Se mesurer au chaos avec Deleuze ; le revanchisme de Poutine ; Andromaque en Israël ; le travail esclave ; Agatha Christie à Badgad.

Sunday Press /14

Capture d’écran 2014-07-21 à 10.23.02(…) Les temps sont révolus où pouvaient paraître séduisantes les doctrines qui promettaient à leurs adeptes, à l’aide d’une poignée de concepts simplificateurs, l’accès à la salle des machines de l’histoire du monde – voire à l’étage de l’administration de la tour de Babel. La vanité de toutes les constructions réalisées jusqu’ici dans le domaine de la philosophie de l’histoire saute aux yeux, et tout le monde de nos jours en sait suffisamment pour afficher un certain sourire lorsqu’il entend des expressions comme « esprit du monde », « progrès universel » ou « objectif de l’histoire »… Cela dit, si les grands récits connus, le chrétien, le libéral progressiste, l’hégélien, le marxiste, le fasciste ont été démasqués, pour rester poli, comme des tentatives inadéquates de maîtriser la complexité du monde, cela ne dispense pas pour autant la pensée de l’effort visant à produire une optique capable de saisir les détails saisissables d’un tout qui pratique l’esquive. Comme disait Deleuze, « que serait penser s’il ne mesurait sans cesse au chaos ? »

Peter Sloterdijk, interview d’Alain Dreyfus, Marianne

du 18 au 24 juillet 2014, n° 900.

 

(…) Soutenu par ses élites et une grande partie de son opinion publique, Vladimir Poutine a décidé que les règles du jeu fixées dans l’après-guerre froide par les Occidentaux sont caduques. Le moment fondateur a été l’effondrement à Kiev du régime prorusse de Ianoukovitch ; et l’acte de rupture, l’annexion de la Crimée. C’est un fait sans précédent en Europe depuis 1945. De nouveaux États sont nés dans des conditions parfois sujettes à caution, il y a eu des changements de frontières, mais jamais d’annexion par la force d’un territoire par un autre État. Le projet eurasiatique du président russe s’affranchit de toutes les règles en vigueur dans les relations internationales, non seulement depuis la fin de la guerre froide, mais même avant. Pour paraphraser le vieux jargon soviétique, nous pouvons dire qu’aujourd’hui, la Russie est entrée dans une phase revanchiste. C’est pour cela qu’il faut clairement fixer à Moscou, notamment en prenant au sérieux notre propre défense et en la redéployant vers l’Est. Il nous faut aussi aider les pays de l’ex-espace soviétique qui – comme l’Ukraine mais elle n’est pas la seule – veulent être libres à pouvoir l’être.

François Heisbourg, interview de Marc Semo, Libération du 19 & 20 juillet 2014, n° 10318.

 

(…) L’ancien président du Parlement israélien, Avraham Burg, voix isolée, le dit dans nos colonnes : la force militaire n’est pas une solution. Burg n’est pas atteint d’une crise d’angélisme irresponsable. Il sait qu’après le Hamas viendra le djihadisme, nourri d’une violence qui va continuer à entretenir le désir de vengeance. Dans un vide politique total, entre Israéliens et Palestiniens, ce qui monte, c’est la haine. Et ce qui vient à l’esprit, c’est un vers, d’une tragédie justement : « Peut-on haïr sans cesse ? et punit-on toujours ? » Racine, Andromaque (acte 1, scène 4).

Éditorial, Le Monde, du 19 juillet 2014, n° 21617.

(…) Qu’entendez-vous par « travail esclave » ? Nous avons adopté la définition du Bureau International du Travail (BIT), pour qui « la caractéristique la plus visible du travail esclave est le manque de liberté ». Il stipule quatre façons courantes de restreindre cette liberté : la servitude pour dettes, la confiscation de documents d’identité, l’accès difficile au site et la présence de gardes armés. C’est le cas du Brésil (plus de 40.000 travailleurs esclaves) bien qu’on n’y observe pas de vente d’esclaves. La principale raison d’être du travail assimilable au travail esclave est que les propriétaires des domaines ont besoin de main-d’œuvre dans des régions éloignées où il est difficile de la faire venir et de la garder et qu’ils ont recours à la tromperie et à des artifices illégaux, et même criminels, pour y parvenir. L’extrême inégalité entre les grands propriétaires et les paysans sans terre est le phénomène social qui préside au recours au travail esclave.

Hervé Théry, interview de Sylvain Cypel, le un,16 juillet 2014, n° 15.

(…) En effet, une élite anglaise et irakienne composée d’intellectuels, d’artistes et de politiques jouissait d’une existence de luxe, à la pointe de la modernité d’une vil- le occidentalisée, sans ressentir ni malaise identitaire ni souffrance morale. Agatha Christie appartenait à cette élite. La reine du roman policier a écrit deux livres ayant pour cadre Bagdad (Meurtre en Mésopotamie et Rendez-vous à Bagdad). Cette ville, elle l’avait découverte en 1928, lorsqu’elle était mariée à Archibald Christie, pilote de la Royal Air Force dont elle a gardé le nom après son divorce. C’est à Mossoul qu’elle a rencontré son deuxième époux, Max Mallowan, le célèbre archéologue, quand il travaillait en Irak avec son collègue britannique Campbell Thompson. Mallowan a participé à des fouilles à Mossoul, Khabour, Tell Brak. Il a découvert la citadelle de Shulman Seer et la statue de bronze très connue du roi akkadien Sargon. La haute société ne connaissait pas la romancière pour son goût français ou son mode de vie parisien, ni comme pianiste ou chanteuse d’opéra à la voix inégalable, ni pour la beauté qui était la sienne dans sa jeunesse. Par contre, elle était réputée pour la passion qu’elle vouait à l’archéologie. Ainsi s’occupait-elle de nettoyer les pièces découvertes par son mari, avant de les recouvrir de son châle bleu. Aujourd’hui, l’État islamique et au levant (EIIL) s’ingénie à détruire ces mêmes antiquités en raison de leur appartenance à des mécréants. Quel paradoxe de constater que mon pays, cosmopolite dans les années 1950… le reste avec EIIL.

Ali Bader, traduit par Maïté Graisse et par l’auteur, Le Monde,20 juillet 2014, n° 21618.

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