pauvreté, tous les prétextes étaient bons pour organiser des fêtes flamencas amicales. » C’est là que le petit José contemplait sa mère en train de danser, s’enivrait de la liberté des corps délivrés par la musique. « C’étaient des moments intenses de pure gratuité, de pur bonheur, se souvient-il. Ce sont peut-être mes scènes primitives, mes nuits originelles, celles où est née ma passion pour la danse. Evidemment, tout est transformé sur scène, mais les chansons sont réelles et, lorsque je les ai réécoutées, j’ai eu du mal à retenir mes larmes. C’était un mélimélo musical avec un peu de Beatles par-ci par-là, et je crois que mon goût pour le métissage vient aussi de là. »

José Montalvo, propos recueillis par Rosita Boisseau, M le magazine du Monde, 13 juin 2015, n°195.

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