Sunday Presse 80 // La parole libérée / Quelle « politique arabe » ? / Nanni Moretti sans idolâtrie particulière / Djihad et anciens gauchistes / Une patiente stratégie de contrôle social

Nanni Moretti : "Mon premier court métrage, qui s’appelait La Défaite (1973), tourné en super-8, se moquait d’un militant gauchiste. J’espère n’avoir jamais été comme lui."
Nanni Moretti : « Mon premier court métrage, qui s’appelait La Défaite (1973), tourné en super-8, se moquait d’un militant gauchiste. J’espère n’avoir jamais été comme lui. »

(…) La première question, la plus importante, concerne les rapports de l’islam et de l’islamisme. Et même, plus précisément, des musulmans avec les islamistes. Jusqu’ici, contre tout bon sens, la vulgate officielle prétendait que les deux choses n’avaient « rien à voir ». Qu’une telle ineptie, sortie tout droit du ministère de la Vérité dans un roman d’Orwell, ait pu régner tranquillement dans une démocratie libérale en dit long sur la puissance de la persuasion, qui spécule sur l’espèce de pétrification sociale provoquée par l’énormité de la proposition pour la faire accepter sans murmure. Il coule de source en effet que, si tous les musulmans ne sont pas islamistes, tous les islamistes sont bel et bien musulmans. Et encore, que si tous les fondamentalistes musulmans ne sont pas terroristes, tous les terroristes musulmans sont fondamentalistes. Qu’en conclure ? Non pas qu’il faille jeter la suspicion sur le grand nombre qui est sain, sous prétexte qu’il renferme en lui le petit nombre qui est gangrené, mais, au contraire, tout faire pour dissocier le grand nombre du petit. La guerre dans laquelle nous entrons est à bien des égards, comme ce fut le cas pour le conflit algérien, une guerre civile, avec pour enjeu une population au contact des deux belligérants. La règle d’or d’une telle guerre peut s’énoncer ainsi : il faut combattre le terrorisme comme s’il n’y avait pas de musulmans en France ; il faut vivre avec les musulmans comme s’il n’y avait pas de terrorisme.

Cette réintroduction de la masse musulmane dans l’ensemble national s’était révélée impossible, aussi longtemps que le terrorisme islamiste, comme en janvier, ciblait ses victimes : les juifs, les journalistes critiques. Les tueries aveugles du 13 novembre ont opéré cette mutation : les musulmans sont des cibles comme les autres ; nous les voyons chaque jour en tirer les conséquences et proclamer leur horreur de ces abominables coreligionnaires. Il y a bel et bien, comme en temps de guerre, un impératif d’union sacrée, qui ne doit laisser de côté aucune fraction de la population.

Jacques Julliard, Marianne, 27 novembre au 3 décembre 2015, N° 972.

(…) Il faut rappeler ce que les mots veulent dire. Il y aurait une politique arabe de la France, et elle serait anti-islamique. En fait, l’expression « politique arabe » a été surtout utilisée en fonction de l’attitude que l’on a pu adopter à l’égard d’Israël. C’est en effet depuis la confrontation entre Israéliens et Palestiniens, ou plutôt entre Israéliens et Arabes, que l’expression a été le plus volontiers employée. On peut rappeler aussi que cette politique arabe a débuté avec la campagne d’Égypte, qu’elle s’est poursuivie avec la colonisation, lors de l’expédition de Suez contre Nasser, puis de la guerre d’Algérie. Enfin, l’expression « politique arabe » sera nettement orientée quand le général de Gaulle décidera d’annuler tous les privilèges, notamment militaires, que la France avait accordés à Israël. À ce moment-là, il y avait une certaine cohérence arabe.

Aujourd’hui, il ne reste rien de cette unité. Jamais les pays arabes n’ont été aussi divisés ni aussi inconstants. Jamais l’Islam n’a été aussi déchiré. Qui peut donner aujourd’hui la définition durable d’une « politique arabe et islamophile » ? Comment comprendre que la France, ou même la coalition internationale qui est déjà un progrès, puisse s’imposer une conception claire du monde qu’elle prétend désormais combattre ? L’ennemi, est-ce d’abord Bachar al-Assad avec ses deux cent mille victimes, ou est-ce Daech qui ne cesse d’augmenter le nombre de territoires qu’il contrôle ? La Russie n’a pas arrêté de changer d’adversaire, la Turquie non plus. L’Iran qui lutte contre Daech, ou l’Arabie Saoudite qui continue de fournir une aide financière et militaire considérable à presque toutes les branches de cet État islamique qui vient de se déchainer contre la France ? (…) Alors quand on pense aux responsabilités que peuvent avoir des dirigeants qui s’égarent et égarent tant de peuples, on est assez effrayé par l’idée d’une intervention renforcée en Syrie. Tandis que, sans aucun doute, une guerre de longue durée se profile, je suis contraint de regretter qu’on se soit rallié à la plus dangereusement facile des solutions.

Jean Daniel, L’OBS, 26 novembre au 2 décembre 2015, N° 2064.

(…) Je ne pense pas avoir été un jour habité par des certitudes idéologiques. Il y a toujours eu un mouvement double chez moi. Mon regard a pu bien sûr être très critique sur la droite, mais aussi sur mon propre camp, à savoir la gauche. Je pense même qu’à 20 ans, dans ma période la plus engagée, je n’étais pas quelqu’un de dogmatique. Mon premier court métrage, qui s’appelait La Défaite (1973), tourné en super-8, se moquait d’un militant gauchiste. J’espère n’avoir jamais été comme lui.

On en revient à l’incompréhension, à la confusion. Sans préjuger de rien, je constate par exemple que cette manière de vivre consistant à être connecté à tout et à tous en même temps est quelque chose qui m’est assez étranger. Je ne me sens ni meilleur ni pire qu’un autre là-dessus, c’est juste que je n’ai pas d’idolâtrie particulière pour ces nouvelles technologies prétendument inévitables.

Nanni Moretti, TÉLÉRAMA, 28 novembre au 4 décembre 2015, N° 3437.

(…) Ce djihad mûrit entre 2005 et 2012. Dans la communauté ariégeoise d’Artigat, composée d’anciens gauchistes qui passent à la charia et au djihad. Et aussi dans les prisons. Ce sont les prémices de Daech. À Fleury-Mérogis, j’ai vu comment Djamel Beghal, le Français le plus gradé d’Al-Quaïda, était isolé juste au-dessus des cellules de Chérif Kouachi et Amédy Coulibaly. Les gars se parlaient par la fenêtre. Des yo-yo pendaient entre les deux étages. Ce contact fut le moment fondateur de ce qui, dix ans plus tard, a abouti aux attentats de janvier contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher. Après sa libération, Coulibaly sera mis en avant comme exemple d’insertion, en même temps qu’il s’entraîne au tir. Il sera de nouveau arrêté pour avoir essayé de faire évader l’artificier de Khaled Kelkal, Smaïn Aït Ali Belkacem. On le libère avant la fin de sa peine. L’administration ne tarit pas d’éloges sur son compte : il a passé un brevet de secourisme ! On lui enlève son bracelet électronique dès mai 2014, tant il est formidable. Il peut se consacrer aux attentats de janvier 2015.

Gilles Kepel, le un, 25 novembre 2015, N° 84.

Dans le monde arabe, nous avons trois liens défectueux : le rapport à la liberté, à la mort et à la femme. Nous sommes dans des sociétés qui refusent le « je » et l’individu. Le rapport à la mort est intoxiqué par l’offre religieuse. Reste le rapport à la femme. J’ai fini par comprendre que, lorsque nous avons un lien simple avec la femme, nous avons un lien normal avec la vie, l’espace public, avec la liberté, avec l’amour, le désir et le corps. Pour moi, c’est l’indice majeur, le marqueur d’une société.

Au vu de la situation actuelle qui prévaut dans le monde arabe, estimez-vous que les révolutions de 2011 ont été des échecs ?

Qui a parlé d’échec ? C’est la théorie des haricots magiques. Il suffirait de les semer pour que ça pousse immédiatement. Je vous rappelle que trois siècles ont été nécessaires pour voir les prémices de la démocratie en Occident. Et on demande aux Arabes d’y parvenir en une année ! Une démocratie se construit. Dans « Histoire », il y a le mot temps. Ces révolutions ont mis fin à l’immense immobilisme qui a suivi les décolonisations. L’Histoire est en marche, et c’est déjà quelque chose de fabuleux.

Il y a des consensus qui se créent, avec beaucoup de sang, de douleur et de violence, mais ils n’en seront que plus solides.

Comment cette influence croissante des islamistes se perçoit-elle dans la vie quotidienne ?

Le basculement est phénoménal. Il y a la multiplication des fausses polémiques autour des thèmes religieux. Le port du voile s’est généralisé. Il y a une mosquée tous les dix mètres mais pas d’espaces verts, pas de stades, pas de crèches, pas de librairies. On voit des barbus qui organisent des prières sur certaines plages pendant l’été, une façon de culpabiliser les personnes présentes. D’autres font du porte-à-porte dans les quartiers pour obtenir la fermeture d’un débit de boissons. C’est une stratégie de contrôle social, un travail très patient.

Kamel Daoud, écrivain algérien, propos recueillis par Charlotte Bozonnet, Le Monde, 29&30 novembre 2015, N° 22043.Facebook

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