Steinbeck largue les amarres ; fils et téléphone de Poutine ; de Nadine à Clafoutis ; la violence des intégrismes juifs, chrétiens, musulmans ; renseignement, liberté de la presse et démocratie

Quand John Steinbeck prend la mer pour s'évader de la société des hommes.
Quand John Steinbeck prend la mer pour s’évader de la société des hommes.

Sunday Press / 66

« Le monde est malade aujourd’hui. Il y a des choses plus simples à apprendre au fond d’une crique que Hitler, le stalinisme ou la confusion du capitalisme… » écrit John Steinbeck en 1940. L’océan est un refuge. Il largue les amarres et tire sa révérence. « Le vaste monde s’éloigne très vite. La peur, la férocité, la contagion de la guerre, les incertitudes d’ordre économique… » La société des hommes l’effraie. En Europe, le chaos. En Amérique, l’hystérie. Les Raisins de la colère font de lui la cible de toutes les passions. On le traite de pervers ou de drogué, on brûle son livre dans les vallées de Californie, des admirateurs campent devant sa porte et le FBI mène l’enquête pour voir si ce roman, sur les pauvres gens déplacés par la grande crise de 1929, ne cacherait pas la menace d’un terrible activiste communiste. À bord du Western Flyer, qui a pris la mer à Monterey, le rythme s’alanguit, le moteur cogne doucement, le roulis amortit les humeurs, l’angoisse est « avalée par les anticorps de la tranquillité ». Rien de plus qu’ « un bateau et la mer ». (…) L’écrivain ne voyage pas seul. À la tête de l’équipage, son grand complice, Ed Ricketts, biologiste, séducteur et philosophe. Une « encyclopédie sur pattes », avec lequel Steinbeck sympathise ardemment depuis le début des années 1930, et qui s’est fait une spécialité de l’étude des invertébrés marins, « petits animaux, bons, aimables et sains » dont la vie pourrait donner des leçons. (…) Dans leurs bagages, les laborantins ont emporté des outils d’étude ainsi que des caisses de whisky, de brandy, et deux mille cent soixante bouteilles de bière pour agrémenter une observation dépassant largement le cadre de la biologie marine.

Laurent Rigoulet, Télérama, 8 au 21 août 2015, N° 3421-3422.

(…) Les hommes de Kadyrov, les « kadyrovtsy », conduisent Aslambek au deuxième sous-sol du QG de la police, le font asseoir sur une chaise et lui mettent un sac en plastique opaque sur la tête, qu’ils attachent hermétiquement avec du ruban adhésif. Aslambek étouffe. Avant qu’il ne suffoque totalement, un policier pratique une petite ouverture dans le sac. Il respire avec peine, mais il respire. « Puis ils m’ont dit : ‘’Tu racontes ou on commence. ‘’ J’ai répondu : ‘’Je n’ai rien à raconter. Je n’ai aucune idée de ce dont vous parlez ‘’ », se souvient Aslambek. Les agents commencent à le battre, sur le ventre, le visage, d’abord à coups de poing puis de pied. Malgré le violent passage à tabac, Aslambek reste muet. « On va voir », s’énervent ses bourreaux. Ils lui enfoncent un chiffon dans la bouche, attachent des fils électriques sur ses doigts et ses orteils. Et envoient une violente décharge. « Je n’avais jamais ressenti une douleur pareille. J’avais l’impression de brûler de l’intérieur. Je ne pouvais même pas crier à cause du chiffon, ni respirer », lâche Aslambek. Il ne sait pas quel appareil les hommes de Kadyrov ont utilisé. Peut-être, comme souvent, une « gégène », un générateur électrique manuel, une dynamo de campagne de l’armée russe, surnommé le téléphone de Poutine ». « Ils envoyaient des décharges d’environ trente secondes, puis me demandaient d’avouer, me laissaient dix secondes de repos avant de m’insulter et d’envoyer une nouvelle décharge », dit Aslambek. Au bout d’une heure, les hommes amènent un manche en bois. « Ils m’ont pendu avec ce bâton au plafond, comme une chauve-souris, la tête en bas, mains et pieds liés ensemble. » La torture à l’électricité recommence. Le jeune sportif s’évanouit une première fois. On lui jette de l’eau au visage. Il revient à lui. Comme il n’a toujours rien à raconter, le chef des policiers menace de le tuer. (…) Quand on l’extrait du véhicule, il se retrouve dans une forêt inconnue. Il pense qu’il va bientôt s’ajouter à la liste des « disparus » – 10 000 officiellement, 18 000 selon les ONG depuis le début du conflit, en 1994. Coup de théâtre : au lieu de l’abattre d’une balle dans la nuque à la manière du NKVD, l’ancêtre du KGB, ses gardiens le laissent téléphoner à sa mère. Ils lui font raconter que sa voiture est tombée en panne et qu’il va bientôt rentrer. (…) La Tchéchénie est une zone de non-droit où les policiers du « fils » de Poutine règnent en maîtres, avec, en lieu et place de textes de loi, des pistolets braqués sur les temps.

Jean-Baptiste Naudet, L’OBS, 6 au 12 août 2015, N° 2648

(…) « Environ un bébé sur dix naît actuellement avec un prénom qu’ils est le seul à porter » confirme Baptiste Coulmont auteur de Sociologie des prénoms (La Découverte 2011). Ce qui n’était le cas que pour 0,4 % des Français en 1950. Parallèlement, les prénoms les plus courants le sont moins. (…) On en vient à appeler « classiques » des prénoms qui ne le sont plus du tout : le choix vraiment audacieux pour un nouveau né, ce serait Thierry ou Pascal, pas Timeo ou Nolan, parmi les plus donnés l’an dernier. Pour Baptiste Coulmont, la première raison de l’explosion des prénoms rares est juridique. Tous ou presque sont désormais autorisés. Dans les années 1960, une instruction mentionnait, par exemple, que Nadine était un « prénom possible ». Depuis la loi du 8 janvier 1993, les textes sont beaucoup plus souples et le choix est libre tant qu’il est « conforme à l’intérêt de l’enfant ». On peut donc opter pour n’importe quel prénom, l’orthographier comme on le souhaite (on compte par exemple une vingtaine de forme de Priscilla), voir le créer (Mangabi, Evalouna, Clafoutis…).

Guillemette Faure, M Le magazine du Monde, 8 août 2015, n° 203.

(…) F.V. : Après le 11 septembre, on s’est dit qu’on ne pouvait pas continuer à ne traiter que des intégristes catholiques. On commence par faire des papiers sur les pays musulmans contre l’IVG. À la conférence de Durban, on voit des gens de gauche mains dans la main avec des intégristes musulmans, on se dit qu’il y a un problème… Dans Tirs croisés, on compare les stratégies politiques des intégristes juifs, chrétiens et musulmans sur la question des femmes, de la culture, de la violence. Et on est obligés de reconnaître que les résistants à l’islam politique prennent plus de risques que nous en dix ans sur l’intégrisme chrétien. C.F.: Notre position est antiraciste et laïque pour montrer que les intégrismes sont un phénomène politique. La violence n’est pas intrinsèque à l’islam. Entre les mains d’intégristes, n’importe quelle religion peut devenir un outil d’oppression. À partir de Frère Tariq (Grasset 2004), une partie de la gauche séduite par le discours du prédicateur nous lâche. Pour eux, critiquer l’islamisme, c’est trahir la gauche. Le Monde diplomatique ou Politis, qui aimaient bien nos livres, nous dézinguent. Parce qu’on souligne que l’absence de solidarité à gauche fragilise le camp laïc face aux intégrismes musulmans. Je savais que ce serait dur après l’enquête sur Tariq Ramadan, mais je n’imaginais pas un tel enfer.

Flametta Venner et Caroline Fourest, propos recueillis par Anastasia Vécrin, Libération, 8 & 9 août 2015. N° 10643

Le 30 juillet 2015, Markus Beckedahl, rédacteur en chef du blog « Netzpolitik.org », et Andre Meister, journaliste pour le même média, ont reçu une lettre les informant de l’existence d’une enquête les visant, ainsi que leur source inconnue.

Accusés de « haute trahison », leur faute serait d’avoir publié des documents démontrant la mise en place de mesures destinées à augmenter la surveillance d’Internet par le renseigne- ment allemand. La révélation de ces documents est l’exemple parfait de journalistes effectuant leur devoir d’information. N’est-il pas absurde qu’un acte nécessaire au bon fonctionne- ment d’une démocratie soit considéré comme une trahison ? La protection des journalistes et de leurs sources est plus que ja- mais un sujet critique. Pour comprendre et pouvoir expliquer au public quels sont les programmes mis en place par les services de renseignement, les journalistes ont besoin d’un certain savoir sur le fonctionnement de ces programmes. Ils ont donc besoin de sources capables de leur fournir ces données. Un journaliste a besoin d’être lui-même protégé pour être en mesure de préserver ses sources. Lorsqu’un Etat attaque des journalistes et leurs sources, c’est le droit du public à être informé qu’il attaque, et donc la démocratie. Lorsqu’il s’agit de sujets aussi techniques et compliqués que la surveillance de masse, il est nécessaire pour les journalistes de pouvoir produire des documents originaux pour prouver la découverte de programmes dont l’existence se- rait sinon incroyable. C’est précisément parce que leurs publications provoquent un débat en se fondant sur des données prouvant que leurs propos sont indéniables que les journalistes de Netzpolitik.org font aujourd’hui l’objet d’une enquête.

Tout comme de nombreuses lois en vigueur dans presque chaque pays démocratique, la Constitution allemande assure la liberté de la presse. En entreprenant une tentative d’intimidation politique de Netzpolitik.org, le service de renseignement intérieur allemand ne respecte pas ce droit. Dans une société démocratique, les services de renseignement ne sont pas au-dessus de la loi. Le procureur général allemand, Harald Range, a été démis de ses fonctions le 4 août. Nous demandons maintenant l’arrêt de l’enquête contre Netzpolitik.org. Nous demandons en outre que Hans-Georg Maaßen, président du renseignement intérieur allemand, soit démis de ses fonctions pour avoir lancé la plainte contre Netzpolitik.org.

Marie Gutbub et Jacob Appelbaum, journalistes indépendants et auteurs d’une lettre ouverte écrite en soutien de Netzpolitik. org, signée par des journalistes du monde entier, Le Monde, 9 & 10 août 2015, N° 21947.

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