Intelligentsia… inédite !

© Photo : RGAKFD – André Gide lors de son voyage en URSS en 1936
© Photo : RGAKFD – André Gide lors de son voyage en URSS en 1936

L’exposition m’avait échappé et elle se termine ce 11 janvier ! Des archives inédites du XXème siècle entre France et Russie, voilà pourtant une révélation – partielle toutefois – de grand intérêt. Il s’agit en effet, par une collaboration entre les archives de la Fédération de Russie et des fonds méconnus de France, d’une première depuis l’effondrement du Bloc soviétique. Trois cents pièces éclairent ce siècle mouvementé d’idéologies antagonistes. C’est un choc de découvrir André Gide, dont on sait qu’il fut à ce point bouleversé par son « voyage en URSS » (en 1936) qu’il publia son « Retour d’URSS » qui lui valut les attaques haineuses des communistes alors qu’il décrivait parmi les premiers ce qu’était le totalitarisme soviétique. De le voir, aux côtés de Staline et Molotov sur les murs du Kremlin, saluer la dépouille de Maxime Gorki est d’autant plus frappant que l’on voit aussi, sur une photo proche, le « petit père des peuples » porter le catafalque du grand écrivain. La mise en scène est là à son apogée pour une propagande qui ne néglige pas, les privilégiant même, les intellectuels nombreux que l’on découvre dans cette belle exposition : Henri Barbusse et Céline, Jean-Richard Bloch, Aragon et Triolet, Eluard, Malraux… les plus grands sont là qui comme Picasso, sa colombe et son fameux portrait de Joseph Staline. Tous ont été séduits, sont devenus et restés des compagnons de route ou, plus ou moins rapidement, sont devenus des dissidents honnis. Que d’illusions perdues pour autant d’acteurs engagés dans leur art et dans la société. Il fallait au totalitarisme un homme nouveau et c’est d’une manière inédite que l’on découvre comment il a tenté de façonner une intelligentsia inédite. Au final avec grands dégâts, mais sans succès.

École nationale des beaux-arts – 13, quai Malaquais, 75006 Paris / Jusqu’au 11 janvier.

www.france-russie2012.com

Turner et Munch : le débat entre musée et pinacothèque

La magnifique exposition « Turner et ses peintres » du Grand Palais se terminera dans quelques courts jours et elle aura été un grand succès mérité * Nul doute que le nombre de spectateurs sera très important et sera souligné, ce qui est légitime.
Pourtant on peut s’interroger sur les jeux de chiffres qui, aujourd’hui, semblent plus importants que les artistes et leurs œuvres. La qualité de l’Art se mesurerait à la hausse des côtes (« Le nu au plateau de sculpteur » de Picasso vient de terrasser « L’homme qui marche » d’Alberto Giacometti. 106,4 millions de dollars contre 104,1) et au nombre de visiteurs captés. Outre le vertige qui prend face à la démesure des prix, le langage de compétition sportive est irritant. Et surtout déplacé.
A ce jeu de la question haletante pour certains : « Qui est le plus fort ? », récemment et une nouvelle fois, la Pinacothèque de Paris a fait valoir ses succès. L’étonnante et intéressante exposition « Edvard Munch ou l’anti-cri » **, qui sera prolongée d’un mois, a déjà « attiré plus de 200 000 spectateurs (la communication précédente avait mis en avant que « L’Âge d’Or hollandais » avait atteint le seuil des 700 000 visiteurs). » précise un communiqué qui annonce par ailleurs (et c’est l’essentiel) l’ouverture prochaine d’un nouveau bâtiment.
Le message n’est pas subliminal : « nous, ça marche, nous nous agrandissons. »
Car nul doute que ces batailles de chiffres vont nourrir le débat sur la gestion des musées… et leur nécessaire privatisation selon certains. On sent bien que la Pinacothèque, espace d’exposition entièrement financée par des fonds privés où se succèdent deux « grandes » expositions « civilisationnelles » par an, insiste sur la viabilité de son modèle économique… assurée sans conteste par les choix innovants de son directeur artistique expert. On note aussi que les espaces « services » et les opérations marketing ont une place non négligeable dans des locaux appartenant au Crédit agricole et d’une architecture resserrée. L’application iPhone, dernier dispositif mis en place depuis le 15 février dernier pour les visiteurs est évidemment payante à 2,99 €, ce qui n’est pas choquant en soi. Plus gênante est la publicité qui trône en bonne place au cœur même de l’exposition.
Actuellement, la Pinacothèque ne possède pas de collections. Pour en acquérir, en nombre et en qualité suffisante, le budget serait impensable. D’ailleurs pour combler ce « manque », le nouveau bâtiment de 3 000 m2 espère accueillir des collections permanentes (de 150 à 250 œuvres)… sous forme de prêts à long terme (de 1 à 10 ans, mais non rémunérés) venant de particuliers qui considèrent que leurs couloirs, salons ou caves ne sont pas suffisamment dignes pour leurs collections.
C’est pourquoi comparer les charges et les missions des musées nationaux qui sont un service public culturel essentiel (de constitution de patrimoine qui fait sens, de rénovation, de présentation, et d’éducation artistique) à de telles initiatives n’est pas sérieux. Et ce n’est pas « la preuve par neuf » du nombre de visiteurs lors des expositions qui le serait davantage.
Un propos nous éclaire. Lors d’une conférence sur les musées du XXIe siècle, Luis Monreal, directeur de la fondation de la banque espagnole La Caixa, faisait le constat suivant : « Alors que les musées européens, pour la plupart financés par le secteur public, envisagent une diversification de leurs ressources économiques (…) comme aux Etats-Unis, les musées américains, privés pour la plupart, tentent d’importer la solide tradition de service public que proposent les institutions de l’autre côté de l’Atlantique »
Les tenants des expositions muséales « divertissantes » (même sans œuvres majeures) qui seraient à opposer aux savantes (et donc ennuyeuses) proposées par les musées publics feraient bien de ne pas s’emballer. Notamment sur les chiffres.
Joseph Mallord William Turner et Edvard Munch méritent mieux que cela.

* L’exposition présentée au Grand Palais, retrace et illustre la construction de la vision des paysages du peintre britannique Joseph Mallord William Turner (1775-1851). Elle réunit, souvent pour la première fois, les œuvres de Turner mais aussi celles de ses prédécesseurs auxquels il s’est souvent mesuré pour mieux s’en inspirer : Canaletto, Le Lorrain, Rembrandt, Rubens… La rétrospective établit également des ponts avec les œuvres de ses contemporains tel Bonington ou Constable. Présentée à la Tate Britain de Londres, puis à Paris jusqu’au 24 mai, elle sera ensuite exposée au Musée du Prado à Madrid de juin à septembre prochain.

** L’exposition « Edvard Munch ou l’anti-cri » est ouverte à la Pinacothèque de Paris jusqu’au 8 août 2010.