Nord-Sud, le simplisme des formules occidentales / La fin de la synthèse hollandaise / Petit et grand « coin » du français / La liberté pour les plus pauvres / Passer la nuit dans les musées

Le peintre espagnol Miquel Barceló à Paris : expositions à la BNF (75013) du 22 mars au 28 août et du 22 mars au 31 juillet au musée Picasso (75003).
Le peintre espagnol Miquel Barceló à Paris : expositions à la BNF (75013) du 22 mars au 28 août et du 22 mars au 31 juillet au musée Picasso (75003).

Le champ de bataille du monde a quitté l’Europe et s’est déplacé vers le Sud, en Afrique sahélienne et centrale, au Moyen-Orient, voire en Asie centrale. Les nouveaux conflits qui ont fait souche ne sont plus des conflits de puissance mais de faiblesse. La puissance militaire ne décide plus de l’issue de belligérances désormais dérivées de la faiblesse des institutions et des sociétés du Sud. Et surtout, l’agenda international est commandé par le processus de décomposition qui les environne et les affecte. Les principaux conflits du monde, au Sahel par exemple, cumulent une décomposition des institutions politique et étatique, une quasi-inexistence des nations et des contrats sociaux ainsi qu’une extrême faiblesse du développement socio-économique. Les puissants ne décident plus ni des frontières ni des conflits: ils ne font que réagir ou tenter de contenir. Le début de notre XXIe siècle a été davantage marqué par des événements enclenchés par un Ben Laden ou un Al-Baghdadi que par un Bush. Barack Obama est le premier président Américain qui a compris les limites de la posture réactive de la puissance et qui a donc amendé la routine interventionniste. (…) La décolonisation a complètement échoué pour deux raisons. La première est le simplisme de la formule : on pensait pouvoir plaquer notre modèle sur d’autres. Les Occidentaux estimaient que ces pays se décoloniseraient pour devenir des États à leur image. Paradoxalement, les principaux importateurs et les promoteurs de la reproduction du modèle occidental se trouvaient parmi les nationalistes qui avaient lutté le plus farouchement contre les puissances coloniales. Ils avaient appris ce modèle chez le colonisateur – Nehru a été formé à Cambridge –, et les plus turbulents des indépendantistes africains ont fait leur apprentissage en métropole. Mais comme ce modèle politique Européen s’avère non-reproductible, il perdit sa légitimité, et souvent s’effondra. L’affaissement de tous ces États du Sud est la première cause des conflits d’aujourd’hui.

Bertrand Badie, propos recueillis par Marc Semo et Catherine Calvet, Libération, 19 & 20 mars 2016, N° 10832.

(…) Aujourd’hui, la synthèse hollandaise de 2012 a vécu. Ce sont Martine Aubry et ses amis qui l’ont tué avec leur tribune. Il y a deux gauches : l’une qui a envie d’exercer le pouvoir et qui a le sens des responsabilités, et l’autre qui refuse le réel. Cette gauche-là aussi aura son candidat, et même sans doute plusieurs. (…) Si la candidature de François Hollande est annoncée lors des vœux de décembre ou en janvier, cela me semble compliquer d’organiser une primaire « ouverte » dans un délai aussi court. Mais le PS a d’autres procédures. Il peut faire voter ses seuls militants ou les membres du conseil national. Après tout, c’est ainsi que nous désignions notre candidat jusqu’en 2012. Et, en 1995, Lionel Jospin a été candidat contre le premier secrétaire, Henri Emmanuelli. Jospin a gagné largement, et nul ne l’a accusé d’avoir fracturé le PS. Alors si l’an prochain, il y a un vote des militants pour départager Benoît Hamon, Christian Paul et Manuel Valls, je ne suis pas inquiet du résultat.

Philippe Doucet, député PS du Val-d’Oise, propos recueillis par Renaud Dély, L’OBS, 17 au 23 mars 2016, n° 2680.

« À la royauté du français nous devons la moitié de notre ignorance. Tous les hommes instruits de la Terre savent au moins deux idiomes, le leur et le nôtre ; nous, dans notre petit coin, nous ne lisons que nos livres et ce qu’on veut bien nous traduire. C’est pourquoi nous sommes en dehors du monde et de plus en plus dédaignés par lui. Quand le français aura cessé d’être le lien social, la langue politique, la voix générale, nous apprendrons les idiomes devenus à leur tour « universels », car sans doute il y en aura plusieurs, et nous y gagnerons de la science, de l’étendue d’esprit et plus d’amour pour notre français. Comme nous espérons que l’idiome élégant dont nous avons hérité vivra longtemps un peu grâce à nous, beaucoup grâce à l’Afrique et au Canada, devant les grandes langues qui se partageront le monde, nos arrières-petits-fils auront pour devise : “Aimer les autres, adorer la sienne ! ’’ »

La France, l’Algérie et ses colonies, 1886.

(…) J.-P. Le G : Il ne faudrait pas que l’« égalité » devienne un maître mot autoréférentiel auquel on se raccroche dans le champ des ruines idéologiques de la gauche. Dans la devise républicaine, je tiens à lier les notions de liberté et d’égalité. L’idéal de la citoyenneté républicaine implique la lutte contre les inégalités et, s’il y a une chose à laquelle je tiens, dans l’héritage de la gauche, c’est l’idée que Carlo Rosselli résumait en ces termes : « Le socialisme, c’est quand la liberté arrive dans la vie des gens les plus pauvres. » L’égalitarisme triomphant et la proclamation d’un droit à la « réussite pour tous », associés à l’antiélitisme de principe, ont tendu, depuis une quarantaine d’années, à détourner la gauche française de cette exigence. Aujourd’hui, rien n’est plus urgent que de repenser la question de la promotion sociale et se demander comment former à nouveau des élites issues du peuple. Quant au mouvement ouvrier, je pense, contrairement à vous, qu’il est mort et qu’il faut sortir des anciens schémas. (…) Je suis résolument moderne et, en même temps, résolument conservateur dans ce magma de la postmodernité et de son individualisme autocentré et victimaire (…) R.M. : L’égalité, ce n’est pas seulement la redistribution des richesses, mais le partage des avoirs, des savoirs et des pouvoirs. (…) En fait, il faudrait parler d’« égaliberté », comme nous y invite le philosophe Étienne Balibar. Mais la liberté est fragile si elle n’est pas soutenue par l’expansion d’une citoyenneté, qui est aujourd’hui bien hésitante.

Jean-Pierre Le Goff, sociologue, et Roger Martelli, historien, propos recueillis par Alexis Lacroix, Marianne, 18 au 24 mars 2016, N° 988.

(…) L’insularité produit des gens capables d’être heureux sans sortir de chez eux ou des gens qui ont la bougeotte : moi. Cela vient probablement de l’angoisse d’être entouré d’eau. Très jeune, j’ai voyagé pour admirer les musées. J’en découvre encore, comme celui, magnifique, de Leipzig, où j’ai pu voir La Chocolatière, du peintre suisse Jean Étienne Liotard (1702-1789). Plutôt que de copier, je dessine des fragments que j’aime bien. J’aime retourner au Musée archéologique de Naples ou à celui du Caire. J’adore le Louvre et le Prado, où on me laisse passer la nuit. Je regrette l’époque où les peintres anglais avaient un laisser-passer pour entrer à n’importe quelle heure au British Museum ou à la National Gallery. On considérait qu’à tout moment ils pouvaient avoir besoin de jeter un œil à un Velázquez, ce qui est vrai ! Mais ce que je préfère, c’est la grotte Chauvet, dont on ne mesure pas encore l’importance. On y appréhende autrement le temps. Là, on parle de trente-six mille ans, et non de l’époque de nos grands-parents.

Miquel Barceló, peintre, propos recueillis par Yasmine Youssi, Télérama, 19 au 23 mars 2016

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