L’histoire pavée d’intolérances mortelles / De « l’attentat-suicide » à la mort consacrée / « Ça » n’intéresse pas les ouvrières / Élargir la diversité des publics / La terrible règle des 3 D.

Petite anthologie du dessin politique, d’Honoré, éditions de La Martinière, 288 p., 25€.
Petite anthologie du dessin politique, d’Honoré, éditions de La Martinière, 288 p., 25€.

(…) Honoré n’a évidemment pas conçu chaque dessin comme une pièce d’anthologie. Il travaillait, comme tout journaliste, dans l’urgence quotidienne. Le livre peut cependant passer pour une anthologie, écrite et dessinée aujourd’hui pour retracer les vingt dernières années de notre histoire. Certains dessins pourraient passer pour des prémonitions, comme ceux, datant de plus de dix ans, où il imagine bûchers et autodafés contemporains. Mais elle avait déjà commencé, cette histoire pavée d’intolérance mortelle. Des personnages oubliés resurgissent, comme Saddam Hussein, ses complices et ses obligés, comme Bush avec ses mensonges justifiant une guerre catastrophique. Quand Honoré se fait graphiquement violent, c’est pour dénoncer, sinon conjurer, cette violence qui n’a cessé de monter, au long des vingt dernières années rassemblées dans l’anthologie. Il n’était en rien un ennemi à abattre, fût-ce au nom d’une obscure cause des peuples. Il ciblait toute manifestation de fanatisme, en n’épargnant aucune religion et même en ciblant l’hypocrisie de l’Église catholique plus souvent que le fanatisme islamique. À quelques jours de sa mort, il ironisait sur les voyages des jeunes Français choisissant de rejoindre Daech plutôt qu’un séjour Erasmus. En janvier 2015, Honoré s’amuse de l’optimisme de François Hollande et oppose un rire grinçant au calife Al-Baghdadi, qu’il image présentant des vœux de santé. Drôle jusqu’au bout, mais sans savoir que le bout était si proche. Dix-huit mois plus tard, Charlie est devenu un symbole, presque une ligne de fracture dans la société. Ceux qui s’en réclament et ceux qui le rejettent semblent bien avoir oublié ce journal de dessinateurs, tous différents. Honoré avait inventé la peinture satirique de presse, sans jamais prétendre fonder un genre : il fut un maître.

Guy Konopnicki, Marianne, 15 au 21 avril 2016, n° 2684.

(…) Oui, la mort doit être lumineuse, sublime, transcendante. Pour le héros, la mort est une promotion, mourir de cette manière est une offrande au groupe, une consécration presque divine. C’est pourquoi les fanatiques qui se font exploser dans une foule pour tuer le plus d’ennemis possible ne se suicident pas, ils offrent leur mort à Dieu. Ce n’est pas un « attentat-suicide », comme on le dit souvent, c’est une mort consacrée. La religion donne la promesse : ils vivront auprès de Dieu après leur mort. Ce sont des proies faciles, ces gosses déculturés, d’autant qu’il y a une perspective d’au-delà. Etant héroïsés, ils seront encore plus aimés après leur mort qu’au cours de leur vie. Puisqu’ils disent : je suis désireux de mourir pour que vous viviez mieux. C’est une déclaration d’amour. Ils se font aimer comme ça, et s’ils meurent on va les aimer encore plus. (…) Les rituels religieux sont transcendants. Chacun doit s’y soumettre, et dans un contexte de guerre, la moindre divergence fait l’effet d’une trahison. Dans le récit totalitaire, celui qui s’y soumet éprouve la moindre divergence comme un blasphème qui légitime la mort du mécréant. C’est tellement facile de se laisser envoûter par les lyrismes totalitaires. Quand on commence à accepter une relation d’emprise, il devient de plus en plus difficile de s’en dégager. Quand on est faible, il y a de grands bénéfices à se soumettre à l’instructeur, au recruteur, au chef. (…) Il s’agit de jeunes qui ne peuvent pas contrôler leurs pulsions et sont devenus délinquants, jusqu’au jour où ils rencontrent un maître, un fanatique religieux ou politique qui s’empare de leur psychisme. Ils perdent alors leur liberté intime et fourniront l’armée des pseudos-héros, des naïfs exploités à mort par des puissances spirituelles, idéologiques ou financières. Ils bouillonnent, ça bouillonne de partout. La course à l’amok – qui vient du malais et signifie « rage incontrôlable » – est une illustration de ce phénomène insensé. C’est un accès subit de folie meurtrière qui s’achève avec la mort de l’individu après qu’il a lui-même tué un nombre considérable de personnes. C’est une longue course écervelée. On court l’amok sans raison valable. On n’est pas dans le monde du rationnel, on est dans le monde de la perte de régulation émotionnelle. Il n’y a pas de culture, il n’y a pas de mots, on est soumis à quelque chose qui déclenche – c’est volontairement que j’emploie le mot « déclencher » – une émotion qu’on ne sait pas contrôler. Prisonniers de leurs émotions au nom d’une morale perverse – les nazis ont commis des crimes incroyables au nom d’une morale supérieure -, ils se laissent embarquer, et le plus sincèrement du monde, tuent le plus de gens innocents qu’ils peuvent, tous ceux qu’ils croisent. Sachant qu’ils vont tuer jusqu’à ce qu’ils soient tués à leur tour.

Boris Cyrulnik, psychiatre, L’OBS, 14 au 20 avril 2016, n° 2684.

(…) Mais si les féministes actuelles reconnaissent la philosophe comme une figure tutélaire de la libération de la femme, elles ne partagent pas toutes sa conception universaliste de l’égalité. Trente ans après sa mort, le 14 avril 1986, que reste-t-il de Simone de Beauvoir en 2016 ? Icône de la lutte pour l’égalité des sexes, Simone de Beauvoir a posé des jalons que la société moderne transforme et renomme. Tout le monde connaît cette phrase désormais célèbre du Deuxième sexe : « On ne nait pas femme : on le devient. » Peu, en revanche connaissent la suite : « Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ; c’est l’ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu’on qualifie de féminin. Seule la médiation d’autrui peut constituer un individu comme un Autre. En tant qu’il existe pour soi, l’enfant ne saurait se saisir comme sexuellement différencié. » Aujourd’hui, on appellerait cela la théorie du genre… Quand en 1949, Simone de Beauvoir publie Le Deuxième sexe, elle libère un mouvement infini et profond : 20 000 exemplaires du premier tome sont vendus en une semaine ! Le scandale est énorme, François Mauriac hurle. Camus lui reproche d’avoir ridiculisé le mâle français. Des libraires refusent de le vendre, le Vatican le met à l’index et le parti communiste, décrète que « ça » n’intéresse pas les ouvrières. Mais en 1986 quand l’auteur des Mandarins – prix Goncourt 1954 – meurt, Élisabeth Badinter s’exclame : « Femmes, vous lui devez tout ! »

Valérie de Senneville, LES ÉCHOS WEEK-END, 15&16 avril 2016, n° 27.

(…) Le dégel financier (de 50 millions d’euros pour la culture) permet de tenir nos engagements sur l’éducation artistique et culturelle et l’aide à la création. Nous allons déployer des crédits nouveaux, notamment pour soutenir les compagnies de théâtre et de danse et les ensembles musicaux, l’accompagnement de résidences d’artistes, de plasticiens et de photographes, et pour ouvrir les bibliothèques le dimanche. J’ai décidé de consacrer 15 millions d’euros aux conservatoires qui s’engageront à favoriser la diversité des publics. (…) Une soixantaine de compagnies vont bénéficier du label compagnie nationale, dont celles de Joël Pommerat, de Julien Gosselin, ou de Phia Ménard. Cela va leur donner un véritable élan pour leurs projets. C’est une démarche pérenne qui vise à soutenir ces compagnies, qui sont hors des structures institutionnelles et qui apportent un souffle différent à la création. (…) Il s’agit d’étendre des initiatives existantes. Par exemple, l’éducation au cinéma. On ne touche que 12 % d’une classe d’âge. Je souhaiterais élargir l’éducation à l’image pour les élèves de primaire. Avec Laurent Bayle à la Philarmonie, nous voulons aussi étendre le projet Démos, ces orchestres composés d’enfants qui, sans connaître le solfège, abordent la musique par la pratique collective. (…) Il faut commencer par agir au niveau des écoles supérieures d’art. À nous de trouver des dispositifs pour les ouvrir davantage à une génération qui soit à l’image de la France, qu’on retrouvera demain au théâtre et au cinéma. Je pense à ce que tente Claire Lasne-Darcueil au Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris ou Arnaud Meunier à l’école de la Comédie de Saint-Étienne. Ce sont des exemples à suivre. La politique de nominations des dirigeants d’établissements culturels doit aussi refléter la réalité de la société. (…) Il faut avant tout se réjouir d’avoir un réseau d’écoles d’art territoriales de grande qualité. J’entends les inquiétudes sur la reconnaissance de la spécificité de ces écoles où les enseignants sont des artistes. C’est pour cela que la loi en cours de discussion prévoit la création d’un Parlement des écoles, qui sera un lieu de débats et aussi de prise de décision. (…) Nous avons la chance d’avoir un réseau exceptionnel de plus de 1200 « musées de France ». Je vais lancer une réflexion collective sur les enjeux du musée du XXIe siècle. Quel musée pour permettre le dialogue entre les cultures, pour contribuer à l’éducation citoyenne et nous rassembler ? Ouvrir les musées, c’est aussi se déployer hors les murs. Le maire de Clichy-sous-Bois [Olivier Klein] expliquait très bien, à l’occasion du comité interministériel à l’égalité et à la citoyenneté à Vaulx-en-Velin [mercredi], comment le Quai Branly, qui vient faire des ateliers nomades dans sa ville, a changé le rapport des publics au musée et à l’œuvre. (…) Dans les musées comme dans les bibliothèques, nous voulons améliorer l’accessibilité du public. Les bibliothèques sont des lieux de culture et de transmission des savoirs. Il faut les ouvrir davantage. C’est une question d’égalité. Il existe un réseau de 16 000 bibliothèques sur tout le territoire. Nous allons accompagner dès cette année celles qui ouvrent le dimanche. Nous avons déjà identifié une cinquantaine de collectivités.

Audrey Azoulay, ministre de la culture, propos recueillis par Ève Beauvallée, Élisabeth Franck-Dumas et Frédérique Roussel, Libération, 16&17 avril 2016, N° 10855.

(…) Une épouse de commerçant qui trouve son mari en larmes avant de découvrir un petit mot suicidaire sur l’oreiller ; un entrepreneur du bâtiment qui ne dort pas plus de deux heures par nuit depuis six mois ; trois artisans qui, en 2014, ont mis fin à leurs jours dans le sud de la Vendée ; ce patron de 58 ans qui, début mars, s’est immolé par le feu dans la cour de son entreprise de BTP, à Vieux-Ferrette (Haut-Rhin)… Des exemples comme ceux-là, Olivier Torrès en égrène par dizaines. À 49 ans, cet enseignant-chercheur, spécialiste des PME à l’université de Montpellier, ne se sépare jamais d’un petit bout de papier jauni aux bords abîmés, qui a fini par se déchirer en deux. Cela fait huit ans qu’il conserve dans son portefeuille cette brève du quotidien régional Midi Libre résumant le suicide d’un patron de PME, poussé à bout par les difficultés financières de son entreprise. « Le même jour, raconte le chercheur, le journal consacrait une pleine page au suicide d’un salarié du technocentre Renault de Guyancourt. Mais pourquoi l’un a droit à une page et l’autre à quelques lignes dans la rubrique fait divers ? Au nom de quoi ? » Il a la réponse : « Dans le monde du travail, on a longtemps estimé que la souffrance naissait de la domination. Le patron étant le dominant, il ne peut donc pas être concerné. » Un postulat que le chercheur s’emploie depuis à démentir. En 2009, il a créé l’observatoire Amarok, spécialisé dans l’étude de la santé des dirigeants de PME. L’objectif ? Explorer cet aspect méconnu du tissu économique, qui compte pourtant plus de 3 millions d’acteurs. En France, plus de 99 % des entreprises sont des PME, selon l’Insee. Plus de 1 000 patrons de petites et moyennes entreprises ont ainsi été auscultées à ce jour, à raison de six questionnaires par an, réalisés par téléphone, portant sur leur sommeil, leur niveau de stress, de frustration, d’angoisse, de difficultés financières… Conclusion : « Guidés par « l’idéologie du leadership », qui ne laisse aucune place au moindre signe de faiblesse, les petits patrons en difficulté ignorent leur mal-être, sacrifient leur santé et s’isolent. » Olivier Torrès ne compte plus les fois où il a entendu ces mots : « Je n’ai pas le temps d’être malade », « Sans moi, l’entreprise va déposer le bilan », « Je n’ai pas le droit d’échouer », «  Je vais y arriver ». Face aux difficultés, au surendettement, à la faillite, aux licenciements et aux carnets de commandes vides, ils travaillent soixante heures par semaine, suppriment leurs loisirs, rognent sur leur vie de famille, perdent le sommeil… Jusqu’à l’épuisement professionnel. « Chez ces entrepreneurs, le risque de burn-out tourne autour de 10 % », évalue le président d’Amarok, qui évoque, dans le désordre, la règle des 3 D : dépôt de bilan, dépression, divorce. Cette découverte l’a conduit à aller plus loin. En septembre 2015, dans le cadre de l’observatoire, il a ouvert une ligne d’écoute à destination de ces hommes et femmes en détresse.

Louise Couvelaire, M le magazine du Monde, 16 avril 2016, N° 239.

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