L’exigence de Jean Nouvel mise au pilori ; Le partage du gâteau par les djihadistes ; La perte du gâteau communiste ; Le français d’abord ; La Fable des abeilles.

La révélation d'un jeu de dupe où la défausse des politiques sur les coûts réels des projets - notamment culturels mais pas seulement - est masquée... de peur d'apparaître comme dépensier. L'expression de la faiblesse et de la couardise des pouvoirs...
La révélation d’un jeu de dupe où la défausse des politiques sur les coûts réels des projets – notamment culturels mais pas seulement – est masquée de peur d’apparaître comme dépensier. L’expression de la faiblesse et de la couardise des pouvoirs… qui se défaussent sur un bouc émissaire classique et vite trouvé : le créateur.

Sunday Presse 60

(…) « Capricieux, dispendieux, toujours en retard », la rumeur, pas toujours infondée mais non sans arrière-pensées, accable l’architecte star Jean Nouvel et sa (superbe et mal finie) Philharmonie de Paris. La réalité est plus retorse. Dans cette partie de poker menteur où chacun savait – la Ville, le Ministère, l’architecte et l’entreprise – que les chiffres annoncés au concours, en 2007, étaient largement sous-évalués pour plaire à Bercy, il fallait une victime expiatoire : l’époque ne permet plus d’afficher un coût final trois supérieur au budget. Alors, sus à l’architecte, soudain décrit au mieux comme un fumeux rêveur, au pis comme un dangereux irresponsable, à qui il convient de ne confier que la déco d’un bout de façade, pour laisser les choses sérieuses – le chantier, le béton et l’argent – aux ingénieurs, aux promoteurs et aux banquiers. En pointant Nouvel, c’est l’audace et l’exigence qu’ils visent. Et l’architecture qu’ils ont dans le collimateur.

Luc Le Chatelier, Télérama, 27 juin au 3 juillet, N°3415.

(…) Ici, nul code pénal n’est nécessaire. Les peines sont prononcées sur la base de la charia par des tribunaux institués par les djihadistes. Les exécutions publiques sont décrites comme quotidiennes par nos interlocuteurs. Dans le camp de déplacés de Baharka, dans la grande banlieue d’Erbil, sous une tente surchauffée, cernée par les détritus et les rigoles d’eau usées chauffant au soleil, Abdullah se souvient avec horreur d’une scène dont il a été témoin au début de la prise de la ville : « Ils ont amené un jeune homme en pleine rue et lui ont jeté des pierres au visage, jusqu’à ce qu’il en meure. » La lapidation sanctionne généralement à Mossoul les délits à caractère sexuel, comme l’adultère. Cela n’empêche pas l’EI, par ailleurs, d’organiser le viol en masse d’esclaves yézidies par ses combattants et par quelques civils fortunés qui ont fait leurs emplettes sur les marchés aux esclaves. Les vols, eux, sont sanctionnés par l’amputation d’une main. Les décapitations sont la règle pour les infractions jugées plus graves. D’après un ancien résident de Mossoul, « on exécute presque tous les jours des gens accusés de toutes sortes de délits, parfois convaincus d’espionnage. Les gens de Daech font irruption sur une place et regroupent la population présente. L’un d’entre eux lit le jugement du tribunal, un autre tranche la tête du condamné ». Abdullah, à Mossoul, assure que les amputations sont de plus en plus fréquentes : « Les conditions de vie se détériorent : les habitants n’ont d’autres choix que de voler. » Les hommes accusés d’homosexualité sont quant à eux précipités du toit de l’ancienne caisse des retraites, sur la place du gouvernement. « S’ils survivent à leur chute, ils sont achevés à coup de pierre », raconte un déplacé. (…) Ancien professeur, Imad décrit la manière dont les djihadistes se sont partagés le gâteau : « Les quartiers centraux comme les espaces verts du bord du Tigre, les rues proches de l’université, et El Zouhour, un quartier chic, appartiennent aux partisans de Daech. Certains y ont ouvert des restaurants, beaucoup se sont attribué les belles maisons de riches Mossouliotes déplacés. On peut y croiser de nombreux combattants étrangers qui ont troqué leurs existences probablement médiocres en Europe ou ailleurs pour vivre comme des seigneurs chez nous. »

Allan Kaval, M le magazine du Monde, 27 juin, n° 197.

(…) Zhou Yongkang doit abandonner son plan, se résigner à manigancer en coulisses comme n’importe quel mandarin retraité. Mais Xi Jinping fait emprisonner trois cents proches de Zhou, son ennemi, dont dix membres de sa famille et une vingtaine de secrétaires et gardes du corps. La méthode, baptisée « arracher les dents du tigre avant de poignarder son cœur », consiste à dresser, grâce aux confessions des acolytes, le tableau complet des forfaits du fauve avant de lui porter l’estocade. Le procès s’étant tenu à huis clos, on ne connaît pas l’ampleur exacte des méfaits commis par Zhou et son clan. On sait que les procureurs ont saisi l’équivalent de 90 milliards de yuans (environ 1 milliard d’euros), confisqué 300 appartements et villas, 60 voitures, des antiquités, des œuvres d’art, de l’or… Ainsi que les actifs d’une quarantaine de sociétés. Résultat : le Parti, unanimement scandalisé, s’est rallié à la décision de punir le coupable. Y compris le protecteur, Zeng Qinghong, horrifié par l’« aventurisme politique » de son ancien protégé aux dents longues.

Ursula Gauthier, L’OBS, 25 juin au 1er juillet, N°2642.

(…) On s’est beaucoup crispé sur la défense du latin. (…) Qui dit latin dit grammaire. Or les enfants qui entrent au collège ne la connaissent pas, parce qu’on ne la leur apprend pas. Les heures de français ont brutalement chuté depuis les années 70-80, sans parler des méthodes d’apprentissage et de la pratique des textes. On ne le dira jamais assez : un enfant qui ne dispose à l’entrée du collège que de 300 mots par rapport à son voisin qui en maîtrise 1000 est condamné d’avance. Aucun avenir scolaire, ni intellectuel, ni social. Les discussion autour de la réforme du collège et des programmes ne sont que du vent tant qu’on n’aura pas pris à bras-le-corps le seul problème qui compte et détermine tout le reste : la lecture, la grammaire, le vocabulaire et l’orthographe, l’expression écrite et orale. Et puis une approche des grands textes classiques qui n’aboutisse pas à ce qu’il faut bien nommer chez beaucoup d’adolescents et de bacheliers : la ferme résolution de ne plus lire un livre, la haine de la littérature. Défendons d’abord le français !

Pierre Nora, historien, membre de l’Académie française, Marianne, 26 juin au 2 juillet, N°949.

(…) Sur le plan philosophique, la fable de Mandeville (Fable des abeilles – 1714) n’est qu’un avatar de la théodicée de Leibnitz, dont elle copie la structure : si l’on considère l’ensemble, si l’on se place du point de vue de la totalité sociale, le mal (l’égoïsme) n’existe pas vraiment puisqu’il sert à engendrer un plus grand bien de sorte que Dieu ne saurait en être tenu pour responsable. Cette idée servira bientôt de matrice aux doctrines libérales de la « main invisible », à ces théories du marché que Hegel qualifiera de « ruse de la raison », puisque selon elles, l’intérêt général se dégage comme par malice de la libre poursuite des intérêts privés, y compris les moins altruistes – l’intervention vertueuse de l’État étant presque toujours porteuse d’effets pervers calamiteux. Cette vision du monde suscitera jusqu’à nos jours l’ire des républicains purs et durs, mais trop souvent, leurs critiques étatiques et moralisantes se solderont dans la réalité par un échec, tant il est vrai que ce qui vaut en éthique n’est pas forcément bon pour l’économie.

Luc Ferry, philosophe, le un, 24 juin, N°62.

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